31 août.

«Tu m'appelles ta vie, appelle-moi ton âme,

Je veux un nom de toi qui dure plus d'un jour.

La vie est peu de chose, un souffle éteint sa flamme.

Mais l'âme est immortelle, ainsi que notre amour.»

Alors, il croyait en son coeur comme au mien; il ne comprenait pas

que l'amour pût finir. Mais cette tendresse, qui se croyait

immortelle, s'est changée en pitié,--et la pitié d'un homme,--qui en

voudrait?

D'ailleurs, ce triste reste ne m'est pas assuré. Bientôt, que

serai-je pour lui? Une pensée importune, un souvenir pénible, qui

viendra le troubler dans son bonheur. _Son bonheur!_ Non, il ne

saurait être heureux. Il est libre comme un forçat qui traînerait

partout les débris de sa chaîne. L'ombre du passé se lèvera sur

toutes ses joies, ou plutôt, il ne saurait en avoir qui méritent ce

nom. Quand on a reçu ce grand don de la sensibilité profonde, on ne

peut guère s'étourdir, encore moins oublier. N'arrache pas qui veut

le passé dans son coeur. On ne dépouille pas ses souvenirs comme un

vêtement fané. Non, c'est la robe sanglante de Déjanire, qui

s'attache à la chair et qui brûle.

1er septembre.

Que je voudrais voir Mina!

Il est huit heures. Pour elle, l'office du soir vient de finir et

voici l'heure du repos. Que cette vie est calme! Quelle est douce

comparée à la mienne! Autrefois, gâtée par le bonheur, je ne

comprenais pas la vie religieuse, je ne m'expliquais pas qu'on pût

vivre ainsi, l'âme au ciel et le corps dans la tombe. Maintenant, je

crois la vocation religieuse un grand bonheur.

Sa dernière journée dans le monde, Mina voulut la passer seule avec

lui et avec moi. Quelle journée! Nous étions tous les trois

parfaitement incapables de parler. Quand l'heure de son départ

approcha, nous prîmes notre dernier repas ensemble ou plutôt nous

nous mîmes à table, car nul de nous ne mangea. Ensuite, Mina fit

toute seule le tour de sa chère maison des Remparts, puis nous

partîmes. Elle désira entrer à la Basilique. L'orgue jouait, et l'on

chantait le _Benedicite_, sur un petit cercueil orné de fleurs. Ce

chant me fit du bien. Je sentis que l'entrée en religion est comme

la mort des petits enfants; déchirante à la nature mais, aux yeux de

la foi, pleine d'ineffables consolations et de saintes allégresses.

À notre arrivée aux Ursulines, il n'y avait personne. Mina me fit

avancer sous le porche, releva mon voile de deuil, et me regarda

longtemps avec une attention profonde.

--Comme vous lui ressemblez! dit-elle douloureusement.

Elle s'éloigna un peu, et tournée vers la muraille, elle pleura.

Cette faiblesse fut courte. Elle revint à nous, pâle, mais ferme.

--J'aurais voulu rester avec vous jusqu'à votre mariage, dit-elle

avec effort; mais c'est au-dessus de mes forces.

Elle réunit nos mains dans les siennes et continua tendrement.

--Vous vous aimez, et le sang du Christ vous unira. Puis,

s'adressant à moi:

--N'exigez pas de lui une perfection que l'humanité ne comporte

guère. Promettez-moi de l'aimer toujours et de le rendre heureux.

--Chère soeur, répondis-je fermement je vous le promets.

--Et toi, Maurice, reprit-elle, aie pour elle tous les dévouements,

toutes les tendresses. Souviens-toi qu'il te l'a confiée!--Et sa

voix s'éteignit dans un sanglot.

--Malheur à moi, si je l'oubliais jamais, dit Maurice, avec une

émotion profonde.

Elle sonna. Bientôt les clefs grincèrent dans la serrure, et la

porte s'ouvrit à deux battants. Mina, pâle comme une morte,

m'embrassa fortement sans prononcer une parole. Son frère pleura sur

elle, et la retint longtemps dans ses bras.

--Maurice, dit-elle enfin, il le faut. Et s'arrachant à son

étreinte, elle franchit le seuil du cloître et sans détourner la

tête, disparut dans le corridor.

Les religieuses nous dirent quelques mots d'encouragement que je ne

compris guère. Puis la porte roula sur ses gonds, et se referma avec

un bruit que je trouvai sinistre. Le coeur horriblement serré, nous

restions là.

--Ô mon amie, me dit enfin Maurice, je n'ai plus que vous

Cette séparation l'avait terriblement affecté. Mieux que personne,

je comprenais la grandeur de son sacrifice, et mon coeur saignait

pour lui. Je lui proposai une promenade à pied, croyant que

l'exercice lui ferait du bien. Il renvoya sa voiture, et nous prîmes

la Grande-Allée. Le froid était intense, la neige criait sous nos

pas, mais le ciel était admirablement pur. Ni l'un ni l'autre, nous

n'étions en état de parler. Seulement, de temps à autre, Maurice me

demandait si je voulais retourner, si je n'avais pas froid... Et il

mettait dans les attentions les plus banales, quelque chose de si

doux, une sollicitude si tendre, que j'en restais toujours charmée.

En revenant, nous arrêtâmes aux Ursulines, pour voir Mina déjà

habillée en postulante, et restée charmante, malgré la coiffe

blanche et la queue de poêlon. Elle pleura comme nous. Les grilles

me firent une impression bien pénible, et pourtant, que cette

demi-séparation me semblait douce, quand je pensais à mon père que

je ne verrais plus, que je n'entendrais plus jamais qui était là

tout près, couché sous la terre. Plusieurs années auparavant, dans

ce même parloir des Ursulines, avec quelle douleur, avec quelles

larmes, je lui avais dit adieu pour quelques mois. Tous ces

souvenirs me revenaient et me déchiraient le coeur. «Maintenant

pensais-je, je sais ce que c'est que la séparation.»

Ce soir-là, je fis un grand effort, pour surmonter ma tristesse et

réconforter Maurice. Assis sur l'ottomane, qu'on nous laissait

toujours dans le salon de ma tante, nous causâmes longtemps.

L'expression si triste et si tendre de ses yeux m'est encore

présente.

Alors, je savais que mon existence était profondément modifiée--que

je ne pourrais plus être heureuse--parce qu'au plus profond du

coeur, j'avais une plaie qui ne se guérirait jamais. Mais je croyais

à son amour, et c'était encore si doux!

Angéline de Montbrun · 第 64 / 95 题