J'ai voulu faire un extrait de mes lectures, et cet extrait, le
voici... Je n'aime dans l'histoire que les anecdotes, et parmi les
anecdotes je préfère celles où j'imagine trouver une peinture vraie
des moeurs et des caractères à une époque donnée.
P. MÉERIMÉE, _Préface de la «Chronique du temps de Charles IX_»,
Paris, 1829.
_Dans la partie qui va suivre, nous nous sommes proposé d'étudier les
procédés de composition de l'auteur de la Guzla._
Surprendre un écrivain sur son travail: rattacher à leurs vraies sources
les éléments dont il a formé son oeuvre--retrouver les principes qui
l'ont guidé dans le choix de ces éléments--indiquer la manière dont il
s'en est servi--l'art avec lequel il les a combinés--l'effet qu'il a
produit--est en soi une tâche suffisamment intéressante, utile et, il
faut bien le reconnaître, des moins ingrates.
Appliqué à un écrivain comme Mérimée, ce genre d'études prend une
importance exceptionnelle. Privés de ses manuscrits, de sa bibliothèque,
de ses collections,--un accident stupide ayant détruit l'atelier d'où
sont sorties les_ Carmen _et les_ Colomba--_nous ne pourrons connaître
que très imparfaitement--et par quels longs détours, après quelles
recherches pénibles,--la mystérieuse élaboration des chefs-d'oeuvre du
Maitre.
Poursuivies particulièrement sur la Guzla--qu'il nous soit permis de le
dire--ces investigations offrent un intérêt non moins considérable.
Guidé par une intuition puissante, le jeune romantique de 1827 a-t-il su
deviner «l'âme» du peuple serbo-croate, comme l'ont cru quelques
critiques contemporains? Ou au contraire, doué d'une imagination qui ne
tardera pas à se dessécher, et suivant la voie ordinaire de sa
génération, a-t-il tout simplement créé de toutes pièces un pays qui ne
ressemble à rien moins qu'à l'Illyrie? Ou enfin, inspiré par des
lectures plus ou moins instructives, a-t-il pu reconstituer un monde
déjà existant?
Telles sont les questions qui se posent et auxquelles nous tâcherons de
répondre.