Signé: «Celui dont tu as enflammé les caprices.»

J'attendis le soir, et poussée par une curiosité maladive, je

comptai les dix-sept planches, je soulevai la dix-huitième. Le

puits profond se présenta à mes yeux. J'y descendis et suivis dès

lors de point en point l'itinéraire tracé par cet odieux libertin

de Boulet-Rouge.

Quand la colonne s'ouvrit, j'aperçus un spectacle fait pour

m'étonner. Un immense corridor souterrain était devant mes yeux.

Une lampe sépulcrale l'éclairait de lueurs fugitives et montrait à

perte de vue son sol carrelé de noir et de blanc comme un tombeau.

À côté de la galerie était un écriteau qui portait ces mots

caractéristiques: VICTIMES APPARTENANT À LA FAMILLE DE RUDELAME-

CARTHAGENE.

Au-dessous, et à droite, un second écriteau disait: CÔTÉ DES

HOMMES. À gauche, un troisième: CÔTÉ DES DAMES. Il y avait à

droite trente cellules creusées dans le roc, à gauche, trente. En

tout, cela faisait soixante cellules. Dans les quinze premières de

chaque côté se trouvaient trente cercueils. Sur les trente autres,

il y en avait vingt-neuf qui étaient habitées par des créatures

vivantes dont les noms étaient tracés sur les portes.

Mon nom était sur la trentième!

J'eus le courage d'ouvrir tour à tour ces vingt-neuf portes pour

voir ce qu'il y avait à l'intérieur. J'y trouvai uniformément,

auprès des reclus de l'un et l'autre sexe un pain de munition, une

cruche d'eau saumâtre et des noisettes. Seulement, on y ajoutait

un casse-noix, quand le captif était d'un grand âge.

Et savez-vous quels étaient les habitants de ces niches? Les fils,

les filles, les gendres et les brus de mon bisaïeul: mon père, ma

mère que je croyais décédée, mon grand-père, ma grand'mère dont

j'avais pleuré le trépas, l'oncle de Mandina, la tante de

Mustapha...

Ils étaient enchaînés étroitement. Aucun d'eux ne me reconnut. À

l'aide d'une préparation chimique, on leur avait enlevé la

mémoire.

Comme je revenais sur mes pas, car j'en avais assez, une voix

moqueuse autant que barbare sortit des profondeurs du souterrain.

Elle me dit:

-- Eh bien! Elvire de Rudelame, refuses-tu encore la position

modeste mais honorable de ma compagne assassinée?

Cette voix appartenait à Boulet-Rouge.

J'y répondis par le silence de l'horreur...

Le pénultième jour du neuvième mois qui était avant-hier, ma tombe

s'éclaira tout à coup. À sa tête de hibou, je reconnus mon

bisaïeul.

Il était accompagné de trois médecins habiles qui m'examinèrent

avec attention.

-- Cette jeune personne, dît le premier, est dépourvue de toute

infirmité. Elle accouchera sous quarante-huit heures.

Les autres prononcèrent des paroles scientifiques et l'un d'eux

fit remarquer que mes attraits avaient résisté au pain de munition

et au reste.

-- Ah! m'écriai-je, ces appas sont mon malheur. Au nom du ciel,

donnez-moi des nouvelles de mon époux.

Mon bisaïeul me jeta un regard perçant.

-- Qu'on achète une quantité suffisante d'alcool! commanda-t-il,

et qu'on prépare un bocal, afin d'y mettre, aussitôt après sa

naissance, le petit-fils de la Condamnée.

Il sortit par la brèche qui avait été pratiquée pour son entrée.

D'après un ordre émané de lui, je fus placée sur un brancard et

portée au plus haut étage de la maison, afin d'avoir de l'air

pendant mes couches.

Vous l'avez deviné.

Quand l'obscurité eut remplacé la lumière du soleil, j'allumai

sept bougies que je plaçai derrière mes carreaux. La nuit

m'empêcha de voir si les sept ballons voltigeaient dans

l'atmosphère, mais, vers minuit, plusieurs chanteurs tyroliens

s'arrêtèrent devant l'hôtel. Mon coeur battit. J'avais reconnu

Coriolan parmi eux.

Avec une fronde, il lança un caillou jusqu'à ma retraite. Le

caillou était enveloppé d'un papier blanc sur lequel étaient

écrits ces seuls mots:

«Approchez-le d'un feu ardent.»

J'obéis, et aussitôt d'autres caractères apparurent, formant un

billet ainsi conçu:

«L'encre sympathique est connue depuis longtemps; ce n'est pas moi

qui l'ai inventée, mais la prudence m'a commandé d'en faire usage.

» Pendant ces neuf mois, j'ai été fort occupé.

» Au moment où l'incendie s'allumera, tiens-toi prête à jeter

l'échelle de soie. Je monterai te chercher avec Mustapha et le

gendarme.

» Tu nous reconnaîtras à ces divers signes: Le gendarme aura une

pomme d'amour à la place du coeur, Mustapha, un réséda à sa

casquette, et moi, le ruban des saints Maurice et Lazare.

» Nous murmurerons tous les trois en arrivant: Paris!

» Tu répondras à voix basse: Palmyre!»

» _Coriolan, _«le Fils de la Condamnée.»

Je baisai ce papier avec ardeur, mais il me jeta dans une

perplexité insurmontable. De quel incendie parlait mon époux? Et

s'il mettait le feu au palais, que deviendraient les vingt-neuf

victimes du souterrain?

Un adolescent, nommé Gringalet, qui est le fruit d'une faute

commise par l'huissier de notre famille, descendit du toit et

frappa trois coups à mes carreaux. J'ouvris ma fenêtre.

Gringalet n'eut que le temps de prononcer précipitamment ces

paroles:

-- Avalez les papiers. Les voilà!

En effet, j'avais encore le billet dans ma gorge, quand mon

bisaïeul entra avec l'huissier de la place des Vosges, porteur

d'une liasse de parchemins considérables.

Derrière eux, venaient les trois Pieuvres mâles de l'impasse

Guéménée.

Derrière encore, de nombreux domestiques arec des tables, des

tapis, des sièges, une escabelle: tout ce qu'il faut enfin pour

meubler une chambre destinée à servir de tribunal de famille.

M. le duc prit place, sur une sorte de trône, les trois Pieuvres

mâles l'entourèrent; l'huissier de la place des Vosges s'installa

à la petite table du greffier et moi je dus m'asseoir sur la

sellette.

Les valets furent congédiés.

-- Messa, Sali, Lina, dit mon bisaïeul, vous êtes les témoins et

l'auditoire. Cette coupable enfant est l'accusée. Mon huissier est

le greffier, je suis le juge. Nous constituons une cour de haute

et basse justice. J'en ai le droit par les chartes des anciens

rois de France.

L'huissier frappa sur ses parchemins. C'était vrai.

Au dehors Gringalet, par des menaces et des pieds de nez,

témoignait du mépris, que lui inspirait son père naturel.

-- Fille ingrate et perverse, savez-vous dans quel abîme de

forfaits vous vous êtes plongée? demanda mon bisaïeul.

-- Je sais que je suis innocente, répliquai-je avec l'assurance de

la candeur.

-- Innocente! répéta-t-il, vous allez on juger vous-même. Mon

grand-père, le premier duc de Rudelame avait un fils adultérin qui

se nommait Inaniquet. Ce fils adultérin étant devenu pubère,

séduisit la duchesse, ma mère: je suis né de cet inceste. N'êtes-

vous pas la fille de mon petit-fils?

-- Si bien! répondis-je, pour mon malheur.

-- Parfait! ce Inaniquet est marié à une princesse arabe qui vit

en Lombardie. On le connaît dans Paris sous le nom du docteur

Fandango!...

-- Ô ciel! m'écriai-je.

-- Vous êtes, par conséquent, la femme du père incestueux,

adultérin et bigame de votre bisaïeul! Je crois qu'un pareil fait

ne s'est jamais produit dans les oeuvres d'imagination!

-- Mais, objectai-je, l'âge de mon Coriolan...

-- Il doit sa jeunesse apparente aux prodiges de la chimie,

interrompit le duc. Vous sentez bien que vous ne pouvez rester

dans un pareil état... Doutez-vous encore?... Huissier de la place

des Vosges, montrez-lui les papiers qui le prouvent.

C'était exact. On me prodigua les preuves authentiques de ma

honte. Mon bisaïeul poursuivit:

-- Heureusement, votre mariage est nul comme ayant été cimenté par

une moitié d'ecclésiastique; le prêtre d'Éthiopie n'a qu'une

jambe, qu'un bras et qu'un oeil... Voici un homme du peuple (il

montrait l'odieux Boulet Rouge) qui consent à donner son nom à

votre enfant. Trop pur pour encourir le reproche de bigamie, il

s'engage à noyer sa femme instantanément.

-- Avec plaisir, dit Messa.

-- Et si vous refusez, acheva mon juge, on va faire sur vous

l'essai d'un supplice nouveau consistant à peler la personne comme

une pomme, et à saupoudrer sa chair de poivre rouge...

À cet instant précis, des clameurs confuses s'élevèrent au dehors,

et les serviteurs épouvantés revinrent, disant:

-- Fuyez, mon seigneur, le palais est en flammes!

CHAPITRE IX

LE GRAND CHEF DES ANCAS

La belle Elvire s'arrêta, suffoquée.

On se souvient de cette particularité qui était alors un mystère:

Mandina avait vu le ciel rouge dans la direction de l'occident. Ce

n'était pas le château de Mauruse qui était la proie du feu,

c'était le palais du faubourg Saint-Honoré.

-- Hélas! reprit la narratrice, je n'étais pas encore sauvée. Cet

incendie, allumé par les soins de mon époux, se produisit dans un

moment incommode. Entourée comme je l'étais, comment jeter

l'échelle de soie qui devait conduire jusqu'à moi mes libérateurs?

Je fus enlevée par les trois Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée,

qui me firent sortir du palais par des escaliers dérobés et des

couloirs obscurs. Ces souterrains aboutissent au puits de

Grenelle.

On m'emmena ensuite à travers les rues. Messa, Sali et Lina nous

quittèrent pour affaires; je ne sais ce que devint l'huissier de

la place des Vosges. Rue de Sévigné, je fus prise des douleurs de

l'enfantement, et vous savez le reste. Plaignez mes infortunes.

Nous renonçons à peindre la physionomie générale de l'atelier des

Piqueuses de bottines réunies, à la fin de ce récit aussi long que

surprenant.

Nous préférons revenir en toute hâte à la chambre voisine où le

sanguinaire Boulet-Rouge se préparait à immoler le nouveau-né.

Messa, Sali et Lina ignoraient la série des circonstances qui

avaient amené Elvire et son fils, Virtuté, à la Maison du Repris

de justice, Ils ne savaient même pas que la malheureuse jeune

femme fut accouchée.

En quittant M. le duc, ils étaient allés tuer quelques malades du

docteur Fandango, pour accomplir le traité qui les obligeait à

fournir tous les jours soixante-treize victimes. Ce chiffra

n'avait pour eux rien d'exagéré. L'habitude est une seconde

nature.

S'ils avaient pu deviner qu'ils étaient là en présence de Virtuté,

le petit-fils de la Condamnés, destiné, dès son entrée dans la

vie, à périr dans de l'esprit de vin, ils n'auraient pas hésité,

mais ils le prenaient pour un enfant du commun, fruit insignifiant

d'une piqueuse de bottines et d'un prolétaire. Ils ne se

pressaient point, d'autant que la frêle créature ne portait pas

encore la marque particulière du docteur Fandango.

Boulet-Rouge était indécis sur la manière dont il allait

l'immoler. Il avait le choix entre le poignard, le poison, ou la

strangulation; il pouvait aussi lui appliquer un masque de poix

sur le visage ou lui chatouiller la plante des pieds jusqu'à

extinction. Il préféra lui enfoncer une aiguille anglaise dans la

tempe, parce que cela ne laisse pas de trace.

Pendant qu'il prépare, en se jouant, l'exécution de ce forfait,

nous passerons de l'autre côté de la rue de Sévigné et nous

introduirons le lecteur dans la retraite modeste du célèbre Silvio

Pellico.

Ce respectable vieillard avait été ressuscité par le docteur

Fandango au moyen d'un procédé occulte. Il avait compris que les

détails de sa mort et de sa captivité compromettaient son

honorabilité dans sa patrie, et il était venu s'établir à Paris.

Sa succession ayant été recueillie par ses héritiers, il vivait

des bienfaits du généreux Mustapha qui l'avait adopté pour aïeul.

Sa demeure servait souvent de lieu de réunion aux loyales natures

qui défendaient la cause du Fils de la Condamnée.

Ce soir, nous n'avons pu l'oublier, c'était chez lui que Mandina

de Hachecor, le Rémouleur, le Joueur d'orgues et le Cocher de

citadine avaient cherché un asile, après l'explosion de la machine

infernale. Ils y trouvèrent le gendarme et quelques autres bons

coeurs, réunis autour d'Olinda, la jeune Grecque, ancienne

première confidente d'Elvire. Elle était en mal d'enfant, parce

que, mariée à la même heure que sa maîtresse, elle devait

accoucher à la même époque. Telles sont les lois imprescriptible»

de la science. Une scène attendrissante eut lieu dans cette

étroite enceinte. Quand le vénérable Silvio Pellico vit que

Mustapha était veuf d'une oreille, il se livra aux marques du plus

violent désespoir.

-- Personne ne sortira d'ici avant d'avoir été fouillé avec soin,

s'écria-t-il en proie à une animation peu ordinaire. Il faut que

l'oreille de mon jeune bienfaiteur se retrouve. Et d'abord quelque

traître ne se serait-il pas glissé parmi nous?

-- Nous avons déjà échangé les signes convenus, objecta Mandina.

-- Jeune insensée, répliqua Silvio Pellico, la vie a-t-elle été

toujours sans reproches? Le gendarme a-t-il à se louer de ta

conduite? Tu n'as pas la parole. Ignores-tu à quel point est

aujourd'hui poussé l'art de déguisement? Dans une assemblée

secrète, il serait bon maintenant de varier toutes les dix minutes

les signes et les mots d'ordre. Une pieuvre mâle, un chacal, un

mohican, un habit noir, une casquette verte, peut prendre à chaque

instant la taille et le visage de l'un de nous. Penses-tu ce qui

arriverait, si les Fléaux des divers[12] impasses parvenaient à

pénétrer nos secrets!

Tout en parlant, il lavait avec son mouchoir imbibé d'un précieux

vulnéraire, la place où était autrefois l'oreille droite du loyal

Mustapha. Chacun respectait sa douleur. Il reprit:

-- L'homme a besoin de deux oreilles. Une seule oreille est

contraire aux lois de la symétrie. Mustapha, ou plutôt Faustin

d'Apreval! car après un pareil malheur, je ne saurais plus

dissimuler ton antique et illustre origine, quelle figure vas-tu

faire auprès de la princesse ton amante?

Les assistants écoutaient stupéfaits. Le gendarme fit un pas en

avant.

-- Si vous êtes véritablement Faustin d'Apreval, dit-il, ma

mission est accomplie!

-- La mienne aussi! s'écria le Rémouleur qui ôta sa perruque

rousse et laissa voir des cheveux châtains de la nuance la plus

chatoyante.

L'ecclésiastique Éthiopien demanda un couteau.

Ayant fendu sa soutane, il en retira un bras d'abord, puis une

jambe, tous deux bien conformés, puis, il enleva un appareil

ingénieux qui recouvrait un de ses yeux, puis enfin, dépouillant

une peau factice dans laquelle il vivait depuis longtemps, il

apparut blanc et propre à tous les regards.

-- Amoroso! murmura Mandina prête à se trouver mal.

Le Joueur d'orgues, sans y songer, exécutait sur son instrument un

des morceaux les plus émouvants de la _Marseillaise._

Silvio Pellico avait tout compris.

Il étendit ses mains tremblantes et dit:

-- Je puis mourir à nouveau, puisque j'ai vu réunis encore une

fois les cinq enfants de l'odalisque!

-- Les six soupira Olinda qui avait achevé dans un coin le travail

de sa délivrance et qui bondit au milieu du cercle avec un bel

enfant dans ses bras.

Cela mit un froid. Silvio Pellico prononça les paroles suivantes à

voix basse:

-- Si Olinda est la fille de Princessina, l'odalisque Maugrabine,

elle a épousé son frère; ce n'est pas convenable.

-- Parle! ô mon époux, s'écria la jeune grecque avec un sourire

angélique. Hâte-toi de dissiper leurs soupçons.

Le Rémouleur fit un geste pour réclamer le silence.

-- Grâce au souverain arbitre de l'univers, dit-il, nous avons

évité ce piège. La nuit des noces, et au moment même ou j'entrais

dans la couche nuptiale, ma soeur reconnut à mon cou le portrait

du grand chef des Ancas qui me fut légué par notre mère. Elle

poussa un cri et se rhabilla...

-- Mais l'enfant!... interrompit Silvio non sans défiance.

-- Votre âge avancé ne vous donne pas le droit de me couper la

parole, répliqua le Rémouleur.

J'allais expliquer l'enfant. Ma soeur s'agenouilla près de moi et

m'avoua que, la veille, elle avait cédé à l'amour d'un inconnu,

qui devait la conduire à l'autel le lendemain. Comme ce lâche

imposteur manquait à ses serments, Olinda...

Il fut interrompu par plusieurs coups vigoureux frappés à la

porte.

-- Qui vive? demanda aussitôt Silvio Pellico.

-- C'est moi! répondit une voix qui fit tressaillir la jeune

Grecque.

-- Cet organe... commença-t-elle.

-- Moi, poursuivit la voix, Frigolin de Torboy, qui, empêché il y

a neuf mois par une circonstance imprévue, n'ai pu venir au

rendez-vous.

-- C'est lui, s'écria Olinda, c'est le père de Zêlida!

Elle pressait l'enfant contre son coeur. Silvio Pellico fit

remettre les divers déguisements, car il n'oubliait jamais les

conseils de la prudence, et l'on ouvrit la porte au véritable

époux d'Olinda, qui reconnut son petit, séance tenante.

Il portait le costume des droits réunis, mais c'était un mensonge.

Ses parents étaient propriétaires et référendaires à la Cour des

comptes.

Silvio Pellico réfléchissait.

-- Ôtez de nouveau vos déguisements! ordonna-t-il.

Et quand on lui eut obéi:

-- Nous devons redoubler de précautions, parce que j'ai une

importante ouverture à vous faire.

-- Pour ne point blesser la pudeur, continua-t-il au bout d'un

instant, messieurs, vous tournerez le dos aux dames; mesdames,

vous regarderez du côté où ne sont point les hommes, puis vous

vous déshabillerez complètement afin de me laisser constater si

vous portez tous le cachet particulier du Fils de la Condamnée.

J'ai été cruellement trompé en ma vie. Je tiens à n'être plus

victime d'aucune erreur. Mon grand âge m'autorise à faire cette

constatation, sans offenser l'un ni l'autre sexe.

On lui obéit encore, mais en murmurant.

Aussitôt qu'il eut vu et contrôlé tous les cachets, il ouvrit ses

bras et dit avec une émotion qui allait jusqu'au transport:

-- Dans mes bras! sur mon coeur! tous! tous! Puisqu'il ne reste

plus aucune énigme à deviner, je vais vous faire une dernière

surprise, ô mes enfants! reconnaissez l'auteur de vos jours. Je

suis le grand chef des Ancas! je suis le veuf de Princessina,

l'odalisque Maugrabine!

Il est plus facile de se représenter l'effet de cette péripétie

que de l'exprimer par des paroles.

-- Ô mes enfants, se reprit tout à coup le vieillard, que la

vieillesse vous rend donc léger et abominablement inconséquent.

L'état de nudité dans lequel je viens de vous mettre en est une

preuve évidente. Baissez les yeux, mes filles, et ne regardez pas

ainsi vos frères! Mes fils, baissez les yeux et gardez-vous de

détailler ainsi vos soeurs! Vite, reprenez vos vêtements.

Pendant qu'elles se rhabillaient, le vénérable ancêtre leur

expliqua que, craignant les cancans, il s'était réfugié au Chili,

que les Araucaniens l'avaient choisi pour leur roi, etc., etc.

Mais nul n'est parfait, au milieu de l'allégresse générale, ce

vieillard entêté, reprit son idée fixe.

-- Tout cela n'empêche pas, s'écria-t-il, que le généreux Mustapha

n'a plus qu'une oreille. Maintenant qu'il est mon fils aîné, je

tiens de plus en plus à ne pas le laisser dans cet état.

-- J'ai sur moi une colle spéciale, dit le nouvel époux d'Olinda,

j'en donnerais volontiers un morceau pour être agréable à mon

beau-frère. Si on pouvait savoir où est l'oreille...

Il n'eut pas le temps d'achever. Silvio, leste pour son âge,

s'était élancé vers son armoire qui s'ouvrait, bien entendu, à

l'aide d'un bouton caché dans le mur. Il en retira une longue-vue,

sur l'enveloppe de laquelle les initiales J. F. G. L. P.

indiquaient qu'elle avait appartenue au malheureux navigateur Jean

François Galoup de la Pérouse, commandant l'_Astrolabe _et la

_Boussole, _mort en 1785, aux îles Vanikoro.

L'ayant développée à son point il se mit à la fenêtre et examina

le pavé de la rue de Sévigné, pour voir s'il n'y découvrirait

point l'oreille de Mustapha.

C'était juste au moment où Messa, Sali et Lina entraient dans la

chambre au berceau, chez les Piqueuses de bottines réunies.

Nous avons noté comme quoi Tancrède, dit Chauve-Sourire,

prisonnier chez Mandina à l'étage au-dessus, banda son arc et

décocha une flèche à l'adresse de Silvio Pellico.

Cette flèche ayant traversé les airs atteignit le vieillard à la

tète et lui coupa net l'oreille droite.

Loin de se lamenter, il poussa un grand cri de joie et revint vers

sa famille en tenant son oreille à la main.

-- Jeune étranger, dit-il à Frigolin de Torboy, ô mon gendre,

préparez votre colle et que cette oreille appartienne désormais au

noble Mustapha, pour prix de ses bienfaits.

Celui-ci voulut refuser, mais Silvio poursuivit:

-- Ma carrière est fort avancée. Peu importe que je la termine

avec une seule oreille puisque j'ai renoncé à l'amour depuis que

Princessina n'est plus. Accepte cette oreille, mon fils, c'est

celle d'un vieillard, elle écoutera les conseils de la prudence.

En outre, tu n'auras plus besoin désormais de faire à tout bout de

champ des signes pour te faire reconnaîtra. Il nous suffira de

relever les belles boucles de tes cheveux et de voir mon ancienne

oreille, pour constater ta présence à l'instant même.

Mustapha consentit enfin. Comme le nouvel époux d'Olinda achevait

l'opération du collage, les regards de Mustapha se portèrent par

hasard vers les fenêtres de l'atelier qui faisait face.

-- Avez-vous du vieux linge! s'écria-t-il d'une voix de tonnerre.

On ne le comprit point d'abord.

-- Avez-vous du vieux linge? répéta-t-il en proie à une exaltation

croissante, du papier, de la laine à matelas, des chiffons,

n'importe quoi?...

Chacun le crut fou, mais sans s'arrêter à combattre cette erreur,

il déchira les rideaux du lit et s'en fit une sorte de turban fort

épais.

Puis, reculant de plusieurs pas pour prendre son élan, il dit

d'une voix tonnante:

-- Il faut sauver madame Fandango, ou mourir!

En même temps, il sauta par la fenêtre.

La famille de Silvio Pellico, que nous appellerons maintenant

Grand chef des Ancas, le vit traverser l'espace. Sa tête alla

frapper la fenêtre le la croisée des Piqueuses de bottines et

l'enfonça.

C'était pour éviter le choc, inséparable d'une pareille

entreprise, qu'il avait demandé du vieux linge.

CHAPITRE X

L'EAU QUI CHANGE LES PHYSIONOMIES

Grâce à la précaution qu'il avait prise de faire un turban épais

avec les rideaux du lit, le noble Mustapha entrant ainsi chez ses

voisines à travers le châssis brisé d'une fenêtre, n'éprouva

d'autre mal qu'un léger étourdissement, et même son oreille de

vieillard récemment collée, ne bougea pas.

Pour expliquer la soudaineté désespérée de son acte, il nous est

indispensable de retourner un peu en arrière.

Après le récit d'Elvire de Rudelame, bru de la Condamnée, la

gérante avait fait le thé, beurré les tartines et mis le couvert.

Pendant cela, Boulet-Rouge, toujours perplexe, repassait dans sa

tête les divers moyens de détruire le nouveau-né.

Carapace et Arbre-à-Couche tournaient leurs pouces en causant des

multiples événements de cette journée.

Tout à coup, l'odeur du thé pénétra dans la chambre par les

fissures de la porte. Boulet-Rouge ouvrit de larges narines et

dit:

-- Je vais mettre l'enfant vivant dans le cercueil. M. le duc

aimera peut-être mieux l'avoir ainsi, pour jouir de ses

souffrances. Allons prendre une tasse de thé.

-- Y penses-tu? s'écria Lina, nos visages sont connus...

-- As-tu oublié l'eau qui change les physionomies? interrompit

Boulet-Rouge en haussant les épaules. Elle ne me quitte jamais.

Approchez, je vais vous rendre méconnaissables.

Il tira de son gousset un flacon clissé et versa dans le creux de

sa main quelques gouttes d'un liquide jaunâtre, dont rien ne

saurait dire l'odeur. Il passa cette préparation sur son visage

qui prit aussitôt l'expression d'un maraîcher.

Arbre-à-Couche et Carapace ayant subi une opération semblable

ressemblèrent incontinent, le premier à son concierge, le second à

une poire tapée.

Boulet-Rouge remit son flacon clissée dans sa poche et dit:

-- La pharmacie fait d'étranges progrès. On vend maintenant des

pilules graduées et numérotées de 1 à 43. Ce n'est pas cher. Le

numéro 1 tue en une seconde, le numéro 2 en deux jours, le numéro

3 en trois, le numéro 8 en une semaine, le numéro 30 en un mois,

et ainsi de suite. Chaque boite est accompagnée d'une cédule

werrant[13] qui assure le remboursement et une indemnité, en cas de

retard... Êtes-vous prêts?

-- Que faudra-t-il dire?

-- Il faudra dire comme moi... marchons!

Les Piqueuses de bottines réunies et surtout la jeune accouchée

tressaillirent, à la vue des trois Pieuvres mâles de l'impasse

Guéménée entrant ainsi dans l'atelier par une chambre qui n'avait

pas d'issue. Mais l'eau qui change les physionomies avait produit

un si merveilleux effet qu'Elvire ne les reconnut point.

Néanmoins, à tout événement, elle couvrit son visage d'un voile

très épais.

Messa, Sali et Lina saluèrent poliment.

-- Qui êtes-vous? demanda la gérante avec défiance.

-- Des passants, répondit Boulet-Rouge d'un air aimable.

-- Êtes-vous venus par la fenêtre?

-- Précisément!

Et alors Boulet-Rouge raconta, avec une grande affectation de

bonhomie, comme avaient été lancés par l'explosion À trente-deux

mètres au-dessus des toits, comme quoi s'étaient accrochés au

balcon, etc., etc.

C'était aussi vraisemblable, pour le moins que les aventures

consignées quotidiennement dans les oeuvres d'imagination dont les

Amanda les Irma et les Anaïs nourrissaient leur jeune intelligence

en lisant le feuilleton d'un des cent mille exemplaires du _Petit-

Canard. _Elles trouvèrent cela tout simple, et la gérante se leva

pour ouvrir aux trois inconnus la porte de l'escalier.

Mais ce n'était pas le compte des trois Fléaux de la capitale.

Boulet-Rouge reprit avec un sourire agréable:

-- Nous sommes trois bons bourgeois, riches et même à notre aise.

Pourquoi le hasard, qui nous a conduits dans ce charmant séjour,

n'aurait-il pas de suites? Célibataires tous trois, nous cherchons

des fiancées dans Paris...

-- Asseyez-vous, messieurs, interrompit la gérante.

Ils prirent place à table. Boulet-Rouge dissimulait avec le plus

grand soin son cercueil d'enfant qui aurait pu le trahir.

Et à propos d'enfant, on s'étonnera peut-être de voir Elvire

s'occuper si peu du sien. Elle était mère depuis une heure à

peine. Elle n'en avait pas encore l'habitude.

Une gaieté franche et pleine d'abandon régnait en apparence dans

l'atelier, mais, de temps en temps, Boulet-Rouge échangeait, en

dessous, un sanglant regard avec ses complices.

Toutes ces malheureuses jeunes personnes étaient condamnées à mort

par leur imprudence.

Au bout d'un quart d'heure, Boulet-Rouge s'écria:

-- Vous avez pu juger l'amabilité de nos caractères. Ne faisons

pas usage de l'étiquette du faubourg Saint-Germain, où l'on est

des cinq et six jours avant de faire connaissance. Marions-nous

tout de suite!

-- Hélas! pensa Elvire sous son voile très épais, nous ne perdîmes

pas beaucoup de temps non plus, le Fils de la Condamnée et moi!...

Et sa tendre imagination lui rappelant tous les détails de la nuit

de ses noces, elle tomba dans la rêverie.

Messa, Sali et Lina étaient des scélérats sensuels et déréglés qui

joignaient volontiers au meurtre la débauche la moins excusable.

Ils reculèrent la grande table à ouvrage afin de foire de la

place, et bientôt l'atelier des Piqueuses de bottines réunies fut

le théâtre d'un bal particulier, excessivement libre, où les

gestes trop hardis se mêlaient aux plaisanteries du plus mauvais

goût.

Cette petite fête de famille devait énormément influer sur le

caractère et l'avenir d'une Anaïs, d'une Irma et d'une Zuléma. Ces

trois jeunes personnes se reconnurent alors un talent

chorégraphique dont elles n'avaient pu jusque la se faire une

idée. Elles eurent depuis un certain succès dans les bals de

mauvais aloi et triomphèrent bellement, grâce aux savantes

exhibitions des dessous de leurs jupes, bien avant celles que la

danse décadente de nos jours a surnommé _Sauterelle _et _Grille

d'Égout._

Dans cette cohue, vous augurez quelle devait être la gêne

d'Elvire.

Afin de n'être point embarrassé dans ses mouvements, Boulet-Rouge

déposa sous la table son cercueil d'enfant. Personne n'y faisait

attention. Tout le monde était au plaisir, et la gérante, nous

avons le regret de l'avouer, donnait l'exemple de l'inconvenance.

Après la polka et le quadrille, les Irma, les Anaïs et les Amanda,

demandèrent à boire.

D'un coup d'oeil rapide, Boulet-Rouge rassembla autour de lui ses

compagnons et leur glissa ces mots à l'oreille:

-- En avant l'élixir funeste!

Puis tout haut, il s'écria, s'adressant à ces demoiselles:

-- Il est une liqueur délicieuse inventée dans le silence du

cloître par de saints religieux. Nous en portons avec nous

quelques faibles échantillons. Le rhum est bu, mes charmantes, et

le thé sans alcool est un breuvage des plus fades. Permettez-nous

de payer notre écot en vous offrant une goutte de Carmélite, bien

supérieure aux liqueurs de Chartreuse et de Bénédictine que l'on

trouve dans le commerce.

-- Payez ce que vous voudrez, répondirent les folles filles. Le

plus sera le meilleur.

Alors Lina tira de sa poche la sinistre bouteille de fer blanc,

tandis que Messa et Sali atteignaient leurs petits flacons en

métal d'Alger.

Les malheureuses tendirent leurs tasses de thé, c'en était fait

d'elles. Lorsque sous la table, du sein du cercueil d'enfant, un

faible cri s'éleva.

Vous ne connaissez pas le coeur des mères!

Ce cri suffit pour rappeler au souvenir d'Elvire la naissance

récente de son cher fils Virtuté.

Elle se mit sur ses jambes tremblantes arracha son voile et

s'élança, semblable à une lionne, dans la chambre voisine où était

le berceau.

Son mouvement avait été rapide comme l'éclair, mais rien

n'échappait à Boulet-Rouge.

Ce malfaiteur imita le chant de la pieuvre femelle, appelant ses

petits dans les profondeurs de l'Océan. Arbre-à-Couche et Carapace

connaissaient ce signal qui annonçait une péripétie de premier

ordre, Ils ouvrirent des oreilles attentives et Boulet-Rouge leur

dit:

-- Le voile épais cachait la bru de la Condamnée. L'héritier

combiné de l'immense fortune des Rudelame et des magnifiques

économies du docteur Fandango est dans mon cercueil!

À ce moment, l'infortuné Elvire trouvant le berceau vide, poussait

un cri d'horrible douleur:

-- Virtuté! Virtuté!

Mais à ce cri, de l'autre côté de la rue, dans la retraite du

vénérable Silvio Pellico, un second cri répondit:

-- Avez-vous du vieux linge? avait demandé le généreux Mustapha.

Il avait tout vu!

D'un coup d'oeil et grâce à un rayon de lune, il avait reconnu la

jeune madame Fandango et dans l'atelier même, trois des plus

méchants carnassiers des impasses: Messa, Sali, Lina!

Nous devons spécifier ici, que l'eau pour changer les physionomies

n'a pas un effet très durable. Il faut renouveler souvent.

Les trois Fléaux, d'ailleurs, voyant que la catastrophe

approchait, ne prenaient plus la peine de dissimuler leurs

pénibles desseins. À l'instant où le noble Mustapha les

apercevait, ils tiraient de leurs poches, sans se gêner

aucunement, des poignards, des armes à feu, quelques massues, des

cordons à étrangler, des boulettes et même une certaine quantité

de charbon d'Yonne, propre à déterminer l'asphyxie, pour le cas où

tous les autres moyens leur manqueraient.

Nous savons que l'éminent cocher de citadine ayant franchi la rue

de Sévigné passa au travers des châssis de la fenêtre comme un

boulet de canon, sans se faire aucun mal.

Ce que nous ignorons, c'est qu'avant de pénétrer dans l'atelier,

il se débarrassa de ses vieux linges.

Ce que nul ne peut deviner, c'est l'effet produit par son aspect

soudain et complètement inattendu sur les trois Fléaux de la

capitale, surpris ainsi dans l'exercice de leur coupable

industrie.

Ce fut l'effet de la tête de Méduse!

Ce fut l'effet de la statue du commandeur!

CHAPITRE XI

LA CONDAMNÉE!

Dès sa plus tendre enfance, M. le duc de Rudelame-Carthagène avait

eu cette tête de hibou. À l'école, autrefois, avant la Révolution,

ses jeunes camarades l'appelaient le grand-duc, par allusion à

l'oiseau qui porte ce nom. Ces railleries du premier âge sont

dangereuses; elles avaient peut-être influé sur toute la carrière

de l'aïeul d'Elvire. À cet égard, néanmoins, nous n'affirmons

rien.

En quittant la jeune accouchée de l'allée sombre, où il n'avait pu

assouvir sa cruauté, il remonta la rue de Sévigné, cherchant un

homme du commun à qui il put emprunter son costume.

Il en avait besoin pour ses projets.

Non loin de là, rue du Port-Royal, il aperçut un commissionnaire

assis sur une borne. Il le tua aussitôt d'un coup de fusil à_

_vent et le dépouilla pour se revêtir de ses hardes.

L'air était tiède et lourd. Le bisaïeul d'Elvire évita un rhume

grâce à cette circonstance.

Il entra dans une taverne de l'impasse du marché Sainte-Catherine,

où ses habits de duc lui auraient nui. Dans cette taverne se

réunissaient habituellement les ennemis du docteur Fandango qui

demeuraient dans le quartier. Il savait y rencontrer Coloquinte,

du Plat-d'Étain, Sorribel, des Arts-et-Métiers et même peut-être

Pile-de-Pont, le tigre de l'impasse où se trouvait la taverne. Par

le plus grand des hasards, il ne trouva que Montaroux, un

débutant; simple chacal à la Villette.

Il se fit connaître de lui au moyen des signes du troisième degré.

-- Maître, lui dit Montaroux, tous nos frères sont partis à la

tombée de la nuit pour le palais de Rudelame-Carthagène qui est

devenu la proie des flammes. Ce soir, à minuit, vous les trouverez

dans les souterrains qui s'étendent sous le fleuve.

Le duc lui donna une bourse pleine d'or et répondit:

-- Non loin d'ici, il existe une place de fiacres. Choisis un

cocher ami des libations et attire-le dans un cabaret mal famé.

Fais-le boire. Quand tu l'auras plongé dans l'ivresse, cache-le

sous la table, après l'avoir préalablement poignardé...

Montaroux frissonna, car il n'était pas encore endurci.

Le bisaïeul d'Elvire laissa échapper un geste de mépris.

-- Réprime ces frémissements insensés, si tu veux parvenir,

poursuivit-il. Tu prendras les vêtements du cadavre; à l'heure où

je te parle, je porte les défroques de ma dernière victime qui

probablement est encore chaude. On en prend l'habitude au point de

ne plus pouvoir s'en passer... Te voilà tout blême, jeune homme.

Si tu hésites, crains un châtiment sévère.

L'infortuné Montaroux, vit le crick malais qui sortait à demi de

l'une des ex-poches du défunt commissionnaire. Il tomba à genoux.

-- J'assassinerai le cocher, dit-il, quoiqu'ils soient tous père

de famille!

-- Très bien... Une fois couvert de ton déguisement, tu t'assoiras

sur le siège du fiacre, à la place du mort et tu iras stationner

au coin de la rue de Sévigné... Connais-tu la Maison du Repris de

justice?

-- Oui, maître.

-- Tu ne perdras pas un seul instant de vue la porte de cette

maison, et si tu en voyais sortir une jeune femme, portant dans

ses bras un enfant nouveau-né, tu donnerais aussitôt le signal.

-- Quel signal?

-- Sais-tu imiter le cri du canard?

-- Oui maître.

-- Imite?

Montaroux imita. M. le duc fut satisfait.

-- Tu as plus de capacité que je croyais, dit-il. Par trois fois,

tu imiteras le cri du canard. Écoute. Tu surveilleras également la

maison qui fait face. Si tu y voyais entrer Mustapha, ou quelque

autre suppôt de Fandango, voici une chandelle romaine; tu

l'allumerais.

-- Oui maître.

-- Écoute encore. Chaque fois que tu verras passer un des nôtres,

tu produiras le sifflement d'une couleuvre, il s'approchera, tu

lui diras: le maître est au café de Rohan, vis à vis le palais

Cardinal, à voir jouer une poule.

Après avoir prononcé ces paroles, le bisaïeul d'Elvire remit ses

habits de duc et s'éloigna précipitamment.

Est-il besoin d'expliquer que les divers évènements, racontés dans

nos premiers chapitres, disparurent aux yeux de Montaroux derrière

l'immense voiture de vidange de la compagnie Lesage, nouveau

système diviseur et inodore?

À cet égard, le meurtre du cocher fut inutile. Nous n'aurions pas

pris la peine de le mentionner, s'il ne devait plus tard servir au

développement de notre drame...

* * *

Dans un salon somptueux et nobiliaire de la rue de Grenelle-Saint-

Germain, une femme d'un certain âge était demi-couchée sur un lit

de repos. Un jeune homme de vingt-huit ans, remarquable par sa

beauté méditative, lui tâtait le pouls.

L'une était la princesse Troïka, propriétaire des mines d'or de

Tobolsk; dans l'autre vous eussiez reconnu le faux porteur d'eau

des noces précitées: Coriolan des ruines de Palmyre, connu dans

l'univers sous le nom de docteur Fandango.

- Docteur, demanda-t-elle d'une voix languissante, avez-vous

deviné le mal dont je meurs?

- Oui princesse, répondit Fandango.

Elle le regarda d'un air d'étonnement qui n'excluait pas le doute.

-- Princesse, reprit le docteur, comme répondant à ce regard, vous

ne pouvez vous consoler de la perte de votre enfant.

-- Ô ciel! s'écria Troïka, homme surprenant, lisez-vous donc au

fond des coeurs?

*Mon art va jusque-là, madame.

Troïka soupira.

-- Vous m'inspirez un tel sentiment que pour un rien je vous

raconterais ma touchante histoire.

-- Je suis un peu pressé... est-elle longue votre histoire?

-- J'abrégerai.

-- J'écoute.

La princesse prit une posture à la fois agréable et commode, puis

elle débuta ainsi:

-- Mon père possédait la moitié des mines d'or de Tobolsk, le père

du prince Troïka possédait l'autre moitié. Nous nous rencontrâmes

dans une société choisie. Il me plut, je fus adorée par lui, les

convenances y étaient, nous nous mariâmes. Il y a de cela trente

ans moins six mois.

Fandango était distrait, il ne fit nulle attention à ce chiffre

qui eut dû exciter son intérêt car ce fut vers la même époque que

le travail de génération spontanée dût commencer à préparer sa

naissance.

La princesse continua:

-- Mon mari et moi, nous avions du goût pour les voyages. Nous

résolûmes d'aller passer en Asie les derniers mois de notre lune

de miel...

-- En Asie, répéta Fandango qui songeait volontairement à son

berceau.

-- N'ayant pu obtenir la permission du czar, nous partîmes

secrètement et nous apprîmes, sur les bords du Wolga[14], que

l'empereur de toutes les Russies m'avait condamnée...

-- Condamnée! répéta encore le docteur.

-- Il me trouvait belle, murmura Troïka en baissant les yeux, et

il avait contre ma vertu des desseins coupables... Condamnée à

mort, disais-je. Nous passâmes la frontière et parvînmes, après de

longues traversées, jusqu'aux rives de l'Euphrate. Nous entrâmes

en Arabie; c'était là que le plus affreux malheur m'attendait.

Un soir, il y a de cela juste vingt-huit ans et neuf mois...

Fandango tressaillit si visiblement que la princesse s'interrompit

pour lui demander:

-- Docteur, qu'avez-vous?

-- Rien, fit-il, poursuivez!

-- Je fus prise des douleurs de l'enfantement dans un lieu désert,

peu éloigné des fameuses ruines de Palmyre...

Pour la troisième fois, le docteur interrompit et répéta:

-- Les ruines de Palmyre!

Il devint plus pensif.

-- Pendant que je souffrais, continua la princesse, notre caravane

fut attaquée par les habitants voleurs de ce pernicieux pays, qui

hachèrent en pièces notre escorte et se portèrent sur mes femmes

de chambre à d'atroces extrémités. Ils empalèrent mon malheureux

époux après l'avoir scalpé comme un Mohican et ne s'arrêtèrent

même pas devant cet état critique où je me trouvais et qui inspire

de l'intérêt aux cinq parties du monde. Ce fut au milieu de ces

tortures que je mis au jour un enfant du sexe masculin...

-- Ah! fit Coriolan avec explosion, c'était un fils!

-- L'auriez vous connu? demanda la princesse dans le naïf élan de

son amour maternel.

Coriolan répondit d'un accent étouffé:

-- J'ai fait plus!

Puis il ajouta, en proie à une indescriptible agitation:

-- Madame, je croyais être le fruit de la génération spontanée,

mais toutes ces circonstances sont tellement étranges... Mon

berceau a été trouvé, il y a vingt-huit ans et neuf mois dans les

ruines de Palmyre...

-- Prouvez-le! s'écria la princesse! Fandango prit dans sa poche

un petit morceau de marbre et dit:

-- Voici un fragment de la colonne qui frappa mon premier regard!

-- Je reconnais ce porphyre! dit Troïka en un cri du coeur, mais

j'avais pendu à ton cou un bijou de corail aquatique...

-- Ma jeune épouse le porte sur son coeur interrompit Coriolan à

son tour, et qui pourrait dire ce qu'elle est devenue.

La princesse prit un air froid, elle doutait.

Mais tout à coup elle sauta sur ses pieds et dit:

-- Tu avais une marque de naissance. J'avais eu une envie

d'écrevisses dans ces solitudes[15] où l'absence d'eau les rend

très rares... tu portais... mon fils portait une écrevisse à peu

près dessinée, non loin du cordon ombilical!

L'épreuve était facile. Elle fut faite. La princesse Troïka et le

docteur Fandango tombèrent dans les bras l'un de l'autre en

murmurant des paroles inarticulées parmi lesquelles on

distinguait:

-- Mon fils!

-- Ma mère!

Cette scène attendrissante se serait prolongée peut-être si elle

n'avait été tranchée par un coup de foudre.

La porte s'ouvrit brusquement. Mandina de Hachecor, couverte de

transpiration, de poussière, de sang et de larmes, mais belle

encore, malgré tant de malpropretés, s'élança dans l'appartement.

Elle ne portait point de déguisement.

-- Au secours! râla-t-elle d'une voix étrange.

Puis se reprenant:

-- Fils de la Condamnée, dit-elle, me permettez-vous...

-- Je te le permets, répliqua Coriolan, tu m'inquiètes, parle!

Mandina aussitôt se remit à crier:

-- Au secours! au secours! Ah! quel affreux carnage! tout est à

feu et à sang dans la Maison du Repris de justice. Mustapha est

blessé, le gendarme est massacré, le Rémouleur... et Elvire...

-- Ma jeune épouse! prononça Fandango en un cri terrible.

Les nerfs, déjà fort agacés de la princesse Troïka, n'y tinrent

plus, elle choisit ce moment pour s'évanouir.

-- Ma tendre mère! fit Coriolan qui se précipita sur elle.

En tout autre moment, Mandina de Hachecor eût donné une attention

extrême à cet épisode si dramatique, mais elle n'avait qu'une idée

et reprit avec force:

-- Chaque minute perdue avance le trépas de la bru de la

Condamnée.

-- Mais la voilà, la Condamnée! s'écria Fandango dont la détresse

était inouïe. C'est ma mère tout fraîchement retrouvée. Je ne

l'avais pas vue depuis vingt-huit ans et neuf mois. Quelle est

bien conservée!... ma mère!... ma mère!... elle se meurt!... et

là-bas, ma jeune épouse qui espère... à laquelle entendre!...

cette situation est trop tendue!... ma mère!... ma femme!... ma

femme!... ma mère!... Pitié!... Seigneur!...

Il resta un instant comme abruti, puis, sa vigoureuse nature

reprenant le dessus, il prit Troïka dans ses bras et s'élança vers

la porte en disant:

-- Guide-moi, Mandina de Hachecor, j'ai résolu le problème. Je

n'abandonnerai ni ma femme, ni ma mère; je les sauverai toutes

deux, ou elles mourront ensemble!

CHAPITRE XII

ATROCE BOUCHERIE

Selon notre coutume invariable, nous allons retourner en arrière.

Le lecteur n'a pu oublier les lettres brûlantes, envoyées dans des

noisettes à Elvire de Rudelame au temps où elle n'était encore que

la recluse de la chambre nuptiale transformée en tombeau. Ces

lettres nous ont laissé deviner l'état du coeur de Boulet-Rouge.

Il aimait avec la fougue des bêtes féroces et jusqu'au point

d'assassiner sa compagne pour convoler avec l'objet de son

caprice. Cette circonstance aggravait sensiblement la position

d'Elvire et c'en était fait d'elle, sans l'arrivée si brusque du

généreux Mustapha.

Elle le reconnut d'un coup d'oeil et sans avoir besoin d'autre

témoin que ses yeux, parce qu'elle avait eu avec lui,

antérieurement à son mariage, des privautés sans conséquence.

Mustapha, tout seul, valait très certainement trois pieuvres mâles

par son intelligence, son instruction et son courage; mais il

était sans arme, et en outre son oreille de vieillard le gênait

vaguement.

Messa, Sali et Lina, au contraire, étaient armes avec abondance,

et le principal d'entre eux sentait sa vigueur doublée par

l'aiguillon de son amour. Le combat était inévitable et

s'annonçait comme devant être un des plus intéressants de l'ère

moderne.

Mais nul n'aurait su augurer en ce moment, à quel degré

d'intensité furieuse, ces circonstances allaient le porter.

N'en perdons aucun détail.

Aussitôt que leurs yeux se furent reposés sur le jeune cocher de

fiacre, Messa, Sali et Lina poussèrent une triple exclamation,

voisine de la stupeur. Mais Messa nommé aussi Boulet-Rouge, eut

néanmoins la présence d'esprit de faire ce raisonnement:

-- Son entrée n'est pas plus étonnante que la nôtre!

Pendant cela, Elvire balbutiait parmi ses sanglots:

-- Mon cher cousin, sauvez Virtuté! Il faut à nos poumons une

certaine quantité d'air respirable, fixée par la science. Mon fils

doit être gêné dans ce cercueil.

Ce serait une superfluité, croyons-nous, de vouloir mentionner

minutieusement l'état moral des Piqueuses de bottines réunies. Ces

filles du peuple étaient anéanties par la terreur.

Boulet Rouge eut d'abord l'idée de dissimuler. Il comptait sur son

emplâtre de dimension inusitée pour n'être point reconnu. L'eau-

qui-change-les-physionomies en avait, en effet, modifié la forme

et la couleur.

-- Cocher fidèle, dit-il avec une pointe de sarcasme, qu'est-ce

qu'il y a pour votre service?

-- Rebuts d'une civilisation trop avancée, répondit sévèrement

Mustapha, ne cherchez pas à m'abuser par des détours. Je devrais

vous punir, sans autre forme de procès, puisque vous êtes venu ici

dans la coupable intention de verser l'élixir pernicieux à tout un

atelier de jeunes ouvrières, mais la chance des combats est

incertaine, et mon plus sacré devoir consiste à sauver ma noble

parente et son enfant. Je vous propose donc un arrangement

particulier. Laissez-moi madame Fandango, née de Rudelame et son

jeune fils, contenu dans le cercueil, je vous permettrai de vous

retirer avec la vie sauve.

Un long éclat de rire accueillit ces paroles. Les malfaiteurs y

virent une crainte cachée et cette erreur doubla leur effronterie.

Boulet-Rouge ne daigna même pas répliquer. Pour bien montrer qu'il

brûlait ses vaisseaux, il détacha son emplâtre, la[16] plia et la

serra dans sa poche afin de ne point la détériorer dans la

bagarre, puis il déroula un long lasso, en cuir de buffle,

fabriqué dans les parties les plus sauvages de l'Amérique du Sud

et le lança avec adresse autour du cou de Mustapha.

Celui-ci eut le bonheur de l'éviter par un saut de côté qui le

porta non loin de Carapace. Carapace était en garde avec une hache

affilée comme un rasoir, il en asséna un coup terrible sur le

généreux Mustapha qui l'esquiva et passa à portée d'Arbre-à-

Couche.

Arbre-à-Couche avait choisi pour arme une scie, avec laquelle il

essaya de séparer en deux parties égales le corps de son

adversaire. Mais le fils du grand chef des Ancas profita de ce

mouvement pour le saisir par les jambes et lui faire mordre la

poussière.

Les Pieuvres mâles, dans leur rage insensée, imitèrent le cri de

quelques animaux.

Mustapha, cependant, s'était emparé de la scie et, en trois

traits, il avait verticalement coupé Arbre-à-Couche.

Elvire se prosterna et bénit le Seigneur. C'était prématuré. La

hallebarde de Boulet-Rouge et le kandjiar de Carapace menaçaient

déjà la noble poitrine de Mustapha.

Il scia d'abord la hallebarde en se jouant, puis, ramassant à

terre le bon bout, il s'en fit une arme bien plus commode que la

scie. Malheureusement, il ne put éviter l'atteinte du kandjiar qui

se plongea en frémissant dans son abdomen.

Cette blessure le contraria, mais ne l'abattit point.

D'une main ferme, il contint les organes qui voulaient s'échapper

par cette horrible plaie, et de l'autre, brandissant sa moitié de

hallebarde, il fracassa les têtes de ses deux ennemis en un clin

d'oeil.

Elvire, toujours prosternée, remercia ardemment l'Éternel. C'était

encore prématuré. Cinq coups de feu retentirent dans la chambre

voisine, et le malheureux Mustapha, après avoir tourné rapidement

sur lui-même et bondi jusqu'au plafond, tomba, baigné dans son

sang. Elvire poussa un cri de détresse. Elle avait tort. La porte

de l'escalier s'ouvrit, donnant passage au rémouleur, au gendarme,

au joueur d'orgues, au prêtre éthiopien et au vénérable Silvio

Pellico, que nous nous sommes promis d'appeler désormais le grand

chef des Ancas.

Derrière eux venait le nouveau mari de la jeune Grecque Olinda.

Nous ne sommes pas parfaitement sûrs du nom que nous lui avons

donné, ce doit être Faustin de Boistord ou quelque chose

d'analogue.

Rien de plus facile à expliquer que la venue de tous ces bons

coeurs. Ils n'avaient eu que la rue de Sévigné à traverser et le

lecteur pourrait même trouver qu'ils étaient en retard.

Mais les cinq coups de mousquet dirigés contre Mustapha?

Ceci mérite un éclaircissement.

Nous avons déjà spécifié que la faction de Montaroux, l'assassin

du vrai cocher de fiacre, avait été longtemps superflue, à cause

de la voiture de vidange qui lui cachait l'entrée de la Maison du

Repris de justice. Il n'avait pas, néanmoins, complètement perdu

son temps. Du haut de son siège, il avait guetté les passants et

arrêté tous ceux qui appartenaient aux ténébreuses associations,

maladie de la capitale. Dieu sait qu'il n'en manque pas, la nuit,

dans ces quartiers populeux. Au moment de l'explosion, Montaroux

avait rassemblé autour de son fiacre dix-sept individualités

déclassées, au nombre desquelles on pouvait compter Coloquinte, du

Plat-d'Étain, Pile-de-Pont, le tigre de l'impasse du Marché

Sainte-Catherine, Larribel[17], des Arts-et-Métiers et trois des

onze serpents à sonnettes du pont de Notre-Dame, Croquental

faisait aussi partie de ce club. C'était le dernier des Mohicans.

Ils étaient déjà las d'attendre et sur le point de se retirer,

lorsqu'ils virent un corps étranger traverser la rue et percer la

croisée du troisième étage de la maison surveillée.

Au vol, Croquental avait reconnu la taille et la démarche de

Mustapha.

Montaroux alluma aussitôt sa chandelle romaine qui monta, étoile

sinistre, vers les cieux.

Ne vous étonnez point du temps qui s'écoula entre ce signe et les

cinq coups de mousquet tirés sur Mustapha. Il fallut d'abord

trouver des échelles de cordes, puis envoyer des émissaires dans

toutes les directions: les uns pour allumer de grands feux sur les

montagnes, les autres pour sonner le tocsin aux paroisses, les

autres encore pour prévenir à domicile les membres de la

criminelle association.

Chacun comprenait qu'il s'agissait d'un cataclysme.

Montaroux se chargea lui-même d'aller chercher le duc de Rudelame

au café de Rohan où il regardait jouer la ponte.

Ceux qui montèrent aux échelles de cordes étaient au nombre de

dix. Ils portaient tous des carabines d'un nouveau système et des

revolvers brevetés, le tout revêtu de la bénédiction papale. Pile-

de-Pont avait en outre un sabre d'honneur.

Comme signe de ralliement, ils avaient adopté la fleur de pivoine

et le cri du ramoneur savoyard.

Par une coïncidence au moins étrange, ils firent feu sur le

glorieux Mustapha au moment même où les bons coeurs débouchaient

par la porte de l'escalier.

Les deux partis se trouvaient ainsi en présence tout

naturellement. Les bons coeurs, commandés par Silvio Pellico,

doyen d'âge, les fléaux de la capitale par Coloquinte du Plat-

d'Étain, qui avait été employé d'octroi.

Silvio Pellico, récemment grand chef des Ancas, dégaina le premier

en criant:

-- Malades du docteur Fandango!

Coloquinte arma son revolver béni en répliquant:

-- Pieuvres mâles et vampires des différentes impasses de Paris!

-- Nous venons sauver madame Fandango, ajouta Silvio Pellico.

-- Nous venons, répondit Coloquinte, venger Messalina!

Alors, ce fut un choc effroyable, suivi d'une mêlée dont rien ne

peut donner une idée, même approximative. L'affaire de l'explosion

de la machine infernale n'était qu'un jeu de _baby _auprès de ce

plantureux carnage. La bataille, qui avait commencé avec une

vingtaine de combattants, se nourrissait incessamment de nouveaux

venus. Olinda, la jeune Grecque, dont l'absence a pu être

remarquée, était en effet partie avec Mandina et d'autres pour

battre le tambour dans les rues et avertir ainsi les Malades du

docteur Fandango.

De leur côté, les animaux féroces des impasses, au moyen du

tocsin, des feux allumés sur les collines, des décharges

d'artillerie et de prospectus avaient rassemblé les innombrables

sectateurs du mal.

On accourait, on se pressait, de l'Orient et de l'Occident, du

Midi et du Septentrion.

Paris, en cette nuit fatale, s'était divisé en deux vastes armées.

Il ne restait dans les maisons que les paralytiques et les

personnes à l'agonie.

Parvenues dans la rue de Sévigné, les deux queues distinctes ne se

mêlaient point. Les ennemis de la morale éternelle et de la

société montaient par l'échelle de corde, les bonnes consciences

gravissaient les marches de l'escalier. Et toujours, et toujours!

On ne peut évaluer à moins de quatre cent mille âmes les membres

actifs de ce prodigieux conflit.

Et jusqu'à présent, tout s'était fait avec un tel mystère, que la

police n'avait pas le moindre soupçon!

Bien entendu, les malheureuses ouvrières, composant l'atelier des

Piqueuses de bottines réunies, avaient été foulées aux pieds et

écrasées dès le premier moment; elles étaient maintenant enfouies

sous les cadavres à une très grande profondeur, car le résidu de

la bataille s'élevait jusqu'au plafond et les nouveaux venus, pour

s'entr'égorger, étaient obligés de se tenir à plat ventre.

Les trois apprenties chorégraphes, toutefois étaient parvenues à

faire surnager la pointe de leur bottine droite.

Et des deux côtés, toujours, toujours, il arrivait du renfort, les

pieuvres mâles par l'échelle, les coeurs loyaux, par l'escalier.

Le sang suintait comme la cuvée dans le pressoir.

Une chose singulière et même invraisemblable, c'est que Messa,

Sali et Lina, malgré leurs affreuses blessures, étaient parvenus à

se dégager. C'étaient des natures exceptionnelles. Ils

s'occupaient tous trois à verser de l'élixir funeste et pernicieux

dans les plaies béantes des blessés. Boulet-Rouge avait fait un

paquet d'Elvire et du cercueil d'enfant. Il avait pendu ce paquet

à la fenêtre, au dehors: de sorte qu'il était certain maintenant

d'assouvir et ses désirs et sa vengeance.

Il ne restait plus qu'un espace de dix-huit pouces entre les

cadavres amoncelés et le plafond, lorsque M. le duc de Rudelame-

Carthagène, revenant de voir jouer la poule, fît son entrée à la

tête de ses gardes particuliers. Ce devait être le coup de grâce,

car les bons coeurs commençaient à faiblir. Tous nos amis étaient

engloutis, excepté Silvio Pellico dont la tête respectable se

montrait encore au dessus du hachis humain.

Mais à cet instant suprême, un coup de tonnerre éclata du côté de

l'escalier. Une grande lueur se fit: c'étaient les deux prunelles

du docteur Fandango.

Il arrivait sans armes et portant encore sous son bras, sa mère

chérie, la princesse Troïka, des ruines de Palmyre!

Tout changea de face aussitôt. Rien n'égalait la puissance de cet

homme extraordinaire, dont nous n'avions pas abusé, parce que nous

le gardions précieusement pour les effets de notre dernier

chapitre.

CHAPITRE XIII

LA POUDRE À DÉVOILER LES TRUCS

Au seul aspect du Fils de la Condamnée, tenant son illustre mère

sous son bras, tous les malfaiteurs s'enfuirent comme une volée

d'oiseaux farouches. Le duc lui-même, dissimulant sa tête de hibou

sous l'austère capuchon d'un moine, disparut par le plafond.

Boulet-Rouge avait pris les devants avec un paquet de taille

considérable puisqu'il contenait, non seulement le cercueil

d'enfant, mais encore l'accouchée de l'allée sombre. Fandango

l'aperçut au moment où il s'évanouissait à travers l'épaisseur

d'un mur. Un soupçon lui poignarda le coeur.

-- Où est Mustapha! s'écria-t-il de cette voix mâle et sonore que

nous avons connue au faux porteur d'eau de la nuit des noces.

Personne ne lui répondit.

Il n'y avait là que Mandina qui cherchait parmi les dépouilles de

quoi se composer un deuil pour la mort du gendarme, Olinda en

quête de son Frigolin et le jeune Gringalet, lequel n'avait jamais

connu les embrassements de l'huissier.

-- Je veux Mustapha! reprit le docteur Fandango. Il est l'homme de

la situation. C'est lui qui possède la poudre pour découvrir les

passages secrets.

Avec cette poudre, il faut bien le dire, on trouvait aussi les

escaliers dérobés, les trappes et les double-fonds. Elle coûtait

cher, mais elle était indispensable aux natures généreuses qui

poursuivaient le crime à travers les mystères de Paris.

Silvio Pellico prit la parole, quoiqu'il eût des cadavres jusqu'au

menton.

-- Je ne sais si je m'abuse, dit-il; peut-être mes malheurs ont-

ils diminué ma sagacité, mais il me semble que mes pieds,

autrefois si agiles, sont posés, à une grande profondeur, sur une

figure connue. La vie sauvage que j'ai menée jadis, dans

l'Amérique du Sud, aiguise et développe les sens. Mon orteil,

encore très subtil pour son âge, croit reconnaître le généreux nez

de Mustapha.

-- Déblayez! ordonna le Fils de la Condamnée. Quiconque me

retrouvera Mustapha recevra, franco, tout ce qui a paru de ce

roman en cours de publication.

Gringalet aimait les lectures qui exercent l'esprit en fortifiant

le coeur. Il se mit à l'oeuvre aussitôt, aidé par la jeune Grecque

Olinda et Mandina de Hachecor. C'était peu: deux femmes et un

enfant, mais Fandango les électrisait du regard et Silvio Pellico

les intéressait en racontant ses infortunes.

En quelques minutes, l'atelier de feu les Piqueuses de bottines

réunies fut débarrassé de toutes les matières organiques qui

l'encombraient. Sous ces ordures, on retrouva, non seulement le

noble Mustapha, mais encore le rémouleur, le joueur d'orgues, le

gendarme et même Frigolin de Torboy. Ils se portaient tous aussi

bien que le permettaient les circonstances.

En les voyant rassemblés encore une fois sous ses yeux, Fandango

fit éclater sa joie. Il mit sa mère chérie en bandoulière, pour

avoir désormais l'usage de ses deux bras et dit:

-- Paris!

Les bons coeurs répondirent:

-- Palmyre!

-- Je tiens à voir vos cachets, dit encore le Fils de la

Condamnée.

Ils se dépouillèrent, sauf Mustapha qui se borna à montrer son

oreille de vieillard.

Fandango reprit:

-- Je suis satisfait, aucun traître n'a réussi à se glisser parmi

nous. Écoutez-moi bien. La Maison du Repris de justice où nous

sommes est une des demeures les mieux machinées du Paris nocturne

et mystérieux. Le nombre des passages secrets, trappes, pierres de

taille montées sur pivot, plafonds mobiles, planches à bascule,

murs où l'on marche, cheminées à ressort, armoires à escaliers,

sarcophages, oreilles de Denys le tyran et autres oubliettes, y

est littéralement incalculable; Nos ennemis sont disparus, mais je

suis sûr qu'ils sont tous cachés dans l'épaisseur des cloisons. En

conséquence, c'est le moment ou jamais d'utiliser la poudre à

dévoiler les trucs!

-- C'est le moment! répliquèrent tous les bons coeurs d'une seule

voix.

Et Silvio Pellico ajouta:

-- Ou jamais!

Mustapha avait compris. Il sortit de son sein une boîte

systématique, analogue à l'appareil connu sous le nom

d'insecticide Vicat. Avec une adresse consommée, il mit en

mouvement le petit soufflet dont il avait préalablement dirigé la

bouche vers un coin de la muraille.

Au premier grain de poudre qui toucha le mur une porte apparut.

Mustapha fit glisser le soufflet: une seconde porte se montra,

puis deux, puis trois, puis dix! le mur n'était que portes,

conduisant toutes dans des lieux inconnus.

L'assemblée fit éclater sa surprise et Silvio Pellico s'écria:

-- Je n'ai jamais rien vu de pareil, moi qui ai régné sur

l'Araucanie.

Mais le docteur Fandango ayant assujetti plus solidement derrière

son dos sa mère respectée, réclama le silence d'un geste.

-- Partisans de la vertu, dit-il, soutiens fidèles de la probité

et de la délicatesse, nous allons entamer une oeuvre difficile.

Appelez les bons coeurs qui peuvent être restés dans l'escalier et

attention au commandement. Je vais passer le premier, tenant d'une

main cette torche, de l'autre ce javelot. Ma mère me suivra,

puisque je la porte. Mustapha suivra, tenant ma mère par sa jupe.

Le Rémouleur suivra Mustapha en le tenant par la queue de son

habit. Le Joueur d'orgues... enfin, vous m'avez saisi. Cette façon

de circuler que les enfants appellent la queue-leu-leu, nous est

indispensable, pour ne pas nous perdre dans les incommensurables

détours de cet hôtel. Le but de cette excursion est de trouver

madame Fandango et son fils Virtuté. Y êtes-vous?

-- Nous y sommes! répondit le choeur des amis de la générosité.

Sans plus de paroles, parmi toutes les portes, le Fils de la

Condamnée choisit la plus secrète et l'ouvrit à l'aide d'un moyen

particulier qu'il serait trop long de décrire. Cette porte était

en coeur de chêne, munie de contreforts en acier. Aussitôt qu'elle

eut roulé sur ses gonds, un air humide et glacé pénétra dans la

chambre.

C'était une immense galerie et dont, certes, âme qui vive ne

soupçonnait l'existence dans la rue de Sévigné. La voûte, en plein

cintre, était supportée par un quadruple rang de colonnes qui

semblaient appartenir à l'époque romane.

Au moment où le docteur Fandango mettait le pied sur la première

dalle, des rires aigus éclatèrent à l'autre extrémité de la

galerie. Il leva sa torche aussitôt et vit, dans un lointain

confus, une sorte de danse macabre.

Parmi les figures qui s'agitaient dans ce sabbat, il crut

distinguer une tête de hibou et une emplâtre de dimension

inusitée.

C'en était assez. Il précipita sa course, suivi par sa mère et

Mustapha. En approchant, il distingua les traits peu réguliers de

Carapace et d'Arbre-à-Couche. Il put même voir que Boulet-Rouge

portait toujours son paquet considérable.

-- Marchons, s'écria-t-il; à travers la toile de cette enveloppe,

mon imagination en délire croit reconnaître le profil de celle que

j'aime. Il n'avait pas achevé que tout disparut.

-- La poudre!

Mustapha aspergea les dalles. La composition connue sous le nom de

poudre-à-dévoiler-les-trucs a les inconvénients de ses vertus.

Elle met à nu tant de mystères, qu'on est souvent très embarrassé

pour choisir. Ainsi le loyal Mustapha ayant fait jouer sa petite

manivelle, toutes les diverses colonnes montrèrent, à l'intérieur

de leurs fûts, des escaliers dérobés. Chaque dalle laissa voir un

trou muni d'une échelle, dont quelques-unes pénétraient par leur

pied jusque dans les profondeurs des eaux croupissantes.

Mais la sagacité naturelle du Fils de la Condamnée était à

l'épreuve de ces détails. Il alla droit à la dernière colonne et

la fendit en deux en touchant un bouton de cornaline, travaillé

curieusement. L'intérieur de la colonne renfermait des degrés en

colimaçon. Le docteur descendit vingt-sept marches et se trouva

dans une rotonde en marbre rouge, autour de laquelle étaient

rangés vingt-quatre barriques en acajou portant différentes

étiquettes, telles que: sang de femme, sang d'enfant, sang

d'officier, sang de franc-maçon, etc...

Silvio Pellico ne put s'empêcher de murmurer:

-- Ce Paris est vraiment cocasse!

Le docteur Fandango ne s'arrêta même pas. Il en avait vu bien

d'autres dans sa carrière agitée.

Il traversa un pont de lianes, jeté sur un torrent tout blanc

d'écume et pénétra dans une grotte de vaste étendue, dont les

riches stalactites renvoyèrent en gerbes de lumière la rouge

flamme de sa torche. Au bout de la grotte, il aperçut encore, au

milieu d'une foule, grimaçant, M. le duc de Rudelame-Carthagène,

entouré de ses trois Pieuvres mâles.

-- À moi! s'écria le Rémouleur.

Il avait fait un faux pas et la basque de l'habit de Mustapha lui

était restée dans la main. Il prit l'autre basque et l'incident

n'eut pas de suite.

La grotte ne contenait rien d'important, sinon un dépôt de

substances vénéneuses à l'état brut. C'était le grenier

d'abondance de la pharmacie du mystère. Silvio Pellico toujours

soigneux, compta cent quarante-sept caisses d'arsenic et plus de

mille bouteilles de strychnine, non encore épurée.

Venait ensuite un long couloir, défendu de distance en distance

par des herses et des chevaux de frise. La troupe fidèle eut

quelque peine à éviter les bascules, disposées avec beaucoup

d'art. Des deux côtés du couloir, il y avait des râteliers pleins

d'armes de guerre. Il se terminait par un mur que Mustapha

saupoudra. Ce mur n'était qu'apparent, la composition chimique fit

voir qu'il cachait un abîme insondable. Mais une sorte de sentier

à pic, taillé dans le roc vif s'ouvrait à gauche du précipice.

Le docteur en s'y engageant, ne put s'empêcher de penser tout

haut:

-- Je ne prendrais pas volontiers cette voie périlleuse s'il ne

s'agissait de mon fils unique Virtuté et de la bru de la

condamnée.

En effet, à peine nos intrépides amis avaient-ils commencé à

descendre que Tancrède, dit Chauve-Sourire et quelques autres

mauvais sujets, firent pleuvoir sur eux des fusées, de la poix

bouillante, du plomb fondu, enfin tout ce qu'ils trouvèrent à

portée de leurs mains.

Les défenseurs de la vertu en éprouvèrent quelques désagréments

légers, mais Silvio Pellico qui avait fréquenté des Anglais

nomades en Araucanie, ne marchait jamais sans son parapluie, et

comme le sentier était vertical, ce meuble protégea toute la

troupe.

Ils étaient dans les souterrains de l'arche Notre-Dame!

Après avoir traversé encore de nombreux corridors, au bout

desquels ils apercevaient sans cesse les sectateurs du mal,

reconnaissantes à la tête de hibou du bisaïeul et à l'emplâtre de

Boulet-Rouge, après avoir franchi des précipices, monté et

descendu une grande quantité d'escaliers, ils arrivèrent enfin

dans un asile pittoresque au plus haut point et fort original qui

servira de décor à notre dernier tableau.

C'était une salle en forme de nef ogivale, au-dessus de laquelle

passaient les eaux du fleuve. La nuit avait cessé d'envelopper la

terre pendant ce long voyage. À travers la voûte de cristal qui

recouvrait la nef, à travers les ondes de la Seine qui roulaient

au-dessus de la voûte, on pouvait jouir d'un joli effet de soleil

levant.

Mais là ne s'arrêtaient point les étrangetés de ce curieux séjour.

La salle était entièrement bâtie avec des squelettes entiers et à

jour, posés dans des attitudes variées et reliés ensemble

solidement par un ciment peu connu. Il en résultait une

architecture vraiment surprenante et qui ne manquait pas de grâce.

Les baisers du soleil marinier, caressant ces dentelles

d'ossements, formaient des dessins d'une légèreté inouïe et qui

rappelaient les découpures des boites de bonbons.

Vous eussiez dit un rêve de poète!

Silvio Pellico essaya de compter les squelettes employés à cette

oeuvre d'art, mais il n'y put réussir. Il vit seulement à certains

signes que c'étaient tous des malades du docteur Fandango.

C'était la fin. Après cette salle magique, il n'y avait plus rien.

Aussi les pieuvres mâles des impasses, chacals, mohicans,

casquettes vertes et autres fléaux de la capitale étaient-ils

rassemblés en bataille au milieu de la nef.

Devant eux se tenait le duc de Rudelame-Carthagène, vêtu du

costume historique de Jean-Bart.

Ce costume était de circonstance. Le bisaïeul tenait en effet dans

la main droite une torche allumée et posée au-dessus de quarante

tonneaux de poudre fulminante.

Dans la main gauche, il avait une chaînette de platine,

correspondant à une large soupape, ménagée dans la voûte de

cristal.

Derrière lui, Boulet-Rouge tenait madame Fandango renversée sur

une table de marbre.

La jeune femme allaitait son enfant.

Au-dessus de ce groupe, Arbre-à-Couche et Carapace brandissaient

leurs stylets damasquinés!

CHAPITRE XIV

CATASTROPHE IMPRÉVUE

Nous avons ménagé avec soin le crescendo. La situation est de plus

en plus tendue.

Ces muettes et terribles menaces n'arrêtèrent nullement les bons

coeurs.

Le Fils de la Condamnée fit tourner adroitement sa mère de son dos

à sa poitrine et lui tâta le pouls.

-- Elle est sur le point de recouvrer ses sens, dit-il. Finissons!

Il arrêta ses compagnons d'un geste et fit trois pas en avant.

-- Duc de Rudelame-Carthagène, dit-il, rejeton d'une race souillée

par tous les crimes, tu as fait accroire à madame Fandango que

notre union était un inceste. Je te donne le démenti le plus

formel. Ma jeunesse en sa fleur ne peut pas être le père de ta

décrépitude. Veux-tu accepter contre moi un combat singulier?

-- Flûte! répondit l'ancêtre. On vous prie de repasser!

Il ajouta d'une voix sarcastique:

-- Où est ton livre, enchanteur à la douzaine, où est ta fiole qui

parle? où est ton cerf vivant qui a des cornes en strass? Tu es

ici chez moi, et tu vas mourir! Ces galeries sont inconnues, même

aux hommes d'imagination! Elles sont bâties avec les os de tes

clients, médecin de malheur, car tu as soigné et par conséquent

conduit au trépas la moitié de la capitale. Regarde une dernière

fois ta femme et ton enfant. J'ai à ma disposition le feu (il

secoua sa torche) et l'eau (il tira sur la chaînette de platine et

quelques chopines d'eau de Seine tombèrent de la voûte). À genoux!

charlatan! ta dernière heure a sonné!

La princesse Troïka choisit cet instant pour rouvrir les yeux.

De son côté, l'accouchée de l'allée sombre poussa un gémissement

étouffé.

-- Ma mère!... ma femme!... s'écria le docteur Fandango en levant

ses deux bras vers le ciel.

Mais cet homme unique à la volonté de fer ne pouvait se laisser

longtemps abattre. Son esprit inventif avait de ces conceptions

spontanées, sublimes et renversantes.

Se dressant de toute sa hauteur, son oeil lança des flammes quand

il dit, répondant à la dernière parole du bisaïeul:

-- Je ne plie les genoux que devant le Seigneur...

Et sa voix se fit douce comme le miel quand il ajoute:

-- ... et devant ma maîtresse!...

Puis son organe prenant des intonations terribles, il continua

avec fermeté:

-- Cacochyme et coupable vieillard, la discussion ne peut durer un

instant de plus sur ce ton. Rends-moi ma famille, je te

l'ordonne... une fois, deux fois, trois fois... alors crains ma

colère... En avant tout le monde!

Il bondit le premier.

À bas les mains! cria une voix à la porte de la cave.

Deux sergents de ville entrèrent, suivis par quelques infirmiers.

Les fléaux de la capitale et les chevaliers de l'humanité se

mirent à courir en tous sens, essayant de se cacher derrière les

fagots...

ÉPILOGUE

LE SCARIFICATEUR

Le lendemain, on lisait dans _le Scarificateur, _journal général

de médecine et de chirurgie:

«L'un de nos plus renommés aliénistes, le docteur Q. K. G...

directeur de la maison d'Ô... T..., nous adresse la lettre

suivante:

«Monsieur le rédacteur,

» Les feuilles du soir ont fait grand bruit de certaine aventure

tragi-comique qui a mis, hier, en émoi, la tranquille population

de la rue de Sévigné.

» On a dit que tous les pensionnaires de mon établissement avaient

pris la fuite et porté la terreur dans un quartier de Paris.

» Ceci mérite explication.

» Depuis quelque temps, j'ai été obligé d'ajouter à ma maison

principale un pavillon destiné au traitement d'une maladie mentale

qui semble affecter plus particulièrement les personnes des deux

sexes, livrées à la lecture habituelle de certains récits que

j'appellerai _les romans saignants._

» Les feuilletons du _Petit-Canard, _qui se débitent par centaines

de mille, me fournissent spécialement la plus grande partie de ces

cas particuliers.

» Ce n'est pas tout à fait de la folie, c'est un ramollissement de

la pulpe cérébrale qui se rapproche davantage de l'innocence.

» Ces malheureux voient partout des poignards, du poison, des

trappes, des pièges, des embûches de toute sorte; Paris leur

apparaît comme une immense ratière où l'on ne peut plus faire un

pas sans rencontrer la mort.

» Le feuilleton traitant des avortements, des vapeurs de charbon,

des suicides par amour, nous amène quantité de jeunes filles dont

l'innocence a été gâtée par ces lectures malsaines.

» Ceux par contre où il est parlé de morts violentes par la

noyade, les sauvages embuscades, les morsures d'aspic à tête

noire, la strangulation, etc., nous font regorger immédiatement de

vieillards et de jeunes hommes idiotisés par ces récits

pernicieux.

» D'habitude, mes pensionnaires sont bien tranquilles. Hier,

malheureusement, le vieil infirmier qui les garde était de noce.

Ils se sont échappés et sont venus jouer dans un taudis une scène

de leurs drames favoris.

» En somme, pour tous dégâts, il y a eu un carreau de cassé et le

bris d'un loquet donnant accès dans la cave d'un rôtisseur.

L'indemnité a été réglée et soldée.

» Je vous prie, M. le rédacteur, de porter ces faits à la

connaissance du public, en acceptant l'assurance de ma parfaite

considération.

Signé:» Q... K... C..., docteur-médecin,

directeur de l'asile centrale d'O... T... pour les aliénés des

deux sexes.»

La fabrique de crimes · 第 12 / 14 题