C'est sans doute sur le conseil de son ami Stendhal, collaborateur de
plusieurs revues anglaises, que Mérimée adressa un certain nombre
d'exemplaires de _la Guzla_ aux bureaux de rédaction londoniens. Il ne
fut pas déçu dans son espoir: trois mois après l'apparition de son
ouvrage, un des périodiques britanniques les plus en renom, la _Revue du
Mois_, lui consacra une critique de douze pages. Cet article, resté,
comme tant d'autres, absolument inconnu des bibliographes de Mérimée,
contient plus d'un passage intéressant et qui, même, ont un certain
piquant; il prouve combien Mérimée a su exploiter la curiosité qu'on
manifestait à l'étranger pour la poésie populaire[885].
«Sous le titre de _la Guzla_, y disait-on, un charmant petit livre vient
de faire son apparition à Paris. Il a la prétention de nous donner la
traduction littérale française de quelques ballades populaires
illyriennes telles que, par les montagnes au Sud du Danube, au son de la
guzla, les chantent, aujourd'hui encore, d'errants ménétriers.
«Cet instrument est celui dont fait mention M. Bowring dans son
introduction à ses intéressants spécimens de la poésie populaire serbe,
comme étant employé par les bardes de Serbie pour accompagner leurs
chants.»
«Les Provinces d'Illyrie sont, en fait, comprises sous le nom de Serbie,
et leurs habitants, pour diverses raisons, en sont généralement si
semblables de moeurs, de coutumes, de langage, que nous nous attendions à
plus d'homogénéité qu'il n'en semble exister entre les poésies
populaires recueillies dans cet ouvrage et celles publiées par M.
Bowring. Nous n'hésitons pas à donner notre préférence au volume que
nous avons actuellement devant nous, quoique, à vrai dire, il présente à
la comparaison certains désavantages. Cependant, il ne faut pas oublier
que M. Bowring doit entièrement ses spécimens à un célèbre Serbe, Vouk,
qui publia ses volumes dans une contrée où l'on doit tenir compte de la
jalousie, et souvent aussi du caprice, enfin des craintes absurdes: une
simple ballade, aussi insignifiante soit-elle, peut provoquer la colère
des autorités politiques. On pourrait également faire ressortir qu'un
Serbe ne saurait être le meilleur juge de celles de ces manifestations
poétiques de son pays qui doivent s'imposer à l'admiration des
étrangers. Mais enfin, le petit volume que nous venons de signaler est
l'ouvrage d'un étranger perspicace et persévérant qui vit le ménétrier
lui-même, étudia les caractères de son oeuvre; il fut guidé dans le choix
qu'il fit des chants traditionnels de l'Illyrie par l'impression qu'ils
firent sur son propre coeur et son imagination.»
«On appréciera comme nous la compétence du traducteur (dont nous
ignorons le nom) lorsque nous aurons dit que, Italien de naissance, il
avait pour mère une Morlaque de Spalato dont la langue lui était
familière à l'égal de la sienne.»
Après quoi, le critique cita abondamment la préface de _la Guzla_ et la
_Notice sur Hyacinthe Maglanovich_; il remarque toutefois que Mérimée
donne de l'instrument serbe une autre description que M. Bowring. Il
s'agissait de savoir si la guzla n'avait qu'une seule corde, comme le
disait la traduction française, ou trois, comme le prétendait l'Anglais.
Grâce à Fortis, la traduction française eut raison.
Puis le critique continuait: «Presque toutes les compositions attribuées
dans ce volume à Maglanovich, y compris les effusions improvisées de sa
Muse, sont particulièrement remarquables. Élevé au milieu de ces scènes
de la nature si propres à exalter un tempérament poétique, il n'eût pas
été surprenant de voir le barde illyrien abandonner son imagination à
d'innocentes rêveries méditatives. Mais ce maître de la guzla a des
dispositions plus pratiques. Ses poèmes visent à l'effet direct:
hardiesse de pensée, énergie d'expression: telles sont leurs
caractéristiques. Ils chantent la vengeance triomphante et la bravoure
hardie. Parfois aussi ils sont d'une légèreté d'expression, avec
laquelle les plus puissantes émotions de la passion ne sont pas
incompatibles. Peut être, le lecteur voudra-t-il trouver dans les deux
chants suivants un exemple des remarques précédentes. Le premier fut
improvisé par Maglanovich sur les funérailles d'un parent, un brigand,
qui trouva la mort dans une rencontre avec la police.»
Suit une traduction en prose du _Chant de Mort_ et des _Braves
Heyduques_, cette dernière pièce, de l'avis du critique anglais, est
«d'un caractère plus puissant». «Les effets d'un pareil lyrisme sur les
foules sauvages auxquelles ces chants étaient adressés, accrus surtout
par le charme personnel du ménétrier, sont incalculables.» Et il
poursuivait: «Après avoir, par des exemples, permis au lecteur
d'apprécier le génie de Maglanovich, nous choisissons dans les autres
parties du volume une ou deux pièces qui, bien que différentes par leur
caractère de celles déjà données, sont encore, par leur perfection,
dignes de figurer parmi les meilleures productions du barde illyrien. La
ballade suivante fut tirée d'un chant de Narenta; on la dit très
populaire dans le Monténégro.» C'était: _Hadagny_, dont il rendit en
anglais la première partie, tandis qu'il analysait la seconde; puis
venait la _Barcarolle_ qu'il traduisit en vers «parce que la prose se
transformait ainsi d'elle-même». Nous citerons cette traduction qui est
assez heureusement tournée:
I
Pisombo, Pisombo! the waters, to-night,
So tranquilly sleep in the moon's soft light!
Pisombo, Pisombo! no longer the gale
Comes rudely to swell out our flapping sail.