Mon vieux Marc est toujours faible. Je l'ai trouvé assis devant sa
fenêtre, et regardant le cimetière dont les hautes herbes ondoyaient
au vent:
«Mes parents sont là, m'a-t-il dit, et bien vite, j'y serai couché
moi-même.»
Ces paroles m'ont émue. Lorsqu'on y a mis ce qu'on aimait le plus,
le coeur s'incline si naturellement vers la terre. Tous nous irons
habiter la _maison étroite_, et, en attendant, ne saurait-on avoir
patience? La vie la plus longue ne dure guère. _Hier enfant et
demain vieillard!_ disait Silvio Pellico. Cette fuite effrayante de
nos joies et de nos douleurs devrait rendre la résignation bien
facile. _Ô mes dix années de chaînes, comme vous avez passé vite!_
disait encore l'immortel prisonnier.
Pauvre Silvio! qui n'a pleuré sur lui? Son livre si simple et si
vrai laisse une de ces impressions que rien n'efface, car le plus
irrésistible de nos sentiments c'est l'admiration jointe à la pitié.
En me mettant _Mio Pigrioni_ entre les mains, mon père me dit «Livre
admirable qui apprend à souffrir.» Apprendre à souffrir, c'est ce
qui me reste.
Suivant Charles Sainte-Foi, un bon livre devrait toujours former un
véritable lien entre celui qui l'écrit et celui qui le lit. J'aime
cette parole dont j'avais senti la vérité, bien avant de pouvoir
m'en rendre compte, et, des écrivains dignes de ce nom, ce n'est pas
la gloire que j'envierais, mais les sympathies qu'ils inspirent.