Dans sa préface à l'édition de 1842, Mérimée raconte que, deux mois
après la publication de _la Guzla_, M. Bowring, «auteur d'une anthologie
slave», lui écrivit pour lui demander les vers originaux qu'il avait si
bien traduits.
Cette lettre, si elle a été conservée par Mérimée,--ce qui est très peu
probable, car il en détruisait de beaucoup plus intéressantes, par
exemple celles de ses amis Jacquemont et Stendhal[861]--a été brûlée
avec tous ses papiers dans l'incendie de sa maison pendant la Commune.
Ainsi nous ne l'aurons jamais et nous ne pourrons savoir quel en était
exactement le contenu. Remarquons seulement que, sans nul doute, comme
celle de Gerhard, elle fut adressée à Mérimée par les bons soins de la
maison F.-C. Levrault.
«Deux mois après la publication de _la Guzla_», dit Mérimée;
c'est-à-dire au commencement d'octobre 1827. À défaut d'indication
précise, nous avons accepté cette date, et comme la lettre précède d'un
mois la publication du premier article anglais relatif à l'ouvrage de
Mérimée, nous avons voulu en parler tout d'abord.
Disons de suite que nous ne comprenons pas suffisamment,--de peur de ne
le comprendre que trop,--pourquoi Mérimée a choisi cet Anglais comme un
témoin de «l'immense succès» de son livre à l'étranger. Croyait-il
vraiment que «M. Bowring, auteur d'une anthologie slave», représentait
une autorité non seulement parmi les slavicisants de l'autre côté du
détroit, mais encore parmi ceux de l'Europe entière. Nous en doutons
fort. Dans une des lettres publiées par M. Chambon, Mérimée suspecte
Renan de ne pas savoir son hébreu; il avait appris de son maître
Stendhal à se méfier des faux savants qui pullulent en ce monde,
débitant la «blague sérieuse»; aussi ne saurait-on croire qu'il fut dupe
dans cette occasion et qu'il pensa qu'un traducteur anglais de poèmes
slaves était un personnage autorisé à prononcer un jugement sur une
prétendue traduction française de poèmes dont il ne connaissait pas
l'original. Très habilement, Mérimée se garda de dire quelle était la
renommée scientifique de son correspondant anglais et laissa à son naïf
lecteur le plaisir de l'imaginer. C'était, de sa part, une petite
mystification de plus, et elle réussit parfaitement. En effet, tous ses
biographes, après nous avoir parlé du «docteur Gerhard», nous assurent
que M. Bowring, érudit compétent, se laissa prendre lui aussi à la
supercherie. Le plus savant des critiques contemporains anglais, M.
George Saintsbury, dans le bel article sur Mérimée qu'il a écrit pour la
neuvième édition de l'_Encyclopædia Britannica_[862], nous apprend que
l'auteur de _la Guzla_ a mystifié, entre autres, «sir John Bowring, a
competent Slav scholar[863]».
Sir John Bowring (en 1827 simplement: Mr. John Bowring) _n'était pas_ un
«competent Slav scholar»; il ne fut jamais reconnu pour tel par ceux qui
l'étaient. En réalité, tandis que le «juge compétent» allemand était un
ancien marchand de toiles, le «juge compétent» anglais était un ancien
marchand de draps.
John Bowring (1792-1872) descendait d'une vieille famille bourgeoise du
Devonshire[864]. Fils et petit-fils du commerçant, sa seule ambition
était de continuer à diriger une maison florissante, sans jamais
abandonner le métier de ses pères. Malheureusement, les affaires
n'allèrent pas comme il l'avait espéré, et un beau jour il dut renoncer
au commerce. Il se tourna alors vers la politique et la littérature et,
bientôt, son esprit d'entreprise et sa rare ténacité lui valurent
d'estimables succès.
Dès sa jeunesse, il avait parcouru, comme courtier, l'Europe entière. Il
s'attacha à l'étude des langues vivantes et apprit en quelques années,
dit-on, le français, l'italien, l'allemand, l'espagnol, le portugais et
le hollandais. En 1819, il passa plusieurs mois à Pétersbourg, fit de
nombreuses connaissances dans le monde scientifique et littéraire russe
et publia, en 1820, une _Anthologie russe_. Il donna un second recueil
en 1823; en 1824, il publia sa traduction des romances espagnoles et
bataves; trois ans plus tard, des poésies serbes et polonaises; en 1830,
des chants magyars; en 1832, des chants tchèques.
Quant à la politique, il s'y fit remarquer dès 1822. Arrêté à Calais,
porteur de dépêches au ministre portugais annonçant le projet du
gouvernement des Bourbons d'envahir la péninsule hispanique, il fut mis
en prison. Canning le fit relâcher, mais déjà compromis dans le complot
pour délivrer les sergents de La Rochelle, il fut expulsé du territoire
français. Il s'en vengea par un pamphlet: _Détails sur l'emprisonnement
et la mise en liberté d'un Anglais par le gouvernement des Bourbons_
(Londres, 1823). En 1830, il rédigea, _au nom des citoyens de Londres_,
une adresse félicitant le peuple français d'avoir expulsé les Bourbons;
aussi fut-il le premier Anglais reçu par Louis-Philippe après qu'il eût
été reconnu par la Grande-Bretagne. Élève et ami du publiciste Jérémie
Bentham, dont il exposa les principes dans la _Revue de Westminster_, il
devint son exécuteur testamentaire et donna une édition posthume des
_OEuvres complètes_ du maître. Député de Kilmarnock en 1832, il fut nommé
membre d'une commission chargée d'étudier les relations commerciales
entre la France et l'Angleterre et rédigea avec Villiers un rapport
remarquable sur cette question: _Reports on the commercial relations
between France and Great-Britain_ (Londres, 1835-1836, 2 vol.). Malgré
ses opinions avancées, le gouvernement lui confia à plusieurs reprises
la mission d'étudier les méthodes financières des divers États de
l'Europe, et ses observations apportèrent un complet changement dans
l'Échiquier britannique. Il fit de nouveaux voyages dans toute l'Europe,
la Turquie d'Asie, l'Égypte et la Nubie. Ami de Cobden, il joua un rôle
important dans l'abolition du système protectionniste; mais, ayant perdu
une partie de sa fortune dans des spéculations industrielles, il
abandonna la politique et fut nommé, en 1849, consul britannique à
Canton; en 1854, gouverneur de Hong-Kong et créé baronnet. Ce fut lui
qui provoqua la guerre anglo-chinoise. Rappelé de son poste, il négocia
plusieurs fois des traités de commerce avec les divers pays étrangers et
mourut le 23 novembre 1872.
* * * * *
John Bowring était un polyglotte réputé et si son nom n'est pas encore
oublié, c'est surtout à cette connaissance de nombreux idiomes qu'il le
doit.
Nous ne prétendons pas lui disputer ce mérite qu'il n'a du reste jamais
revendiqué. Nous nous préoccupons uniquement de savoir s'il connaissait
des langues slaves. Nous regrettons d'avoir à le dire, M. Bowring était
un polyglotte quelque peu pressé; il voulait, en six mois, apprendre la
langue des Magyars ou des Tchèques, en traduire les chefs-d'oeuvre et
jusqu'à en écrire l'histoire littéraire. Il va sans dire que ce manque
de patience eut quelques inconvénients. C'est ainsi qu'après avoir
_appris_ le russe, le serbe et le polonais, en _étudiant_ le
hongrois[865], il classait cette dernière langue parmi les idiomes
slaves[866]. Heureusement pour lui, l'ignorance en ces matières était si
grande dans les pays étrangers que personne ne songea à le corriger--car
personne n'aurait pu le faire. Tout au contraire, au mois d'août 1821,
Raynouard consacra, dans le _Journal des Savans_, un long article à
l'_Anthologie russe_[867] de Bowring et l'engagea à publier l'histoire
littéraire qu'il avait annoncée: «Son goût et son talent, disait-il,
garantissent d'avance le succès de cette belle entreprise[868].»
M. Bowring avait trouvé un moyen assez simple de confectionner ses
versions. Le russe, il l'ignorait, ou tout au plus il n'en connaissait
que l'alphabet, car, sept ans après sa première anthologie, il ne put
comprendre une lettre que lui adressait Karadjitch, en cette langue; il
avait besoin d'une traduction anglaise[869]. Mais il savait l'allemand
et le français, et les naïfs écrivains de Pétersbourg, comme plus tard
ceux de Prague, heureux de voir leurs poèmes présentés au public
européen, se chargeaient de fournir à _lord_ Bowring des traductions
littérales en ces deux langues[870]. Ainsi il lui arriva une singulière
aventure: il inséra dans son _Anthologie russe_ une traduction de la
_Chute des feuilles_ de Millevoye!
Lorsqu'il connut le grand succès des _Volkslieder der Serben_ de Mlle
von Jakob, John Bowring eut idée d'éditer, lui aussi, une anthologie
serbe. Il donna d'abord, dans la _Westminster Review_, un article sur la
poésie de ces pays (juillet 1826), et, neuf mois plus tard, un recueil
de chants choisis, précédé d'une longue introduction: _Srpske Narodne
Piesme (Servian Popular Poetry)_. Dans l'introduction, comme dans
l'ouvrage, il cita abondamment les écrits de Karadjitch, mais il garda
le silence sur la traduction allemande d'après laquelle la sienne était
faite, comme il le reconnut dans une lettre de pénitent qu'il écrivit à
Mlle von Jakob, mais qu'il ne rendit jamais publique[871].
Il est facile, en effet, de se rendre compte de sa dette envers la
spirituelle dame allemande. Toutes ses notes, quand elles ne proviennent
pas d'un article de Kopitar sur la poésie serbe et la poésie
grecque[872], proviennent des _Volkslieder der Serben_. Sa traduction
même est une reproduction fidèle de la version allemande. Là, où Mlle
von Jakob, pour conserver l'allitération de l'original, avait rendu:
Oï snachitzé, remmena roujitzé!
[Belle-soeur, _rose_ vermeille!]