Il me tardait d'être à Valriant; mais que l'arrivée m'a été cruelle!
que ces huit jours m'ont été terribles! Les souvenirs délicieux
autant que les poignants me déchirent le coeur. J'ai comme un
saignement en dedans, suffocant, sans issue. Et personne à qui dire
les paroles qui soulagent.
M'entendez-vous, mon père, quand je vous parle? Savez-vous que votre
pauvre fille revient chez vous se cacher, souffrir et mourir? Dans
vos bras, il me semble que j'oublierais mon malheur.
Chère maison qui fut la sienne! où tout me le rappelle, où mon coeur
le revoit partout. _Mais jamais plus, il ne reviendra dans sa
demeure._ Mon Dieu, pardonnez-moi. Il faudrait réagir contre le
besoin terrible de me plonger, de m'abîmer dans ma tristesse. Cet
isolement que j'ai voulu, que je veux encore, comment le supporter?
Sans doute, lorsqu'on souffre, rien n'est pénible comme le contact
des indifférents. Mais Maurice, comment vivre sans le voir, sans
l'entendre jamais, jamais!... l'accablante pensée!... C'est la nuit,
c'est le froid, c'est la mort.
Ici où j'ai vécu d'une vie idéale si intense, si confiante, il faut
donc m'habituer à la plus terrible des solitudes, à la solitude du
coeur.
Et pourtant, qu'il m'a aimée! Il avait des mots vivants, souverains,
que j'entends encore, que j'entendrai toujours.
Dans le bateau, à mesure que je m'éloignais de lui, que les flots se
faisaient plus nombreux entre nous, les souvenirs me revenaient plus
vifs. Je le revoyais comme je l'avais vu dans notre voyage funèbre.
Oh! qu'il l'a amèrement pleuré, qu'il a bien partagé ma douleur.
Maintenant que j'ai rompu avec lui, je pense beaucoup à ce qui
m'attache pour toujours. Tant d'efforts sur lui-même, tant de soins,
une pitié si inexprimablement tendre!
C'est donc vrai, j'ai vu l'amour s'éteindre dans son coeur. Mon
Dieu, qu'il est horrible de se savoir repoussante, de n'avoir plus
rien à attendre de la vie.
Je pense parfois à cette jeune fille _livrée au cancer_ dont parle
de Maistre. Elle disait: «Je ne suis pas aussi malheureuse que vous
le croyez: Dieu me fait la grâce de ne penser qu'à lui.»
Ces admirables sentiments ne sont pas pour moi. Mais, mon Dieu, vous
êtes tout-puissant, gardez-moi du désespoir, ce crime des âmes
lâches. Ô Seigneur! que vous m'avez rudement traitée! que je me sens
faible! que je me sens triste! Parfois, je crains pour ma raison. Je
dors si peu, et d'ailleurs, il faudrait le sommeil de la terre pour
me faire oublier.
La nuit après mon arrivée, quand je crus tout le monde endormi, je
me levai. Je pris ma lampe, et bien doucement je descendis à son
cabinet. Là, je mis la lumière devant son portrait et je l'appelai.
J'étais étrangement surexcitée. J'étouffais de pleurs, je suffoquais
de souvenirs, et, dans une sorte d'égarement, dans une folie de
regrets, je parlais à ce cher portrait comme à mon père lui-même.
Je fermai les portes et les volets, j'allumai les lustres à côté de
la cheminée. Alors son portrait se trouva en pleine lumière--ce
portrait que j'aime tant, non pour le mérite de la peinture, dont je
ne puis juger, mais pour l'adorable ressemblance. C'est ainsi que
j'ai passé la première nuit de mon retour. Les yeux fixés sur son
beau visage, je pensais à son incomparable tendresse, je me
rappelais ses soins si éclairés, si dévoués, si tendres.
Ah, si je pouvais l'oublier comme je mépriserais mon coeur! Mais
béni soit Dieu! La mort qui m'a pris mon bonheur, m'a laissé tout
mon amour.