Si, une fois encore, je pouvais l'entendre, il me semble que
j'aurais la force de tout supporter. Sa voix exerçait sur moi une
délicieuse, une merveilleuse puissance; et, seule, elle put
m'arracher à l'accablement si voisin de la mort où je restai
plongée, après les funérailles de mon père.
Tant que j'avais eu sous les yeux son visage adoré, une force
mystérieuse m'avait soutenue. Sa main, sa chère main, qui m'avait
bénie, reposa jusqu'au dernier moment dans la mienne--elle était
tiède encore quand je la joignis à sa main gauche qui tenait le
crucifix. Dans une paix très amère, j'embrassais son visage si
calme, si beau, et pour lui obéir même dans la mort, sans cesse je
répétais: «Que la volonté de Dieu soit faite!»
Mais quand je ne vis plus rien de lui, pas même son cercueil,
l'exaltation du sacrifice tomba. Sans pensées, sans paroles, sans
larmes, incapable de comprendre aucune chose et de supporter même la
lumière du jour, je passais les jours et les nuits, étendue sur mon
lit, tous les volets de ma chambre fermés. Pendant que je gisais
dans cet abattement qui résistait à tout, et ne laissait plus
d'espoir, tout à coup une voix s'éleva douce comme celle d'un ange.
Malgré mon état de prostration extrême, le chant m'arrivait, mais
voilé, comme de très loin. Et le poids funèbre qui m'écrasait, se
soulevait; je me ranimais à ce chant si tendre, si pénétrant.
Dans ma pensée enténébrée, c'était la voix du chrétien qui, du fond
de la tombe, chantait ses immortelles tendresses et ses
impérissables espérances; c'était la voix de l'élu qui, du haut du
ciel, chantait les reconnaissances et les divines allégresses des
consolés. Ce terrible silence de la mort, souffrance inexprimable de
l'absence éternelle, il me semblait que l'amour de mon père l'avait
vaincu et combien de fois j'ai désiré revivre cette heure. Cette
heure inoubliable, si étrange et si douce, où je me repris à la vie,
bercée par une mélodie divine.
Le chant se continuait toujours. J'écoutais comme si le ciel se fut
entrouvert et il vint un moment où j'aurais succombé, sous l'excès
de l'émotion, sans les larmes qui soulagèrent mon coeur. Elles
coulèrent en abondance, et à mesure qu'elles coulaient, je sentais
en moi un apaisement très doux.
--Maurice, Maurice, sanglota Mina, elle est sauvée.
Alors le jour se fit dans mon esprit; je compris, et ensuite je
demandai à voir Maurice.
--Il viendra, dit le docteur, qui tenait ma main dans la sienne, il
viendra, si vous consentez à boire ceci et à laisser donner de la
lumière.
Malgré l'affreux dégoût, j'avalai ce qu'il me présentait. On ouvrit
les volets, et je tenais ma figure cachée dans les oreillers, pour
ne pas voir la lumière du soleil qui me faisait horreur, parce que
mon père ne la verrait plus jamais.
Maurice vint, et à genoux à côté de mon lit, il me parla, il me dit
de ces paroles qu'aujourd'hui il chercherait en vain. Il me supplia
de le regarder, et je ne pus résister à son désir.
--Ô ma pauvre enfant! ô ma chère aimée! gémit-il en apercevant mon
visage.
Le sien était brûlé de larmes. Mina me parut aussi bien changée. Ils
étaient tous deux en grand deuil, et je ne puis me reporter à cette
heure, sans un attendrissement qui me fait tout oublier. Alors je
sentais nos âmes inexprimablement unies. Je me sentais aimée--aimée
avec cette infinie tendresse qui fait que le coeur tout entier
s'émeut, se livre et s'écoule. Alors je croyais que la douleur
partagée c'était une force vive qui mêlait à jamais les âmes.
Combien de fois, pour soulager mes tristesses, Maurice n'a-t-il pas
chanté!
Maintenant, jamais plus je n'entendrai ce chant ravissant qui
faisait oublier la terre--ce chant céleste qui consolait en faisant
pleurer.