6 octobre.

Tantôt, j'entendais un passant fredonner:

«Que le jour me dure,

Passé loin de toi! etc.»

C'est Maurice qui a popularisé par ici ce chant mélancolique auquel

sa voix donnait un charme si pénétrant.

Tous nos échos l'ont redit. Alors, il ne savait pas vivre loin de

moi. Et moi--pauvre folle--je viens de compter les jours écoulés

depuis notre séparation.

Qu'il est déjà loin ce soir, où décidée de ne plus le revoir, je lui

dis avant d'aborder l'explication inévitable:

«Maurice, chantez-moi quelque chose comme aux jours du bonheur.»

Il rougit, et je souffrais de son embarras. Ah! les jours du bonheur

étaient loin.

Sans rien dire, il alla prendre une guitare (son accompagnement de

prédilection), et revint s'asseoir près de moi. Puis, après avoir un

peu rêvé, il commença:

«Fier Océan, vallons, etc.»

Nous étions seuls, je laissai tomber l'ouvrage que j'avais pris par

contenance, et j'écoutai.

Ce chant, mon père l'aimait et le lui demandait souvent. La dernière

fois que je l'avais entendu, c'était dans notre délicieux jardin de

Valriant.

Comme le passé revient à certains moments, comme le passé, comme la

terre rendent ce qu'ils ont pris!

Mais la douleur de la séparation était là présente, déchirante.

J'avais été trop malade pour n'être pas encore bien faible, et voilà

peut-être pourquoi jusque-là, la pensée de son indifférence ne

m'avait pas causé de douleur violente. Sans doute cette pensée ne me

quittait pas, mais ce que j'éprouvais d'ordinaire, c'était plutôt le

sentiment du découragement profond, de la misère complète--ce que

doit éprouver le malade incurable qui sait qu'en réunissant toutes

ses forces, il ne pourra plus que se retourner sur son lit de peine.

Mais pour me décider à rompre avec lui, il m'avait fallu un effort

terrible qui m'avait ranimée--et cette étrange émotion que me causa

sa voix.

Je savais que je l'entendais pour la dernière fois. Pourtant je

restai calme.

J'étais bien au-dessous des larmes, et après qu'il eut cessé de

chanter, je me souviens que nous échangeâmes quelques paroles

indifférentes sur le vent, sur la pluie qui battait les vitres. Il

resta ensuite silencieux à regarder le feu qui brûlait dans la

cheminée; je lui trouvais l'air ennuyé. Ah! le coeur si riche

d'amour, d'ardente flamme, était bien mort.

J'avais pris l'habitude de l'observer sans cesse, et je voyais

parfaitement comme la vie lui apparaissait aride, décolorée. Je

voyais tout cela, mais dans mon coeur il n'y avait plus d'amertume

contre lui. Jamais il n'avait été pour moi ce qu'il m'était en ce

moment. Comme je sentais la profondeur de mon attachement comme je

voyais bien ce que la vie me serait sans lui!

Cependant il fallait bien en finir, et d'une main ferme, je tenais

cet _anneau de la foi_ qui me brûlait depuis qu'il ne m'aimait plus,

et que j'étais bien résolue de le forcer à le reprendre.

Oh! comment ai-je pu survivre à cette heure-là! comment aije pu

résister à ses reproches, à ses supplications? il avait si bien

l'accent d'autrefois. Un moment, je me crus encore aimée: l'émotion

de la surprise avait réchauffé son coeur. «Qu'ai-je donc fait?»

sanglotait-il.

Le grand crime contre l'amour, c'est de ne plus le rendre.

Non, il ne m'aimait plus; mais la flamme se ranime un instant avant

de s'éteindre tout à fait. Puis il était humilié dans sa loyauté,

et n'avait pas ce féroce égoïsme qui rend la plupart des hommes si

indifférents au malheur des autres.

Angéline de Montbrun · 第 84 / 95 题