20 mai.

Douloureuse date! c'est le 20 septembre que j'ai perdu mon père.

Le mauvais temps m'a empêchée de sortir. Je le regrette. J'aurais

besoin de revoir la pauvre maison où il fut transporté, après le

terrible accident qui lui coûta la vie. Cette maison où il est mort,

je l'ai achetée. Une pauvre femme l'habite avec sa famille, mais je

me suis réservé la misérable petite chambre, où, il a rendu le

dernier soupir.

Toutes les peines de ma vie disparaissent devant ce que j'ai

souffert en voyant mourir mon père; et pourtant, ô mon Dieu, quand

je veux fortifier ma foi en votre bonté, c'est à cette heure de

déchirement que je remonte. Comme ces souvenirs me sont présents!

Il avait tout supporté sans une plainte; mais en me voyant, un

profond gémissement lui échappa. Il s'évanouit.

Quand la connaissance lui fut revenue, il mit péniblement son bras à

mon cou, mais il ne me parla pas, il ne me regarda pas. Il avait les

yeux levés vers une image de Notre-Dame des douleurs, que quatre

épingles fixaient sur le mur au pied de son lit, et aussi longtemps

que je vivrai, je verrai l'expression d'agonie de son visage.

Pour moi, malgré l'épouvante, le saisissement de cette heure, je ne

sais comment je restais calme. On m'avait tant dit qu'il fallait

l'être; que la moindre émotion lui serait funeste.

Le tintement de la clochette nous annonça l'approche du

Saint-Sacrement. À ce son bien connu il tressaillit, une larme roula

sur sa joue pâle, il ferma les yeux, et me dit avec effort: «Ma

fille pense à Celui qui vient.»

C'était la première parole qu'il m'adressait. Sa voix était faible,

mais bien distincte. Je ne sais quel espoir, quelle foi au miracle

me soutenait.

Ô Maître de la vie et de la mort, je croyais que vous vous

laisseriez toucher. Seigneur, je vous offrais tout pour racheter ses

jours, et, prosternée à vos pieds sacrés, dans ma mortelle angoisse,

j'implorais votre divine pitié par les larmes de votre mère, par ce

qu'elle souffrit en vous voyant mourir.

Non, je ne pouvais croire à mon malheur. Le mot de résignation me

faisait l'effet du froid de l'acier entre la chair et les os, et

lorsque après sa communion, mon père m'attira à lui et me dit:

«Angéline, c'est la volonté de Dieu qui nous sépare» j'éclatai: Ce

que je dis dans l'égarement de ma douleur, je l'ignore; mais je vois

encore l'expression de sa douloureuse surprise.

Il baisa le crucifix qu'il tenait dans sa main droite, et dit avec

un accent de supplication profonde:

«Seigneur, pardonnez-lui, la pauvre, enfant ne sait pas ce qu'elle

dit.»

Pendant quelques instants, il resta absorbé dans une prière

intense. Puis avec quelle autorité, avec quelle tendresse il

_m'ordonna_, mot si rare sur ses lèvres, de dire avec lui: Que la

volonté de Dieu soit faite!

Tout mon être se révoltait contre cette volonté et avec quelle

force! avec quelle violence! Mais je ne pouvais pas, non, je ne

pouvais pas lui désobéir, et je dis comme il voulait.

Alors, il me bénit, et appuyant ma tête sur sa poitrine où reposait

son viatique: «Amour sauveur, répétait-il, je vous la donne... Ô

Seigneur Jésus, parlez-lui... Ô Seigneur Jésus, consolez-la.»

Et moi, dans l'agonie de ce moment...

Seigneur compatissant, Jésus, roi d'amour, roi de gloire, notre

frère divin, c'est prosternée le visage contre terre, que je devrais

vous rendre grâces. Comment fortifiez-vous vos rachetés avec les

défaillances de votre force infinie, avec le poids de votre croix

sanglante? Dans nos coeurs de chair, que mêlez-vous à la douleur qui

transperce et qui broie? Jésus tout-puissant, vous m'avez fait

accepter, adorer votre volonté. J'offris mon coeur au glaive, et en

ce moment plus douloureux que mille morts, j'avais de votre bonté,

de votre amour, de votre compassion, un sentiment inénarrable.

Ah! dans mes heures de faiblesse et d'angoisse, pourquoi ne me

suis-je pas toujours réfugiée dans ce souvenir sacré? J'y aurais

trouvé la force et la paix. _La Paix_... Je l'avais dans mon coeur

quand mon père expira dans mes bras, et lorsque le prêtre récita le

_De profundis_, moi, prosternée sur le pavé de la chambre, du fond

de l'abîme de ma douleur, je criais encore à Dieu: Que votre volonté

soit faite.

Quand je me relevai, on avait couvert son visage, et pour la

première fois de ma vie, je m'évanouis.

En reprenant connaissance, je me trouvai couchée sur l'herbe. Je vis

Maurice penché sur moi, et je sentais ses larmes couler sur mon

visage. Le curé de Valriant me dit alors: «Ma fille, regardez le

ciel.»

_Ma fille_... ce mot, que mon père ne dirait plus jamais, me fut

cruel à entendre. Et me tournant vers la terre je pleurai.

Angéline de Montbrun · 第 17 / 95 题