17 août.

Si, une fois encore, je pouvais l'entendre, il me semble que

j'aurais la force de tout supporter. Sa voix exerçait sur moi une

délicieuse, une merveilleuse puissance; et, seule, elle put

m'arracher à l'accablement si voisin de la mort où je restai

plongée, après les funérailles de mon père.

Tant que j'avais eu sous les yeux son visage adoré, une force

mystérieuse m'avait soutenue. Sa main, sa chère main, qui m'avait

bénie, reposa jusqu'au dernier moment dans la mienne--elle était

tiède encore quand je la joignis à sa main gauche qui tenait le

crucifix. Dans une paix très amère, j'embrassais son visage si

calme, si beau, et pour lui obéir même dans la mort, sans cesse je

répétais: «Que la volonté de Dieu soit faite!»

Mais quand je ne vis plus rien de lui, pas même son cercueil,

l'exaltation du sacrifice tomba. Sans pensées, sans paroles, sans

larmes, incapable de comprendre aucune chose et de supporter même la

lumière du jour, je passais les jours et les nuits, étendue sur mon

lit, tous les volets de ma chambre fermés. Pendant que je gisais

dans cet abattement qui résistait à tout, et ne laissait plus

d'espoir, tout à coup une voix s'éleva douce comme celle d'un ange.

Malgré mon état de prostration extrême, le chant m'arrivait, mais

voilé, comme de très loin. Et le poids funèbre qui m'écrasait, se

soulevait; je me ranimais à ce chant si tendre, si pénétrant.

Dans ma pensée enténébrée, c'était la voix du chrétien qui, du fond

de la tombe, chantait ses immortelles tendresses et ses

impérissables espérances; c'était la voix de l'élu qui, du haut du

ciel, chantait les reconnaissances et les divines allégresses des

consolés. Ce terrible silence de la mort, souffrance inexprimable de

l'absence éternelle, il me semblait que l'amour de mon père l'avait

vaincu et combien de fois j'ai désiré revivre cette heure. Cette

heure inoubliable, si étrange et si douce, où je me repris à la vie,

bercée par une mélodie divine.

Le chant se continuait toujours. J'écoutais comme si le ciel se fut

entrouvert et il vint un moment où j'aurais succombé, sous l'excès

de l'émotion, sans les larmes qui soulagèrent mon coeur. Elles

coulèrent en abondance, et à mesure qu'elles coulaient, je sentais

en moi un apaisement très doux.

--Maurice, Maurice, sanglota Mina, elle est sauvée.

Alors le jour se fit dans mon esprit; je compris, et ensuite je

demandai à voir Maurice.

--Il viendra, dit le docteur, qui tenait ma main dans la sienne, il

viendra, si vous consentez à boire ceci et à laisser donner de la

lumière.

Malgré l'affreux dégoût, j'avalai ce qu'il me présentait. On ouvrit

les volets, et je tenais ma figure cachée dans les oreillers, pour

ne pas voir la lumière du soleil qui me faisait horreur, parce que

mon père ne la verrait plus jamais.

Maurice vint, et à genoux à côté de mon lit, il me parla, il me dit

de ces paroles qu'aujourd'hui il chercherait en vain. Il me supplia

de le regarder, et je ne pus résister à son désir.

--Ô ma pauvre enfant! ô ma chère aimée! gémit-il en apercevant mon

visage.

Le sien était brûlé de larmes. Mina me parut aussi bien changée. Ils

étaient tous deux en grand deuil, et je ne puis me reporter à cette

heure, sans un attendrissement qui me fait tout oublier. Alors je

sentais nos âmes inexprimablement unies. Je me sentais aimée--aimée

avec cette infinie tendresse qui fait que le coeur tout entier

s'émeut, se livre et s'écoule. Alors je croyais que la douleur

partagée c'était une force vive qui mêlait à jamais les âmes.

Combien de fois, pour soulager mes tristesses, Maurice n'a-t-il pas

chanté!

Maintenant, jamais plus je n'entendrai ce chant ravissant qui

faisait oublier la terre--ce chant céleste qui consolait en faisant

pleurer.

Angéline de Montbrun · 第 52 / 95 题