qui fût son humble petit secrétaire et dut une grande part de sa chance
extraordinaire à sa générosité.
Encore trois ans après, la pauvre Isabelle qui, cependant, n’avait
jamais cessé d’opposer aux mufleries dont elle fut si souvent l’objet,
la sérénité de son beau front dédaigneux, se mettait en colère, quand,
devant un ami très intime, elle contait celle-là:
--Ah! s’écriait-elle, j’eus un moment l’idée de lui renvoyer son billet
de banque avec un mot cinglant au verso. Je ne le fis pas, par égard à
la grande et bonne Lydie Pachkoff; je me contentai de le donner au
bureau de bienfaisance du quartier de la Madeleine, où habitait mon
frère Augustin. Et cependant, ajoutait-elle avec son doux sourire
résigné, moi qui aime tant, pour noyer mon rêve, les cigarettes de fin
tabac, j’en étais à ce moment réduite à fumer des feuilles de platane
desséchées.
Toute la glorieuse jeune femme est dans ce trait et dans ces mots.
Certes, M. Brieux ne se doutait pas et il ne se doute pas encore que son
théâtre inesthétique et ses marionnettes falotes seront, depuis
longtemps, tombés dans l’oubli, alors qu’on lira l’œuvre d’Isabelle
Eberhardt, bien que certain scribe peu scrupuleux en ait tripatouillé
maintes pages, en essayant de se les approprier.
Quelques semaines après, écœurée de ses insuccès, mais heureuse d’avoir
épousé l’homme aimé, renonçant à la gloire littéraire aussi peu
noblement représentée, Isabelle repartait avec son mari, pour l’Algérie.
Conduite par la main de Dieu, elle allait encore une fois et pour ne
plus revenir, vers cette terre que sa plume devait bientôt magnifier;
elle allait vers le désert, vers ses humbles frères, les Bédouins, dont,
pauvre elle-même, elle devait, en prose ineffable, chanter la glorieuse
pauvreté; elle allait, enfin, vers son tombeau et vers la gloire qui,
pour elle, fut si vraiment le _Soleil des Morts_.
*
* *
Voici maintenant épuisée, sur notre héroïne, la documentation écrite et
absolument inédite que nous sommes, non sans peine, parvenus à nous
procurer.
Il en résulte, comme on a pu le voir, deux choses que personne ne
connaissait jusqu’ici et d’un énorme intérêt: l’une touche à son œuvre
littéraire, l’autre à sa vie morale, et toutes deux eurent le don de
m’émouvoir profondément, en passionnant ma curiosité.
D’abord, pensai-je, qu’est devenue cette nouvelle tunisienne de 2.000
lignes, intitulée _Mektoub_, dont Isabelle parle assez longuement dans
sa première lettre à Mme T..., sur laquelle elle revient dans sa
deuxième missive à Mme Lydia Pachkoff?
Ensuite, quel était l’objet du sentiment tendre, sinon de l’amour auquel
elle fait une très claire allusion dans les deux passages suivants à Mme
T...:
«... Donc, encore une fois écrire, vagabonder, aimer, tel est mon rêve
et, pour le réaliser, je suis prête à dépenser toute l’énergie de mes
vingt ans. _Dois-je vous dire que je me trouve en très bonne voie sur
les deux derniers points de ce programme idéal?_»
Et plus loin, dans cette même lettre, à propos de la nouvelle
tunisienne:
«... En ces pages que je voudrais, certes, plus belles, _j’ai mis un peu
de l’émoi que mon âme a ressenti au contact d’un être d’élite
appartenant à la race aimée et à la religion adoptée_...»
De la nouvelle, il n’existe nulle trace dans les œuvres publiées après
sa mort, avec de déplorables retouches, comme je l’ai dit, pas plus dans
le livre qui a pour titre _Dans l’ombre chaude de l’Islam_, que dans les
_Notes de route_, beaucoup moins tripatouillées. Pas de vestige, non
plus, dans les courtes nouvelles et les contes encore disséminés en des
feuilles algériennes, et que je me propose de réunir bientôt en volume
avec, il va sans dire, l’autorisation préalable de ses légitimes
héritiers.
Pour ce qui est de l’«être d’élite, appartenant à la race aimée et à la
religion adoptée», ce ne pouvait être Si Ehni, puisqu’elle ne connut que
huit ou dix mois plus tard, à El-Oued, celui qu’elle devait épouser?
Que faire pour retrouver le précieux écrit? Comment résoudre l’énigme de
l’amant mystérieux, sans autres renseignements que ceux dont nous avons
fait l’exposé? La chose nous apparut difficile, mais non pas
irréalisable, et nous nous mîmes à l’œuvre sur-le-champ, poussés et
soutenus par notre culte et notre amitié pour la grande disparue.
Et d’abord, pensâmes-nous, une enquête s’impose, personnelle,
minutieuse, et qui serait aussi une sorte de très pieux pèlerinage au
pays du Tell et du Sahara, où la noble errante vécut et souffrit sa
courte vie.
Pour retrouver l’amoureux, il fallait s’informer d’abord à Bône où elle
l’avait connu, puis battre la villa arabe de la blanche Tunis avec la
patience et l’astuce d’un policier.
En ce qui concerne le manuscrit, une indication vague, mais précieuse,
ne m’était-elle pas fournie par le passage suivant de la lettre
d’El-Oued:
«... J’écris pour le plaisir d’écrire, sans même le plus vague désir
d’être lue. Les papiers que je noircis de temps à autre, dans mes
haltes, vont rejoindre en quelque recoin de la pittoresque maison soufi
que j’habite le _Mektoub_ dont je vous parlais naguère et dont personne
n’a voulu...»
Isabelle Eberhardt avait, à cette époque, séjourné plus de six mois dans
la capitale du Souf. Qui sait?... Peut-être aurai-je le bonheur de
trouver les précieux feuillets soit à El-Oued, soit dans un des autres
«ksour» ou quelqu’une des zaouïas qui lui donnèrent si souvent
l’hospitalité. Mais, par-dessus tout, il fallait, coûte que coûte,
visiter minutieusement les «recoins de la pittoresque maison soufi» où
elle vécut à El-Oued.
Une circonstance particulièrement heureuse et quasi providentielle,
comme on va le voir, facilita ma tâche et me permit d’éclairer, en
quelques heures, la tendre et mystérieuse aventure d’Isabelle Eberhardt
à Tunis.
Un de mes amis avait été, pendant quelque temps, fonctionnaire à Bône, à
l’époque où y vivait la jeune fille, et il l’avait beaucoup connue.
Mis partiellement au courant de mes projets:
--N’oublie pas, me dit-il, dès que tu arriveras dans la ville, d’aller
trouver le vénérable Si Saïd ben Mohamed, qui fut le professeur d’arabe
d’Isabelle Eberhardt et de sa mère, en même temps qu’un des plus intimes
amis des deux exilées. Il en sait long sur la vie de ces deux femmes
mystérieuses et, étant donné le projet que tu poursuis, il n’hésitera
pas à te le faciliter. Du reste, comme même après mon départ d’Algérie,
je suis resté avec lui en très bonnes relations, je vais, dès
maintenant, lui écrire pour lui annoncer ton arrivée.»
Je m’embarquai donc heureux de cette aubaine inespérée, et aussi
désireux de remplir ma mission, entre toutes délicate, que de revoir la
terre d’Afrique à laquelle, comme à la Bonne Nomade, j’ai voué le
meilleur de moi.
*
* *
Une terre lumineuse sertissant un golfe d’azur que sillonnent de rares
steamers, mais où palpitent, nombreuses, au vent léger, les blanches
voiles latines des balancelles de pêcheurs. Au bord, un hâvre, hier
encore très calme et qui semblait dormir sous la caresse du ciel, tel un
refuge oublié sur la côte lointaine de Moghreb, et qui, aujourd’hui, le
dispute, en activité, avec les plus fréquentés de nos ports. Derrière et
au-dessus, une avalanche cascadante de tuiles rouges et de maisons
blanches, sur lesquelles, à l’aurore et au crépuscule, le soleil épuise
toute la gamme de ses pourpres et de ses ors. A droite et à gauche, se
reflétant dans le flot toujours paisible, les coteaux de la Ménadia où,
parmi les orangers et les oliviers centenaires, s’épanouit toute une
flore de délicieuses villas. Ici, le cap de Garde un peu sauvage, et où
la prunelle du phare clignote dans la sérénité douce des nuits, là le
mamelon d’Hippone magnifié par le souvenir d’Augustin.
Plus loin encore, et dominant ce paysage de rêve, la masse imposante,
aux crêtes souvent vaporeuses, de l’Edough, dont les forêts sont
millénaires. Et enfin, dans les lointains imprécis, les montagnes de la
Tunisie, tantôt d’un bleu très doux et très pâle, et tantôt d’un violet
très franc.
Tel est le tableau, qui, pour la troisième fois, enchanta mes yeux
éblouis, quand le _transat_ entra dans le port de Bône, par un matin
soleilleux d’avril.
Au débarcadère, je trouvai, noblement vêtu de laine blanche, le sourire
aux lèvres et sa barbe grise bien peignée, l’aimable Si Saïd ben Mohamed
qui m’attendait. Une heure après, nous étions tous deux assis à l’arabe
devant un excellent kaoua, parfumé à l’eau de rose, sur la terrasse de
sa maisonnette arabe, sise dans le quartier haut de la ville. Le
tableau, qui se déroulait sous nos yeux, était encore plus beau que
celui dont je venais de jouir sur le pont du «Général Chanzy». Et tandis
qu’autour de nous, le soleil mourant épandait ses derniers ors sur la
ville, rosait le golfe, et semait de lilas et de violettes les
promontoires et les monts lointains, tandis que, d’une zaouïa voisine,
montait, éperdue et nasillarde, la clameur d’un «mueddin», l’aimable
vieillard, sur ma demande, me narrait tout ce qu’il savait de notre
chère et grande morte, dont l’image restait, souriante et fraîche, en
son souvenir.
Sur cette terrasse où elle était venue bien souvent savourer, comme nous
le faisions à cette heure, les splendeurs ineffables du moghreb, il me
répétait, sans lassitude et en prodiguant les fleurs les plus rares du
bien-dire oriental, ce que furent l’intelligence et la bonté de cette
créature d’élite, qu’Allah jaloux s’était empressé d’appeler parmi ses
houris.
L’œil humide, la voix quelque peu tremblante, il enveloppait, d’un geste
large, la beauté autour de de nous épandue.
--Encore qu’elle fut bien malheureuse, me dit-il, elle a aimé ce pays,
cette ville, cette mer, ce golfe et ces montagnes harmonieuses d’un
amour profond et comme seuls savent aimer les poètes et les vagabonds...
Sur cette terrasse, à la place où vous êtes assis, je l’ai vue, maintes
fois, pleurer de joie devant la féerie d’un couchant semblable à celui
qui ravit nos yeux en ce moment. Par certaines nuits, comme il n’y en a
qu’au bord de la mer latine, je l’ai vue sautiller, telle une folle, ou
battre des mains comme une gamine, quand la lune, émergeant du large, se
balançait à la cime des flots argentés. Et je l’ai vue aussi rire aux
étoiles, aux bonnes étoiles, dont elle savait le nom et qu’elle appelait
«ses petites amies du ciel africain».
«--Oui, Si Saïd, me disait-elle avec ce sourire à la fois doux et
résigné qu’ont seuls les êtres prédestinés et qui reste gravé dans mon
œil, comme le nom du trépassé sur la pierre de son tombeau, oui, Si
Saïd, ne plaisante pas, je les connais, comme tu me connais, et, quand
je leur parle, elles me répondent tout comme toi. Tiens, vois-tu
celle-ci dont le rire d’or tombe sur nous du zénith, et celle-là qui
palpite à l’Orient, comme un clou d’argent, c’est Altaïr et c’est
Aldébaran. Toutes deux ont là-bas, dans le ciel du Désert fascinateur,
un éclat plus pur encore. Toutes deux sont mes amies les plus intimes,
et sais-tu ce qu’elles me disent dans leurs scintillations de diamants
et de rubis, sais-tu ce qu’avec elles me dit la lune qui émerge radieuse
du cap Rosa?
--Viens, viens au désert, bonne Isabelle. Pourquoi t’attarder plus
longtemps en cette Anneba monotone qui n’a plus de secrets pour toi.
Viens, viens au Désert. Nous éclairerons ta route de nos plus jolis
rayons. Pendant les courtes nuits estivales, comme les mages allant vers
la crêche de Bethléem, tu connaîtras l’ivresse divine de marcher en nous
contemplant. Puis, quand tes pieds seront lassés, sur la dune qui te
servira de couche, nous broderons avec nos fils les plus légers, avec
des fils d’or et d’argent, un oreiller tout pareil à celui sur lequel
les «djinoun» du Sahara reposent leur tête menue. Viens, viens, ô notre
bonne Isabelle, ô notre douce sœur terrestre, viens voir comme nous
savons embellir et caresser, de nos baisers lumineux, le Désert dont
nous sommes les amoureuses. Et viens voir aussi comme nous savons
emplir, d’une allégresse éternelle, l’âme du Bédouin qui s’endort en
nous souriant.» Oh! Saïd! Saïd, mon maître vénéré dans la langue sainte
du Livre, combien je suis malheureuse et pleine d’ennui! Et combien je
voudrais partir, fuir, errer à travers les solitudes lumineuses pour
obéir à l’appel tendrement impérieux de mes célestes amies!...»
Et il y avait, dans sa voix, une telle détresse contenue que moi,
vieillard blasé sur toutes les émotions de la vie et déjà mûr pour la
tombe, je ne pouvais qu’essuyer mes yeux.»
Alors, n’osant exhaler le sanglot qui serrait sa gorge, le maître
vénérable d’Isabelle se taisait, les yeux noyés dans les splendeurs du
Moghreb. Et moi, non moins ému, je ne disais mot non plus, rêvant de la
noble morte, à l’endroit même où elle aima tant bercer, dans un silence
semblable, la tristesse de sa rêverie. Je l’évoquais, en train de rire à
la lune, et d’écouter la voix des étoiles qui l’appelaient au Désert. Et
il me semblait l’ouïr murmurant, nostalgique et douce, ces vers qui, par
un matin d’incurable ennui, s’envolèrent, comme des abeilles
harmonieuses, des lèvres divines de Mallarmé:
La chair est triste, hélas! et j’ai lu tous les livres,
Fuir là-bas! Fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi la terre inconnue et les cieux.
Et le vieillard poursuivit:
... Quand elle ne venait pas ici, elle allait, seule, à cheval, vers la
colline d’Hippone où, parmi les vestiges de la cité morte, elle
promenait sa nostalgie chaque jour plus grande du désert et sa jeune
mélancolie.
Elle s’attardait près des citernes d’Adrien, à l’ombre de la basilique
que tes pères roumis élevèrent à la gloire d’Augustin, l’enfant de
Thagaste, un des plus illustres et des plus saints parmi vos antiques
marabouts. Mais ce qu’elle aimait par-dessus tout, c’était de passer de
longues heures à l’endroit où fut, dit-on, ensevelie Lalla Bouna, la
sainte vénérée qui, avant d’être la protectrice de la ville, avait été
la patronne des chameliers sahariens. D’après une attendrissante légende
qu’elle me faisait souvent lui conter, Lalla Bouna n’était venue vers la
blanche Anneba qu’à la fin de sa longue vie. Sa jeunesse et son âge mûr
s’étaient passés à vagabonder dans le désert en compagnie des Bédouins
et des «meskines» dont elle était la maraboute respectée.
Un jour, le «djich» dont elle faisait partie, s’était égaré dans un pays
où il n’y avait ni source, ni puits, ni rhédir: ses compagnons et ses
compagnes, après avoir marché, des jours et des jours, sous un soleil
implacable, tirant la langue comme des chiens, et ne pouvant supporter
le feu qui les brûlait aux entrailles, se couchèrent au flanc d’une dune
pour mourir.
Alors Lalla Bouna se prosterna vers l’Orient, afin de supplier, une
dernière fois, le Seigneur d’avoir pitié d’eux. Et tandis qu’elle
priait, un flot de larmes tomba de ses yeux, roula sur le sable et
aussitôt, à la place qu’elles touchèrent, un puits se creusa soudain, un
puits dont l’eau fut et reste encore la plus limpide et la plus fraîche
de toutes les sources du Sahara.
Quand, sur l’ordre de Dieu, elle quitta le désert, pour sanctifier de sa
présence le Tell d’Anneba, elle avait déjà vécu plus de deux cents ans,
sans cesser de vagabonder, et, cependant ses jambes étaient plus agiles
que celles du plus robuste Bédouin, l’éclat d’une jeunesse radieuse
brillait dans ses yeux, ses joues étaient semblables à des roses que les
abeilles sauvages de l’Edough venaient butiner.
Toujours sur l’ordre de Dieu, elle fixa sa résidence dans les citernes
éventrées qu’une folle végétation de myrtes, de lentisques et de
chèvrefeuilles recouvraient un peu partout, en ces temps déjà lointains
et bien avant votre arrivée.
Elle vécut là un nombre incalculable d’années, faisant un miracle chaque
jour.
Des montagnes de Kabylie, comme du Tell et des ksours les plus lointains
du Sahara, les croyants accouraient vers elle, attirés par le bruit de
ses miracles et la réputation de sa sainteté. Ceux qui souffraient
étaient guéris: ceux qui pleuraient étaient consolés.
Un matin, des gens d’Anneba étant venus la visiter, virent que les
myrtes, les lentisques, les chèvrefeuilles et tous les arbustes les plus
hirsutes qui recouvraient les citernes, s’étaient, pendant la nuit,
métamorphosés en magnifiques rosiers, tout resplendissants de fleurs.
Dans chacun d’eux voletait un rossignol qui, l’aile palpitante et la
voix plus que jamais harmonieuse, chantait, en arabe, les louanges de la
sainte, dont l’âme s’était envolée vers Dieu.
En effet, pénétrant dans les citernes, les visiteurs y virent Lalla
Bouna couchée sur un lit de roses fraîches, et dormant, un sourire aux
lèvres, son dernier sommeil. Nul, même parmi les marabouts les plus
vénérés d’Anneba, ne se sentit les mains assez pures pour toucher au
corps de la sainte d’où s’exhalait, avec la senteur des roses, une douce
odeur de benjoin. Et ayant jugé qu’il n’avait pas besoin d’être lavé,
ils décidèrent de le laisser ainsi dans les citernes, parmi les fleurs
dont Dieu lui fit un manteau, et sous la garde des oiselets qui, sans la
moindre lassitude, continuèrent à chanter.
Ils chantèrent encore pendant des années et des années, et ni les roses
qui couvraient la sainte, ni son front toujours serein ne se flétrirent
pendant ce temps-là.
Un beau matin, quelques années seulement avant l’invasion des «roumis»,
on vit un vol innombrable de rossignols l’emporter dans son lit de roses
vers le ciel.
Mais, encore aujourd’hui, mes frères en Dieu, avec leurs femmes et leurs
filles, vont au mamelon sacré d’Hippone, fumer le «kif» et danser, aux
accords de la «rhaïta», près des oliviers sauvages de la vénérable Lalla
Bouna.
Comme bien tu penses, c’est ce souvenir de l’antique maraboute,
protectrice des nomades, que ma jeune élève venait chercher près des
citernes, sur le mamelon fleuri.
Là, des soirées entières, pendant qu’aux mains d’un petit Arabe, sa
monture broutait le gazon, elle rêvait du Désert où les aurores sont
plus limpides, et les crépuscules plus ardents qu’aux villes du Tell.
Elle rêvait des fiers «meskines» dont les loques s’empourpraient aux
feux du couchant, des Bédouins au cœur simple qui devaient être bientôt
ses frères, et des Bédouines, au frontal nimbé de sequins qu’elle
aimerait bientôt comme ses sœurs.
Et, quand au retour de ses promenades, elle revenait sur ma terrasse, je
la voyais plus triste encore; je lisais, plus que jamais véhémente en
ses yeux très doux, l’amertume des implacables nostalgies.
Son intelligence était une des plus vives qu’il m’ait été donné de
rencontrer. En dix-huit mois de mes modestes leçons, et surtout de
celles qu’elle reçut de professeurs de Medersa les plus savants, elle
était devenue une arabisante distinguée.
Elle parlait très purement notre belle langue, la lisait et l’écrivait
mieux que les plus anciens et les meilleurs des jeunes _tolba_ bônois.
Elle connaissait nos meilleurs auteurs, qu’elle étudiait dans leur
texte, et, parfois même, trouvait, pour certains d’entre eux, des
commentaires spirituels et délicats.
Par sa science précoce des choses d’Islam autant que par la pureté de
ses expressions, la sagesse de ses propos et l’originalité de son
caractère, (elle portait déjà le costume arabe avec une noble élégance),
elle stupéfia de vieux docteurs et nos plus vénérés savants. Parmi
ceux-ci, je citerai Si Abdul Wahab, le fin lettré tunisien qui fit le
voyage de Bône pour la voir.
Au risque de vous étonner, je vous dirai même qu’elle versifiait en
arabe, on ne peut plus agréablement et composait de petits poèmes d’une
fraîcheur délicieuse et pleins de coloris oriental.
Un jour, je lui montrai une poésie finement sertie, amoureusement
ciselée et que m’envoyait un de mes anciens élèves parmi les meilleurs,
devenu bach-adel[3], de la mohakma[4], de Touggourt dans l’oued R’hir.
[3] _Bach-Adel_, Greffier en chef.
[4] _Mahakma_, Tribunal arabe.
Elle en fut enthousiasmée, déclara qu’elle atteindrait, elle aussi,
cette perfection, et, en attendant, écrivit au lointain poète, en arabe
bien entendu, une missive dithyrambique dans laquelle elle glissa ses
meilleurs vers.
Au lieu de les signer Mahmoud Saadi ou Nicolas Podolinski, ou de tout
autre pseudonyme comme elle faisait pour ce qu’elle écrivait dès cette
époque en français, elle les parapha de son vrai nom.
* * * * *
Mon ancien élève répondit et ce fut, dès lors, entre eux, une
correspondance poétique très suivie, qu’elle me permettait de lire, et
dont j’ai encore mon vieux cœur tout embaumé...
Ici, Saïd ben Mohamed fit une pause, se leva, et ses petits yeux
flambants d’une allégresse furtive à ces souvenirs évoqués, il s’en alla
vers le grand coffre de bois délicieusement peinturluré qui lui servait
de bibliothèque, en sortit un tas de petits papiers minutieusement
colligés, et dont il mit un certain nombre entre mes mains.
Il va sans dire qu’elles tremblaient en les recevant; j’y jetai un
regard avide, mais hélas! le bon professeur me croyait plus fort en
arabe que je n’étais réellement. Je dois avouer très humblement qu’au
cours de ma longue vie africaine, j’ai quelque peu négligé la grammaire
et que mes maîtres, les seuls, furent les Bédouins du «bled».
Aussi fut-ce d’un regard presque navré et le rose de la honte au front,
qu’après avoir parcouru les pattes de mouches du poète de l’Oued R’hir,
et de la pauvre Isabelle, je les lui rendis:
«Mon cher Saïd, lui dis-je, j’ai visité à plusieurs reprises, la grande
Mosquée de Tunis et aussi l’Université égyptienne d’El-Ahzar, mais je
n’ai jamais eu le temps de m’y attarder. Je connais assez d’arabe pour
parler à mes chameliers, pour comprendre ce qu’ils me disent et ce
qu’ils chantent dans la monotonie des longues étapes et aussi les
vieilles histoires qu’ils se content, le soir, devant les feux du
bivouac.
»Mais c’est là tout. Ayez donc la complaisance de me traduire, de ces
vestiges précieux, tout ce que vous croirez devoir intéresser ma
curiosité fraternelle pour la morte et servir l’œuvre que je consacre à
sa vie».
Si Saïd n’eut pas même ce furtif sourire qui, en pareille occurrence,
eût voltigé sur les lèvres d’un pédant occidental.
«D’Isabelle, me dit-il, je ne possède que quelques brouillons, car je
dois vous dire que, de cette correspondance, j’avais fait, pour elle,
matière à devoirs arabes et à compositions poétiques, que je retouchais
quelque peu, mais toujours seulement au point de vue prosodique et
grammatical, respectueux de leur grâce et leur laissant toute
l’originalité de la pensée; je vous dirai tout à l’heure où vous pourrez
peut-être trouver les originaux.
* * * * *
Voici d’abord une des premières piécettes par elle envoyées:
Je suis triste, ami lointain, et pourtant
Le printemps sourit dans les campagnes d’Anneba,
Le géranium et l’aubépine, le liseron et la pervenche
Bordent les sentes étroites des collines.
Les genêts balancent l’or éclatant de leurs fleurs.
Il y a autant de roses dans les jardins
Que d’étoiles resplendissantes dans le ciel,
Et pourtant je suis triste, ami lointain.
Je suis triste, ami lointain, et pourtant
Le printemps sourit à la douce Ménabia,
Il embaume de son souffle les coteaux bônois.
Leurs villas semblent des colombes blanches,
Blotties sous les millénaires oliviers,
Et l’on voit l’or des fruits
Rutiler encore parmi la neige des fleurs.
Et pourtant je suis triste, ami lointain.
Pour qui dissipera la tristesse de mes jours,
Je cueillerai, une à une, toutes les étoiles du ciel
Et d’une main pieuse, j’en couronnerai son front.
Egalement je lui donnerai trois rayons de lune
Pris au filet dans le golfe d’Anneba.
Et ne crois pas qu’il soit surpris de ce cadeau
Celui qui dissipera la tristesse de mes vingt ans,
Car celui-là, ami lointain, c’est le Désert.
Toujours, comme vous le voyez, la nostalgie profonde, incurable du
Sahara. Son âme ardente déborde, ses yeux s’emperlent de larmes, rien
que d’entendre ou d’écrire ce mot magique, ce vocable fascinateur. Et
l’inspiration en naît très douce pour elle, prenante, apaisante et
consolatrice aussi.
Des sables lointains de Touggourt, sur un rythme et un fond semblables,
le poète, inconnu d’elle, répond:
J’étais joyeux, amie lointaine, voici peu.
Les palmeraies de l’Oued R’hir n’avaient pour moi
Que des sourires; les grandes palmes
Balancées au vent du soir, chantaient
A mes oreilles attentives de douces chansons.
Et maintenant, amie lointaine, d’avoir ouï
La tienne que m’apporta le vent du Nord
Tu me vois, plus triste que toi.
Voici peu, amie lointaine, j’étais joyeux.
Sous mes pieds, dans mes voyages, la dune
Etait plus veloutée que la laine des tapis.
Aux étapes, l’eau saumâtre de nos puits
Me semblait plus douce que le miel.
Et, maintenant, amie lointaine, d’avoir respiré
La senteur des roses et des aubépines
Que tes vers m’ont apportée du Tell printanier,
Tu me vois plus triste que toi.
Pour qui dissipera ce malaise de mon âme,
Quand au désert sonnera l’heure du moghreb,
Je cueillerai, sur un plateau d’or,
Le soleil mourant dans ses pourpres,
Et de même, je prendrai pour elle
Un peu d’azur au firmament saharien,
Quand flambera l’heure du _dohor_ (midi)
Fasse Allah qu’elle veille de mon présent.
Et du Tell au Désert, d’Anneba, la voluptueuse, à la sauvage Touggourt,
le dialogue se poursuivait, tour à tour gracieux et naïf, nostalgique et
langoureux. Isabelle était heureuse d’avoir provoqué cet écho lointain
du pays ardemment rêvé, et peut-être quelque peu éprise déjà du poète
saharien qu’elle savait, par moi et par d’autres, beaucoup plus âgé
qu’elle--il avait dépassé trente ans--mais d’une beauté orientale à
rendre rêveuses les plus jolies filles d’Occident.
Peu après elle lui disait:
Ami, dont la voix me vient du pays rêvé,
Oui, ton présent est bien celui
Que dans la détresse de mon âme
Je désire depuis des ans et des ans.
A mon tour je t’envoie des roses,
Les plus belles roses écarlates
Qui embaument, de leur odeur printanière,
Les jardins et les collines du Tell fécond.
Puisses-tu éprouver, en les respirant,
Dans ma chanson, autant de bonheur
Que j’en aurais à sentir les fleurs du désert,
Les fleurettes aimées des sables brûlants.
Et le poète, dont ces strophes exaltent l’âme enfantine, dans la
solitude de l’exil, de plus en plus enamouré, se fait pressant:
Amie, je suis né dans le Tell fécond,
J’ai grandi sur ses opulentes collines,
A l’ombre douce et profonde de ses jardins
Et mes yeux restent pleins de sa beauté.
Aussi mon cœur a tressailli d’aise,
En respirant les belles roses de tes vers.
Sur la terre humide qui te sourit,
Roses et jasmins vivent longtemps.
Ici l’eau du ciel arrose à peine la dune
Que le soleil inapaisable l’a bu,
Et les fleurettes sahariennes n’ont qu’un jour,
Hâte-toi, amie lointaine, de venir les respirer.
«Avouez avec moi, Sidi, que ces roucoulements de palombes au cœur du
printemps, ainsi échangés par deux êtres épris de bien-dire et de
poésie, et qui ne se connaissaient pas, sont tout simplement délicieux à
lire comme à ouïr. Elles ne pâliraient certes pas, ces piécettes,
parfumées aux roses du Tell, et aux fleurettes désertiques, devant les
«qacidas» antiques des poètes du Hadjouz ou de l’Yémen. Oui, on dirait,
vraiment, ces poèmes pleins de tendresse amoureuse, dont les meilleurs,
sur une décision des plus illustres et des plus anciens parmi les autres
poètes, étaient tantôt gravées en lettres d’or, tantôt simplement
suspendues aux murs de la Kasba, et devenaient les unes des «Moallahaas»
(les suspendues), les autres des «Mouzahabats» (les dorées).»
Les fleurettes sahariennes n’ont qu’un jour,
Hâte-toi, amie lointaine, de venir les respirer.
Hélas! la pauvre Isabelle devait bientôt, en effet, s’en aller vers sa
destinée, dans la voie que, de tout temps, lui traça le Rétributeur.
Mais quelques semaines avant que ne mourût la très noble et très douce
Mme Nathalie d’Eberhardt, devenue, devant Dieu, Fathima Manoubia, il se
passa, dans la vie de sa jeune fille, un événement dont vous apprécierez
vous-même l’intérêt profond.
Je vous ai dit l’étonnement dans lequel l’intelligence, le savoir et
aussi l’étrangeté d’Isabelle avaient plongé, lors de sa visite à Bône,
le vénérable Si Abdul Wahab, le lettré dont s’honore Tunis-la-Blanche.
Sans doute, il dut en parler à son jeune fils, jeune homme dont la
beauté et l’érudition avaient déjà fait de nombreux jaloux, car, à son
tour, celui-ci désira connaître la famille d’Eberhardt. Il vint donc à
Bône, et Allah voulut que l’impression mutuelle des deux jeunes gens fût
de celles qu’on n’oublie pas de longtemps.
Peu après, Mme Nathalie d’Eberhardt mourut et fut suivie de près au
tombeau par l’oncle Trophimowsky. Comme vous le savez, sa première crise
de douleur passée, Isabelle, à la tête d’un petit avoir, partit seule
pour son premier voyage au désert qui, d’ailleurs, fut des plus courts.
Elle prit le chemin de l’Oued R’hir, passa par Biskra et arriva à
Touggourt à cheval et sous le pittoresque costume des cavaliers
sahariens qu’elle avait dès lors adopté.
Désireuse de voir, en passant, le poète bach-adel, tout en restant
maîtresse de l’heure où elle se ferait connaître à lui, elle se donna
pour un jeune taleb tunisien visitant les zaouïas du Sahara et prétendit
s’appeler Mahmoud-Saadi, pseudonyme adopté par elle depuis quelque
temps.
Son cœur appartenait-il déjà à un autre? La rencontre du poète fut-elle
une déception pour son idéal? Mystère que la pauvre morte emporta dans
son tombeau. Mais toujours est-il, et cela je puis l’affirmer, qu’elle
resta trois jours entiers à Touggourt, avant de s’enfoncer dans le Souf;
que, pendant ce temps, elle eut avec Si Mohamed--c’était son
nom--plusieurs entretiens et qu’elle partit aussi mystérieusement
qu’elle était venue. Telle était la loyauté et la délicatesse d’Isabelle
que le pauvre poète n’eût peut-être jamais connu l’identité de sa
visiteuse si je n’avais eu, moi, la fâcheuse inspiration de l’en
informer par un mot.
Je suis déjà vieux, Sidi, et peut-être n’ai-je devant moi que très peu
de jours, mais jusqu’à ma mort, je ne me pardonnerai jamais cette
malencontreuse idée, tu vas comprendre pourquoi.
Si Mohamed reçut ma lettre au lendemain même du jour où Isabelle avait
quitté Touggourt pour le Souf. Il la lut, la relut, comprit toute la
portée de son malheur et le trouva d’autant plus profond que dans le
taleb Mahmoud-Saâdi, il avait, comme bien d’autres d’ailleurs, soupçonné
une femme parmi les plus exquises, les plus troublantes et les plus
dignes d’amour qu’il soit possible de rencontrer.
Il ne dit mot, courba la tête devant son «Mektoub» inéluctable, n’essaya
même pas de revoir celle dont Allah lui refusait si clairement l’amour,
ne lui écrivit même pas, mais il devint, en quelques mois, plus vieux de
vingt ans et, hélas! paraît-il, mais je n’en suis pas sûr, demanda à
celle que vous appelez la «Fée Verte», l’oubli des jours que son Destin
lui gardait. Est-il encore à Touggourt? Vit-il encore? Ou a-t-il
emporté, dans la paix suprême du tombeau, sa passion morte et le
souvenir des beaux vers échangés avec l’inconnue... Point ne le sais,
car Si Mohamed ne m’a plus donné signe de vie. Toutefois, puisque votre
pieux pèlerinage vous conduira à Touggourt, il y a là quelqu’un qui
pourra vous renseigner, car il fut son meilleur ami. C’est le caïd de
la capitale des Rouerha, le très aimé et très généreux Si
Derradji-ben-Smaïl-Massarly, neveu et gendre de l’illustre Ben-Ganah,
bach-agha de Biskra et des Ziban.
Allez le trouver, dites-lui l’œuvre que vous avez entreprise en
l’honneur de la morte, et encore qu’il soit très discret, de ses lèvres,
comme un vol d’abeilles, s’envoleront les souvenirs les plus précieux,
car je tiens de source sûre que non seulement il fut l’ami de
l’infortuné bach-adel, mais qu’il garde, pour la mémoire de l’errante,
un culte attendri.
Ce que je puis vous dire, moi, c’est qu’à son retour d’El-Oued, où elle
ne resta cette fois que quelques jours, Isabelle repassant par
Touggourt, ne s’arrêta pas; elle regagna Biskra par la même route des
oasis qu’elle avait suivie à l’aller, poussa une pointe dans les
montagnes de l’Aurès et s’en vint à Tunis où l’attirait l’impulsion
vraie de son cœur. Assez brièvement, mais avec l’émotion profonde qui se
dégage de tout ce qu’elle a écrit, elle-même a narré dans ses _Heures de
Tunis_ ce que fut sa vie pendant cet automne de l’année 1900. Elle a dit
ses courses folles dans le Tell, et aussi sa tentative de vie rêveuse à
l’orientale, dans la ruelle emplie d’ombre et de mystère, où l’amour
avait caché la maison arabe aux fraîches faïences, au patio silencieux
et au jet d’eau babillard.
Elle écrivit là, les belles pages tunisiennes, que vous connaissez comme
moi, et où, dignement, elle laisse dans le silence les secrets de son
âme éprise...»
Ici, le cœur débordant de joie d’avoir appris, en quelques minutes, une
bonne part de l’inconnu, à la recherche duquel j’étais parti, je ne pus
m’empêcher d’interrompre le vieillard.
--Isabelle, lui dis-je, n’a pas écrit, à cette époque, que les _Heures
de Tunis_, mais aussi une longue nouvelle tunisienne, intitulée:
_Mektoub_, ainsi que cela résulte de ses lettres à une vieille amie de
sa mère, et à Mme Lydie Pachkoff». Et je lui dis de mémoire ce que ses
lettres contenaient à ce sujet.
De cette nouvelle, poursuivis-je, il n’y a pas de trace dans les pages
publiées après sa mort, dans celles qui furent odieusement
tripatouillées, comme dans celles qui ne le furent pas.
Vous comprendrez, Saïd, tout l’intérêt qu’il y aurait à découvrir ce
manuscrit. Et c’est à cela que je m’emploie de tout cœur, décidé à
suivre dans le Tell comme au Désert tous les chemins, sentiers et pistes
qu’elle a foulés, et à visiter tous les bordjs, toutes les maisons, et
tous les refuges maraboutiques où elle a, pour quelques jours ou
quelques mois, déposé ses bottes poudreuses et dormi autrement que sous
les étoiles du ciel...
--Qu’Allah bénisse vos efforts et les couronne de succès. Que
l’inspiration du Prophète soit avec vous! Je vous suivrai comme le
pêcheur suit le liège de ses filets.
--Merci, lui dis-je, et maintenant voulez-vous, de grâce, continuer à me
conter ce que vous savez de son existence à Tunis et de son aventure
d’amour avec le jeune Abdul Wahab.
--Ce que je puis vous en dire, Sidi, avec pleine certitude, c’est
qu’elle ne dura pas plus longtemps que ne vivent les roses d’automne; à
peine l’espace de ce que vous appelez, je crois, lune de miel.
--Fut-elle heureuse au moins du commencement à la fin? On pourrait
peut-être en douter d’après une lettre qu’elle m’écrivit à cette époque,
la seule et la dernière qu’elle daigna m’envoyer.
Et Si Saïd ayant sorti de son coffre-bibliothèque, délicieusement
peinturluré, cette lettre écrite, en arabe, voulut bien m’en lire ceci:
«... Quand vous recevrez ces mots, très estimé et très vénéré Saïd, le
jour ne sera pas loin où je quitterai la Tunisie. En somme, les
souvenirs que j’en emporte pourraient, l’éloignement aidant, figurer
parmi les heureux de ma vie, si l’on tient compte des désenchantements
inhérents à toute humaine félicité. Du moins, ceux-ci ne me seront pas
venus du pays que j’aime et admire, et dans lequel s’épanouissent toutes
les grâces de l’Islam. Non, vraiment, je n’ai rien de ce qu’il faut pour
vivre dans l’inactivité et la mollesse du harem, alors même que j’y
aurais l’avantage d’en être l’unique maîtresse et de dominer mon maître
et seigneur. Je suis semblable à ces oiseaux des grands espaces qui
dépérissent en captivité. Il serait, n’est-ce pas, puéril de vouloir
garder en cage une mouette, un goëland ou une ganga. A celle-ci, il faut
l’immensité désertique, à ceux-là, l’infini des Océans.
»Donc, à nouveau, je prends mon vol pour passer la mer encore une fois.
Je vais en France, embrasser mon frère Augustin et tenter la fortune
littéraire avec la folle audace que vous me connaissez.
»Où irai-je de là? Dieu seul le sait. Mais, si j’en crois la nostalgie
que j’emporte du Sahara, l’éblouissement persistant de mes prunelles,
l’enchantement dans lequel sa seule évocation par la pensée ou
l’écriture suffit à plonger mon âme, c’est probablement à lui, maître
vénéré, que j’irai bientôt, car c’est, peut-être, dans la désolation
superbe de ses sables que Dieu à décidé de fermer le livre de ma
destinée...»
Vous savez ce qui suivit, car vous me l’avez vous-même conté, son voyage
à Paris, ses tentatives avortées, ses pérégrinations rapides en Italie
et en Sardaigne, et enfin, son retour prévu et fixé par Dieu au Sahara.
Et maintenant, je vous ai dit tout ce que je savais de notre glorieuse
amie et qu’en général on ignorait. Faites-en pour votre fraternelle
entreprise ce que vous jugerez bon, et dites bien, dans votre livre, ce
trait de sa vie que j’allais oublier et qui, pourtant, reflète la
grandeur de son âme et la fierté de son caractère aussi fidèlement que
le golfe reflète les étoiles du firmament.
Pendant son séjour à Tunis, elle confia une bonne part de son avoir,
vingt-cinq mille francs environ, à la garde d’un petit banquier juif,
sans exiger le moindre papier. Quand elle les lui réclama, l’enfant
d’Israël sourit dans sa barbe et, par les foudres de Yaveh, jura n’avoir
rien reçu. Isabelle n’insista pas, haussa les épaules, cracha devant
elle avec mépris et s’en fut. Elle ne s’en occupa plus, jamais elle ne
parla, la première, de cette aventure, et, quand on y faisait allusion,
et qu’on en prenait injustement texte devant elle pour déblatérer contre
les juifs, souriante et douce comme toujours, elle répondait: «On ne
juge pas une race d’après un individu...»
Si Saïd se tut. Déjà la nuit tombait autour de nous. Sous nos pieds, une
à une, s’allumaient les lumières de la ville, tandis que devant nous,
par delà le golfe, les prunelles vigilantes des phares commençaient à
clignoter sur des promontoires lointains. Dans la nuit, d’une limpidité
printanière, Aldébaran et Altaïr, les étoiles amies d’Isabelle,
scintillaient comme des clous d’or. Longtemps encore, nous restâmes
silencieux et il nous semblait, à l’un et à l’autre, que, par la porte
entr’ouverte, la pauvre morte allait venir pour rêver, devant la
splendeur du ciel africain.
Il était fort tard, quand nous nous séparâmes, et, certes, on n’eût pu
savoir lequel des deux sortait le plus ému de cet entretien.
Le lendemain, sur ma prière, Si Saïd voulut bien me conduire à la maison
où Isabelle Eberhardt et sa mère avaient vécu pendant leur séjour à
Bône. Un fonctionnaire musulman, fort aimable, l’habitait. Je vis les
belles faïences aux nuances délicates qui rafraîchissaient les yeux de
la morte et, dans la pénombre douce du _patio_, j’entendis la chanson
mélancolieuse du jet d’eau qui berçait, aux longues heures d’ennui, la
rêverie de son âme perpétuellement tressaillante au souffle du vieil
Islam.
Prestement, avec toute la puissance évocatrice d’une imagination
possédée par son image et son souvenir, je la remis et la revis dans ce
cadre d’un exotisme un peu naïf, mais prenant, et où, pendant près de
deux années, elle souffrit, pensa, pleura, interrogea le Destin et eut
une si claire intuition de ce que devait être sa courte et dolente vie.
Je vis ces deux créatures venues des collines genevoises aux bords d’un
golfe dont l’azur profond fait pâlir celui du Léman, et poursuivant dans
le calme mystérieux de cette maison arabe le cours de leur existence
tourmentée. Quelle raison plus mystérieuse encore les y avait amenées?
Pour les y attirer, la beauté du ciel d’Afrique, l’exotisme d’un sol
lointain avaient-ils suffi?
Cela que n’avaient pu ou voulu me dire ni le vieux proscrit, ni Mme T...
ni Si Saïd, ni aucun de leurs amis et connaissances interrogés
jusqu’alors, il m’était réservé de le connaître plus tard.
Et avant de poursuivre mon récit, il est, je crois, nécessaire que j’en
dise deux mots ici.
* * * * *
Pour déraciner complètement un être du milieu auquel, la veille même, il
paraissait attaché jusqu’à la mort, il n’est rien de tel qu’un orage
d’amour.
Et c’est une de ces tourmentes qui souleva comme un fétu l’âme de
Nathalie d’Eberhardt à l’âge où le mot seul d’amour tombant des lèvres
d’une femme ne fait éclore, autour d’elle, que des sourires et des
fleurs de mélancolie. Et pourtant, même à cet âge, Nathalie était si
belle qu’elle fut ardemment aimée.
Mais à ces folies tardives, de toutes les plus redoutables, combien
d’autres, parmi les meilleures, furent capables de résister? Malgré
cette faiblesse de sa fin d’automne, Nathalie n’en reste pas moins la
grande âme, le noble cœur, la créature d’élite dont son vieil ami d’exil
nous a dit, au début de cette étude, la si belle et si passionnante vie.
Pour ma part, je ne l’en aime que plus, et la sentant ainsi plus
humaine, plus douloureuse, il ne me déplaît pas de pouvoir mêler à ma
vénération un peu de pitié.
* * * * *
Celui qui fut l’ami le plus fidèle de son exil, lira sûrement ces lignes
et, sans en demander davantage, car il en sait peut-être plus, ne
pensera pas autrement que moi.
C’est de cette passion finale qu’elle chercha et trouva sans doute
l’oubli dans la paix immuable de l’Islam. Sous un pan de son suaire,
elle enveloppa les dernières ardeurs de son âme, et quand sa fille eut
clos ses paupières, celles qui lavèrent son corps, selon les rites du
Livre, restèrent émerveillées de sa beauté.
Dans le cimetière musulman de Bône, où j’allais en sortant de sa maison,
elle repose aux bords du golfe d’azur. De chaque côté de sa tombe arabe
s’épanouissaient deux rosiers. Sur eux, de belles roses se balançaient,
ouvrant au soleil leur cœur glorieux. Dans un autre, plus éloigné, un
rossignol peu farouche chantait le bonheur de vivre et la félicité de
mourir quand a sonné l’heure de Dieu.
J’écarte, d’une main tremblante, les fleurs qui caressent les deux
stèles du tombeau et je lis en français et en arabe:
_Ici repose Fathima Manoubia_...
Quand nous sortons, Si Saïd essuie encore une larme en me regardant, et
moi, je détourne un peu mon visage pour voir, une dernière fois, les
belles roses qui se balancent sur le tombeau.
Quelques heures après, je prenais congé de Si Saïd Mohamed et quittais
Bône, car j’avais hâte de poursuivre jusqu’au Sahara ce pèlerinage si
bien commencé dans le Tell.
*
* *
Biskra! l’oasis interlope et cosmopolite, telle fut, ainsi que je l’ai
déjà écrit dans mes _Visions Sahariennes_, l’impression que fit sur moi
la vieille Reine des Ziban.
Ce fut aussi l’impression d’Isabelle Eberhardt, encore aggravée chez
elle par la rencontre qu’elle y fit en allant au Souf, d’un certain
capitaine Susbielle, sorte de soudard colonial, dont le type, me dit-on,
et j’aime à le croire, tend à disparaître de notre armée d’Afrique un
peu chaque jour.
L’antipathie spontanée et naturelle qui ne manque jamais de surgir au
premier contact d’une brute et d’une créature d’élite, poussa ce galonné
à tracasser bêtement Isabelle pendant tout son premier voyage dans
l’Oued R’hir.
De cette malveillance ridicule et sans motif, la vaillante jeune fille
trouva la trace et eut à souffrir dans tous les bordjs depuis Chegga
jusqu’à Touggourt.
A Our’lana, pour s’abriter dans le refuge cependant ouvert à tous les
errants, elle dut se disputer avec le gardien qui avait reçu des ordres
formels.
Partout, même hostilité de la part de ces pauvres diables à dix francs
par mois. Eux qui, d’ordinaire, sont si avenants et si pitoyables même
pour leurs frères les Bédouins vagabonds, lui mesurèrent les heures de
repos, et lui refusèrent œufs, volaille et coucouss qu’ils vendent au
premier venu.
Le capitaine avait tout prévu.
Isabelle ne s’en émut pas. Elle haussa les épaules, coucha à la belle
étoile, et mangea sur la dune avec ses compagnons de route--Salah et
Chlely ben Amor--les croûtons de pain et la galette qu’ils avaient
emportés de Biskra.
Sa bonne humeur n’en souffrit pas, mais elle sentit croître, au fond de
son âme, sa pitié pour les indigènes, sur lesquels un de Susbielle
régnait en maître absolu.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je vais suivant sa trace pas à pas, à travers les oasis et partout avec
son souvenir, très vivant encore, surgissent devant moi les _Visions
Sahariennes_ d’antan.
«... A Sidi Khelil, à Tala-el-Mouïdi, à Chria-Saïa, à Djemâ, à
Sidi-Amran, à Aïata, à Sidi-Rached, à R’amra, jusqu’à Touggourt,
partout, enfin, je vois de la blanche mer de sable, surgir vers l’azur
du ciel, des îlots de sombre verdure. O le merveilleux archipel qui
s’égrène ainsi sous nos yeux ravis, dans la lumière caressante!
»Et soudain, voici qu’entre Our’lana et Sidi-Rached, je suis transporté,
par cette vision merveilleuse, à quelques années d’aujourd’hui, alors
que j’allais, vers les rives sacrées d’Hellénie, accomplir le plus saint
des pèlerinages. Et il me semble que je vois, une fois de plus, surgir,
des flots égéens, dans la pourpre du jour mourant, les corbeilles d’or
des Cyclades.
»Partout, de M’rayer jusqu’à Touggourt, j’ai entendu, autour de moi, le
bruissement joyeux des palmes, partout à la lisière des jardins, j’ai vu
les maisonnettes de «tob» sourire au grand soleil qui les dore. Je
voudrais, de ce spectacle enchanteur, de cette Afrique insoupçonnée,
fixer ici le souvenir inoubliable.
»Et maintenant, voici Touggourt, la sablonneuse et la fière. C’est
d’abord la vision de deux blancs minarets, hardiment profilés sur l’azur
interni, qui frappe nos prunelles avides de connaître la capitale
étrange, encore un peu sauvage de l’Oued R’hir!
»Puis, tranchant sur la neige du sable, nous distinguons la verdure
imprécise de ses palmiers. Lentement, l’amas de ses maisons basses, les
unes grises, les autres d’une blancheur douteuse, se dessine. Elles sont
dominées de-ci, de-là, par les coupoles que des mains frustes, plus
habiles à dresser la tente qu’à pétrir et ordonner les briques de «tob»,
arrondirent au petit bonheur.
»Ce serait presque une déception, si tout à coup le soleil n’eût atteint
l’horizon. Avec une lenteur glorieuse, il sombre derrière les dunes
occidentales et j’assiste à une transformation féérique de la vieille
cité saharienne, jadis si ardente, si belliqueuse, et qui dort
aujourd’hui d’un sommeil farouche, sur sa colline de sable fin. Le gris
terne de ses maisons à terrasses est devenu rose; ses deux minarets
sont, l’un violet, l’autre lilas, et pareils à des améthystes,
étincellent ses koubbas.
»Oui, certes, sous le manteau divinement bariolé que lui font toutes les
délicates nuances du couchant, Touggourt est bien la sultane hautaine du
Désert, qui, si longtemps, refusa de courber la tête.»
Précédé de mon guide, je vais derrière la Djama-Kébir, dans un des coins
les plus ombreux de la vieille cité saharienne, où se cache, très
modeste, la demeure du caïd qui fut l’ami d’Isabelle Eberhardt.
Quel merveilleux cavalier devait être--voici seulement quelques
années--Si Derradji ben Smaïl Massarly.
Bien que légèrement alourdi par l’embonpoint de la cinquantaine
approchante, il n’en reste pas moins encore un type bien représentatif
de cette virile beauté, suprême et intangible apanage de la noblesse du
Sahara. Il appartient doublement à la grande famille des Ben-Ganah,
étant né d’une sœur et ayant épousé la fille préférée de l’actuel
bach-agha des Ziban.
Des Ben-Ganah, il a la régularité sculpturale des traits, la prunelle
ardente, la barbe orgueilleuse et le front superbe, et sous le burnous
écarlate aux agrafes d’or des caïds, cette prestance vraiment royale des
patriarches guerriers que Gustave Doré fait caracoler aux plaines arides
de Judée.
A peine eus-je exposé ce qui m’amenait dans l’Oued R’hir, et prononcé le
nom d’Isabelle Eberhardt, qu’une étincelle de curiosité sympathique
pétilla jusque dans la profondeur de ses grands yeux noirs.
--Une créature d’élite, fit-il aussitôt, et qui eût été digne de naître
sous la tente, dans notre belle famille, alors que les cavales nerveuses
de nos aïeux foulaient le sol saharien dont ils étaient les
possesseurs...
Et debout devant la Djama-Kébir, le front nimbé par un rayon du
couchant, il leva les bras dans un geste qui eût voulu circonscrire le
Désert illimité. J’acquiesçai vivement des yeux. Il reprit d’une voix
lente, très douce, et dans un français très pur:
--... Sa mort tragique au ksar d’Aïn-Sefra fut une perte pour les
«meskines» sahariens. Après trois ans, j’en reste encore tout ému. Mais
bien que partie au printemps de son existence, tant qu’il y aura des
nomades poussant leurs chameaux étiques chargés de misère, depuis les
oasis figuiguiennes jusqu’aux dunes de l’Oued-Souf, son souvenir ne
périra pas.
Voilà, Monsieur, ce que je pense et ce que j’ai à vous dire de celle qui
tant aima notre race et mérita d’en être issue.
Cette oraison funèbre si courte et si fière de la Bonne Nomade, tombant
des lèvres d’un prince du Sahara, m’émut jusqu’au fond de l’âme et,
sentant sa mémoire entourée d’une telle vénération, je n’hésitai plus:
je lui répétai ce que m’avait conté Si Saïd, le lettré bônois, de son
aventure amoureuse avec Si Mohamed, le bach-adel de Touggourt et lui
demanda:
--Qu’en savez-vous?
--Guère plus que ce que vous venez de me narrer.
--Mais de l’infortuné bach-adel, qu’est-il devenu? Est-il mort?
--Non, Monsieur. Allah, dont les desseins sont mystérieux, n’a pas
encore voulu lui accorder ce bonheur. Et pour combler son infortune,
votre «Fée Verte» de qui, dans son désarroi d’amour, il sollicita
l’oubli, ne lui a donné jusqu’à ce jour que la folie. Dans les premiers
temps, je fis mille efforts pour l’arrêter sur cette pente terrible en
lui montrant la dégradation, la misère et aussi la colère de Dieu qui
étaient au bout. Ce fut en vain. Lui qui, jusqu’alors, avait été un
observateur scrupuleux du Livre, déserta la mosquée, et en arriva
jusqu’à boire comme le plus intempérant des _roumis_. Il ne tarda pas à
négliger ses fonctions, oublia le chemin de la «Mahakma», malgré toutes
les paternelles admonestations de son vénérable cadi qui joignit ses
efforts aux miens.
Enfin, il fallut sévir et la révocation s’imposait. Mais telles étaient
l’impeccabilité de son passé et l’estime dont sa famille jouissait dans
la province de Constantine, qu’on se contenta de le rétrograder et de
l’envoyer à Bône comme simple adel. Ce n’était, hélas! qu’une étape dans
la voie de calamité qui lui fut, toujours, tracée par Dieu. Il continua
de boire, fréquenta les bouges et les lupanars et fut enfin révoqué. Il
serait tombé dans la plus basse crapule du port, si un de ses oncles,
membre vénérable du clergé musulman constantinois et mufti à la grande
mosquée ne l’avait aussitôt recueilli. Et, maintenant, d’après ce qu’on
m’en a dit récemment, il boit un peu moins, mais hélas! il demande au
kif l’oubli que l’absinthe lui a refusé. Du matin au soir, assis dans
une minuscule échoppe de la ville arabe, sa pipette près de lui et son
calam à la main, à ses heures de lucidité et pour gagner quelques
piécettes de cuivre, il fait l’écrivain public.
»Oui, Monsieur, Si Mohamed ben Ould Feld, le brillant bach-adel de
Touggourt, le poète dont l’inspiration charmante séduisit, en ses vingt
ans, la douce Isabelle, écrit aujourd’hui des lettres pour les Bédouins
égarés dans la grande ville et aussi pour les «fellahin» huileux et
hirsutes descendus des montagnes de l’Aurès. Il est, en même temps, le
secrétaire de quelques prostituées. Ainsi l’a voulu Celui qui, avant
même notre naissance, écrivit sur les pages blanches du Livre notre
destinée. Mektoub!
Mektoub! Telle fut aussi, Monsieur, la parole qui tomba des lèvres
d’Isabelle Eberhardt, quand, l’ayant rencontré, sur les quais de
Marseille à son retour du Désert, j’eus la malencontreuse idée de lui
conter jusqu’au bout la navrante aventure qu’elle ignorait. Elle devint
très pâle, s’essuya maintes fois les yeux, et quand j’eus fini, elle me
murmura dans l’oreille sur un ton dont la détresse m’émeut encore: Je
vous jure, Si Derradji, qu’avant vous, je n’en avais jamais rien su,
rien, rien. Mektoub!
Le bon caïd ajouta:
--Quand je pense à la pauvre morte et que je me remémore la loyauté de
son âme, et la noblesse de son cœur, je sens encore le remords de ma
fâcheuse indiscrétion qui a dû la faire beaucoup souffrir.
Il y eut entre nous un très court silence, et comme je me disposais à
prendre congé, après l’avoir remercié:
--Alors, fit-il, vous allez d’ici dans l’Oued Souf?
--Oui.
--Eh bien! qu’Allah vous protège et facilite le noble but que vous
poursuivez. Tous mes vœux seront avec vous, et je vous conseille de
prendre pour guide, s’il y consent, un jeune commerçant soufi que, sans
doute la bonté divine envoie pour vous à Touggourt, car il n’y vient que
rarement. C’est l’aimable Si Ahmet-ben-Belkacem qui a connu Isabelle
Eberhardt pendant son séjour à El-Oued.
»Il se trouvait avec elle et le vénérable Si El-Hachmi, le cheik kadrya
des Amièches, dans la maison où le Tidjania Abdallah-ben-Lakhdar essaya
de l’assassiner. Isabelle Eberhardt était en train de lui traduire, du
français en arabe, une lettre de commerce, quand le fanatique se jeta
sur elle et lui porta le premier coup. C’est un jeune homme sympathique,
d’une famille estimable et riche et qui possède des maisons de commerce
ici, à Biskra et à Guémar, dans le Souf.
--Mais consentira-t-il à me servir de compagnon, fis-je, déjà tout pâle
à l’idée qu’il pourrait s’y refuser.
--Je l’espère d’autant plus qu’il doit avoir des affaires à régler
présentement dans sa maison de Guémar.
Et avec son bon sourire:
--Je me charge d’ailleurs de l’y décider.
* * * * *
Ce soir-là même, j’étais présenté à Si Ahmet-ben-Belkacem, et le
lendemain, nous prenions ensemble la route du Souf.
Tout en cheminant au pas lent, mais régulier de nos mules, à travers les
dunes immaculées, je lui confiai que le but principal de mon voyage
était la recherche d’un manuscrit écrit par la célèbre morte et qui,
d’après moi, devait traîner, avec d’autres papiers sans doute, dans
quelque coin d’El-Oued.
--Ah! fit le jeune Soufi, quelque peu stupéfait.
Puis ayant réfléchi deux minutes:
--Si Mahmoud, en effet, n’écrivait pas beaucoup, pas du tout même,
pendant les premiers temps de son séjour à El-Oued, mais vers la fin,
elle ne faisait que cela.
Toutes les heures qu’elle ne passait pas à courir les dunes à cheval ou
en compagnie des vagabonds et des chasseurs de la tribu des Rebaya, elle
les employait à noircir papiers sur papiers. Même quand elle errait à
travers les oasis, elle avait toujours sur elle, dans la poche de son
«saroual» ou dans le capuchon de son burnous, un crayon et un carnet. Et
tantôt sur la crête d’une dune, tantôt au bord d’une tombe, dans un
cimetière arabe, tantôt encore sur la margelle d’un puits, ou à l’ombre
d’un palmier, elle sortait l’un et l’autre, s’asseyait et, pendant des
heures entières, sa main blanche faisait marcher le calam.
Elle écrivait aussi, sans se fatiguer, dans le petit café maure de
Belkacem-Bebachi, près de la Kasbah, où elle allait souvent, avant le
moghreb, prendre son kaoua. Un jour que je m’y trouvais avec elle, je me
permis de lui dire:
--Si Mahmoud, si j’en juge par toutes les lettres que tu écris, tu dois
avoir beaucoup de parents et d’amis dans ton pays.
Si Mahmoud parti d’un éclat de rire qui fit tressauter les petites
tasses de porcelaine dans l’oudjak. De la voir en cette gaîté
débordante, Belkacem Bebachi, le kaouadji, se prit à rire à son tour et,
comme lui, sans savoir pourquoi, les spahis et les souafa, qui se
trouvaient là, éclatèrent à leur tour; alors, de mon côté, j’en fis
autant.
Quand tout le monde eut assez ri:
--Mais, mon brave Belkacem, fit-elle, ce ne sont pas des lettres que
j’écris.
--Et alors, qu’est-ce que c’est si je ne suis pas indiscret?
--Des histoires de ton pays que personne ne lira.
--Mais pourquoi donc les écris-tu?
--Et toi, Belkacem, pourquoi humes-tu le bon kaoua de Bebachi, les yeux
mi-clos, comme une chatte qui boit du lait?
Et tout le monde à nouveau de rire et moi à mon tour de m’esclaffer.
Oui, certes, encore qu’une simple femme, c’était un grand taleb que Si
Mahmoud. Si j’en crois ce qu’en disait le vénérable Si El-Houssine,
l’ancien mokaddem kadrya de Guémar, elle dépassait, en science, beaucoup
de tolba de Constantine et de Tunis. Et il n’y avait pas, dans ces deux
villes, de plus habiles toubibs.
Le jeune enfant de celui qui tient ma boutique de Guémar était sur le
point de perdre la vue. Son père avait employé tous les remèdes,
consulté tous les sorciers et toutes les sorcières de l’Oued Souf, sans
pouvoir arrêter la pourriture de ses yeux. Si Mahmoud vint, soigna
l’enfant et le guérit. Il y voit aujourd’hui comme toi et moi, et
bientôt il remplacera son père déjà très vieux.
Si El-Houssine lui-même, le cheik vénéré, suivait ses conseils quand il
souffrait. C’est à lui, à ce marabout vénérable que tu feras bien de
t’adresser pour apprendre sur Si Mahmoud des choses que lui seul
connaît. Lui et son frère, Si El-Hachmi, le noble cheik kadrya des
Amièches furent, en effet, ses meilleurs amis; ils lui tinrent lieu de
frère et de père pendant tout son séjour dans le Souf. C’est par Si
El-Houssine, alors mokaddem des kadryas de Guémar, qu’elle fut initiée à
la confrérie de Sidi Abd-el-Kader Djilani. Chez lui et chez Si Lachmi,
dans sa zaouya d’Elakbab, elle passait des semaines entières, quand elle
ne courait pas le Désert.
* * * * *
Pour ce qui est des papiers que tu recherches, nul mieux que Si
El-Houssine ne peut t’aider et voici pourquoi:
Quand Si Mahmoud sortit de l’hôtel d’El-Oued, où l’on avait soigné la
blessure que lui fit le fanatique de Behima, elle fut dirigée sur Batna
avec son mari, le maréchal des logis des spahis, Si Ehni Slimane.
C’était, si ma mémoire est fidèle, du 15 au 18 février 1901. Comme le
convoi qui devait les prendre tous les deux, pour les conduire jusqu’à
Biskra, partait le surlendemain, elle eut à peine vingt-quatre heures
pour faire ses préparatifs de départ. J’étais encore à El-Oued, où
j’allais tous les jours à la Kasbah, me renseigner sur sa santé et lui
apporter quelques petites douceurs; car je n’oubliais pas que Si Mahmoud
fut toujours très bonne pour moi, traduisant, quand je le lui demandais,
ma correspondance française, et je n’oubliais pas surtout que c’est à la
minute où elle déchiffrait pour moi un télégramme qu’elle fut assaillie
par Abdallah. Je la vis donc, le jour même où elle sortit de l’hôpital.
Elle était encore très pâle et souffrait un peu de son bras qu’elle ne
pouvait trop remuer.
--Belkacem, me dit-elle, je pars demain, n’aurais-tu pas dans tes
magasins quelques caisses vides où je pourrais enfermer certains effets?
--Si Mahmoud, lui répondis-je, tout ce qui est à moi est à toi, toutes
mes caisses avec tout ce qu’il y a dedans.
Elle sourit tristement, me serra la main et me dit:
--Merci, Belkacem, tu es un bon cœur, je le savais, et je le sais encore
plus maintenant. D’ailleurs, il y en a tant, ajouta-t-elle, en ce pays
que je vais quitter, la mort dans l’âme, et peut-être pour ne plus y
revenir.
Et Sidi, vous ne le croirez peut-être pas, elle que j’avais toujours
vue, sous le burnous, plus virile qu’un Bédouin, elle pleura, oui, elle
pleura comme une femme qu’elle était. Une heure après, je vins chez elle
avec un de mes domestiques, lui apportant les caisses vides demandées
et, comme Si Ehni n’était pas encore rentré, qu’elle était seule et ne
pouvait faire grand chose de son bras, je lui offris mon aide et celle
de mon serviteur. Elle accepta. A ce moment, Si El-Houssine arriva, et
voulut mettre la main à l’ouvrage, lui aussi. Nous enfermions dans les
caisses tout ce que Si Mahmoud nous donnait. Quand ce fut fini, tout
emballé, les caisses même clouées, j’avisai, dans le recoin d’une
chambre obscure, une paire de belles bottes marocaines presque neuves,
celles-là mêmes qu’elle portait au sombre jour de Behima, et une
ceinture bleue de tirailleur, le tout pêle-mêle au milieu d’un tas de
papiers noircis.
--Et ça, demandâmes-nous à Si Mahmoud, qu’en faisons-nous maintenant?
Si Mahmoud ne répondit pas, mais prenant les bottes, elles les mit dans
les mains de Si El-Houssine:
--Ami, dit-elle, je ne les chausserai guère plus maintenant; aussi, vous
les ai-je réservées afin que vous pensiez à moi en les mettant, quand
vous monterez à cheval pour vagabonder au Désert.
* * * * *
Puis, elle me tendit le miroir et me dit: «Tiens, Belkacem, tu as des
femmes jeunes, coquettes et belles, prends-leur ceci et chaque fois
qu’elles s’y regarderont, elles penseront à leur pauvre amie Si
Mahmoud».
Enfin, elle voulut que mon serviteur, qui était précisément le père de
l’enfant par elle guéri, gardât pour lui la ceinture de tirailleur.
Restaient les papiers.
--Qu’en faisons-nous? dit Si El-Houssine.
--Du feu! répondit-elle en riant.
Mais le marabout est un grand lettré. Bien que ne pouvant lire le
français, il savait que Si Mahmoud avait, au jour le jour, noirci ces
feuilles en y mettant un peu de son cœur. Aussi, l’empêcha-t-il de les
brûler, et si ma mémoire est fidèle, il les emporta.
* * * * *
Belkacem s’arrêta, me regarda, et me voyant blême d’émotion, il
s’empressa d’ajouter:
--Peut-être est-ce là ce que tu cherches? Et sans doute Si El-Houssine
les a gardés! C’est ce que je souhaite de toute mon âme, puisque tu y
tiens tant que cela.
* * * * *
Il se tut et, me voyant toujours silencieux, il comprit plus encore mes
perplexités. Alors, sans doute dans l’intention de les calmer: «Quelques
mois après le départ de Si Mahmoud, poursuivit-il, au bout d’un instant,
Si El-Houssine, à son tour, quitta Guémar et le Souf pour s’en aller
prendre la direction des khouan kadrya du Sahara tunisien, à
Bou-Abdallah, dans les Nafzouas, près Kebili, où il fit bâtir une très
belle zaouïa. Peut-être y a-t-il emporté les papiers, et faudra-t-il que
tu arrives jusque là pour les trouver; mais, il peut se faire aussi
qu’il les ait laissés à la zaouïa des Amièches, la plus importante de
l’Oued Souf et même de tout le Sahara algérien, et dont son frère, Si
El-Hachmi est le cheik très vénéré. Présentement, Si El-Hachmi est en
«ziara»[5] dans le M’zab et au pays d’Ouargla, mais, quand j’ai quitté
le Souf, voici à peine trois semaines, Si El-Houssine arrivait pour y
rester quelque temps, et tu auras la chance certaine de le trouver à la
«zouïa».
[5] _Ziara_, pèlerinage accompagné de quêtes que font les chefs d’un
ordre musulman, au tombeau de son fondateur ou de ses illustres
santons.
Je n’ajoutai pas un mot, car il me semblait qu’à la moindre de mes
paroles s’envolerait la belle essaimée d’espoirs qu’avaient fait naître
en moi les indications précises et le récit si intéressant et si naïf
d’Ahmet-ben-Belkacem.
*
* *
Il est, dans la vie, des souvenirs dont on croit, tant ils vous
apparaissent ailés et vivaces à chaque heure, que la Mort elle-même ne
pourra les effacer, et qu’ils suivront, par delà la tombe, l’âme libérée
de tout ce qui n’est pas eux.
Le souvenir que je garde de mon arrivée à la zaouïa des Amièches est au
premier rang parmi ceux-là.
La veille, sur la piste de quelques kilomètres qui sépare Bir-Ourmès
d’El-Oued, nous avions eu la bonne fortune de rencontrer le mokaddem des
kadryas de Z’goum, un ksar situé près de Behima. Ce saint homme faisait
route vers Touggourt, après passé par les Amièches.
Dès l’apercevoir au loin, l’excellent Belkacem qui, de plus en plus
prenait conscience de mes anxiétés, avait mis sa mule au trot, et
l’avait interpellé, lui demandant si le cheik Si El-Houssine était
encore à la zaouïa.
De sa réponse affirmative, le brave garçon avait manifesté presque
autant de joie que moi.
Le vénéré cheik des Nefzaouas, nous confirma le voyageur dès qu’il fut
auprès de nous, doit rester à la zaouïa des Amièches jusqu’à l’arrivée
de Si El-Hachmi. Vous me voyez tout pressé d’être à Touggourt, où j’ai
affaire, pour rentrer à Z’goum, car Si El-Houssine doit venir bientôt y
visiter nos «kouan».
* * * * *
Cette rencontre fut pour moi le plus heureux des présages et les
battements de mon cœur comptaient, sur le rythme ardent des fiévreux,
toutes les minutes qui me séparaient de celle où j’arriverais à la
zaouïa.
Jamais aube plus radieuse ne couronna nuit plus agitée. L’ombre de la
pauvre Errante ne cessa de la hanter, et l’espoir, ou mieux la profonde
intuition que j’avais de tenir, enfin, dans quelques jours, peut-être
même dans quelques heures, le précieux manuscrit, m’empêchèrent de clore
les yeux.
* * * * *
Il était matin, très matin, quand Belkacem et moi nous quittâmes El-Oued
sur nos mules, le second jour du mois de mai. L’ombre bleutée des nuits
sahariennes enveloppait encore les mille petites coupoles grises des
maisonnettes souafa, et les blanches koubbas des mosquées. Les minarets
étaient silencieux, et sur la muraille croulante des cours pas un coq
n’avait chanté. Pourtant, sur la route du Sud que nous prîmes, dans les
jardins profonds qui dévalaient et se creusaient en cuvette autour de
nous, on entendait des bruits de pas, des frémissements de palmes et le
grincement des troncs de palmier servant d’armature aux puits, et le son
mat des outres de cuir tombant à la surface de l’eau. C’étaient les
rudes fellahin d’El-Oued, qui déjà arrosaient leurs palmeraies.
Sur nos têtes, dans l’azur laiteux du ciel, l’Etoile du Berger palpitait
encore et la lune agonisait. Ses derniers rayons, d’une pâleur
fantomale, traînaient sur les hautes dunes qui moutonnaient à l’infini,
sous nos pieds. Et à mesure que nous avancions, ce manteau disparaissait
lentement pour faire place à la robe de lilas très doux que l’aurore
commençait à tisser pour elles à l’Orient. Puis ce fut une éclosion plus
lente encore de roses, qui muèrent les sables lointains en jardins du
Paradis. A son tour, l’Occident se couvrit de cette flore merveilleuse;
des nuages jusqu’alors invisibles s’empourprèrent tout à coup, se
frangeant d’or et d’argent, et sous le vent léger qui se leva, tout cet
immense océan, aux lames figées, sembla frémir et refléter pourpres et
ors.
Enfin, vers huit heures, le vieux refuge maraboutique d’Elelkbab nous
apparut, avec son enceinte de murailles délabrées et ses koubbas déjà
dorées par le soleil.
Prévenu depuis la veille par un pâtre Rebaya, auquel Belkacem avait
remis un long billet explicatif de ma visite, Si El-Houssine nous
attendait sur le seuil.
Son accueil dépassa, en affectueuse cordialité, tout ce que nous avions
imaginé d’après la réputation du bon marabout.
Il nous sourit comme le ciel lui-même souriait à son antique zaouïa; il
se précipita vers ma mule, consolida l’étrier et me reçut dans ses bras.
Un frère aîné ne reçoit pas autrement, après une longue absence, le plus
aimé de ses cadets.
Avant même qu’il me fût permis de rompre mon émotion de cet accueil et
de l’en remercier: Vous venez pour Si Mahmoud, s’écria-t-il, soyez mille
fois le bienvenu: que cette maison soit la vôtre comme elle fut celle de
la pauvre disparue!
Et quand, après avoir traversé la vaste cour, nous fûmes dans la salle
des hôtes, il n’attendit pas mes questions:
--Rassurez-vous, fit-il, tous les papiers qu’elle a laissés sont ici; il
n’en manque pas un seul.
Puis, tandis qu’un serviteur apportait le kaoua fumant, un autre arriva
derrière lui, avec une caisse dans les bras.
Lui-même, Si El-Hussine, ne voulut laisser à personne le soin de la
déclouer:
--Les voilà tous, fit-il, et tels qu’ils étaient, quand je les emportai
de sa maison d’El-Oued; personne depuis n’y toucha. Voyez, Monsieur,
s’il y a ceux que vous êtes venu chercher.
Je n’essaierai même pas de rendre, avec d’inertes vocables, l’anxiété à
laquelle j’étais en proie, tandis que je plongeai mes doigts parmi le
tas de feuillets.
Elle était d’ailleurs si visible que le vénérable marabout et Belkacem
en devinrent presqu’aussi pâles que moi. Cette pâleur fit soudain place
à la roseur des joies suprêmes, et ils comprirent, l’un et l’autre, que
j’avais enfin trouvé l’objet le plus poignant de mes désirs.
Et c’est à peine si j’eus la force de dire: Oui, Sidi, les voici.
Elle était bien là, en effet, tout entière, sans qu’il y manquât un seul
feuillet, écrite d’une main ferme et de façon très lisible, cette
nouvelle tunisienne, et le titre tracé en fort belles majuscules
étincelait sous mes yeux ravis: _Mektoub!_ avec le sous-titre: _C’était
écrit!..._
Oui, murmurai-je dans ma joie: Mektoub!
Mektoub! Il était écrit que je retrouverais ces pages, dont allait se
glorifier encore, la mémoire de Celle qui dort sous les sables du
Sud-Oranais!
Et ces pages, nulle main sacrilège ne les tripatouillerait, nulle plume
n’en changerait ni point ni virgule, et encore moins ne ferait
disparaître le nom désormais illustre que l’auteur avait mis au bas.
*
* *
En signe de réjouissance, Si El-Houssine voulut bien nous offrir le
traditionnel mouton rôti en entier sur la braise parfumée. Rien comme le
bonheur après un long et matinal voyage pour vous ouvrir l’appétit.
Nous fîmes donc au «méchoui» rissolé le plus grand honneur; et tout en
découpant de ses doigts experts, les fines lanières de peau dorée, Si
El-Houssine nous conta tout ce qu’il savait de la morte; et cette
évocation de la «Douce Errante», de sa vie nomade dans les dunes de
l’Oued Souf, de sa bonté inlassable, de sa pitié quasi divine pour les
humbles Bédouins, fut une des plus belles et des plus attendrissantes
qu’il m’ait été donné d’ouïr pendant mes pérégrinations au Désert; en ce
Désert qu’elle a quitté mais que son âme habite encore.
Certes, je connaissais déjà bien des choses de son récit; n’empêche que
j’éprouvai beaucoup de peine à cacher mon émotion. Mais ce que je tenais
à savoir, ce que j’ignorais, et tout le monde comme moi, c’étaient les
détails de son initiation à l’ordre des Kadryas, accomplie par le
vénérable marabout. Je lui demandai donc en grâce de me les conter.
--Nous, Kadryas, dit tout de suite Si El-Houssine, nous ne craignons
pas, comme nos voisins les Tidjanias, la lumière sur tout ce qui
concerne notre confrérie. Nous n’avons pas, comme eux, des secrets; nous
ne fuyons pas le contact de nos amis les Français; nous sommes même
heureux et fiers quand il nous est donné d’en accueillir quelqu’un parmi
nous. Je ne vois donc pas le moindre inconvénient à satisfaire votre
désir et à vous narrer, dans tous ses détails, comment fut par moi
initiée Celle que nous pleurerons longtemps encore comme la plus douce,
la plus aimée, la plus généreuse de nos khouan.
* * * * *
Donc, un jour qu’elle était venue me voir à Guémar, elle me demanda avec
insistance de lui conférer notre «ouerd»[6].
[6] _Ouerd._--Formule pratique d’initiation propre à chaque confrère.
En fondant son ordre, notre maître, l’Emir des Sultans, l’Etoile des
Savants, le guide des hommes pieux, le cheik Abd-el-Kader Djilani (que
la miséricorde de Dieu soit sur lui!) eut surtout en vue la pratique de
la charité. Et son cœur pitoyable fut ouvert à tous ceux qui peinent et
souffrent, quelles que fussent leur race et leur religion.
Nous, mokaddems, naïfs et simples khouan du désert, ne devons être et ne
sommes, d’après son auguste volonté, que les humbles porteurs d’aumônes
envoyés par Dieu aux Errants. Nos zaouïas ont toujours été et ne
cesseront jamais d’être, s’il plaît à Dieu, les hôtelleries du Désert.
Comment donc refuser d’admettre parmi nous cette jeune femme à l’âme
virile, au cœur débordant d’humanité, dont la pauvreté superbe avait,
chaque jour, des gestes d’une royale générosité qui nous mettait les
larmes aux yeux. Comment refuser l’«ouerd» à celle qui partageait sa
maigre galette avec le «meskine» affamé, soignait avec la science d’un
«toubib» de France, les malades et tous ceux dont le sable et le soleil
rongent les yeux, à celle qui pâlissait de bonheur quand on l’appelait
«la Providence des Bédouins» et qui sereine, les yeux clos comme une
sainte du Ciel, fit parfois, aux plus misérables, l’aumône d’un peu
d’amour. Je n’hésitai pas et ce fut même avec fierté que j’accédai à son
désir. L’initiation fut très simple et eut lieu chez moi, à Guémar, où
j’étais alors mokaddem sans zaouïa, en présence de Si Ehni, déjà
lui-même initié, et de quelques khouan Souafa.
Après les ablutions d’usage, je lui rasai la tête selon les rites--elle
portait déjà les cheveux courts comme l’exige la lourde coiffure
saharienne--et lui donnai le «dikr», c’est-à-dire la formule initiatrice
de Sidi Abd-el-Kader Djilani, qu’elle devait réciter désormais après
chacune des cinq prières du jour:
«Il n’y a de Divinité qu’Allah, car l’Ange Gabriel a dit au Prophète:
C’est là ma forteresse. Celui qui prononcera ces paroles entrera dans ma
forteresse, et celui-là sera en sûreté contre mes châtiments.»
Elle le répéta, et là aurait pu s’arrêter l’initiation. Ainsi va, en
effet, pour la plupart de nos khouan. Mais Isabelle possédait une
culture islamique qui méritait mieux. Elle connaissait d’ailleurs, aussi
bien que le plus érudit de nos mokaddems, l’histoire, les doctrines et
le rituel de l’ordre auquel elle avait décidé de s’affilier. Aussi, ce
fut sans hésitation qu’elle répondit aux questions exigées et par
lesquelles on est concédé, à un degré plus élevé, l’_ouerd_ de Sidi
Abd-el-Kader El-Djilani:
--Qui le premier a reçu la ceinture de Kadryas?
--Gabriel.
--Où l’a-t-il reçue?
--Au ciel.
--Qui l’en a ceint?
--Les anges du ciel par ordre de la Vérité, que sa gloire avait
proclamée!
--Qui le second a reçu la ceinture?
--Notre seigneur Mohammed.
--Qui l’en a ceint?
--Gabriel, par l’ordre du Maître de l’Univers.
--Qui le troisième a reçu la ceinture?
--Ali, fils d’Abou-Thaleb.
--Qui l’en a ceint?
--Mohammed.
--Et ainsi jusqu’au fondateur de notre ordre l’Etoile des mondes, le
flambeau étincelant, la perle précieuse, l’astre de la religion, l’émir
des Sultans, le cheik Abd-el-Kader El-Djilani.
Et je continuai en lui demandant:
--Qu’y a-t-il à ta droite, à ta gauche, derrière toi, devant toi, sur ta
tête et sous tes pieds?
Et elle répondit sans hésitation:
--A ma droite, est Gabriel; à ma gauche, derrière moi, Azrael; devant
moi, Affafil; au-dessus de moi, le Souverain glorieux; et sous mes
pieds, la Mort qui est plus proche de nous que la veine jugulaire ne
l’est de la gorge, conformément à cette parole divine: «Toute âme doit
goûter la mort; vous recevrez votre salaire au jour de la résurrection.»
--Quelles choses sont venues du Ciel dont l’une est supérieure à
l’autre?
--Le blé et la viande. La viande est supérieure au blé, car le blé a été
apporté du Paradis par Adam, tandis que le bélier a été envoyé du Ciel
pour servir de rançon à Ismaïl que son père allait immoler.
--Quelle est la maison sans porte, la mosquée sans mirhab, et le
prédicateur sans livre?
--La maison sans porte c’est la terre qui n’est qu’un séjour d’illusions
trompeuses: la mosquée sans mirhab, c’est la Kaâba, que Dieu Très Haut
la protège! et le prédicateur sans livre, c’est le Prophète, car il
n’écrivait jamais, et on écrivait, au contraire, sur un livre, ce qu’il
disait.
--Le diadème de l’Islam est-il sur ma tête ou sur la tienne?
--Il est sur ma tête, sur la tienne et sur celle de tous ses serviteurs;
car notre maître commun est Dieu l’Unique, le Puissant qui dit à une
chose: «Sois!» Et elle est.
Puis je lui remis le chapelet de notre ordre et ce fut fini. Désormais,
l’Errante Isabelle pouvait, sur son maigre étalon, courir d’un bout du
Sahara à l’autre, vagabonder dans le grand Erg jusqu’à Ghadamès, planter
sa tente au cœur du pays touareg, elle serait partout la bienvenue;
partout elle trouverait sa part de galette, des mains fraternelles et
des visages souriants, car partout, dans le Sahara, notre ordre rayonne
comme le soleil au firmament; et il n’est pas, dans les ruelles des
ksour et sur les pistes désertiques, un seul mendiant, un seul aveugle
qui, pour apitoyer les passants et bercer sa vie dolente, ne chante la
complainte de Sidi Abd-el-Kader Djilani.
Mais, à partir de ce jour, augmenta la haine que nourrissait contre elle
la confrérie rivale des Tidjanyas de Guémar, à cause de sa vive
sympathie pour nous. Son initiation ne pouvait que glorifier notre ordre
dans le Souf parmi les «meskines», où sa popularité allait croissant.
Il n’y eut pas de calomnies, pas d’abominations dont ils ne
l’accusassent, en attendant le jour où ils essayeraient de la faire
assassiner.
C’est une prostituée, disaient-ils partout.
Oui, Monsieur, ils allaient partout répétant cela. Une prostituée! Les
misérables, ou ce mot n’a aucun sens dans ma langue comme dans la vôtre;
ou il désigne celle qui se donne pour de l’argent. Or, si parfois, comme
je vous l’ai dit tout à l’heure, Isabelle, au cours de ses vagabondages
incessants, fit l’aumône de ses bras et de ses lèvres toujours
souriantes, ce fut aux plus misérables des errants qu’elle rencontrait,
et pour l’unique plaisir de voir un peu de bonheur étinceler dans les
prunelles de ceux à qui le Destin ne concéda d’autres épouses que la
Misère et la Pauvreté. Et pour cela, rien que pour cela, à défaut de
tous ses autres mérites, sa place était marquée à la droite même
d’Allah, dans le ciel. Car, si partager son pain avec celui que la faim
torture est chose agréable à ses yeux, si couper la moitié de son
burnous pour couvrir la nudité de son semblable lui plaît aussi, que
dire de celle qui se donne toute et fait la charité d’un peu d’amour à
celui qui n’en eut jamais?
Oui, Sidi, même si tous les crimes dont l’accablèrent nos ennemis, les
Tidjanyas de Guémar, étaient choses vraies, et si, au jour du jugement
dernier on les mettait dans un plateau de la balance en y ajoutant des
crimes plus grands encore, il suffirait, pour le soulever comme un fétu,
de mettre dans l’autre, un seul de ces sourires et de ces baisers...
Ainsi parla Si-El-Houssine-ben-Brahim, mokaddem des Kadryas, fièrement
drapé dans son burnous de laine blanche, tel un philosophe de l’Hellade
dans son peplos. Et il me sembla que jamais, de la bouche des sages
antiques, ne tombèrent plus nobles paroles sur la Pitié et sur l’Amour.
*
* *
J’étais arrivé au terme de ma randonnée fraternelle et que le Dieu de Si
Mahmoud avait bien voulu bénir. Il ne me restait plus qu’à l’écrire et à
publier, dans son intégrité absolue, l’œuvre posthume si heureusement
retrouvée, afin que soit rendue à la Morte la gloire dont on essaya
hypocritement de la dépouiller.
Six mois avant, j’étais, pour la troisième fois, revenu dans l’extrême
Sud-Oranais, où, partout depuis Aïn-Sefra jusqu’à Ounif, j’avais entendu
les Bédouins chanter les louanges de leur glorieuse amie. J’étais allé
porter des roses du Tell, des jasmins et des violettes du Télemly sur
son humble tombe musulmane, dans le petit cimetière désertique où Elle
dort en paix son dernier sommeil:
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Elle dort sous la dune à la robe de moire,
Non loin du ksar aimé, sous le palmier hautain
Dont les palmes, le soir, chantent sa jeune gloire
Et bénissent le Dieu qui fixa son Destin.
Car ceux-là seuls dont l’âme a des instincts vulgaires
Désirent de longs jours. Mais le cœur haut placé
Ne demande au Seigneur que le temps nécessaire
Pour transmettre en courant le flambeau du passé.
Pour la remercier de sa pitié divine,
Aux entours de sa tombe, en les soirs lumineux,
Les pâtres, accordant la flûte bédouine,
Lui diront la chanson qu’elle chanta pour eux.
Cette belle chanson de l’Errante tragique,
Où palpite et gémit l’âme des vagabonds,
Où s’évoquent, ardents, l’horizon désertique
Et le sable infini sous les grands cieux profonds.
Cette chanson virile à la gloire de vivre
Sous la tente qui claque au vent frais du matin,
Où la nouba des «goums» pleure, nasille et vibre,
Où le clairon des camps mêle sa voix d’airain,
La chanson de la plaine aride et grandiose,
Que la Bonne Nomade à ses frères errants
Chantait, le soir venu, devant la tente close,
Quand le soleil mourait en ses ors triomphants.
Tandis qu’au ksar prochain agonisaient les flûtes,
Elle évoquait leur vie sereine et sans douleur,
Et les rudes «soekar», les chameliers hirsutes
Sur leur manteau poudreux laissaient tomber un pleur:
--«Rendons grâces à Dieu, frères, leur disait-elle,
Après lui, nous n’avons qu’un Roi: c’est le Soleil,
Il dispense au désert sa jeunesse éternelle
Et caresse nos yeux dès l’heure du réveil.
Louons-le d’avoir fait nos poitrines robustes,
Forgé nos reins d’acier, allumé notre œil clair,
De nous avoir donné l’âme simple des justes,
L’inlassable maigreur de nos jarrets de fer.
L’eau qui dort dans la mare est l’élixir des braves.
Quand il a bu trois fois dans le creux du «rhédir»
Le plus lâche à son sort ne connaît plus d’entraves.
Il sent sa veine battre et son cœur se raidir.
Plaignons celui qui mord à même le pain tendre,
Car son sang sera froid dans son cœur toujours mou;
La galette pétrie en le sable et la cendre
Fait bouillonner le nôtre en un joyeux remou.
Louons Celui qui fit, de la nuit éternelle,
Sortir l’immensité de son blond Sahara,
Et ne nous a laissé d’autre tâche que celle
De marcher au pas lent de nos grands méhara,
De marcher en chantant, la poitrine bombante
Et le front caressé par le vent du matin,
De l’heure du «fedjer» jusqu’à la nuit tombante
Et de nous endormir en riant au Destin.
Louons Celui qui fit les étoiles, la lune,
Pour réjouir nos yeux jusqu’au soleil levant...»
Et les Errants charmés, au sable de la dune
Heurtaient leurs fronts nimbés par le soleil couchant.
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Dors en paix, douce Isabelle, sous les palmiers d’Aïn-Sefra! Pour toi,
je suis tenté d’implorer le sable d’or qui te recouvre, de même que
Méléagre de Gadara implora le sol de l’Hellade pour son amante fauchée,
comme toi, par la Mort en son printemps:
_Terre d’Afrique, sois légère
A celle qui a si peu pesé sur toi._
Oui, dors en paix, et puisses-tu, sous les fleurettes de ta tombe, ouïr
les fières et pieuses paroles du bon caïd de Touggourt:
«Bien que morte à l’aurore de sa vie, tant qu’il y aura des nomades
poussant leurs chameaux étiques chargés de misère depuis les oasis
figuiguiennes jusqu’aux dunes de l’Oued Souf, sa mémoire ne périra pas».
Dors en paix! Issue comme une reconnaissance éternelle du Désert que ta
plume a glorifié, la Légende, harmonieuse, impérissable, attend ton âme
au seuil des siècles futurs. Peut-être même, en ces jours lointains,
seras-tu la _djinia_ bienfaisante, la fée clémente et subtile dont le
pastour saharien implore les grâces pour son troupeau. Tu guériras sa
brebis malade, tu rendras sa chèvre féconde, et la nuit, à cheval sur un
rai de lune, tu souriras, dans leurs rêves, aux chameliers endormis.
Ou peut-être encore, sous ton nom de jeune fille poétiquement arabisé,
tu deviendras la sainte, la _Lella_ vénérée, qui repose dans la blanche
koubba désertique, à l’ombre du solitaire dattier et où, entre deux
étapes, viendront s’agenouiller tous les sublimes pouilleux que tu
chantas.
O toi, la Bonne Nomade, dors en paix, sous les palmiers d’Aïn-Sefra.