Le mardi d'avant sa mort, de bonne heure, nous étions montés sur le
cap. Rien n'est beau comme le matin d'un beau jour, et jamais je
n'ai vu le soleil se lever si radieux que ce matin-là. Autour de
nous, tout resplendissait, tout rayonnait. Mais, indifférent à ce
ravissant spectacle, mon père restait plongé dans une méditation
profonde. Je lui demandai ce qu'il regardait en lui-même et
répondant à ma question par une autre, comme c'était un peu son
habitude, il me dit: «Penses-tu quelquefois à cet incendie d'amour
que la vue de Dieu allumera dans notre âme?»
Je n'étais pas disposée à le suivre dans ces régions élevées, et je
répondis gaiement: «En attendant, serrez-moi contre votre coeur.»
--Ma pauvre enfant, reprit-il ensuite, nous sommes bien terrestres,
mais tantôt ce tressaillement de la nature à l'approche du soleil
m'a profondément ému, et toute mon âme s'est élancée vers Dieu.
L'expression de son visage me frappa. Ses yeux étaient pleins d'une
lumière que je n'y avais jamais vue. Était-ce la lumière de
l'éternité qui commençait à lui apparaître? Il en était si près--et
avec quelle consolation je me suis rappelé tout cela, en écoutant le
récit que saint Augustin nous a laissé, de son ravissement pendant
qu'il regardait, avec sa mère, le ciel et la mer d'Ostie.
J'aime saint Augustin, ce coeur profond, qui pleura si tendrement sa
mère et son ami. Un jour, en partant à son peuple des croyances
superstitieuses, le _fils de tant de larmes_ disait: «Non, les morts
ne reviennent Pas»: et son âme aimante en donne cette touchante
raison: «J'aurais revu ma mère.»
Et moi pauvre fille, ne puis-je pas dire aussi: Les morts ne
reviennent pas, j'aurais revu mon père. Lui, si tendre pour mes
moindres chagrins, lui qui était comme une âme en peine dès qu'il ne
m'avait plus.
Tant d'appels désolés, tant de supplications passionnées et toujours
l'inexorable silence, le silence de la mort.