En ce temps-là, qui n’est pas encore bien lointain, quand les enfants
bruns de Tunis-la-Blanche voulaient rendre hommage à la beauté de l’un
d’entre eux.
Et de fait, il n’y avait pas, dans tout le Souk, des étoffes dont son
père était «amin», d’adolescent plus parfait.
--Il est beau, disait-il, comme le jeune Omar-Hamidou-ben-Tayeb, le
brodeur.
Sous son turban fleur de pêcher, ses yeux larges, abrités par des
paupières aux longs cils, avaient l’éclat du diamant noir. Jamais regard
plus limpide n’éclaira traits plus fins et plus doux. Son nez, ses
lèvres surtout, eussent désespéré les plus habiles miniaturistes
d’Ispahan. Son teint pâle et mat était celui que l’éloquente Shaharazade
donne au visage de ses éphèbes et de ses vierges, quand elle veut
emplir, de rêves lascifs, le sommeil de son terrible sultan.
Mais sur ses joues et à son menton, frisottait soyeuse et légère, une
barbe, qui, sans nuire à l’incomparable douceur de ses traits, leur
donnait la virilité suffisante au poète:
Pour porter fièrement la honte d’être beau.
Quand, dans sa boutique minuscule du Souk peinte et dorée comme le
_mokam_ d’un saint marabout, la tête penchée, l’aiguille à la main, il
brodait, sur des étoffes chatoyantes, les fleurs de son rêve, les
vieillards s’arrêtaient pour le contempler, et on les entendait murmurer
entre eux: Ainsi devait être, en son printemps, Haroun-el-Raschid, qui,
avant de devenir le plus grand khalife, fut le plus beau des
adolescents, auxquels avaient jamais souri les roses, dans les jardins
de Bagdad.
Et les touristes qui, à l’ombre odorante des bazars, promenaient leur
curiosité insolente et niaise, restaient de longues, trop longues
minutes à dévisager le jeune brodeur importuné.
--Le Christ à vingt ans! disaient la plupart--les peintres surtout--pour
résumer l’impression que leur donnait cette exquise figure orientale.
Il y en eut un parmi ces derniers, dont le nom était glorieux, et qui,
désireux de peindre Jésus au milieu des docteurs, lui demanda, comme une
grâce, une heure de pose.
Il consentit, et au Salon qui suivit, le tableau fut un triomphe.
On pense bien que les clientes aussi ne manquaient pas à la petite
boutique d’Hamidou, et qu’il n’était pas en peine de vendre les «cedara»
ou gilets pour cavaliers, rehaussés de passementeries, les «r’elaïl»,
petites vestes que les femmes riches portent sous le blanc «haïk», les
«familla», charmants boléros dont s’adornent les jeunes mariées
tunisiennes, tous ornements qu’il brodait, d’ailleurs, d’une façon
merveilleuse, et aussi les voiles fleuris d’argent, les tulles et les
mousselines pailletées d’or, qu’il agrémentait d’arabesques idéales, car
l’habileté de ses doigts était égale à la beauté de son visage.
Nul, même parmi les plus anciens brodeurs du Souk, ne lui était
comparable pour la richesse et la variété des motifs comme pour l’art et
la délicatesse des nuances. Et parmi les femmes de Tunis qui passaient
pour les plus habiles dans ce gracieux et charmant métier, nulle
n’était, mieux que lui, initiée aux secrets des «points» nombreux et
savants dont se complique la broderie orientale: le _moalk_ qui n’a pas
d’envers, le _men’zel_, que l’on passe sans bourrage, le _meteka_ qui
doit être matelassé, le _zezileyh_, carré, un des plus exquis qui
s’enlève à jour sur des étoffes, lilas, violettes ou roses très pâles,
et d’autres encore qu’inventa l’imagination des grands artistes brodeurs
du Maghreb lointain, de la Perse et de l’Asie-Mineure.
Une aimable fée semblait, après avoir enroulé l’arc-en-ciel sur ses
bobines, guider elle-même son aiguille.
Et, sous le voile qui cachait leurs prunelles emplies d’extase, les plus
belles femmes de Tunis ne savaient ce qu’il fallait le plus admirer de
l’artiste ou de son œuvre.
Et plus d’une eût donné, pour un seul baiser de ses lèvres, tous ses
bijoux. Elles emportaient, au fond des yeux, l’image du jeune brodeur,
et rêvaient de sa beauté dans la solitude du harem.
* * * * *
Enfin, si Omar-Hamidou l’eût voulu, il y aurait eu, dans Tunis, beaucoup
de maris trompés. Mais Hamidou, dont les heures de loisir se passaient à
étudier le Saint Livre et à prier dans la Djemaâ Zitouna, savait que,
selon la volonté d’Allah, il n’y aurait pas plus de place au Paradis
pour les larrons d’amour que pour les autres. Aussi faisait-il semblant
de ne pas voir les œillades enflammées, et de ne pas ouïr les ardentes
déclarations comme les aveux timidement murmurés à son oreille.
A ses jeunes amis qui se moquaient de sa niaiserie, il répondait: «Que
voulez-vous? Je suis ainsi; je respecte le bien des autres comme je
voudrais qu’on respectât le mien, si j’en avais un; et puis, je réserve
toute la fleur de mon amour à celle qui me donnera la fleur du sien».
Et ses amis, dont les passions étaient grossières et qui, en bons
musulmans, ne voyaient dans la femme qu’un instrument de plaisir, de se
gausser plus encore et de lui dire: «Tu es plus sentimental, à toi tout
seul, qu’une douzaine de roumis. Epouse donc une de leurs filles, car
les nôtres ne te comprendront jamais, ô Hamidou, brodeur de rêves».
* * * * *
Et, chaque fois, d’entendre cela, le jeune Hamidou sentait le froid et
la mort couler en ses veines; une angoisse profonde s’emparait de lui,
et il restait ensuite des heures entières, inerte, pensif devant sa
broderie dont les couleurs lui semblaient éteintes.
C’est que, voici peu de temps, il avait eu la fâcheuse idée
de consulter, dans sa maisonnette de Ben-Ménara, le vieil
Abdallah-ben-Abducelem, le plus clairvoyant sorcier de Tunis-la-Blanche.
Il ne s’était jamais trompé, disait-on, sur le sort prédit à ceux qui
faisaient appel à ses surnaturelles lumières, car il lisait aussi
facilement dans l’avenir qu’un savant taleb dans les livres.
Et Abdallah, après avoir mis dans la main d’Hamidou le fatidique calam
pour qu’il en appuyât la pointe sur sa poitrine, et avoir tracé sur ses
tablettes les chiffres et les signes cabalistiques, devint tout à coup
très pâle, arracha les poils de sa barbe, et non sans une longue
hésitation, finit par lui murmurer à l’oreille ces terrifiantes paroles:
--Une fille de chienne te prendra ton cœur, ô mon fils, elle en mourra,
et toi... mais pardonne au vieux Abdallah, si t’ayant avoué cela, il
ferme la bouche sur le reste.
Et malgré l’insistance maladive que mit le jeune brodeur à obtenir des
explications sur la fin de cette phrase terrible, le sorcier ne sortit
plus de son mutisme.
Et voilà pourquoi les paroles de ses amis qui s’obstinaient à lui donner
une roumi pour épouse le plongeaient en d’aussi vives tristesses.
*
* *
Depuis la prédiction du vieil Abdallah-ben-Abducelem, le jeune brodeur
ne quittait que très rarement le Souk, évitait d’aller à la ville
franque, et chaque fois qu’une jeune et jolie touriste s’arrêtait devant
sa boutique, il baissait la tête, l’œil fixé sur sa broderie, afin de ne
rien voir de son visage.
Mais hélas! ce qui est écrit est écrit; et comme tout le monde, Hamidou
ne devait pas tarder à toucher du doigt la vanité des précautions prises
contre le Destin, qui est la volonté même du Maître.
Un soir, pour célébrer la fête du «Rhamadan», ses amis l’entraînèrent à
Halfaouine, où la fête arabe battait son plein, bruyante et folle, après
le jeûne sévère.
Tout au long de la rue Bab-Souïka, comme aux entours de la
Djama-Sidi-Mahrez, c’était un débordement de peuple affolé de
jouissances, à la vérité quelque peu grossières et à la portée de toutes
les bourses.
Les cafés maures regorgeaient de turbans multicolores, de burnous et de
«djellabas», aux nuances audacieuses ou délicates, mais toujours mariées
de façon très harmonieuse. Malgré toute leur bonne volonté, les
«kaouadgis» n’arrivaient pas à servir leur débordante clientèle; et les
éphèbes à la tempe fleurie de jasmin, qui les aidaient dans leur
besogne, ne savaient auquel entendre. A droite, à gauche, aux clients
assis sur les nattes devant la porte et à ceux qui se tenaient accroupis
sur les banquettes intérieures, ils distribuaient, sans une minute de
répit, le «kaoua» fumant en de minuscules tasses fleuries, les
narghilehs odorants et la braise ardente pour les fumeurs de cigarettes.
L’œil inspiré, la main au cœur, des meddahs--conteurs
éloquents--narraient, avec une verve qui ne connaissait pas de
lassitude, les exploits d’Antar, ou quelque récit merveilleux de
l’éloquente Shaharazade.
Des «fezzesni» et autres nègres, venus du Soudan, se trémoussaient, avec
des grâces simiesques, ou faisaient danser un bouc, aux sons diaboliques
des _kerokebs_, qui sont des castagnettes de fer ou de bronze.
On faisait cercle autour d’eux et les sous pleuvaient dans leurs
calebasses.
Mais les saltimbanques Aïssaouas étaient pour eux des concurrents
redoutables. On se pressait, en effet, pour les voir avaler des sabres,
manger du feu, des scorpions, des morceaux de verre et se taillader la
poitrine.
Non loin d’eux, des nomades venus du Djerid, et des lointains Nefzaouas
où les vipères abondent, charmaient, aux sons de l’aigre rhaïta, des
lefâas, et des najas redoutables. Ils se faisaient mordre par eux
jusqu’au sang et les forçaient à se balancer en cadence sur leur queue,
aux sons de la flûte bédouine.
* * * * *
En des cafés européens aux allures louches, des ballerines ou plutôt des
prostituées venues de tous les bouges qui fleurissent aux bords de la
mer latine, exhibaient, sous des oripeaux éclatants, des charmes flétris
et de suspects maquillages. Il y avait là, coiffées du petit chapeau
constantinois paillette d’or, des Juives pâles et bouffies de graisse
malsaine, des Maltaises maigres et des Espagnoles bronzées, en mantille
et jupe courte et, même, perdue dans le large pantalon des Orientales,
une Marseillaise menue et brune, à laquelle incombait l’honneur de
représenter la femme arabe. Les unes dansaient la traditionnelle danse
du ventre, les autres esquissaient des pas lascifs et d’audacieuses
seguedilles; la fausse Mauresque attaquait le grand écart et levait la
jambe aussi haut que les meilleures coryphées du Moulin-Rouge.
Enfin, il y en avait qui, venu leur tour, chantaient, en tous les sabirs
méditerranéens, les refrains canailles, les couplets sentimentaux, ou
les _scies_ boulevardières depuis dix ans passées de mode. Inénarrable
était aussi le cosmopolitisme de l’orchestre qui accompagnait ces chants
et ces danses.
Un Espagnol aveugle frappait vigoureusement sur ce que gardait de
touches une très antique épinette. Deux Palermitains, le père et le
fils, pinçaient de la mandoline et de la guitare. Drapés dans des
burnous d’une propreté douteuse, trois Bédouins, venus du Sud, étaient
accroupis à la mode arabe; l’un jouait de la «rhaïta» qui tant ressemble
à notre musette montagnarde, l’autre de la «djouath» ou flûte antique;
tous deux soufflaient à se rompre les veines du cou, et leurs joues se
gonflaient et s’arrondissaient comme des courges; le troisième
multipliait, d’un pouce nerveux, les chiquenaudes sur la peau tendue
d’une «darbouka» de terre cuite.
Et tout cela crissait, glapissait, hurlait, sanglotait et justifiait
amplement, tant par la bizarrerie des instruments, que par l’étrangeté
du charivari, l’enseigne: