Qonsair Franco Arabe

écrite, avec de l’encre et un balai, sur le linteau de la porte.

Et il n’y avait pas, dans la salle, assez de place pour tout le monde.

* * * * *

Le triomphe de cette kermesse cosmopolite n’était pourtant pas là, mais

un peu plus loin dans un sous-sol obscur et nauséabond, où la verve

épicée de Karagueuz et sa truculente gesticulation attiraient croyants

et roumis de tout sexe et de tout âge. La paillardise endiablée des

fameuses marionnettes avait le don d’égayer les plus moroses et de

soulever d’inextinguibles éclats de rire: les plus grosses obscénités

étaient les meilleures. On les applaudissait, on les bissait, avec une

impudeur naïve, et Karagueuz, encouragé, se montrait encore plus

licencieux, plus libertin qu’un faune lâché parmi des nymphes.

Un soleil d’avril, déjà brûlant sous le ciel d’Afrique, ajoutait encore,

à la joie de ce peuple bariolé, l’allégresse de son sourire. C’était,

tout au long de Bab-Souïka et sur la place Halfaouine, un ruissellement

de rayons d’or dont se magnifiaient les gens et les choses: comme une

bande de lézards lâchés sur le sable chaud de la dune, la foule se

grisait d’air pur et de vibrante lumière.

Les pâtes de guimauve que les marchands enturbannés étiraient, tout en

déambulant, prenaient des blancheurs et des roseurs idéales qui

faisaient saliver les «yaouled», ces bambins arabes si jolis et si

gentils sous leurs chéchias drôlatiques.

Les marchands de graines de courges avaient l’air de troquer des sequins

d’or contre de la menue monnaie de cuivre.

Et la citronnade que les Siciliens vendaient aux gens altérés,

étincelait dans les carafes comme du champagne.

Les vociférations gutturales des uns, Maltais, Tripolitains ou nomades,

et le parler zézayant et doux des hommes de Palerme et de Messine, loin

de se choquer en une cacophonie lamentable, s’harmonisaient, sous la

magie de ce soleil radieux, comme les visages et les costumes.

* * * * *

Un peu de cette universelle griserie, à laquelle nul ne parvient à se

soustraire, puisqu’elle émane de Dieu, s’était emparée du jeune Hamidou.

Et il allait, non moins joyeux que ses amis, éprouvant après les

privations et l’austérité du «Rhamadan», une sorte d’animale béatitude à

se laisser emporter par la houle de ce peuple en fête.

Ils passaient d’un café maure à un autre, écoutant les conteurs,

s’attardant devant les bateleurs aïssaouas et aussi devant les charmeurs

de vipères. Il consentit même à les suivre dans le taudis de Karagueuz;

mais ces naïves et effroyables obscénités le révoltèrent. Comme, au

contraire, ses amis s’amusaient beaucoup, il les quitta et reprit seul

sa promenade à travers la place Halfaouine.

*

* *

«... Entrez, entrez, nobles seigneurs et jolies madames, venez voir les

extraordinaires aventures du véridique Pulcinello. Mes «pupazzi» sont

les meilleurs de notre belle Sicile. Avant de faire la joie de Tunis,

ils ont fait les délices de Palerme et de Messine. Que dis-je? Madone du

Ciel! Ils ont soulevé l’admiration des Napolitains difficiles, et on les

a applaudis jusque dans Sorrente la Magnifique. Entrez, entrez, nobles

seigneurs et jolies madames, pour cinq sous seulement vous verrez les

extraordinaires aventures du véridique Pulcinello. Entrez, entrez, on

commence dans cinq minutes...»

* * * * *

Le boniment était lancé dans le parler populaire de Sicile, si joli et

si rapide. Et l’homme debout sur un tonneau vide devant son théâtricule,

l’accompagnait d’une mimique incomparable.

Un peu plus loin, de l’autre côté de la rue, juché sur une charrette

vide, un rival s’évertuait à son tour et luttait d’éloquence

gesticulante pour attirer à lui la foule:

--«Messeigneurs, clamait-il dans la même langue, illustres chevaliers et

gentilshommes, et, vous, dames et demoiselles qui faites la joie de nos

yeux, accourez pour voir les belles amours de _Roméo et de Juliette_.

Les «pupi» ne sont que des pupi, tandis que nos acteurs, hommes et

femmes, sont en chair et en os comme vous et moi et ne redoutent aucune

concurrence.

»Ils ont été acclamés dans toutes les grandes capitales: à Rome, même,

ils ont été applaudis par S. M. notre Roi, et ont fait pleurer notre

illustrissime Reine, en jouant les amours de _Roméo et de Juliette_ que

nous allons vous représenter tout à l’heure.

»Entrez, entrez, illustres chevaliers et genstilshommes et vous, dames

et demoiselles qui faites la joie de nos yeux, entrez, ce n’est pas cinq

sous, mais quatre seulement qu’il en coûte pour pleurer comme notre

illustrissime Reine. Entrez, entrez, voilà le rideau qui se lève...»

* * * * *

Et la foule, empoignée par ce double débordement d’éloquence, déjà

captée par d’aussi alléchantes promesses, hésitait entre le théâtre de

marionnettes et les amours de _Roméo et de Juliette_ jouées par de vrais

acteurs, dans un vrai théâtre.

Et dans l’un comme dans l’autre, il n’y eut bientôt plus assez de

places. Hamidou, que sa destinée conduisait ainsi dans le quartier

sicilien, lui aussi en fête, avait écouté les deux boniments avec un

sourire, et désireux de passer quelques instants plus agréables qu’à

Karagueuz, il se décida pour _Roméo et Juliette_.

Il entra donc, et eut de la peine à trouver un petit coin dans la salle

bondée de monde. Il remarqua qu’il y avait beaucoup de fez écarlates

parmi les feutres noirs et les casquettes; et cela lui fit plaisir de

voir que nombreux étaient, parmi les fils de l’Islam, ceux qui se

complaisaient aux nobles spectacles.

La foule d’abord turbulente, se recueillit tout à coup dès que se leva

la voilure de tartane qui servait de rideau à cette scène populaire.

Et le spectacle commença au milieu d’un silence religieux comme il s’en

fait, à l’_Elévation_, dans les églises de Sicile.

*

* *

Certes, si d’aventure l’ombre de Shakespeare s’était risquée dans ce

petit théâtre sicilien de Tunis-la-Blanche, nul doute qu’elle n’eût

tressailli d’étonnement devant ce qu’avait fait de son œuvre la

fantaisie d’un impresario de Palerme. Roméo était devenu le fils du

syndic et Juliette la fille d’un vieux pêcheur de Taormina. Les

tribulations des deux amants ainsi audacieusement modernisés se

corsaient de scènes dignes des marionnettes d’en face. N’empêche qu’un

peu de la passion, dont frissonne le drame illustre, était restée dans

cette adaptation populaire, et tels étaient la conviction et

l’enthousiasme naïf de ses frustes interprètes que certaines scènes,

quoique déformées, débordaient d’un pathétique plus brutal, mais non

moins sublime.

En vérité, le Roméo était quelconque, bellâtre à la voix melliflue,

encore que jadis célèbre dans les petits théâtres de la banlieue

palermitaine. Mais en revanche, la Juliette était une de ces grandes

tragédiennes, comme la nature se comptait parfois à en faire surgir dans

le peuple, pour narguer les Conservatoires. La Madalena avait le feu, le

geste et la voix d’une Rachel faubourienne.

Dans son âme qu’elle livrait jusqu’en son tréfond--naïve et superbe--la

grande artiste eût senti palpiter un peu de la sienne.

Et de plus la Madalena était belle d’une beauté à faire pâlir la Duse

elle-même, belle comme le furent jadis les courtisanes qui affolaient

doges et papes.

La flamme de ses grands yeux noirs allumait des étincelles de passion en

ses phrases les plus banales, et quand elle disait des mots d’amour, ou

souriait au jeune héros, toutes les roses du désir s’épanouissaient sur

ses lèvres.

Mais la chevelure, dont s’adornait cette beauté, était la signature même

de Dieu content de son œuvre. Dénouée, elle la vêtait tout entière comme

un péplos tissé par la main des Grâces antiques. C’était alors la

chevelure d’une déesse, d’une stellaire Bérénice ou de Phryné devant

l’Aréopage hellénique. Relevée en casque et piquée d’une rose purpurine,

elle évoquait les hétaïres d’essence divine dont le sourire humanisa le

génie de Périclès et de Socrate.

Enfin, simplement tressés et noués d’un ruban de soie, elle donnait à

son visage le charme attendri des vierges gravissant, aux Panathénées,

les escaliers de l’Acropole, une corbeille fleurie sur la tête.

Et de cette toison de jais qui parachevait sa beauté, la Madalena, en

comédienne consommée, tirait des effets dont se nuançait la simplicité

grandiose de son pathétique.

* * * * *

Ce jour-là, dans le drame ainsi popularisé du grand tragique, elle fut

une Juliette incomparable.

Bouche bée, les prunelles élargies par l’extase, ils écoutaient, ces

hommes et ces femmes du prolétariat vagabond, aux frustes allures, mais

dont le cœur est pareil à l’or dans sa gangue. Ils bavaient de rire, ces

exilés de la verdoyante Sicile, en les veines desquels coule encore le

sang des pâtres et des vignerons qui suivaient le cortège du bouc

antique en chantant des chœurs alternés d’où sortirent la comédie et le

drame.

Un frisson passait sur les épidermes rudes, le frisson du beau qui ne

doit rien aux artifices des hommes, mais s’exhale, naïf et superbe, des

entrailles mêmes de la Nature.

Et dédaigneux de tout snobisme, ils pleuraient, sanglotaient sans songer

à réfréner leurs sanglots ni à essuyer les grosses larmes perlant aux

coins de leurs paupières.

* * * * *

Et voici que le jeune Hamidou se mit à pleurer comme ses voisins, remué

jusque dans le tréfond de son âme musulmane, car le génie a des accents

qui subjuguent les religions et les races.

Telle était l’émotion de la salle entière que nul ne remarqua combien la

Madalena s’obstinait à regarder, en jouant, vers le coin où le jeune

brodeur s’était glissé, sans être aperçu de quiconque.

Lui-même, à travers ses cils mouillés, ne vit pas d’abord ce manège.

Mais bientôt, devant la flamme de ses prunelles, le cœur battant, l’âme

captée, il dut baisser ses paupières.

Elle semblait vraiment ne jouer que pour lui, et la passion qu’elle

rendait en prenait des accents d’une humanité plus poignante.

En vérité, la beauté du jeune Hamidou, par un charme connu de Dieu seul,

avait conquis la tragédienne.

Et ceux-là mêmes qui d’ordinaire l’écoutaient, son mari même, le Roméo

de la pièce, trouvèrent qu’elle ne fut jamais aussi pathétique.

* * * * *

De son côté, Hamidou sentit bien que la Sicilienne cueillait son cœur

avec la fleur de son amour, et il frémit comme frémissent les belles

roses écarlates que l’on détache de leur tige.

Il frémit, car sur les planches de ce théâtre de faubourg, il vit surgir

sa destinée, tandis que les paroles du vieil Abdallah alternaient, dans

son oreille, avec la clameur passionnée de la tragique Juliette.

Et quand la toile tomba, la sueur au front, les mains brûlantes, il se

surprit à murmurer le mot sacré qui contient toutes les résignations de

sa race:

--Mektoub R’hibbi...

--Mektoub R’hibbi, murmurait-il encore en remontant, sans même

s’enquérir de ses amis, vers Bab-Ménara, où logeait son père, l’amine.

*

* *

Il dormit peu, cette nuit; et son sommeil fut plein de la Madalena.

Il revit sa beauté simple et superbe, illuminée par son génie sous le

casque sombre de sa chevelure. Il sentit, sur les siens, la caresse de

ses yeux de flamme.

Il entendit ses soupirs d’amour, ses cris de passion, et il savoura plus

encore la joie de les savoir jetés pour lui seul, parmi la salle

entière, frémissante. Et il pleura dans son rêve comme au théâtre.

Le lendemain, en s’éveillant, il lui sembla que cette femme inconnue la

veille, était depuis toujours dans son existence. Et quand il descendit

au Souk, sa miniature de boutique, avec ses étoffes aux chatoyantes

couleurs, lui parut éclairée et agrandie par la lumière de son sourire.

Il se remit avec plus d’ardeur que jamais à la broderie commencée, et

son aiguille fit des miracles. Alors il regretta que la Madalena ne fût

pas de sa religion et de sa race. Oh! les beaux «famillas», les

délicieux «a’laïls» qu’il aurait brodés pour la rendre encore plus belle

et plus désirable!!!

Et il n’apercevait même plus les clientes énamourées, qui s’attardaient

dans sa boutique, le frôlaient et le brûlaient de leurs regards, sous

les voiles.

--«Comment la revoir? songeait-il. Et son front se rembrunit quelque peu

à la pensée que le théâtre du signor Vittorio Monte-Léone, ne jouant que

le jeudi, le samedi et le dimanche, il lui faudrait attendre quatre

longs jours, pour s’emplir les yeux de sa beauté et les oreilles de sa

voix divine. Et ces quatre jours lui apparurent comme des siècles.

Non, certes! il n’attendrait pas jusque-là, et il trouverait bien le

moyen, en y réfléchissant un peu, de la voir avant la prochaine

représentation théâtrale.

Et tout à coup, l’idée lui vint, inspirée sans doute par le _djin_ qui

veille aux amours des hommes, que la Madalena n’attendrait pas, elle

aussi, jusque-là pour le revoir, et qu’elle viendrait, qu’elle allait

venir au Souk des étoffes.

Et comme un peu pâle à cette pensée, il levait les yeux, il la vit

debout devant son échoppe, un sourire lumineux aux lèvres.

Et ils se saluèrent simplement comme s’ils se fussent connus depuis leur

enfance.

--Bonjour, Si Hamidou, fit la jeune femme.

--Et à toi, aussi, bonjour, Lella-Madalena, répondit le fils de

l’_amine_ qui s’empressa d’empiler coussins sur tapis pour lui faire un

siège moelleux près de sa natte.

Elle s’assit sans hésitation, et posa sur l’adolescent son regard

limpide:

--Tu m’attendais? n’est-ce pas? reprit-elle.

--Oui, et ma petite boutique était déjà toute éclairée de ton sourire.

Tous deux se turent, et ils entendirent battre leur cœur dans le silence

du Souk désert, à cette heure matinale encore.

Un rayon de soleil filtra par les jointures de la voûte allumant l’or et

l’argent de la _familla_, charmant petit boléro que l’adolescent était

en train de broder pour une jeune mariée tunisienne.

--Sainte Madone! s’écria la Madalena, que c’est joli ce que tu fais là,

et comme je voudrais savoir broder comme toi, moi, qui ne sus jamais

tenir une aiguille...»

Hamidou sourit, la regarda tendrement, et, très grave:

--Contente-toi, murmura-t-il, de faire couler de douces larmes à ceux

qui t’écoutent.

--Alors, vraiment, tu as pleuré toi aussi, hier, à _Roméo et Juliette_.

--Oui, et encore toute la nuit en t’écoutant et te voyant dans mon rêve.

--C’est vrai, fit la Madalena devenue tout à coup rêveuse et comme se

parlant à elle-même, il a pleuré, je l’ai vu, et lui abandonnant sa main

qu’il cherchait:

--Ah! si au lieu de Vittorio, mon époux, tu avais été Roméo, comme

j’aurai joué mieux encore.

* * * * *

Et il y eut entre eux un nouveau silence.

Le jeune homme était devenu très pâle en apprenant ce à quoi il n’avait

pas osé arrêter sa pensée, que la Madalena se trouvait sous la puissance

maritale, et que son maître et seigneur était le directeur même du

théâtre sicilien d’Halfaouine.

*

* *

Un bien singulier personnage que le Signor Vittorio-Emmanuele

Monte-Léone, et qui, la quarantaine dépassée, pouvait se vanter d’une

existence tourmentée et pittoresque.

Il était le troisième enfant d’un vieux pêcheur de Palerme qui, jusqu’à

sa mort, n’eut d’autre domicile que sa barque pontée, peinte en bleu,

avec, à la proue, une Madone en robe rose, et à la poupe, sur une

banderolle blanche, ce nom charmant écrit à l’ocre: _Virgen della

Primavera._

Sa mère avait accouché de lui, comme des deux autres, sur un tas de

vieux filets hors d’usage; et, pour lui faire son berceau, le père avait

enroulé, dans un coin, la même amarre et avait bourré le nid ainsi

obtenu de mousse marine et de varech à l’odeur salubre, ainsi que font,

au creux des rochers, les goëlands et les mouettes.

Sa naissance n’avait pas, pourtant, empêché le bonhomme de battre,

quelques jours après, toute la côte sicilienne et de voguer même vers

les côtes de la Tunisie, pour y pêcher corail et éponges.

A l’encontre de l’aîné et du cadet, que leur métier passionna, dès

qu’ils furent à même d’aider leur père, le jeune Vittorio ne se sentit

jamais le moindre goût pour la pêche.

Il s’ennuyait à la mer et emportait toujours avec lui la nostalgie des

quais de Palerme. Dès que la barque paternelle y revenait après une

longue tournée de pêche, il s’empressait de déguerpir, et son bonheur,

toute sa passion était d’aller dans le quartier de l’Albergheria, où se

trouve le théâtre des Paladins dont les «pupi», ces fameuses

marionnettes siciliennes, font la joie des Palermitains, de leurs

enfants et de leurs femmes.

Là, pour cinq sous, il se grisait d’héroïsme, de bravoure, assistant,

pendant des heures entières, aux mirifiques exploits des paladins du

monde entier, encore amplifiés et magnifiés par la verveuse et

inépuisable fantaisie de l’artiste qui maniait les ficelles.

C’était surtout, la Geste merveilleuse de Charlemagne, de Rolland, des

chevaliers de la Table Ronde qui faisaient les frais de ces spectacles

populaires, dont quelques-uns duraient des six mois entiers, coupés en

représentations journalières.

* * * * *

Le vieux Monte-Léone n’était pas large pour ses enfants, ayant

d’ailleurs fort à faire pour nourrir sa très nombreuse famille. Aussi,

le jeune Vittorio économisait-il jalousement les quelques sous qu’il

recevait, comme ses frères, chaque dimanche, afin d’aller plus souvent

au théâtre de l’Albergheria.

Encore que les séances fussent longues, et qu’en été la soif lui serrât

la gorge, il laissait passer devant sa banquette, l’«acquafolu» avec sa

fontaine portative, plaignant le sou qu’il eût fallu pour boire un peu

de limonade.

Il se contentait de se rafraîchir la bouche, en achetant deux centimes

de graines de courge au _riminzaru_.

Son rêve qu’il ne disait à personne, pas même à ses frères, et qu’il

n’osait se formuler à lui-même, tant il le trouvait exorbitant,

irréalisable, était de devenir un jour l’artiste caché qui faisait

esquisser de si beaux gestes à de simples poupées en bois et leur

faisait prononcer de si éloquentes paroles.

Oh! avoir un théâtre à lui, des «pupi» qui, sous ses doigts devenus

experts, seraient tantôt Charlemagne, tantôt Rolland dont l’épée coupait

en deux les montagnes!

Inspirer aux autres les sentiments qu’il éprouvait, les faire pleurer,

frémir, tressaillir de terreur ou d’enthousiasme! Comme il serait

heureux, alors et comme cela était loin de la destinée que lui préparait

la volonté paternelle!

* * * * *

En attendant, quand, entre deux tournées de pêche, la _Virgen della

Primavera_ était mouillée dans le port, et qu’il ne pouvait aller au

théâtre de l’Albergheria, il s’ingéniait à imiter la dernière

représentation avec des «pupi» par lui taillées en quelque épave; ce qui

lui valait maintes taloches du vieux pêcheur qui le croyait avec ses

frères en train de réparer les filets ou de travailler à la propreté de

la barque.

Vittorio les empochait en silence, mais soupirait plus encore après le

jour où il pourrait échapper à la tutelle paternelle, travailler pour

son propre compte à quelque métier qui ne l’éloignerait pas de Palerme,

et, qui sait? gagner peut-être assez d’argent pour réaliser son rêve.

Mais sa peine et ses regrets devenaient plus cuisants encore quand, au

point culminant d’une épopée comme la _Rotta di Ronscivalle_, dont la

représentation durait trois mois, il lui fallait s’embarquer pour une

longue campagne de pêche, sans savoir ce qu’il advenait de Rolland, de

sa fille, du traître Ganelon et de tous les autres personnages de la

Geste.

* * * * *

Un jour, comme la _Virgen della Primavera_ se disposait à faire voile le

lendemain pour les côtes tunisiennes, il disparut. Son père et ses

frères le cherchèrent vainement dans tous les coins de la ville, et

désolés, appareillèrent sans lui. Il avait quitté Palerme pour suivre un

de ces montreurs de «pupi», ambulants et modestes, qui vont, jusque dans

les plus petites bourgades, amuser les paysans de Sicile.

Il s’était engagé comme domestique, sans autre gage que la nourriture,

mais à la condition expresse que son maître l’initierait à tous les

secrets de son métier et lui apprendrait son répertoire.

Ils coururent ainsi tous les villages siciliens, puis s’embarquèrent

pour Naples. Les années passèrent et Vittorio, qui avait vraiment la

vocation théâtrale, devint un artiste de premier ordre dépassant de

beaucoup son maître, qui, d’ailleurs, en convenait, et le réservait pour

les grandes circonstances.

* * * * *

Non content de rajeunir le répertoire un peu vieillot de leurs «pupi»

par des adaptations nouvelles, il composait ou improvisait lui-même des

bouffonneries, des comédies, des drames, dont le succès était grand

parmi les paysans napolitains.

Cependant, tout en reconnaissant sa supériorité, et en s’inclinant

devant elle, son maître ne se pressait pas d’augmenter ses appointements

et continuait à la payer surtout en gracieusetés et prévenances.

N’avait-il pas, en outre, les applaudissements du peuple? Et aussi la

faculté de donner libre cours à sa verve et à sa passion pour les

«pupi», devant des auditoires aussi variés qu’enthousiastes.

Cela certes, eût pendant longtemps encore suffi à Vittorio, sans la

hantise du rêve qu’il faisait depuis son enfance: posséder un

théâtricule de «pupi»; jouer ce qu’il voudrait, et où il voudrait. Etre,

enfin, le maître de ses marionnettes comme de lui-même. Il ne le

réaliserait jamais en restant avec son patron, car il n’aurait jamais

l’argent nécessaire pour l’achat du matériel, d’une carriole pour le

traîner et d’une monture.

Aussi, après avoir longuement réfléchi, prit-il une décision très grave.

Il abandonnerait pour quelques années les «pupi»; achèterait, avec le

peu d’argent qu’il possédait, une petite pacotille, et s’embarquerait

pour l’Afrique.

Un bateau était en partance pour l’Erythrée, il le prit, passa là-bas

trois ans dans les privations et les fatigues, et revint avec une somme

qui lui permit d’acquérir le matériel de son ancien patron, trop vieux

maintenant pour courir les bourgades de la campagne.

Mais hélas! la fortune ne consentit pas à couronner la persévérance de

ses efforts. A la suite de quelques années maigres, il y eut, dans la

campagne napolitaine et en Calabre, une véritable disette. On manqua de

pain dans les villages où était sa meilleure clientèle, laquelle

n’avait, d’ailleurs, plus le cœur à la joie; et lui-même, pour ne pas

mourir de faim, fut obligé de vendre son matériel et ses «pupi». Il

revint à Naples, et entra comme _facchino_ dans un hôtel de la Chiaja.

* * * * *

Il y avait alors, à Naples, une troupe de passage qui jouait la comédie

et le drame dans les théâtres de deuxième ordre. Son impresario était

justement en cet établissement. Vittorio, toujours tourmenté par la

vocation théâtrale, fut assez heureux pour se faire engager par lui

comme _utilité_, et bien entendu moyennant un salaire dérisoire.

Mais qu’importait encore au jeune Monte-Léone? Ne serait-il pas,

maintenant, au-dessus de son ambition et au delà même de son rêve,

puisqu’au lieu de faire applaudir des marionnettes de bois sur un

théâtre enfantin, il jouerait sur une vraie scène, avec des artistes de

métier, de _vraies comédies_ et de _vrais drames_? Et, de fait, il ne

tarda pas à montrer ce dont il était capable, et on lui confia bientôt

des rôles d’une certaine importance.

Ce fut alors qu’il s’énamoura de la Madalena, toute jeune encore,

presque une enfant, mais qui ne devait pas tarder à se révéler comme une

grande tragédienne. Alors que l’impresario de la troupe ne se doutait

pas du trésor qu’il possédait, Vittorio le devina, sut s’en faire aimer,

en attendant de l’épouser et d’unir sa destinée à la sienne dans la

carrière dramatique.

Ensemble donc, ils coururent toutes les villes d’Italie, petites et

grandes, et trois ans après, la troupe s’embarquait à Gênes pour

Alexandrie et l’Egypte.

Mais tandis que Vittorio, ayant donné tout ce qu’il avait dans le

ventre, restait, malgré ses efforts, un artiste populaire de deuxième

ordre, la Madalena était devenue l’étoile de la petite troupe, dont elle

assurait le succès, en soulevant l’enthousiasme des auditoires

plébéiens. Autant par son merveilleux et fruste génie que par sa beauté

et la splendeur de sa chevelure, elle allumait autour d’elle, partout où

elle jouait, des passions ardentes.

Et bien qu’elle lui gardât la foi jurée et lui accordât tout son amour,

Vittorio qui, plus follement que jamais, la chérissait, n’en subissait

pas moins les tourments d’une jalousie féroce.

Bientôt même, ce mauvais sentiment l’aveugla au point de se montrer

injuste envers elle. Ce furent d’abord, à propos de tout et de rien, de

sanglants reproches. Puis ses colères et ses accès prirent une brutalité

croissante. La Madalena subissait tout avec une patience angélique, sans

jamais un instant se rebeller, mais, au contraire, s’évertuant à guérir

de son mal affreux, l’homme qu’elle aimait, malgré tout, encore et

qu’elle plaignait aussi de toute son âme.

Vittorio ne vivait plus que dans la pensée d’arracher sa jeune femme à

la promiscuité des théâtres populaires, ou plutôt de posséder un théâtre

à lui, d’être l’impresario d’artistes qu’il dirigerait, ce qui,

croyait-il, lui rendrait plus facile la surveillance de la Madalena.

Il était dans ces intentions, quand la troupe vint à Tunis pour donner

une série de représentations théâtrales.

* * * * *

Un beau matin, il reçut une lettre de son frère aîné, avec lequel il

n’avait cessé de correspondre, de loin en loin, il est vrai, mais d’une

façon régulière. Il lui annonçait la mort de leur père, et lui disait

que la succession étant réglée, il lui revenait, pour sa part, environ

trois mille lires.

C’était, pour lui, la fortune et le moyen de réaliser son nouveau rêve.

Justement, dans le quartier sicilien, un café était à louer, déjà très

achalandé et dont la salle se prêterait merveilleusement à

l’installation d’une scène, ce qui lui permettrait d’en faire un théâtre

par intermittence.

Il le loua incontinent, et, trois mois après, il s’y installait avec sa

femme toujours résignée, toujours aussi douce et aimante.

Encore qu’il eût beaucoup de peine à trouver, parmi les Italiens de la

colonie, des artistes suffisants, et n’ayant guère à sa disposition que

des amateurs bénévoles, grâce à la beauté de la Madalena, le succès

dépassa ses espérances.

Il eut, d’ailleurs, la très heureuse inspiration, comme on était aux

approches de la semaine sainte, de débuter par une de ces _Passions_,

dont raffolent non seulement les Siciliens, mais tout le peuple de

l’Italie méridionale.

Et il recommença l’année suivante...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

*

* *

A Rhadès, sur la colline fleurie où l’_amine_ du Souk des étoffes,

possédait une maison de campagne.

Impossible de rêver, pour des amoureux, lieu de rendez-vous plus

charmant que cette terrasse mauresque d’où la vue s’épandait comme une

caresse facile, sur Tunis-la-Blanche, sur la mer bleue, sur le lac

Bahira à toute heure hanté de flamants roses. Sur la colline verdoyante

de Carthage, et aussi sur le promontoire où la sereine Bou-Saïd

s’épanouit, liliale, au milieu des roses.

C’est là que pour fuir la curiosité et les indiscrétions des oisifs, la

Madalena et Hamidou se rencontraient, après que la Destinée les eut

jetés dans les bras l’un de l’autre.

Sans la moindre hésitation, convaincus tous deux qu’ils étaient aux

mains d’une puissance mystérieuse qui est plus forte que la mort, et à

laquelle rien ne résiste, ils s’étaient, dans un frémissement de tout

leur être, passionnément baisés sur la bouche dès leur première

rencontre.

Du soir au matin, que dis-je? d’une heure à l’autre, la Madalena oublia

l’amour juré sur les pieds de la Madone et la fidélité jusqu’alors

gardée, malgré tout, à Vittorio Monte-Léone.

Et de son côté, Hamidou ne songea pas plus à la terrible prophétie du

vieil Abdallah-ben-Abdusselem que s’il n’y avait jamais eu de sorcier à

Bab-Ménara, où logeait son père.

Enfin, bien que leur amour datât à peine de trois semaines, il leur

semblait à tous deux qu’il n’avait jamais commencé et qu’il n’aurait

jamais de fin comme Dieu lui-même.

--Madalena!...

--Hamidou!...

Ils ne balbutiaient pas autre chose, entre deux étreintes, et pendant

des heures entières, parce qu’il n’y avait pas autre chose dans leur âme

emplie d’eux-mêmes.

--Hamidou!...

--Madalena!...

Ils ne se fatiguaient pas plus de répéter ces deux noms qu’ils ne se

lassaient de se mirer dans les prunelles l’un de l’autre.

Et autour d’eux, sur la colline fleurie, tout chantait l’amour, en ces

matinées printanières.

Mais hélas! venait bientôt l’heure de se séparer alors que, sur les

terrasses de Rhadès, les colombes se baisaient encore et que l’haleine

des fleurs, pâmées sous les caresses du soleil, montaient vers eux plus

que jamais enivrantes.

Et c’était, chaque fois, la scène poignante du balcon, quand les deux

amants entendent chanter l’alouette.

--Ecoute, Hamidou, disait, ce matin, la Madalena, les yeux mouillés à la

pensée qu’allait sonner la fin de l’heure si douce, écoute, c’est à

peine si nous pouvons nous rencontrer ainsi deux fois par semaine; il y

aurait pourtant un moyen de nous voir, pendant quelque temps, chaque

jour, et non pas ici, mais chez moi, et sans que mon mari, qui ignore

tout, s’en inquiète.

--Tu deviens folle, Madalena, s’écria le jeune brodeur en étreignant

nerveusement son amante.

--Non, Hamidou, je ne suis pas folle, et de toi seul dépend qu’il en

soit comme je viens de te le dire.

--Parle donc, chère, parle, tu sais bien que ta volonté est la mienne.

--Nous voici au milieu de notre carême: comme chaque année, Vittorio se

dispose, quand viendra la semaine sainte, à représenter la mort de

Christ, pour complaire à tous nos compatriotes de Tunis, qui aiment tant

ce spectacle. Seulement, voilà, il a beau chercher, il ne trouve, dans

la colonie italienne, personne capable de jouer le rôle du Christ et

comme il t’a vu plusieurs fois, il ne cesse de répéter: Ah! s’il

voulait, ce jeune musulman qui ne manque pas une de nos représentations,

et qui possède la beauté du Nazaréen, quelle belle _Passion_

n’aurions-nous pas et qui soulèverait d’admiration nos compatriotes?...

Et moi, pour ne pas lui donner l’éveil, je feins de hausser les épaules

à son idée, de la trouver ridicule, mais je ne m’en réjouis pas moins au

fond de mon cœur, devant l’espoir des douces heures qu’elle nous

vaudrait, s’il y persistait et pouvait la réaliser. Et il y persiste,

ami, plus que jamais, cherchant tous les moyens de t’accointer, mais il

n’ose pas, ayant appris que tu es fils d’amine et descendant du

Prophète. Ah! trésor, si tu voulais, si tu consentais à aller le voir et

lui dire que tu as appris, par hasard, son désir, et que tu serais

heureux de t’y prêter, quelle joie, quelles incomparables délices! Songe

donc, nous ne sommes pas encore à la Mi-Carême, et les répétitions vont

commencer. Chaque soir, pendant plus de trois semaines nous passerions,

l’un près de l’autre, les longues heures de la veillée; chaque soir,

moi, qui joue le rôle de la Madeleine, je te dirai les pieuses

tendresses dont son âme est pleine jusqu’à déborder. Chaque soir, je

ferai le geste de parfumer tes pieds blancs, et chaque soir, je

dénouerai ma chevelure pour les essuyer. Ah! trésor, quel bonheur, je

n’ose à peine y songer; mais toi, cher, le voudras-tu?

Elle avait dit tout cela presque d’un trait, les yeux mi-clos, sans le

regarder, tant, en sa vive intelligence, elle comprenait l’énormité de

sa demande.

Elle leva enfin les yeux sur lui, et vit son visage blême, décomposé

comme s’il eut reçu, dans la poitrine, un coup mortel.

--Ami, ami, s’écria-t-elle en le baisant sur la bouche, pardonne-moi,

oublie les sottises que je viens de prononcer, tu as dit vrai, je

deviens folle, oui, Hamidou, folle d’amour, pardonne-moi.

Et l’heure de la séparation étant passée, elle s’arracha vivement à son

étreinte, revêtit hâtivement les habits de musulmane, l’ample haïk et le

voile qui la protégeaient chaque fois, et s’en alla.

*

* *

Resté seul, Hamidou connut, pendant de longues minutes, toutes les

affres, toutes les angoisses morales dont peut être assaillie l’âme d’un

jeune homme de sa race, de sa religion et de son rang. Lui, fils de

l’homme le plus pieux, le plus vénéré de Beb-Ménara, en les veines

duquel coulait le sang du Prophète, non content d’aimer follement une

comédienne, devenir le baladin qu’Allah maudit et que Mohammed exécra.

Et quel baladin, juste ciel! Celui qui représente les impostures et les

mensonges, sur lesquels les roumis ont modelé la noble figure du doux

Prophète Sidi-Aïssa! Quelle abomination et quelle désolation, quand on

apprendrait cela dans les Souks et dans son quartier de Beb-Ménara! Son

vieux père en mourrait peut-être de chagrin, et le chasserait, en tout

cas, de sa maison. Et lui, dont la vie s’était jusqu’alors partagée

entre la prière et le travail, entre sa petite boutique du Souk et

l’ombre sainte de la Djemaa-Zitouna, deviendrait le hideux «m’zanat», le

renégat, auquel est interdite l’entrée des mosquées, et, sur les pas

duquel cracheraient les femmes et les enfants. Oui, vraiment, s’il

faisait cela, il n’aurait plus, pour n’être pas lapidé, qu’à quitter

Tunis, ou bien à s’y terrer en un coin, invisible à tous, et même à fuir

pour toujours la terre d’Islam, le sol sacré de sa race.

Oh! encore une fois, la terrible, l’épouvantable, la tragique lutte qui

se livra entre son devoir et son amour, dans l’âme énamourée et

vacillante du pauvre Hamidou-ben-Taïeb! Et qui, hélas! se termina comme

elle devait se terminer: c’est-à-dire selon la volonté du Destin,

éternel et impénétrable.

--Mektoub R’hibbi! fit-il simplement et très pâle, mais l’esprit

soudainement rasséréné, n’ayant plus au cœur d’autre désir que celui de

voir son amante plus souvent, il s’en alla, le soir même, vers le

quartier sicilien.

Au signor Monte-Léone, qui tressaillit de le voir:

--J’ai appris, dit-il, que tu voudrais bien me confier le rôle du Christ

dans la Passion que tu joueras le vendredi saint; je n’en serais pas

fâché non plus; aussi bien, signor Vittorio, me voilà. Quand veux-tu que

nous commencions à répéter?

--Ce soir même, répondit Monte-Léone, exultant de joie...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ah! la belle, l’incomparable _Passion_ qui fut, cette année-là,

représentée devant la colonie italienne de Tunis-la-Blanche. On en parla

et on parlera longtemps encore dans les parages de Bab-Souïka et

d’Halfaouine.

Au dire de tous les spectateurs, on ne fit jamais mieux dans les

théâtres populaires de Palerme et de Messine.

Devant la voie douloureuse de ce Christ aussi beau que ceux dont la face

pâle s’incline à la lueur douce des cierges, dans les églises de Sicile,

les hommes pleurèrent et sanglotèrent, enfants et femmes.

«Ainsi, oui, ainsi devait être le Nazaréen portant sa croix sur le

chemin du Golgotha», murmuraient-ils sans même essuyer les larmes

étincelant entre leurs paupières.

Et quand survint la fameuse scène, entre Maria de Magdala et Jésus,

quand la pécheresse, ayant versé sur les pieds du Christ le nard de son

urne, dénoua, pour les essuyer, sa chevelure divine, ce fut, parmi le

peuple, un délire d’amour et de foi brûlante.

Jamais la grande tragédienne des faubourgs n’avait atteint, et jamais

plus elle ne devait atteindre ce point culminant de son génie et de sa

gloire.

Toute la folie mystique, toutes les ardeurs d’une passion à la fois

divine et charnelle, que la Madalena sut exhaler devant son amant,

s’empara de l’auditoire.

Et non moins pâle que le Christ à la veille de son calvaire, Hamidou fut

sur le point de s’évanouir, quand il sentit, sur ses pieds nus, couler à

flots, les vraies larmes de son amante...

*

* *

Combien terribles et douloureux les lendemains que le Destin réservait à

ce triomphe! Vittorio qui, jusqu’aux dernières répétitions--tant furent

prudents les deux amoureux--ne devina pas leur intrigue, ne put

conserver l’ombre d’un doute, comme d’ailleurs tout le monde, devant ce

geste que, seule, l’ardente passion pouvait inspirer à une femme,

fût-elle la plus incomparable tragédienne.

Il eut tôt fait de connaître, par une enquête rapide, la vérité tout

entière. Désormais, plus que jamais brûlé par les feux de la jalousie,

il martyrisa sa Madalena; et pour oublier son chagrin, plus que jamais,

aussi, il s’adonna à l’anisette et à l’absinthe, ces deux fléaux de

l’Afrique septentrionale.

Et le sort d’Hamidou fut plus calamiteux encore. Dès qu’on apprit à

Bab-Ménara et dans les Souks, qu’il était l’amant d’une roumie

comédienne, et qu’il avait poussé la honte, le mépris de Dieu et du

Livre jusqu’à monter avec elle sur les planches, et à représenter le

Prophète Sidi Aïssa dans toutes les jongleries que lui prête la doctrine

des infidèles, le scandale dépassa tout ce que le jeune brodeur avait

prévu sur la terrasse de Rhadès, voici trois semaines.

Son père, le vieil _amine_ qui, pourtant, l’aima toujours plus que ses

autres enfants, ne voulut plus le regarder, et le maudit sans même

verser une larme. Pour n’être pas étranglé par ses frères et lapidé par

les voisins, il dut fuir précipitamment de Bab-Ménara, ayant juste le

temps d’emporter ses économies, quelques bijoux qu’il possédait et

quelques hardes.

Il se réfugia à Bab-Souïka, chez un vieux potier dont les ancêtres

furent esclaves de sa famille, et qui lui portait une affection

paternelle.

Là, dans une sorte de souterrain obscur et chaud où le zereba pétrissait

son argile et faisait cuire, à la flamme du four, ses vases et ses

canthares, il continua de recevoir les visites de la Madalena; car, loin

de s’affaiblir devant ces malheurs, leur passion ne fit que s’accroître.

* * * * *

La Madalena profitait des longs et profonds sommeils qui suivaient les

excès alcooliques de son mari, pour s’échapper et venir le rejoindre.

Alors, vêtus, lui, d’une pauvre djellaba déchirée que lui prêtait le

potier, semblable à un «meskine» de Bab-Souïka, elle, dissimulée sous le

voile et le haïk d’une pauvre femme arabe, ils s’en allaient vers le lac

Bahira, par des ruelles solitaires, et, sur la barque d’un pêcheur,

gagnaient le large. C’était l’heure où le soleil mourant magnifie la mer

elle-même, en laissant traîner la gloire de ses ultimes rayons sur les

promontoires. Devant eux, celui de Bou-Saïd et la petite ville blanche

qu’il supporte s’auréolaient d’or et de pourpre. Sur les collines de

Carthage flottait une douce buée violette, et dans la profondeur

verdoyante de ses blés, l’alouette déjà blottie jetait, vers l’azur pâli

du ciel, son dernier trille. Autour d’eux le lac frissonnait au vent du

soir, et sa moire prenait la teinte rose des flamants qui regardaient

l’agonie du jour, debout et immobiles sur la grève.

* * * * *

Alors, devant la beauté de l’heure, devant le bonheur paisible qu’exhale

la fin d’une journée radieuse, pour ne penser qu’à leur amour, ils

oubliaient leur misère.

Les yeux dans les yeux, silencieux, ils revivaient les heures douces de

Rhadès, mais hélas! celles-ci passaient plus vite encore que sur la

terrasse, et les battements douloureux de leur cœur en scandaient les

dernières et fugitives minutes.

Il fallait se séparer, avant même que s’éteignît la dernière rose du

crépuscule, et chaque fois, avec l’idée, de plus en plus angoissante,

que leurs adieux seraient peut-être des adieux suprêmes.

C’est qu’en effet, la jalousie et les colères de Vittorio s’exaspéraient

de jour en jour, et entre ses accès de brutalité, il parlait souvent de

quitter Tunis, pour fuir quelque part, dans le sud, où sa femme ne

verrait personne.

Le malheureux marchait à grands pas sur le chemin de la folie

définitive. Il buvait plus que jamais et avait de fréquentes

hallucinations, au cours desquelles il voyait la Madalena épandant, sur

les pieds blancs du bel Hamidou, les splendeurs de sa chevelure.

Oh! ce geste dans lequel elle avait mis, comme dans les accents de sa

voix d’or, toute l’ardeur d’une passion qui la fit toucher au sublime,

non seulement Vittorio l’avait perpétuellement sous les yeux pendant le

jour, mais il la revoyait, la nuit, dans son sommeil, sans répit ni

trêve.

Cruelle comme l’idée fixe qui ronge lentement le cerveau des fous, était

devenue pour lui l’image de cette chevelure, que tant de fois il caressa

de ses lèvres énamourées, au temps pas encore lointain de leur jeune et

folle tendresse.

Et dans les affres de sa jalousie, éréthisée par l’absinthe, il lui

venait d’horribles projets de vengeance, comme de l’oindre d’essence

pendant que la Madalena dormirait, et d’en approcher ensuite la lampe.

Et il tressaillait d’une satanique allégresse quand, dans les rêves

sombres, il la voyait flamber, cette chevelure d’amour et de honte!

Et si, au moment de ses réveils toujours mauvais, il la surprenait en

train de se peigner devant la glace, il la querellait pour le plus

futile motif, se jetait sur elle, et saisissant à pleines mains les

superbes cheveux épandus sur les épaules, il la traînait comme une loque

dans la chambre.

Et la pauvre femme se contentait de pleurer comme Maria de Magdala, sa

patronne.

*

* *

Il y avait à ce moment-là, dans le quartier sicilien, une jeune

prostituée venue à Tunis des bouges de Malte pour tâcher de mieux

exploiter ses charmes.

Elle s’appelait Thérésa et on la surnommait la «Gouge», parce qu’elle

ouvrait sa porte à la lie de toutes les races qui grouillent dans la

ville Franque.

Aussi, l’infortunée ne tarda pas à subir ce qui est le lot douloureux de

beaucoup, parmi ses pareilles.

Un beau matin, elle s’éveilla, le visage et tout le corps ravagé par ce

mal horrible que Dieu met au bout des amours nomades, et dont tous les

peuples du monde, y compris les Napolitains, se jettent l’origine à la

face comme une honte. Ce mal, en terre africaine, a des effets et des

allures plus qu’ailleurs terribles et dévorants.

La pauvre Maltaise faillit en mourir, et trois mois après, quand elle

sortit de son taudis, elle n’avait plus cheveux ni cils; tous ses traits

étaient flétris d’indélébiles stigmates, et, dans la bouche jadis jolie,

ne se voyaient plus que quelques dents jaunes et branlantes.

Elle vécut, désormais, de la charité publique: ses compatriotes la

nourrissaient et, de-ci, de-là, lui faisaient l’aumône de quelque

monnaie de cuivre.

N’ayant plus rien à espérer dans ce monde, la malheureuse vivait dans un

antre, et demandait un peu d’oubli à la «Fée Verte» qui lui en ouvrait

chaque jour les portes.

Son crâne nu, caché par un béret de matelot, chaque jour elle venait au

café de Vittorio, s’asseyait dans le coin le plus sombre de la salle, et

se faisait servir une absinthe.

Elle la savourait à gorgées menues comme un buveur endurci, allumait une

cigarette, attendait, qu’entre ses paupières écillées et sanguinolentes

surgissent, dans la fumée bleue, les rêves berceurs et les doux mirages.

Bientôt, elle se voyait petite et jolie, trop jolie sans doute, gaminant

derrière ses chèvres, sur les rochers moussus et fleuris de l’île

natale. Elle était si naïve, alors, et si peu coquette qu’elle ne

songeait même pas à se mirer, comme les autres, dans l’eau vive des

ruisselets, quand elle venait y boire.

Et la bonne fée prolongeait, jusqu’à la minute présente, ce rêve de

lointaine enfance. Elle permettait que la pauvre jeune fille se vît, au

fond de son verre, toujours belle et plus que jamais séduisante.

Puis, le rêve fini, elle lui envoyait le sommeil lourd et profond de son

ivresse, ce sommeil qui ressemble tant à la mort et dans lequel il n’y a

pas de place pour les songes.

Parfois alors, d’autres ivrognes près d’elle couchés la prenaient

brutalement dans une impulsion de luxure, et payaient cher cette

voluptueuse minute.

Souventes fois, Vittorio, qui avait connu Thérésa dans toute la fleur de

sa beauté, lorsqu’elle arriva de Malte, se surprenait à la regarder

longuement, hideuse, affalée devant une table, cachant sa tête sans

cheveux dans le coin le plus obscur de la salle.

Et, au plein de ses accès de jalousie, cette image lui suggérait

d’abominables idées, auxquelles il s’attardait chaque jour un peu plus,

après avoir bu son absinthe.

--Quelle vengeance, pensait-il, de voir un jour la Madalena semblable à

Thérésa-la-Gouge.

Et il la voyait vraiment ainsi, au cours de ses hallucinations

alcooliques. Si bien qu’un jour, pendant un accès encore plus violent

que les autres, il mit à exécution son diabolique projet, et, tandis

qu’elle était plongée dans son sommeil comateux, comme un ivrogne, il

posséda l’ivrognesse.

... Un mois après, là-haut, tout en haut dans la blanche Kasbah d’Alger,

sur la terrasse exiguë d’une modeste maison mauresque, la Madalena et

Hamidou, plus que jamais enamourés, la main dans la main, regardent le

golfe divin dont l’azur frémit doucement au vent léger de l’aurore.

Aube divine, annonciatrice d’un beau jour d’été comme il en est à

El-Djzaïr, cette rose neigeuse que la main clémente de Dieu fit

s’épanouir sur les flots bleus de la mer latine.

Depuis plus de quinze jours, ils ont fui l’enfer de Tunis, sans être vus

de quiconque; ils sont heureux, heureux autant que peuvent l’être,

ici-bas, deux créatures qui s’aiment et font tenir le monde entier dans

leur tendresse.

C’était Hamidou, qui, le premier, avait eu l’idée de se réfugier à

Alger. Il y connaissait un très riche Mozabite, marchand d’étoffes, de

tissus et de vêtements orientaux qui ne manquerait pas d’utiliser son

grand talent de brodeur et ne lésinerait pas sur le salaire.

Il lui avait écrit, en effet, et sur sa réponse affirmative, tous deux

avaient décidé leur fuite.

Ils partirent donc quinze jours après la fameuse nuit, où fou d’alcool

et de jalousie, Vittorio avait possédé Thérésa-la-Gouge.

Et l’immonde, après s’être ainsi volontairement empoisonné, n’avait pas

manqué d’empoisonner, au moment voulu, l’infortunée Madalena.

Leur bonheur présent était donc semblable à l’un de ces fruits superbes

encore, mais en lesquels, par une piqûre que nul ne peut voir, s’est

introduite, invisible aussi, la larve, mère des pourritures à venir et

de la chenille dévorante.

* * * * *

Dans les veines de la Madalena où jusqu’alors n’avait coulé qu’un sang

limpide, le terrible virus dormait, attendant l’heure fatidique.

Elle ne devait pas tarder à sonner. Chaque matin, Hamidou, après avoir

tendrement pris congé d’elle, quittait la petite maison qu’ils avaient

louée tout en haut de la Kasbah, et s’en allait dans le quartier de

Bab-el-Oued, où était l’atelier du Mozabite: or, voici que, ce jour-là,

à peine était-il sorti qu’elle se sentit plus lasse, plus affaiblie

qu’avant de s’endormir la veille.

Depuis déjà trois jours, d’ailleurs, elle s’essoufflait au moindre pas,

dormait peu, d’un sommeil pénible, se réveillait migrainée, endolorie

dans tous ses membres et un peu de sueur aux tempes. Même, elle avait

remarqué, sur sa poitrine et ses bras, des taches d’un rose livide, qui

pâlissaient et s’avivaient tout à tour, la tourmentant de démangeaisons

douloureuses.

Elle n’y prit garde, s’en cacha de son amant par une sorte de pudeur, et

aussi pour ne pas lui créer des inquiétudes inutiles. Elle ne s’en

alarma pas elle-même, mettant le tout sur le compte des fatigues de leur

voyage, de leur nouvelle installation et de ses tristes émotions encore

récentes.

Mais peu après, Hamidou se trouva comme elle, éprouvant ce qu’elle

éprouvait, et alors, s’étant mutuellement renseignés, tous deux prirent

le parti d’en rire.

Ils en riaient d’autant plus qu’ils crurent avoir une scarlatine légère,

selon le diagnostic d’un vieux sorcier moghrebin, leur voisin, lequel

soignait, pour ce mal-là, quelques enfants de la ville arabe.

Et de fait, sans autre traitement que quelques simples anodins ordonnés

par le vieux marabout et accompagnés de quelques versets du Coran, le

mal disparut et ne laissa pas la moindre trace.

Ce furent, alors, pour les deux amants, des mois d’un bonheur parfait,

inouï, et comme le Rétributeur n’en concède que très rarement à des

créatures élues, dont il marqua le front du doigt pour des desseins

pleins de mystère.

* * * * *

Le merveilleux talent d’Hamidou était apprécié du Mozabite; et les

salaires qu’il gagnait suffisaient pour assurer leur existence, au delà

même, car ils vivaient simplement de la vie arabe, comme d’ailleurs tous

leurs voisins, dans ce quartier musulman de la ville haute.

D’abord, par prudence, comme on l’a vu, puis par goût et par habitude,

enfin et surtout pour complaire à son amant, qui la préférait ainsi, la

Madalena s’habillait comme ses voisines.

Elle se voilait comme elles pour sortir, et, comme elles, sortait

rarement pour les besoins du ménage ou pour aller au bain maure,

accompagnée d’une vieille négresse qu’Hamidou lui avait donnée pour

servante.

Enfin, pour combler leur amoureuse béatitude, Hamidou obtint de son

Mozabite qu’il emporterait et ferait chez lui son ouvrage.

Dès lors, ils ne se quittèrent plus un instant, et la claustration à

laquelle ils se vouèrent d’un accord tacite, eut, pour eux, des voluptés

ineffables.

Bientôt, de la Sicilienne, il ne resta plus grand’chose en la Madalena.

Conquise par l’amour à l’Islam dont sa grande âme avait compris, depuis

longtemps, l’austère et simple beauté, ce fut avec un bonheur profond

que, pour donner à son amant cette joie suprême, elle prononça, devant

le vieux marabout moghrebin, les paroles qui la sacrèrent musulmane:

«Il n’y a d’autre Dieu qu’Allah et Mohammed est son Prophète».

N’ayant qu’une âme, pouvaient-ils, vraiment, ne pas avoir même idéal,

même Dieu, mêmes espoirs, de s’aimer encore et toujours dans le même

ciel que leur ouvriraient les mêmes prières?

L’Islam, avec le bel épanouissement qu’il donne à la vie intérieure,

n’a-t-il pas d’ailleurs, pour ceux qui s’aiment, d’incomparables

délices?

Désormais donc, la Madalena devint vraiment ce que ses voisines et

voisins l’avaient toujours crue: Lella Zina, une pieuse Moghrebine

amenée du pays natal par son époux et qui, par sa bonté, ne tardait pas

à se faire adorer de tout le monde.

L’aisance, en effet, nécessaire à la charité, venait chaque jour, car

ils étaient deux, maintenant, à exécuter des broderies merveilleuses.

L’amour ne fut-il pas, de tout temps, le plus puissant des thaumaturges?

Quelques mois lui avaient suffi pour faire de la Madalena une brodeuse

sur étoffe, comme Hamidou, incomparable. Une part de l’argent qu’elle

gagnait, servait, d’un commun accord, à secourir autour d’eux les plus

criantes misères.

Et Dieu sait si, dans cette pauvre Kasbah, elles sont nombreuses.

Enfin, pour tout le quartier musulman, elle était bien _Lella_, la

Sainte, la Madame, autant dire une Maraboute.

* * * * *

Quand elle sortait pour aller, enveloppée et alourdie de ses voiles, à

travers les ruelles de la Kasbah, les enfants se disputaient pour avoir

d’elle une caresse, les vieillards, une main au cœur, inclinaient la

tête, et les pauvresses qu’elle soulageait pleuraient en baisant le pan

de son bel haïk de soie blanche.

Et autant se réjouissait Hamidou de la voir ainsi aimée, vénérée et

sainte que de la sentir belle et sienne.

*

* *

Or, voici, qu’au plein de cette félicité pareille à nulle autre, de

nouveau la Madalena se sentit malade: mais, cette fois, au grand

désespoir d’Hamidou, son mal s’aggrava avec une rapidité terrible. Ce

furent, d’abord, des douleurs qui, pendant la nuit, lui broyaient le

crâne, comme si on l’eût martelé sur une enclume. Elle se réveillait

brusquement en poussant des cris dont s’épouvantait Hamidou qui ne

savait que lui faire.

Le vieux Moghrebin consulté, ne s’alarma pas, disant que ça passerait

comme le reste. Il écrivit sur des petits carrés de papier, quelques

sourates du Saint-Livre, en fit des boulettes qu’elle devait avaler

comme pilules, et déclara qu’Allah, miséricordieux et clément, se

chargeait du reste.

Mais hélas! Il fit si peu que, loin de s’atténuer, les douleurs du crâne

redoublèrent et s’étendirent même à tous les os de la malade, lui

arrachant, pendant la nuit, des cris qu’elle ne pouvait réprimer, malgré

toute sa volonté de ne pas ajouter à la détresse du pauvre Hamidou

couché près d’elle.

Pourtant, ce qui la désespérait plus encore que ces tortures nocturnes,

c’était de se voir maigrir, pour ainsi dire, à vue d’œil. De plus,

chaque matin, quand elle démêlait devant son miroir sa splendide

chevelure, il en restait, aux dents de son peigne, des poignées énormes,

qui allaient de jour en jour grossissant, et dont la vue mouillait son

front d’une sueur froide. Enfin, après chacune de ces crises aiguës,

elle sentait branler et voyait jaunir ses dents, jusqu’alors plus

blanches et plus éclatantes que des perles.

Et ce lent évanouissement de sa beauté, mais par-dessus tout, la perte

bientôt consommée de sa chevelure, la jetait en de mornes désespoirs

qu’elle s’efforçait, sans y parvenir, de dissimuler à Hamidou, dont la

navrance était encore plus profonde que la sienne.

Il se résolut donc, enfin, ce par quoi il aurait dû commencer, à faire

appeler un des médecins de la ville, mais, avant, il perdit encore un

temps précieux en mandant, sur le conseil d’une voisine, la vieille

Frendah, cette sorcière de Bab-el-Oued, dont la réputation de

guérisseuse dépassait le Sahel d’Alger, et que, de leurs très lointains

douars du Sud, accouraient consulter de riches nomades.

Elle arriva, palpa longuement le crâne de la malade, et tous les os de

ses membres, et annonça que c’était un _djin_ amoureux de Lella-Zina

qui, chaque nuit, venait lui frapper la tête et les membres, et lui

arracher un peu de sa chevelure.

Elle se livra à de bizarres incantations, ordonna de faire boire à la

malade une mixture plus étrange encore, dans laquelle entraient du lait

d’ânesse, de l’urine d’âne, des pépins d’orange et quelques graines de

courge, pilées ensemble.

Elle ordonna, en outre, de lui appliquer une peau de chèvre noire sur la

poitrine et sur les membres.

Le mal bien entendu empira: les beaux cheveux de Lella Zina restèrent

plus encore à son peigne; quelques dents achevant de se déchausser,

tombèrent; son amaigrissement s’accrut, la peau de ses bras devint

squameuse comme celle des couleuvres, et il lui sortit, aux doigts des

pieds et des mains, tout autour des ongles qu’elles firent lentement

tomber, de petites plaies douloureuses et très profondes.

Enfin, quand le docteur arriva, il n’eut pas de peine à reconnaître la

nature du terrible mal, et put, par une médication énergique, en arrêter

la marche ascendante, mais la science, déclara-t-il, était impuissante

devant les ravages accomplis et qui faisaient de la belle Lella Zina une

créature méconnaissable.

Alors, à certaines paroles et investigations du médecin, la pauvre femme

comprit, elle aussi, quel était son mal, et eut de lamentables

intuitions sur son origine.

Elle se rappela, en effet, que pendant un de ces accès de rage jalouse,

Vittorio lui avait dit au milieu d’un tas d’injures immondes:

--Un jour, tu seras pareille à Thérésa la Gouge.

Elle frémit, mais courba la tête, résignée comme une bonne musulmane.

Pourtant, elle se sentit incapable de survivre à cette beauté qui lui

valut l’amour d’Hamidou, et était sa seule raison d’être en ce monde.

--Ma vie ne peut désormais être pour lui qu’une continuelle déplaisance,

il ne me reste donc qu’à mourir, pensait-elle, tandis qu’Hamidou,

refoulant au fond de son âme bonne, sa désespérance, redoublait de

dévouement, de tendresse délicate, de tendresse d’amant épris, pour lui

rendre l’existence encore meilleure.

--Eh! que t’importe, trésor, ne cessait-il de lui répéter, puisque tu es

toujours belle à mes yeux et que je t’aime!»

Or, comme il avait eu l’affectueuse précaution de faire enlever du logis

toutes les glaces, la Madalena ne pouvant plus se regarder et entendant

ces douces paroles sentait s’apaiser son ardent désir de suicide.

Mais un jour, ayant mis la main sur un de ces petits miroirs engaînés de

cuir brodé dont se servent les mauresques, elle eut la triste curiosité

de s’y contempler, se vit, et poussa un rugissement de détresse, tant

elle s’apparut semblable à Thérésa la Gouge.

Hamidou était derrière elle, et lui enlevait, mais trop tard, la fatale

glace.

La pâleur de la pauvre femme ajoutait encore à la laideur de son visage.

Alors, n’osant plus même l’embrasser, comme une chienne ou une esclave,

elle se jeta à ses pieds, les baisa dans une étreinte frénétique.

--Hamidou, clama-t-elle, de grâce, ne m’empêche plus de mourir. Ecoute,

tu m’as donné la plus grande preuve d’amour qu’un amant puisse donner à

son amante. Tu m’as aimée laide et malade autant, même plus, que dans la

splendeur de ma beauté et de ma saine jeunesse. Nulle créature n’a donc

eu plus de bonheur que ta servante. Oh! mourir, maintenant, encore tiède

de tes caresses! ami, crois-moi, ce suprême sourire de ma Destinée

serait plus doux que les autres. La tienne te réserve encore des matins

roses, car tu es jeune et tu es beau, et tu mérites d’être aimé jusqu’à

la tombe. Ami, ami, je t’en supplie, laisse-moi mourir en baisant ta

main secourable et bonne.

Devant ces accents de désespoir, Hamidou vit bien que tout était fini,

que tout bonheur était désormais pour elle impossible. Il aurait beau

l’aimer ardemment dans sa beauté évanouie, se dépenser en mille efforts

pour lui faire oublier la cruauté du destin, l’image de sa laideur ne

cesserait de la hanter et empoisonnerait toutes les heures de son

existence.

Et lui, Hamidou, pourrait-il encore être heureux en la sentant

malheureuse? Alors, il regretta d’être épargné par le mal, et les

paroles du sorcier de Bab-Ménara lui revinrent à la mémoire, avec une

netteté sans pareille:

--Une roumie prendra ton cœur, et pour le reste, permets au vieil

Abdallah de clore ses lèvres.

Ce reste, il le connaissait à cette heure.

Il courba la tête devant l’inéluctable Mektoub, et serrant tendrement

dans ses bras son amante:

--Trésor, fit-il simplement, la vie sans toi serait pour moi pire que la

mort, et puisque tel est notre destin, mourons ensemble.

Et le soir même, ils s’enfermèrent dans leur chambre, allumèrent le

fatal réchaud, puis ayant revêtu leurs plus beaux habits, s’endormirent

dans la paix de Dieu, après un baiser suprême.

Le lendemain, la vieille négresse qui couchait sur une natte dans la

cour, ne les voyant pas sortir, força la porte et les trouva morts, les

mains enlacées et se souriant encore l’un à l’autre.

Elle comprit tout le drame, l’approuva dans son âme simple, et afin que

rien ne vînt ternir, aux yeux des musulmans, la réputation de sainteté

dont jouissait sa bonne maîtresse, elle enleva le réchaud, et après

s’être assurée que rien ne pouvait trahir le suicide, elle appela les

voisins à l’aide.

Ils accoururent avec le vieux moghrebin en tête, et tous furent étonnés

du sourire de béatitude qui voltigeait sur les lèvres des deux cadavres.

--«Mektoub!» murmura le marabout après avoir constaté la mort; et il

déclara que, sur l’ordre même d’Allah, l’ange Azrael avait dû leur

apparaître dans le jardin des délices. Ce qui expliquait la douceur

ineffable de leur sourire.

Quand on voulut les séparer pour remettre leur dépouille à celui et à

celle qui lavent les morts, selon les rites, il fut impossible de rompre

l’étreinte qui liait la main droite d’Hamidou à la main gauche de son

amante. Il eût fallu les rompre aux poignets d’un coup de hache.

Force fut donc--ce que leur conseilla d’ailleurs le vieux marabout--de

les coudre dans le même linceul, et de les coucher dans la même fosse,

leur regard encore brillant d’amour tourné vers La Mecque.

On leur éleva, dans le cimetière d’El-Kettar, une petite koubba

maraboutique; et le vendredi qui est le dimanche des musulmans, les

femmes arabes de la Kasbah, viennent, accompagnées de leurs enfants,

prier et manger des confitures parfumées sur la tombe de Lella Zina qui

fut, pendant sa trop courte vie, si secourable et si bonne.

Isabelle Eberhardt, ou, la Bonne nomade: d'après des documents inédits suivie de Mektoub!... (cétait écrit!...): œuvre posthume · 第 15 / 16 题