11 octobre.

Temps délicieux. Je me suis promenée longtemps sur la grève.

Ces feux des pêcheurs sont charmants à voir d'un peu loin, mais je

ne puis supporter la vue de la grève à mer basse. Comme c'est gris!

comme c'est terne! comme c'est triste! Il me semble voir _cet ennui

qui fait le fond de la vie_, ou plutôt il me semble voir une vie

d'où l'amour s'est retiré.

Toujours cette pensée!

Que Dieu me pardonne cette folie qui croit tout perdu quand Lui me

reste.

Je voudrais oublier les semblants d'amour je voudrais oublier les

semblants de bonheur, et n'y penser pas plus que la plupart des

hommes ne pensent au ciel et à l'amour infini qui les attend. Mais,

ô misère! Je ne puis.

Et pourtant, Seigneur Jésus, je crois à votre amour adorablement

inexprimable. Je crois aux preuves sanglantes que vous m'en avez

données; je sais que votre grâce donne la force de tous les

sacrifices qu'elle demande, et au fond de mon coeur... Est-ce le

poids de la croix pleinement acceptée qui m'a laissé cette

délicieuse meurtrissure?

Je crois aux joies du sacrifice, je crois aux joies de la douleur.

(Le P.S.*** missionnaire, à Angéline de Montbrun)

Mademoiselle,

Votre généreuse offrande est arrivée bien à propos. Suivant votre

désir, nous et nos néophytes, nous prierons pour monsieur votre

père. Quant à moi, je ne saurais oublier, qu'après Dieu, je lui dois

l'honneur du sacerdoce, mais depuis longtemps, c'est l'action de

grâces qui domine dans le souvenir que je lui donne chaque jour à

l'autel.

La pensée de son bonheur ne saurait-elle vous adoucir votre

tristesse? Pourquoi toujours regarder la tombe au lieu de regarder

le ciel? Pourquoi le voir où il n'est pas?

«Poussière, tu n'es rien! cendre, tu n'es pas l'être

Que nous avons chéri;

Tu n'es qu'un vêtement dédaigné par son maître,

Et qu'un lambeau flétri.»

Dites-moi, aimer quelqu'un n'est-ce pas mettre sa félicité dans la

sienne? Pourquoi le pleurez-vous?

Pauvre enfant! je comprends votre faiblesse. Moi, qui n'étais que

son protégé, je ne pouvais m'empêcher de l'admirer et de le chérir.

Vous savez qu'en apprenant le fatal accident, je fis voeu, s'il

vivait, de me consacrer aux rudes missions du nord. Et j'aime à vous

le dire, ce même soir du 20 septembre, à genoux dans l'église de

Valriant, je me plaignais à Dieu qui n'avait pas accepté mon

sacrifice.

Je me plaignais et je pleurais, en attendant que l'aurore me permît

de commencer la messe que je voulais offrir pour lui mon

bienfaiteur.--Alors que se passa-t-il dans mon âme? Quelle lumière

céleste m'enveloppa soudain dans cette demi-obscurité du sanctuaire,

où quelques jours auparavant j'avais reçu l'onction sacerdotale? Je

ne saurais le dire; mais consolé, je fis à Notre-Seigneur le serment

solennel d'user ma vie parmi les pauvres sauvages.

Vous me demandez comment je supporte cette terrible vie. La nature

souffre; mais à côté des sacrifices il y a les joies de l'apostolat.

En arrivant ici, je parlais déjà couramment deux langues sauvages et

je fus envoyé chez les Chippeways.

Là, je vous l'avoue, bien des lâches regrets me vinrent assaillir.

Mais Notre-Seigneur eut pitié de son indigne prêtre. Il me conduisit

auprès d'une jeune malade qui attendait le baptême pour mourir.

Je dis _attendait_ et c'est le mot, car depuis plusieurs semaines,

sa vie semblait un miracle; et il n'est pas possible de dire avec

quelle facilité cette âme très simple entendit la parole du salut.

_Bienheureux_, oui _bienheureux les coeurs purs._ Si vous aviez vu

l'expression de son visage mourant quand elle aperçut le crucifix!

Je la baptisai avec une de ces joies qui laissent le coeur meurtri.

Ô froides allégresses de la chair! ô pauvres bonheurs de la terre,

que le prêtre est heureux de vous avoir sacrifiés! Quelles larmes

j'ai versées dans cette misérable cabane! Si vous l'aviez vue, comme

elle était après sa mort, couchée sur quelques branches de sapin,

son front virginal encore humide de l'eau du baptême, et le crucifix

entre ses mains jointes!

Je m'assure que cette heureuse prédestinée vous sera une protectrice

dans le ciel, car elle me l'a promis et même je lui ai donné votre

nom.

Et maintenant, Mademoiselle, voulez-vous permettre, non pas à

l'homme, mais au prêtre, au pauvre missionnaire de vous dire ce que

vous avez besoin d'entendre?

Dans votre lettre j'ai vu bien des choses qui n'y sont pas.

Dites-moi, pourquoi êtes-vous si triste, si malheureuse et surtout

si troublée? N'est-ce pas parce que vous allez sans cesse pleurer

sur ces traces ardentes que l'amour a laissées dans votre vie?

Vous dites que la consolation ne fera jamais qu'effleurer votre

coeur; vous dites qu'il n'y a plus de paix pour vous. Mon enfant, la

consolation vous presse de toutes parts puisque vous êtes

chrétienne, et Notre-Seigneur a apporté la paix à toutes les âmes de

bonne volonté. Ah! si vous étiez généreuse! Si vous aviez le courage

de sacrifier toutes les amollissantes rêveries, tous les dangereux

souvenirs! Bientôt vous auriez la paix, et, malgré vos tristesses,

vous verriez les consolations de la foi se lever dans votre âme,

radieuses et sans nombre, comme les étoiles dans les nuits sereines.

Soyez-en sûre, la délicatesse d'une passion n'en ôte pas le danger;

au contraire, c'est une séduction de plus pour l'âme malheureuse qui

s'y abandonne. Vous me direz qu'on est faible contre son coeur. Oui,

c'est vrai. Mais suivant saint Augustin, la vertu c'est l'ordre dans

l'amour. Songez-y, et demandez à Dieu d'attirer votre coeur.

Non, il ne vous a pas faite pour souffrir. S'il a détruit votre

bonheur, c'est que le bonheur ne vous était pas bon; s'il a anéanti

vos espérances, c'est que vous espériez trop peu.

Dites-moi, malgré, ou plutôt à cause de sa profonde tendresse, votre

père n'était-il pas au besoin sévère pour vous? Laissons Dieu faire

notre éducation pour l'éternité. Quand elle s'ouvrira pour nous dans

son infinie profondeur, que nous sembleront les années passées sur

la terre...

Vous le savez, les heures douloureuses comme les heures d'ivresse,

tout passe--et avec quelle merveilleuse rapidité!--Il me semble que

c'est hier, que bien embarrassé, j'attendais monsieur votre père sur

la route de Valriant, pour le prier de me mettre au collège _parce

que je voulais être prêtre._

L'avenir disparaîtra comme le passé. L'avenir, le véritable avenir,

c'est le ciel. Ah! si nous avions de la foi.

Dans les beaux jours de l'Église, être chrétien, c'était savoir

souffrir. Parmi les martyrs, combien de jeunes filles! Vous les

représentez-vous pleurant le bonheur de la terre et les douceurs de

la vie? Nous aussi, nous sommes chrétiens, mais comme disait

Notre-Seigneur: «Quand le Fils de l'homme reviendra sur la terre,

croyez-vous qu'il y trouve encore de la foi?» Ô douloureuse parole!

Et pourquoi, si dégénérés que nous soyons, nous comprenons que le

martyre est la grâce suprême, et nous n'oserions comparer aucune

volupté de la terre à celle du chrétien qui pour Jésus-Christ,

s'abandonne aux tourments.

Mon enfant, vous le savez, il y a aussi un martyre du coeur. Oui,

Dieu en soit béni, il y a des vies qui sont une mort continuelle.

Sans doute, vous êtes faible, épuisée, fatiguée de souffrir, mais

savez-vous quel nom nos pauvres sauvages donnent à l'Eucharistie?

ils l'appellent _ce qui rend le coeur fort._

Mon Dieu! qu'est-ce qui soutient le missionnaire contre la puissance

des regrets et des souvenirs? Dans son isolement terrible, au milieu

de misères et d'incommodités sans nombre, qu'estce qui le défend

contre les visions de la patrie et du foyer?

Nous aussi, nous sommes faibles, et, si nous demeurons fermes,

c'est, comme dit saint Paul, _à cause de Celui qui nous a aimés._

Soyez-en sûre, la communion console de tout. Que dis-je? «Mon ami,

écrivait un missionnaire, qui a reçu depuis la couronne du martyre,

communier c'est toujours un grand bonheur; mais communier dans un

cachot, quand on porte le collier de fer avec la lourde chaîne, et

qu'on a vu déchirer son corps de boue, c'est un bonheur qui ne peut

s'exprimer.»

N'en doutez pas. Jésus-Christ peut tout adoucir; c'est un

enchanteur! Il est venu apporter le feu sur la terre. Puisse-t-il

l'allumer dans votre coeur! L'amour est la grande joie, et je vous

veux heureuse.

Oui, Dieu nous exaucera. Tous les jours nos néophytes prient pour

vous avec la ferveur de la virginité de la foi, et votre père vous a

emportée dans son coeur au paradis.

Réjouissez-vous, et ne plaignez pas le pauvre missionnaire. À mesure

qu'il s'éloigne des consolations humaines, Jésus-Christ se rapproche

de lui. Je suis heureux, mais parfois j'éprouve un étrange besoin

d'entendre la chère cloche de Valriant. Vous allez dire que j'ai le

mal du pays. Je ne le crois pas. J'aurais plutôt la nostalgie du

ciel. Mais il faut le _mériter._

Voudriez-vous accepter cette pauvre médaille de l'Immaculée. Souvent

j'en attache aux arbres pour parfumer les solitudes. Priez pour moi,

et que Dieu vous fasse la grâce d'accomplir parfaitement ce grand

commandement de l'amour, dans lequel est toute justice, toute

grandeur, toute consolation, toute paix et toute joie.

Angéline de Montbrun · 第 88 / 95 题