Que veut dire Mina! Je n'ose approfondir ses paroles, ou plutôt j'ai
toujours sa lettre sous les yeux, et j'y pense sans cesse.
Songe-t-il? Non, je ne saurais l'écrire! Et ne 'devais-je pas m'y
attendre! N'est-il pas libre? Ne lui ai-je pas rendu malgré lui sa
parole!
Qui sait jusqu'à quel point un homme peut pousser l'indifférence et
l'oubli?
(Angéline de Montbrun à Mina Darville)
Chère Mina,
Je voulais attendre une heure de sérénité pour vous répondre mais
cela me mènerait trop loin. Et d'ailleurs, Marc, malade depuis
quelque temps, désire que vous en soyez informée. «Je lui ai sellé
son cheval bien des fois, me disait-il tantôt, et j'avais tant de
plaisir à faire ses commissions.»
Il aime à parler de vous, et finit toujours par dire
philosophiquement: «Qui est-ce qui aurait pensé ça, qu'une si jolie
mondaine ferait une religieuse?»
J'incline à croire qu'il se représentait les religieuses comme ayant
toujours marché les yeux baissés, et toujours porté de grands
châles, en toute saison. Votre vocation a bouleversé ses idées.
Chère amie, vous me conseillez les voyages puisque ma santé le
permet. J'y pense un peu parfois, mais vraiment, je ne saurais
m'arracher d'ici. Mon coeur y a toutes ses racines. D'ailleurs, il
me semble que le travail régulier, sérieux, soutenu, est un plus sûr
refuge que les distractions. Malheureusement, se faire des
occupations attachantes c'est parfois terriblement difficile. Mais
comme disait mon père, une volonté ferme peut bien des choses. Moi,
je veux rester digne de lui. Ai-je besoin de vous dire que je
m'occupe beaucoup des malheureux. Et, grand Dieu! que deviendrais-je
si le malheur ne faisait pas aimer ceux qui souffrent? mais il y a
ce superflu de tendresse dont je ne sais que faire.
La solitude du coeur est la souveraine épreuve.
Vous avez raison, la position de votre frère est bien triste. Ne
songe-t-il pas à la changer? et qui pourrait l'en blâmer? Chère
soeur de mes larmes, veuillez croire que dans le meilleur de mon
coeur, je souhaite qu'il oublie et qu'il soit heureux.