Paris août 27 1827 ]

Cette dédicace peut facilement induire en erreur; MM. Ludwig Geiger et

Félix Chambon, qui l'ont publiée avant nous, l'ont mal interprétée à

notre avis[851]. Elle est, en effet, datée du 27 août; or, dès le 25

juillet 1827, Goethe fait mention dans son Journal des «ballades

apocryphes dalmates[852]». Assurément, il avait dû recevoir les bonnes

feuilles de _la Guzla_, soit directement de Strasbourg, soit de Leipzig,

d'où Wilhelm Gerhard lui envoyait souvent ses traductions[853]; le 5

juillet, celui-ci avait promis à F.-G. Levrault d'écrire à Goethe au

sujet de l'ouvrage[854].

Du reste, il n'y a rien d'étonnant à ce que Goethe se soit aperçu de

suite que ces poèmes diffèrent complètement des véritables chants

serbes. Il connaissait beaucoup ces derniers et en avait longuement

parlé à ses amis, ainsi que dans sa revue.

Mais s'il suspecta les ballades dalmates, il ne pensa pas un moment que

Mérimée en pût être l'auteur, avant d'avoir reçu de lui l'exemplaire qui

portait sa signature.

Nous ne savons ni qui était ce «Russe qui passait par Weimar» et qui

remit à Goethe l'envoi de Mérimée, ni à quelle date il le fit. Le 10

octobre 1827, Goethe note dans son Journal: «Dans la soirée, lu _la

Guzla_[855].» Les Russes qui ont visité Weimar entre le 27 août et le 10

octobre sont: le grand poète Joukovsky, le professeur Chichkoff et le

prince Lioubomirsky. Le premier avait fait un séjour à Paris cette

année-là, mais il en était déjà parti vers la fin de mai 1827[856].

Toutefois, comme la revue _Art et Antiquité_ paraissait très

irrégulièrement, Goethe ne parla de _la Guzla_ que six mois après la

publication de ce livre. Le 16 mars 1828, il dicta à Schuhardt sa notice

sur les _Chants populaires serbes_; le lendemain celle sur _la

Guzla_[857].

Car, il faut bien le dire, ce ne fut pas exclusivement par sympathie

pour le jeune écrivain français que Goethe parla de _la Guzla_; il avait

sur sa table plusieurs recueils de poésies serbes; il voulut dire de

tous un mot en même temps. Dans le numéro où il démasqua Hyacinthe

Maglanovich, il présenta au public la traduction anglaise que John

Bowring avait faite de certains chants serbes (_Servian Popular

Poetry_), ainsi que la traduction allemande de Gerhard.

Parlant de cette dernière, il ne dit pas un mot de toute la seconde

partie de la _Wila_, sans doute pour ménager la susceptibilité de ce

brave Gerhard qui s'était laissé si facilement mystifier. Mais, cela va

sans dire, il se trouva obligé de dévoiler, dans une notice à part, le

mystère qui enveloppait _la Guzla_, cet «ouvrage qui frappe, dès le

premier coup d'oeil».

Cette notice, il ne l'inséra pas tout entière comme il l'avait dictée;

ce n'est qu'après sa mort qu'on en a publié une suite où il disait: «M.

Mérimée est, en France, un de ces jeunes indépendants occupés à chercher

une route qui soit vraiment la leur; la route qu'il suit pour son compte

est une des plus attrayantes; ses oeuvres n'ont rien d'exclusif et de

déterminé; il ne cherche qu'à exercer et à perfectionner son beau talent

enjoué, en l'appliquant à des sujets et à des genres poétiques de toute

nature.» Quant à _la Guzla_, Goethe lui reprochait de n'être pas

suffisamment un pastiche de la poésie serbe. «Le poète, dit-il, a laissé

de côté, dans ses imitations, les modèles qui présentaient des tableaux

sereins ou héroïques. Au lieu de peindre avec énergie cette vie rude,

parfois cruelle, terrible même, il évoque les spectres, en vrai

romantique; le lieu où il place ses scènes est déjà effrayant; le

lecteur se voit la nuit, dans des églises, dans des cimetières, dans des

carrefours, dans des huttes isolées, au milieu de roches, au fond

d'abîmes; là se montrent souvent des cadavres récemment enterrés; le

lecteur est entouré d'hallucinations menaçantes qui le glacent; des

apparitions, et des flammes légères par des signes mystérieux veulent

nous entraîner; ici nous voyons d'horribles vampires se livrer à leurs

crimes, ailleurs c'est le mauvais oeil qui exerce ses ravages, et l'oeil à

double prunelle inspire surtout une terreur profonde; en un mot, tous

les sujets sont de l'espèce la plus repoussante.» Mais à la fin, il

rendait justice à Mérimée: «Il n'a épargné, dit-il, aucune peine pour

bien se familiariser avec ce monde; il a montré dans son travail une

heureuse habileté, et s'est efforcé d'épuiser son sujet[858].»

Goethe a-t-il sainement jugé Mérimée de 1827?

À notre avis, il le croit plus artiste et dilettante qu'il ne l'est à ce

moment; il ne soupçonne pas assez le poète. Nous pensons qu'il y a plus

de sincérité dans _la Guzla_ que n'en a voulu reconnaître l'illustre

vieillard. C'est pour Mérimée plus qu'un «exercice, un moyen de

perfectionner son talent». _La Guzla_, c'est la pierre qu'apporte en

convaincu, un jeune littérateur, à l'édifice que d'autres enthousiastes

sont en train d'élever. Mais est-ce sa faute si son tempérament le

portait à s'abstraire de ses oeuvres, à ne s'y mettre en aucune façon? Si

au lieu d'entasser les horreurs pour en frémir lui-même le premier, il

«ressemble à un artiste qui _s'amuse à essayer aussi une fois ce

genre?_» S'il a tout à fait en cette circonstance dissimulé son être

intime?

Toutefois, et ce que Goethe a justement remarqué, pour cette même

raison, Mérimée se sépare, de son premier ouvrage, des autres

romantiques; il sait se contenir, ne jamais se laisser entraîner en

racontant; retracer des choses horribles «avec sobriété et un parfait

sang-froid comme quelqu'un de neutre et d'impassible[859]». À ces

qualités il devra d'atteindre un jour à l'art impersonnel mais un peu

froid qui caractérise ses nouvelles impeccables. Car, si Mérimée n'est

pas plus lyrique dans _la Guzla_, c'est qu'il n'a pas pu l'être

davantage; ne craignons pas de le répéter: il y est aussi sincèrement

romantique qu'il en était capable.

Ainsi Goethe a été tenté de vieillir notre auteur, en le devinant tel

qu'il sera quelques années plus tard.

"La Guzla" de Prosper Mérimée · 第 120 / 231 题