Dans son discours de réception à l'Académie française, qui est un
chef-d'oeuvre de cruelle ironie, Mérimée, prenant la place de Ch. Nodier,
déclarait n'avoir «malheureusement» connu son prédécesseur que dans ses
ouvrages[457]. Ces «ouvrages», l'auteur de _Colomba_ ne les estimait pas
beaucoup; ou plutôt, il affectait à leur propos un sourire légèrement
indulgent. C'est ainsi qu'il écrivait à son ami Stapfer quelques mois
avant sa réception: «Nodier était un gaillard très taré, qui faisait le
bonhomme et avait toujours la larme à l'oeil. Je suis obligé de dire, dès
mon exorde, que c'était un infâme menteur. Cela m'a fort coûté à dire en
style académique[458].» Et comme il ne se sentait plus capable d'être
aussi élogieux qu'il l'aurait voulu, il demanda à H. Royer-Collard, en
lui envoyant copie de ce qu'il avait fait, d'y ajouter «tous les mots
sublimes qui lui viennent en tête[459]». Nous ne savons dans quelle
mesure Royer-Collard contribua à ce discours, mais il est évident qu'en
y mettant plus de pompe, il ne pouvait qu'en rendre l'ironie plus
sensible.
M. Chambon nous apprend que Mérimée ne pouvait souffrir Ch. Nodier et
que ce discours fut pour lui une chose non seulement «terriblement
ennuyeuse» mais vraiment désagréable[460]. Cela paraît d'autant plus
étrange qu'ils avaient de nombreux amis communs (songeons au salon de
l'Arsenal!); d'autre part, il y avait entre eux une grande différence
d'âge et, par conséquent, point de rivalité; enfin, Nodier était le plus
accueillant et le plus obligeant des amis de la nouvelle génération. Une
sympathie réciproque semblerait plus naturelle en eux; comme écrivains
ils avaient beaucoup d'idées communes: ces deux grands conteurs étaient
tous deux éclectiques--romantiques quant à la substance, classiques
quant à la forme[461].--Pourtant, les choses furent ainsi: Mérimée
n'alla jamais rendre visite à son vieux devancier qui, tout en gardant
ses bonnes relations avec les réactionnaires en matière littéraire,
patronnait les jeunes, leur ouvrait les portes du Théâtre-Français et,
dans la mesure où il le pouvait, celles de l'Académie[462].
Il y avait, à ce qu'il nous semble, un ressentiment purement personnel
entre Mérimée et «l'aimable Charles Nodier» et nous croyons que ce
ressentiment était dû à l'Illyrie. Le lendemain du jour où parut _la
Guzla_,--c'est Mérimée lui-même qui le raconte dans sa lettre à
Sobolevsky--Nodier «cria comme un aigle» de ce qu'il avait été pillé. On
avait probablement parlé à l'Arsenal du livre anonyme dalmate--témoin
une critique du _Globe_ qui contient certaines indications très
significatives, et dont nous nous occuperons ailleurs[463];--c'est à la
suite de cette conversation que Nodier se serait plaint de «pillage» et
il est possible que V. Hugo, alors ami de Mérimée, l'un des visiteurs
les plus assidus de Nodier, ait été mêlé à cette affaire. Ce serait lui,
en effet, qui, le premier, aurait dévoilé la supercherie et inscrit en
tête de son exemplaire de _la Guzla_ ces deux mots: M. PREMIÈRE PROSE
qui constituent l'anagramme de PROSPER MÉRIMÉE[464]. Si Nodier
véritablement a «crié comme un aigle» ou s'il s'est contenté de
reprocher amèrement au jeune illyricisant de l'avoir suivi sans le
reconnaître,--c'est ce que nous ne saurions dire. Malgré de nombreuses
et longues recherches (la bibliographie de Nodier laisse toujours à
désirer), nous n'avons réussi à trouver aucune trace d'une accusation
quelconque dans les écrits de Nodier, dans sa correspondance, etc. Et M.
Léon Séché, qui a tant d'autorité en ce qui concerne l'histoire intime
du romantisme, nous assure que «le bon Nodier» était absolument
incapable d'un tel acte.
Mais Nodier avait, toutefois, raison de se plaindre. Car c'était lui qui
avait introduit l'Illyrie en France; exagéré, comme on le verra,
l'importance du vampirisme et imaginé que le poète serbe ne chantait que
cette monstrueuse superstition; lui encore qui avait «déterré» (c'est
l'expression de Mérimée lui-même) le _Voyage en Dalmatie_ de Fortis,
traduit la ballade de la Noble épouse d'Asan-Aga que l'auteur de _la
Guzla_ va traduire à son tour, et, en plus de cela, avait préparé un
recueil de faux et demi-faux poèmes «esclavons»; lui qui, enfin, avait
lancé ce recueil SIX ANS AVANT CELUI DE MÉRIMÉE, mystification qui, il
est vrai, avorta piteusement.
Tout cela, l'auteur du _Théâtre de Clara Gazul_ le connaissait
parfaitement bien, et les ressemblances entre les deux ouvrages ne sont
pas accidentelles. Il avait lu _Jean Sbogar_ bien avant la mort de celui
qui l'avait précédé à l'Académie française, quoi qu'il en ait dit dans
une de ses lettres[465]. Il avait lu _Smarra_, aussi et surtout
_Smarra_. Il avait même, peut-être, passé une soirée à la
Porte-Saint-Martin, écoutant _le Vampire_ de Nodier, gros succès
théâtral de 1820 à 1823. Il se souvint plus d'une fois de _Smarra_ dans
son livre et particulièrement au commencement. On dirait que Nodier lui
a montré le chemin et qu'il ne fait que continuer la route qu'on lui
avait tracée. Du reste, Mérimée le premier reconnut qu'il avait été
devancé par Nodier.
Il le fît dans une allusion discrète et maligne, en vrai pince-sans-rire
qu'il était. «Quand je m'occupais à former le recueil dont on va lire la
traduction, dit-il dans sa préface, je mimaginais être à peu près le
seul Français (CAR JE L'ÉTAIS ALORS) qui pût trouver quelque intérêt
dans ces poèmes sans art.» _Alors_, cétait lannée 1816, époque où
laimable auteur navait que treize ans, mais également celle où _Jean
Sbogar_ et _Smarra_ nétaient pas encore parus! Il antidate ainsi son
livre pour prouver quil a priorité sur Nodier; mais il ne fait, en
définitive, par cette manoeuvre que nous convaincre quil connaissait la
vogue de la poésie populaire serbo-croate, aussi passagère quelle eût
été[466].
Ce mot même de _guzla_ quil donna pour titre à son recueil, avait été
employé plusieurs fois avant lui par lancien rédacteur du _Télégraphe_
de Laybach. Dans les extraits des articles de Nodier sur la poésie
«morlaque» que nous avons donnés, on a pu rencontrer la description de
cet instrument. On la rencontre dans _Jean Sbogar_, de même que dans la
ballade du _Bey Spalatin_, publiée à la suite de _Smarra_. Il est juste
de faire remarquer que le traducteur bernois de 1778 a surtout le droit
den réclamer la priorité[467]; mais ce nest pas seulement la _guzla_
que Nodier avait décrite; il avait mis en scène ce même «barde slave»
dont Mérimée traça le brillant portrait qui domine _la Guzla_ tout
entière.
Cest ainsi quon reconnaît dans _Jean Sbogar_, au troisième plan
seulement, il est vrai, bien derrière lélégant brigand dalmate et sa
mélancolique bien-aimée, les traits d'un véritable «aîné» d'Hyacinthe
Maglanovich, plus poétique et moins gai sans doute, mais aussi
vivant,--à sa façon,--que l'est le héros de Mérimée. Il est assis au
milieu d'une assemblée populaire, ce vieillard «qui promenait
régulièrement sur une espèce de guitare, garnie d'une seule corde de
crin, un archet grossier et en tirait un son rauque et monotone, mais
très bien assorti à sa voix grave et cadencée». Et il chantait,
en vers esclavons, l'infortune des pauvres Dalmates, que la misère
exilait de leur pays; il improvisait des plaintes sur l'abandon de
la terre natale, sur les beautés des douces campagnes de l'heureuse
Macarsca, de l'antique Trao, de Curzole aux noirs ombrages; de
Cherso et d'Ossero où Médée dispersa les membres déchirés
d'Absyrthe; de la belle Epidaure, toute couverte de lauriers rosés;
et de Salone, que Dioclétien préférait à l'empire du monde. À sa
voix, les spectateurs d'abord émus, puis attendris et transportés,
se pressaient en sanglotant; car, dans l'organisation tendre et
mobile de l'Istrien, toutes les sympathies deviennent des émotions
personnelles, et tous les sentiments, des passions. Quelques-uns
poussaient des cris aigus, d'autres ramenaient contre eux leurs
femmes et leurs enfants; il y en avait qui embrassaient le sable et
qui le broyaient entre leurs dents, comme si on avait voulu les
arracher aussi à leur patrie. Antonia surprise s'avançait lentement
vers le vieillard, et en le regardant de plus près, elle s'aperçut
qu'il était aveugle comme Homère. Elle chercha sa main pour y
déposer une pièce d'argent percée, parce qu'elle savait que ce don
était précieux aux pauvres Morlaques, qui en ornent la chevelure de
leurs filles[468].
De même on voit dans _le Bey Spalatin_ le vieux chef de tribu détacher
sa _guzla mélodieuse_ et chanter «les victoires du fameux Scanderbeg,
les douceurs du sol natal, les regrets amers de l'exil», accompagnant
chaque refrain d'un cri «douloureux et perçant[469]». Et à la fin du
poème, l'auteur pousse cette exclamation qui prouve combien sincèrement
il a en horreur la fausse modestie de ses confrères occidentaux:
«Lhistoire du bey Spalatin, de sa petite-fille morte et de sa tribu
délivrée, est la plus belle qui ait jamais été chantée sur la _guzla_.»
Le poème de Mérimée diffère trop de celui de Nodier pour quon puisse
prétendre quil en soit une simple copie. La «couleur locale» est
répandue à flot chez ce vieux gaillard moustachu dHyacinthe
Maglanovich, grand mangeur, beau buveur, vaniteux et capricieux, qui
sait louer ses propres poèmes comme le poète de Nodier. «LAubépine de
Veliko, dit-il au début de son histoire, par Hyacinthe Maglanovich,
natif de Zuonigrad, le plus habile des joueurs de guzla. Prêtez
loreille!»--Le poète illyrique, daprès Mérimée, nest pas seulement un
bon chanteur: cest un vrai maître chanteur, qui sait choisir le moment
le plus intéressant pour couper son récit en deux et faire appel à la
générosité de son auditoire:
Quand elle eut mangé ce fruit, qui avait une si belle couleur, elle
se sentit toute troublée, et il lui sembla quun serpent remuait
dans son ventre.
_Que ceux qui veulent connaître la fin de cette histoire donnent
quelque chose à Jean Bietko[470]._
Seulement, sous le rapport de la «couleur locale», il nest pas beaucoup
plus vrai que le barde de Nodier. Il est rapiécé, fait de morceaux
divers, étalés sur son fond dune authenticité douteuse, que Mérimée
avait emprunté à son prédécesseur.
Mais laissons Nodier pour le moment et examinons de plus près de quoi se
compose cette fameuse «couleur» dHyacinthe Maglanovich. Et tout
dabord, Mérimée devait avoir vu quelque part et pris «sur le vif» le
visage pittoresque de son poète, car il le reproduisit presque sans
changement une année plus tard, sous un casque formidable, lorsqu'il
dessina son capitaine de _reîtres_ au premier chapitre de la _Chronique
du temps de Charles IX_. La ressemblance est frappante entre le Slave et
le Germain, qui sont esquissés tous les deux, semble-t-il, d'après le
même modèle parisien: