Ô blanche Galatée, pourquoi Un ciel sans nuage n'est pas
repousses-tu celui qui t'aime, ô toi plus bleu que ne sont tes yeux.
qui es plus blanche que le lait caillé, L'or de leur collier est moins
plus délicate qu'un agneau, plus brillant que ne sont les
pétulante qu'un jeune veau, toi dont la cheveux, et le duvet d'un jeune
chair est plus ferme qu'un grain de cygne n'est pas plus doux au
raisin vert! (_Idylle XI._) toucher. Quand tu ouvres la
bouche, il me semble voir des
Sois heureuse, jeune femme, _sois amandes sans leur peau. _Heureux
heureux, époux au noble beau-père! Que ton mari! Puisses-tu lui donner
Latone, Latone par qui prospère la des fils qui te
jeunesse, vous donne une belle ressemblent[589]!_
progéniture_! (_Idylle XVIII_[588])
Dans les deux pièces que nous venons de citer, l'imitation paraît
intentionnelle; il en est d'autres où elle n'est pas moins évidente,
mais il n'est pas sûr qu'elle ait été voulue. C'est ainsi que Mérimée
emprunte à Homère quelques expressions toutes faites: _Il regardait Lepa
de travers_ (p. 197), [Grec: upodra idôn]; _il est mort
misérablement à cause de la malédiction de son père_ (p. 29) rappelle
l'expression si fréquente en grec de [Grec: chachôs] avec les
verbes signifiant «mourir» et «faire mourir».--À certaines comparaisons
on reconnaît de même que Mérimée se souvient de l'antiquité classique:
Avez-vous vu une étoile brillante parcourir le ciel d'un vol rapide
et éclairer la terre au loin. Bientôt ce brillant météore disparaît
dans la nuit, et les ténèbres reviennent plus sombres
qu'auparavant: telle disparut la vision de Thomas[590].
C'est la manière et l'esprit d'Homère et de Virgile. L'Illyrie de
Mérimée est peuplée de chevriers comme l'était la Sicile de Théocrite;
d'aèdes et de citharistes devenus joueurs de guzla, comme l'était la
Grèce d'Homère: «Qu'il laisse à d'autres, plus habiles que lui,
l'honneur de charmer les heures de la nuit, en les faisant paraître
courtes par leurs chants» (p. 174), _ad strepitum cithara cessatum
ducere somnum_[591]. Ou ce passage: «Je gardais mes chèvres... et les
cigales chantaient gaiement sous chaque brin d'herbe, car la chaleur
était grande» (p. 239), qui fait penser à Théocrite: «Et dans les
rameaux touffus les cigales brûlées par le soleil chantaient à se
fatiguer.» (_Idylle VII_.)
Le bey Marnavich qui «se plaît dans les cavernes qu'habitent les
heyduques», fait un peu songer à Gallus _sola sub rupe jacentem_ (Virg.,
_Egl_. X.), plus loin à Io, l'infortunée Io de la mythologie: «Il court
çà et là comme un boeuf effrayé par le taon.» (_La Guzla_, p. 119.)
«Dis-moi en quel lieu de la terre erre la malheureuse Io; le taon me
pique à nouveau infortunée...» (Eschyle, _Prométhée_, v. 566 sq.)
Sans doute, nous ne voudrions pas prétendre que Mérimée a pensé en effet
à tout ce à quoi son livre nous fait songer, mais il nous semble qu'il y
a là des rapprochements en assez grand nombre pour pouvoir dire, même
s'ils ne sont pas tous très probants, que Mérimée, en composant _la
Guzla_, s'est souvenu dans une certaine mesure de ses études
classiques[592].
En somme, ce qu'il faut ici remarquer, c'est que le romantisme de
l'auteur des ballades illyriques est d'une nature toute spéciale.
Mérimée supplée à son manque d'imagination, en puisant à droite et à
gauche, dans les auteurs excellents et classiques dont il a été nourri,
dans quelques livres qui lui sont tombés par hasard sous la main, des
situations émouvantes qu'il accommode de façon nouvelle. Pour se donner
un air de ressemblance avec les auteurs alors à la mode, il habille les
héros de ses drames d'oripeaux que, tant bien que mal, il est parvenu à
décrocher du magasin romantique. Il met dans leur bouche certaines
expressions toutes faites qu'il a trouvées un peu partout et qui sont
comme la base du vocabulaire de la poésie populaire en tous pays. Il a
retenu de cette langue un peu puérile que parlent volontiers les peuples
dans l'enfance, certains tours très généraux qui ne pouvaient échapper
même à la sécheresse de son imagination. Et c'est à vrai dire ce qu'il y
a dans son livre de plus véritablement lyrique et populaire. Quant au
reste, nous ne faisons qu'y découvrir Mérimée tel qu'il sera un jour:
l'auteur froid, impersonnel, qui, de parti pris, se retranche de tout ce
qu'il écrit; qui se surveille et ne veut pas s'abandonner.