CONSEIL DES MINISTRES[757]

_Paris, le 2 avril 1833._

Monsieur,

Il y a huit à dix ans (_sic_) que j'eus l'honneur de me trouver en

rapport avec M. Pitois, pour proposer à votre maison l'acquisition

d'un manuscrit de M. Mérimée, ayant pour titre _la Guzla_.

La réputation de M. Mérimée n'étant pas encore établie, comme

aujourd'hui, et la nature des opérations de votre maison ne

s'accordant pas avec le genre de cet ouvrage, il n'y eut rien de

stipulé. Seulement, l'auteur vous laissa soin de publier une

édition, sans rien recevoir, ni sans rien payer.

Aujourd'hui, M. Fournier, libraire-imprimeur, qui a déjà fait une

édition complète du _Théâtre de Clara Gazul_ (du même auteur),

demande à M. Mérimée le droit de réunir en deux volumes tous les

morceaux qu'il a successivement publiés dans la _Revue de Paris_,

et il désire y joindre les compositions que renferme le volume de

_la Guzla_.

Quoique aucune condition n'ait été écrite, ni même consentie

verbalement, entre M. Mérimée et M. Pitois, ni par moi, au nom de

mon ami, sur la propriété de ce recueil, M. Mérimée croit se devoir

à lui-même, ainsi qu'à votre maison, de ne pas accorder cette

dernière autorisation, avant de vous en faire part. L'ouvrage ayant

été publié à vos frais, il désire avoir la certitude que vous

n'éprouverez pas de dommage de cette publication, mêlée à celle

d'autres compositions qu'il cède à M. Fournier. Nous sommes donc

empressés de vous communiquer ces offres, et nous vous serons

obligés de nous faire part de vos sentiments à cet égard.

Vous apprécierez, Monsieur, les motifs qui ont dicté cette

démarche; ils vous prouveront combien nous avons gardé, mon ami et

moi, bon souvenir des rapports que nous avons eus, un moment, avec

M. Pitois et avec votre honorable maison.

Agréez, Monsieur, les assurances de mes sentiments les plus

dévoués.

J. LINGAY, allée Marbeuf, nº 19, aux Champs-Élysées[758].

Nous ne savons pas quelle réponse donna l'éditeur strasbourgeois, mais

il en donna une, car, au dos de la lettre de Lingay, il inscrivit:

_Répondu le 11 avril 1833_. Nous sommes tentés de croire que cette

réponse fut défavorable: trois mois plus tard, les morceaux de la _Revue

de Paris_, dont parlait l'ami de Mérimée, reparurent seuls, sous le

titre de _Mosaïque_. Ainsi l'idée d'une nouvelle édition de _la Guzla_

échoua, du moins pour l'instant.

Parmi ces pièces se trouvent, en effet, trois «ballades illyriennes»:

_le Fusil enchanté_, _le Ban de Croatie_ et _l'Heyduque mourant_[759].

D'autres poèmes du même genre reposaient, paraît-il, dans les tiroirs de

Mérimée. Vers 1832, il écrivait à Mlle Dacquin: «Rassurez-vous pour vos

lettres. Tout ce qui se trouve d'écrit dans ma chambre sera brûlé après

ma mort; mais pour vous faire enrager je vous laisserai par testament

une suite manuscrite de _la Guzla_ qui vous a tant fait rire[760].»

«La suite» dont il est question resta inédite et périt, sans nul doute,

dans l'incendie de 1871. La deuxième édition de _la Guzla_, qui parut

quelques années après cette lettre, ne contient que deux ballades

inédites: _la Jeune fille en enfer_ et _Milosch Kobilitch_. La première

(que M. Lucien Pinvert a tout récemment publiée comme un fragment inédit

bien qu'elle eût été réimprimée treize fois)[761] était une traduction

du grec moderne, tandis que la seconde était une ballade authentique

serbo-croate: il est donc fort improbable que Mérimée ait désigné par le

nom de «suite manuscrite» ces deux morceaux qui n'étaient pas de lui.

Il ne rentre pas dans le cadre de la présente étude de nous occuper

longuement de la deuxième édition de _la Guzla_, mais il est nécessaire

de dire quelques mots de _Milosch Kobilitch_. Nous avons déjà vu que ce

poème avait pour auteur un religieux dalmate, André Kacic-Miosic et

qu'il en existe deux traductions, l'une en italien, par Fortis, l'autre

en allemand, par Herder[762]. Il est utile de remarquer--M. Matic l'a

définitivement établi--que la version de Mérimée n'a aucun rapport avec

ces deux traductions; elle procède directement de l'original. Faite par

un indigène--Mérimée n'en était que l'éditeur,--elle est de beaucoup

supérieure en exactitude à celles de Fortis et de Herder[763].

Dans une note qui accompagnait cette pièce, Mérimée déclarait en être

redevable «à l'obligeance de feu M. le comte de Sorgo, qui avait trouvé

l'original serbe dans un manuscrit de la bibliothèque de l'Arsenal à

Paris»; il ajoutait que son traducteur (_i. e._ M. de Sorgo) croyait ce

poème écrit par un contemporain de l'événement qui en forme le sujet

(1389)[764].

M. Jean Skerlitch a signalé le premier que la ballade de Mérimée n'est

autre chose que la traduction d'un poème _imprimé_ de Kacic[765]; il

croit qu'il y eut comme une sorte de mystification de la part du comte

de Sorgo,--ou plutôt Sorcocevic,--à présenter _Milosch Kobilitch_ comme

une oeuvre du XIVe siècle, tandis qu'elle datait en réalité seulement du

XVIIIe. Accepter cette thèse, c'est dire que le rusé Ragusain a voulu se

venger des railleries que Mérimée avait faites aux dépens de ses

compatriotes, en lui faisant croire que le poème qu'il lui présentait

avait véritablement une très ancienne origine. Mais il n'en est rien; le

comte de Sorgo eut moins d'esprit que ne le pense M. Skerlitch. Le

manuscrit de l'Arsenal, dont le savant professeur de Belgrade suspectait

l'existence, existe toujours[766]. En 1882, M. Th. Vetter, croyant faire

une importante découverte, l'a publié dans l'_Archiv für slavische

Philologie_[767] et, pendant vingt-deux ans, personne parmi les érudits

slavicisants ne s'aperçut que ce chant était une vulgaire transcription

de l'une des piesmas les plus populaires de Kacic[768]. Nos

contemporains les plus avisés s'y sont eux-mêmes trompés; qu'y a-t-il

d'étonnant à ce que le comte de Sorgo s'y soit trompé lui aussi en 1840?

Il n'était pas un érudit, le sens critique lui faisait complètement

défaut, témoins ses brochures sur la langue et la littérature

«slovinique[769]»; c'était donc une erreur qu'il pouvait tout

naturellement commettre, de croire que _Milosch Kobilitch_ avait été

composé par un contemporain de ce héros.

À en juger d'après la minutieuse exactitude avec laquelle la traduction

de _la Guzla_ rend l'original serbo-croate[770], il ne semble guère que

Mérimée ait apporté de très importantes retouches à la version qui lui

avait été fournie par M. de Sorgo. En revanche, les notes dont il a fait

accompagner son texte, paraissent être toutes de sa main.

* * * * *

Cette nouvelle édition vit le jour chez Charpentier en 1842, avec une

préface datée de 1840, préface dont il est à peine besoin de parler.

Cette fois, _la Guzla_ eut la bonne fortune d'être jointe à la

_Chronique du règne de Charles IX_ et à _la Double méprise_. Le premier

de ces deux ouvrages étant l'un des écrits les plus populaires de

Mérimée, il est très naturel que, en si bonne compagnie, _la Guzla_ ait

eu de nombreuses réimpressions. En 1847 déjà, on lançait la troisième

édition; la quatrième, parue en 1853, fut stéréotypée et eut dix

tirages: 1853, 1856, 1858, 1860, 1865, 1869, 1873, 1874, 1877 et un sans

date, évidemment le dernier, car les planches témoignent de beaucoup

d'usure[771].

L'année 1881 fut d'une grande importance dans l'histoire de _la Guzla_.

Par un contrat passé le 5 février 1881 entre M. Charpentier et M.

Calmann-Lévy, on échangea quelques oeuvres de Théophile Gautier,

propriété du second, contre quelques oeuvres de Mérimée, propriété du

premier[772].

La maison Calmann-Lévy devenue ainsi l'éditeur de la _Chronique de

Charles IX_ et de _la Guzla_, coupa en deux le volume de M. Charpentier.

_La Guzla_, republiée en 1885 avec _la Double méprise_ seulement, forme

un volume à part, comme le fait la _Chronique de Charles IX_. Après

cette malheureuse séparation, les ballades illyriques n'obtinrent qu'une

seule édition pendant vingt-cinq ans. Elle parut en 1885. Nous

regrettons d'avoir à le dire, c'est la plus mauvaise de toutes. Sans

compter les nombreuses fautes d'impression, une nouvelle disposition

typographique, des plus arbitraires, a fait changer la place des Notes

de Mérimée. Comme dans les _Chants grecs_ de Fauriel, ces notes étaient

données en appendices, après chacun des poèmes. Dans l'édition de 1885,

on les a mises au bas des pages. De même, on découpa en mille morceaux

les stances régulières du texte primitif; au lieu de la belle ordonnance

de strophes qui succèdent les unes aux autres, au lieu d'alinéas pleins

et serrés d'à peu près égale longueur, c'est un texte haché et

déchiqueté qu'on présenta au public, au mépris des intentions de

l'auteur. Tout le mouvement que Mérimée avait su mettre dans

l'agencement de ses phrases disparaît de la sorte; l'effet est plus

dramatique peut-être, mais plus grossier et moins lyrique.

D'après les renseignements qu'ont bien voulu nous donner MM.

Calmann-Lévy, il ne semble pas que nous ayons bientôt une nouvelle

édition de _la Guzla_, si ce n'est peut-être une édition de luxe,

imprimée à un très petit nombre d'exemplaires d'un prix très élevé,

livre que seuls pourront se procurer des bibliophiles privilégiés.

En 1920, les OEuvres de Mérimée tomberont dans le domaine public; il est

probable que _la Guzla_ aura alors plus d'une réimpression. Aussi nous

espérons que ses futurs éditeurs sauront bien se garder du texte donné

en 1885 parles typographes des IMPRIMERIES RÉUNIES, B., de

Bourloton[773].

§ 4

«LA GUZLA» À L'OPÉRA-COMIQUE

Mérimée n'a pas eu de succès au théâtre. Les drames de Clara Gazul ne

virent jamais la scène, un seul excepté, _le Carrosse_, qui fut sifflé à

la Comédie-Française en 1852.

En revanche, ses saynètes espagnoles, ses admirables contes surtout, ont

inspiré plus d'un écrivain dramatique de talent. Quelques-unes des

pièces dont il est en quelque sorte le père spirituel, ont eu depuis un

succès universel. Il suffit de nommer _le Pré-aux-Clercs_, _Carmen_,

_les Huguenots_, _la Périchole_.

_La Guzla_ n'échappa pas aux librettistes: elle servit de «source» aux

_Monténégrins_, drame lyrique en trois actes, paroles d'Alboize et

Gérard de Nerval, musique de M. Limnander, représenté pour la première

fois à l'Opéra-Comique le 31 mars 1849. Elle ne fut, à vrai dire, ni

l'unique, ni la plus importante inspiration de ce livret; l'intrigue en

particulier n'a rien de commun avec l'ouvrage de Mérimée. Néanmoins,

nous trouvons dans la «couleur locale» des _Monténégrins_ plus d'une

trace de _la Guzla_, et c'est là une raison suffisante pour que cette

pièce nous intéresse.

Hector Berlioz a consacré aux _Monténégrins_ un feuilleton des _Débats_,

plein de sa verve habituelle (4 avril 1849). En vrai romantique qu'il

était, il fit une peinture aussi brillante qu'inexacte de ce farouche

pays. «L'action a lieu, dit-il, dans ces terribles montagnes des bords

de l'Adriatique, où les hommes passent pour être sombres et durs comme

les rochers qu'ils habitent, marchent toujours armés, exècrent tout ce

qui est étranger, et s'entretuent pour s'entretenir la main quand

personne ne vient des pays voisins leur fournir l'occasion d'exercer

leur talent sur le poignard et la carabine.»--Gérard de Nerval avait

visité la Dalmatie, quelques années auparavant, mais, comme Nodier,

observateur superficiel, il n'avait été frappé que des paysages. Toute

sa documentation est fantaisiste, plus encore que celle de Mérimée dans

_la Guzla_. Théophile Gautier se trompait évidemment quand il écrivait

au lendemain de la représentation ces lignes stupéfiantes:

_Les Monténégrins_ pourraient, à l'appui de presque tous leurs

détails, apporter des documents officiels et des attestations

authentiques. Le poème, dont nous allons rendre compte, est non

seulement vraisemblable, ce qui serait suffisant, mais il est

vrai[774].

C'est un drame historique, ou soi-disant tel, auquel nous avons affaire.

La scène se passe en 1807, à l'époque où les Français étaient maîtres

des Provinces Illyriennes, à deux pas de la frontière monténégrine. Le

chef des Monténégrins Andréas s'est vendu à la Russie, mais le peuple

désire le protectorat de Napoléon. Un certain Ziska (ce nom n'est point

monténégrin mais tchèque), poète improvisateur et joueur de _guzla_,

s'est fait le chef du parti national. Sa fille adoptive, qui aime un

jeune officier français, le capitaine Sergy, le seconde dans ses

projets. La vie de cet officier est exposée aux plus grands dangers: il

tombe entre les mains de ceux des Monténégrins qui sont hostiles à la

France; étroitement surveillé, il passe une nuit dans un château

démantelé qu'on appelle la Maladetta. Enfin, comme dans _la Dame

blanche_, nous assistons à minuit à une scène de revenants, qui se

déroule dans la grande salle du château; puis tout finit par s'arranger

au mieux des intérêts de nos amoureux, au gré des Monténégrins et de

l'honneur national français. Feux de Bengale, grandiose et touchante

apothéose: «Les Français et les Monténégrins se tiennent embrassés,

tandis que le canon ne cesse de gronder au loin.»

Indépendamment de tout ce merveilleux d'opéra-comique, de ces brûlantes

et naïves amours qui sont de pure invention, il y a dans cette pièce de

véritables hérésies au point de vue de l'histoire. En réalité, il n'y

eut jamais au Monténégro de parti _national_ pour désirer le protectorat

d'aucun maître; on ne vit jamais de chef trahir son peuple ou vouloir le

_vendre_ à la Russie. Toute cette politique raffinée est un contresens.

Ces braves montagnards résistèrent avec l'énergie du désespoir à

l'envahisseur, simplement parce qu'ils sentaient leur indépendance

menacée. C'est un Monténégro de fantaisie que celui de Gérard de Nerval;

l'auteur ne doit à ce pays qu'un décor où il a pu laisser errer

librement sa romantique imagination.

Les journaux du temps louèrent beaucoup la musique du Belge

Limnander[775], mais le livret ne fut pas inséré dans les OEuvres

complètes de Gérard de Nerval. La pièce obtint un succès si grand que,

durant le carnaval de 1850, «les bouchers adoptaient pour le cortège du

boeuf gras les costumes pittoresques des figurants et invitaient l'auteur

à un banquet où il développa,--sans faire de prosélytes, on peut le

croire,--ses théories végétariennes[776]».

Toute la «couleur» qu’il pouvait y avoir dans cette pièce était due,

sans doute, plus au tailleur et aux décorateurs qu’à l’auteur lui-même.

Nous avons vu déjà que le sujet est faux dans son ensemble; dans le

détail cependant on rencontre ici et là quelques traits qui rappellent

certaine «couleur», guère plus authentique, à laquelle nous sommes déjà

accoutumés; en plus d’un endroit l’influence de Mérimée se fait sentir:

c’est d’abord ce type de vieux chanteur qui, poète excellent, n’est plus

simplement un vaillant heyduque comme Hyacinthe Maglanovich, mais un

chef de parti, un héros de la liberté; c’est un Rouget de Lisle à sa

manière.

Debout, c’est le moment!

Lève-toi, notre barde,

Improvise à l’instant ces magiques refrains,

Chant sublime

Qui ranime

Les coeurs monténégrins.

Et Ziska se lève et chante sur la _guzla_ cet hymne aux accents

guerriers:

Sur ces monts qui touchent le ciel

Dieu fit naître un peuple de braves,

Unis par un voeu fraternel,

Effroi des nations esclaves.

Gardons toujours cette âme noble et fière

Qui nous égale aux Romains, nos aïeux, (_sic_)

Car la croix sainte est sur notre bannière,

Et dans les cieux

Notre nom glorieux.

Une autre fois ce sont les femmes illyriennes qui chantent:

Aux accords de la _guzla_,

Chantons, ô! mes compagnes

La Romaïka,

C’est le chant de nos montagnes[777].

Un autre souvenir évident de Mérimée, c'est au premier acte une sorte de

ballade sur les vampires:

Hélène était la dame

De ce lieu redouté

Elle vendit son âme

Pour garder sa beauté.

Le temps qui nous dévore

Lui laissa de longs jours.

Au bout d'un siècle encore

On l'adorait toujours.

Craignez, craignez Hélène,

La châtelaine,

Errante sur la tour,

C'est un vampire,

Qui vous attire

Avec des chants d'amour.

Enfin une preuve, décisive celle-là, que Gérard de Nerval s'est inspiré

de Mérimée, c'est qu'il a mis en vers toute une pièce de _la Guzla_.

"La Guzla" de Prosper Mérimée · 第 102 / 231 题