DOSTOIEWSKY.

Combien d’autres témoignages de ce genre, écrits par les plus grands

maîtres de la pensée russe sur des œuvres qui ne mourront pas,

Trophimowsky tenait enfouis dans sa bibliothèque de Meyrin!

*

* *

Et maintenant voulez-vous savoir comment je suis devenu possesseur de

ces deux-ci. Ecoutez et vous connaîtrez un peu plus ce que valait le

cœur de mon vieil ami.

C’était au début de son exil, peu après avoir quitté la Russie; avant de

se fixer à Genève, il décida de rester quelque temps à Paris, où son

intention était d’achever un travail, par lui commencé, sur l’_état de

l’enseignement scientifique et philosophique en Europe pendant la grande

Révolution_.

Les ressources de la Bibliothèque Nationale et des Archives lui étaient

indispensables, et il voulait aussi, pendant ce temps, suivre les cours

de la Sorbonne et du Museum où professaient deux de ses amis.

Lorsqu’il y arriva, je me trouvais moi-même à Paris, depuis quelque

temps, avec un groupe d’autres proscrits presque tous comme lui, et

comme moi, anciens étudiants de l’Université de Moscou.

Sur mon conseil, il descendit, avec sa valise et quelques malles pleines

de livres, dans un petit hôtel de la rue de Vaugirard, à côté de

l’Odéon. La plupart d’entre nous et moi-même habitions tout près, dans

les parages des Gobelins.

Sans être richissime, comme certains le croyaient, Trophimowsky

possédait une fortune fort enviable, dont il avait, dès lors, la pleine

jouissance, tous ses parents étant morts. Très sobre, d’une simplicité

antique, solitaire et quelque peu misogyne, il consacrait la presque

totalité de ses importantes ressources à ses études et surtout au

soulagement de ses frères en révolution. Il fut vraiment la Providence

de notre groupe, lequel, à de très rares exceptions près, dont la

mienne, ne comptait que des militants peu fortunés. Je dois vous dire,

en effet, que ma famille me faisait tenir secrètement, mais avec

régularité, des subsides suffisants pour que je puisse, moi aussi, venir

en aide à mes compagnons d’exil.

Mais il arriva que la police russe eut vent de ces envois, et somma

brutalement mon père, haut fonctionnaire de l’Etat, de les cesser

immédiatement sous peine de destitution.

Surveillé moi-même de plus près, je dus, dès lors, prendre mes

dispositions pour quitter Paris et me réfugier en Suisse dans le plus

bref délai.

Mais pour entreprendre ce voyage et effectuer ce déplacement, il me

fallait de l’argent. Or, la caisse de notre petit groupe était vide et

il ne me restait plus un sou vaillant. Sans hésiter une minute, je cours

rue de Vaugirard, exposer ma situation à Trophimowsky, et lui demander

les roubles qui m’étaient indispensables pour échapper à l’inquisition

policière dont j’étais l’objet, et dont ne tarderaient certainement pas

à souffrir mes compagnons.

Il faut croire que j’inaugurais une série noire, car je trouvai mon ami,

que je n’avais pas vu depuis plusieurs semaines, aux prises avec des

embarras pareils aux miens, non pas du côté sécurité, mais au point de

vue argent.

La faute en était, si ma mémoire est fidèle, au notaire qui détenait

encore en Russie sa fortune et qui, par excès de dévouement pour lui, se

montrait d’une extraordinaire et fâcheuse timidité, effrayé par la

surveillance policière dont il se croyait l’objet.

Bref, Trophimowsky me laissa parler, puis à ma demande d’argent, il ne

répondit pas un mot, mais se leva, ouvrit devant moi tous ses tiroirs

vides et m’embrassa en pleurant. J’étais fixé et je l’étais d’autant

mieux que j’avais aperçu, au coin de sa table de travail, avant qu’il

eût le temps de les cacher, un petit morceau de saucisson et un croûton

de pain, tout ce qui lui restait pour manger ce jour-là et le lendemain.

Les yeux mouillés, moi aussi, et oubliant ma propre détresse devant

celle de mon ami, j’allais partir sur une fraternelle poignée de main,

mais il me retint, me fit asseoir:

--Il faut tout de même que tu partes, dit-il, et dès ce soir, il y va de

ta sécurité personnelle autant que de celle de nos amis.

Et tout en murmurant cela, il ouvrit une de ses malles, y fouilla avec

des précautions infinies, et en sortit les deux livres que je viens de

vous montrer.

Il les mit dans mes mains et s’assit devant son bureau:

«Ecoute bien, reprit-il, les indications qu’il me reste à te donner. Tu

iras tout de suite au boulevard Saint-Michel, à tel numéro, tu monteras

au troisième, porte à gauche, et tu demanderas à la bonne qui viendra

t’ouvrir, Monsieur C..., de la part de Monsieur A. Trophimowsky. Tu

seras introduit de suite auprès de ce vieillard, qui est un des

bibliophiles les plus réputés, le plus riche peut-être de Paris, et qui

raffole de nos écrivains: tu lui remettras la lettre que je vais écrire,

tu prendras les trois cents francs qu’il te donnera et, dès cette nuit,

ayant ramassé tes hardes, tu fileras par le premier train.»

Et, sous mes yeux, Trophimowsky écrivit ceci:

«Monsieur, j’ai réfléchi, et vous envoie les deux livres par le porteur

auquel vous remettrez les trois cents francs que vous avez bien voulu

m’offrir.»

Pendant qu’il signait:

«Non, fis-je, en déposant les volumes sur la table, je ne porterai pas

cette lettre à Monsieur C... Du moment que toi-même, plutôt que de te

défaire de ces précieux livres, tu préfères souffrir la faim, je ne vois

pas pourquoi je n’en ferai pas autant.»

Il répliqua sèchement et d’une voix qui ne supportait pas la

contradiction:

«Ce n’est pas la même chose, dans mon cas il ne s’agit que de mon

bien-être, ma personne n’étant en rien menacée; dans le tien il y va du

salut de nos amis. Pour eux autant que pour toi, je consens ce

sacrifice: fais-moi donc la grâce de m’obéir en tous points.»

Je repris les livres, et dissimulant mes larmes ainsi que lui cachait

les siennes, je sortis. Comme je passais dans la petite rue

Monsieur-le-Prince pour gagner le boulevard Saint-Michel, mon attention

fut attirée par un carré de papier blanc collé sur la porte d’une

modeste gargote d’étudiants.

Je m’en approchai machinalement et je lus:

«On demande pour tout de suite un plongeur. Vingt francs par mois et la

nourriture. Très pressé».

Merci, Seigneur, voilà le salut, pensai-je aussitôt. Je coupe ma barbe,

j’endosse un costume de marmiton, je dépiste ainsi la police qui ne

songera pas à me chercher, moi, le fils d’un puissant seigneur, dans le

sous-sol de cet infime restaurant, je gagne ma vie en attendant des

jours meilleurs, et aussi de quoi empêcher ce brave Trophimowsky de

mourir de faim, tout en lui sauvant les deux livres, auxquels il tient

plus encore qu’à son estomac.

Et tout cela fut aussitôt accompli que conçu.

Une heure après, rasé comme un garçon de café, et en costume de

plongeur, de mes mains blanches qui n’avaient jamais manié que la plume

du journaliste, je rinçais la vaisselle d’un restaurant à douze sous la

portion.

Je restai là trois semaines sans donner signe de vie à mon ami, tout en

lui faisant parvenir chaque jour quelques reliefs de ma cuisine et du

pain, toutes choses qu’il croyait lui être envoyées par quelqu’un de nos

groupements secrets.

Enfin, lorsque j’eus acquis la conviction que la police avait

complètement perdu ma piste, je vins le trouver, et, triomphalement lui

rapporter les deux bouquins en lui contant ma petite histoire par le

détail.

Je n’avais pas achevé, qu’il m’embrassait et sanglotait comme un enfant.

--Ami, me dit-il, ces deux livres sont à toi. Garde-les comme le

souvenir le plus précieux qu’un ami puisse donner à son ami.

Et avec un sourire dont s’illuminait ses yeux mouillés:

--Mais pourquoi, oui, pourquoi n’être pas venu me voir avant de

t’imposer cette corvée qui a dû être bien rude pour toi. Oh! dès le

lendemain même du jour où je t’ai remis ces livres, j’ai su que tu ne

les avais pas apportés à Monsieur C... Figure-toi, en effet, que j’ai

reçu de mon notaire trois mille roubles ce matin-là, et naturellement,

je me suis précipité boulevard Saint-Michel, pour essayer de les ravoir.

Dès lors, sans rien connaître de ton aventure, j’ai deviné que tu étais

à Paris, que tu n’avais pas vendu les livres, et aussi que tu m’envoyais

ce qu’il me fallait pour ne pas mourir de faim; car toi seul,

m’entends-tu, toi seul, connaissais ma détresse du moment. Je t’ai

cherché partout, sauf, bien entendu, dans la cuisine de ton gargotier.

Je voulus encore une fois déposer les deux livres sur sa table, mais il

se fâcha, et toujours pleurant et riant:

--Je te supplie de les garder, car il me sera plus doux encore de les

savoir en tes mains que de moi-même les posséder.

Je sortis donc, emportant les livres et mesurant, à la grandeur de son

cadeau, la profondeur de son amitié.

Vous comprenez maintenant que j’y tienne comme au trésor le plus

précieux. J’ai, de même que tous les proscrits, beaucoup souffert. J’ai

subi les pires malheurs de l’exil; j’en ai connu les plus affreuses

détresses, et possédant des milliers de roubles de rentes, il y eut de

nombreux jours où me manquèrent les deux sous de mon petit pain.

Aujourd’hui, bien qu’ayant passé la septantaine, et encore pourvu de ce

qu’il faut pour attendre la mort en paix, j’aimerais mieux souffrir à

nouveau la faim, comme à trente ans, que de vendre, au poids de l’or,

ces deux bouquins.

Quelques semaines après ce moment inoubliable de notre vie à Paris, nous

partions ensemble pour la Suisse, que nous ne devions plus quitter. On

nous y laissa vivre en paix; de notre côté, d’ailleurs, nous mîmes

lentement et pour toujours une sourdine à notre activité

révolutionnaire, pris que nous fûmes par la passion de l’étude, par le

nouveau foyer que tous deux nous nous créâmes à Genève et aussi conquis

par le nouvel évangile de Tolstoï qui, déjà, prêchait la résignation aux

révoltés du monde entier.

Mais, puisque je suis à vous parler du plus cher de mes amis, avant de

quitter ce chapitre de sa vie et de la mienne, laissez-moi vous dire

combien, à cette rude époque qui précéda et suivit la guerre

franco-allemande, l’existence des fugitifs et des proscrits russes à

l’étranger, était plus dure et plus difficile qu’aujourd’hui. D’une

part, l’entente des tyrans européens avait su créer une police

internationale de premier ordre et dont la vigilance ne connaissait pas

la fatigue, soutenue qu’elle était par d’incalculables fonds secrets, et

d’autre part, les moyens de locomotion plus rares rendaient les

déplacements peu faciles: nous-mêmes étions moins nombreux, plus aisés à

surveiller, et il fallait d’incessants miracles pour lui échapper.

Et ces miracles-là, nous les accomplissions quand il le fallait. Oui,

Monsieur, nous avons tous poussé les audaces de la pensée

révolutionnaire jusqu’à un point que les militants de l’heure présente

ne dépassèrent jamais.

Vous considérez l’antimilitarisme, l’antipatriotisme, la haine ouverte

du drapeau et de l’armée comme les théories les plus osées qu’ait risqué

l’esprit rénovateur d’aujourd’hui; eh bien, sachez-le, votre Gustave

Hervé pissait encore dans son berceau, si j’ose m’exprimer ainsi, et y

faisait ce dans quoi il proposa plus tard de planter vos trois couleurs,

que nous avions, nous, jugé les nôtres ainsi que les drapeaux de toutes

les nations comme dignes seulement de balayer la boue des cloaques, et

la fiente des égouts. Lisez, Monsieur, ce que l’un de nous écrivait et

ce que nous imprimions en langue russe, dans une petite feuille que nous

appelions: _Le Knout_:

«... C’est ça, l’Empire des Tzars, gouverné, depuis des siècles, par des

bandits, des ivrognes et des fous; ça l’Empire d’Allemagne, qu’une

lignée de soudards cancéreux mène la cravache à la main; ça l’Empire

français, que dirige un loufoque criminel; ça le trône d’Angleterre, sur

lequel une matrone cupide et niaise assied son derrière engraissé par

toutes les famines des Indes...

»Oh! misère... misère, de notre pauvre humanité, quand donc voudras-tu

nous abandonner?...

»Incroyable vraiment que, depuis les temps historiques et même avant,

depuis qu’il y a des révoltés, il n’y ait rien de changé sur cette fange

arrondie, que des milliards de créatures, prétendues intelligentes et

raisonnables, se laissent toujours gouverner par des fantoches imbéciles

où sanguinaires, plus souvent les deux à la fois! Qu’elles s’inclinent

niaisement devant des idoles et qui pis est devant de soi-disant

symboles, fruits amers de l’humaine stupidité.

»Quoi qu’il dise et quoi qu’il fasse, comme un fellah des époques

pharaoniques ou un Hindou du Rig-Véda, l’homme d’aujourd’hui croit à

Dieu. Il est resté la brute religieuse dont parle Platon. Le fantôme du

Divin a imprégné sa cervelle pour toujours; l’eau qui la baigne sous les

méninges est de l’eau lustrale, et elle circule tout au long de sa

moelle, provoquant des réflexes rituels.

»La passion du Dogme (avec un grand D) est plus nécessaire à sa vie

morale que ne le sont à son existence physique les battements de son

cœur.

»Il s’éteindrait et avec lui mourrait sa race--ce qu’il faut peut-être

souhaiter--si, par la ruse ou par la force, il ne pouvait imposer à ses

semblables ce qu’il croit la vérité.

»Voyez plutôt, après la tyrannie du moine, se dresser à l’horizon la

tyrannie non moins insolente et nauséabonde du franc-maçon.

»Comme il y a des siècles et des siècles, et avec autant d’ardeur, il

courbe la tête et délire devant un chiffon versicolore qu’il appelle le

drapeau et avec lequel--tant il est sali de honte--un homme propre,

intelligent et honnête ne se devrait même pas torcher le c...

»La folie que cette loque imbibée de sang, déchaîne en son âme, quand

ses maîtres l’agitent devant lui, est plus épouvantable et plus cruelle

que jamais. Les guerres des temps passés ne sont que des berquinades,

près des contemporaines tueries.

»Même en temps de paix, et pour la préserver, cette guenille innommable,

à peine digne de balayer les cloaques et les égouts, de ce qu’il appelle

le déshonneur, il s’impose des sacrifices écrasants, dont une partie

suffirait à tirer de la misère et de l’ignorance la moitié du genre

humain, et il ne rêve que machines capables de détruire en quelques

heures l’autre moitié.

»Passe encore, ô homme du XIXe siècle, en train de mourir comme les

autres dans l’ignominie, passe encore que tu restes éternellement la

Brute religieuse, rituelle et dogmatique, qui s’aplatit devant le

triangle maçonnique ou la croix du Nazaréen, on ne s’extermine plus

guère pour Dieu, on se contente de se déshonorer en son nom. Mais que tu

persistes à être le bandit des siècles de fer, dénommant son repaire:

_La Patrie_, que derrière tes frontières, comme le voleur et l’assassin

dans leur caverne, tu n’aies qu’un but, un idéal: l’emporter sur ton

voisin, le tuer, le piller et le voler pour t’agrandir, voilà certes qui

est fait pour pousser au désespoir les hommes intelligents...»

Lisez et relisez ces lignes, Monsieur, songez ensuite qu’elles furent

écrites et imprimées voici plus de quarante ans, par des hommes que

traquait sans trêve la police dont je viens de vous parler, songez

encore qu’après avoir ainsi rédigé et tiré à plus de cent mille

exemplaires sur du papier à chandelle, au fond d’une cave, dans un

quartier ouvrier de Genève, le _Knout_, un placard bi-mensuel, d’autres

hommes en prenaient de lourds ballots et, risquant mille fois leur vie,

gagnaient la frontière russe, pour les remettre à ceux qui les

attendaient. Réfléchissez à tout cela et dites-moi ensuite si les

«insurrectionnels» d’alors ne valaient pas ceux d’aujourd’hui et si, au

point de vue de la hardiesse et de l’éloquence, les premiers ne

l’emportaient pas de beaucoup sur les seconds.

Cependant, pour l’exactitude de votre étude biographique sur Isabelle

Eberhardt et sa famille, je dois vous dire que Trophimowsky ne fut

jamais parmi les violents des révoltés en exil. Il n’était d’ailleurs

pas, ainsi que je vous l’ai indiqué, un véritable banni, un réfugié

politique, comme la plupart d’entre nous. Il n’avait jamais comparu

devant les tribunaux de l’Empire: aucune condamnation, par conséquent,

ne pesait sur lui. Toutefois, pendant sa vie d’étudiant et après, il

avait à maintes reprises manifesté des idées libérales fortement

hostiles au tzarisme et n’avait pas dissimulé ses nombreuses amitiés

dans les milieux révolutionnaires de ce temps-là. Et c’est pourquoi,

sans encore l’inquiéter sérieusement, la police politique le surveillait

depuis longtemps et de fort près. C’est pour échapper à cette

inquisition de plus en plus gênante et aussi pour protester hautement

contre les oppresseurs de son pays qu’il s’était volontairement exilé.

L’atmosphère empuantie de Moscou et de Pétersbourg lui étant devenue

insupportable et sa situation de fortune le lui permettant, il avait

voulu respirer l’air plus salubre du Léman.

Je m’empresse d’ajouter qu’il partit à temps, car, ainsi qu’il l’apprit

peu après son arrivée, les policiers, ayant eu vent de sa correspondance

avec certains de ses amis, réfugiés en Suisse, se disposaient à

perquisitionner chez lui et probablement à l’arrêter.

Les difficultés qu’éprouva son notaire pour lui faire tenir une partie

de sa fortune, lui montrèrent suffisamment qu’il avait eu raison de

changer d’air.

A cet exil bénévole, à ses amitiés révolutionnaires et à la générosité

touchante dont il fit preuve à leur endroit, se bornèrent ses

agissements. Il n’écrivit jamais dans le _Knout_, qui n’eut d’ailleurs

que dix numéros, aujourd’hui introuvables, même au poids de l’or, ni

dans les autres feuilles propagandistes d’alors.

Son esprit allait plutôt vers les doctrines spéculatives de la

révolution, sur lesquelles il noircit beaucoup de papier sans jamais

rien publier.

C’est ainsi qu’il écrivit à Genève d’abord, puis à Meyrin, une

_Psychologie de l’Autocrate_ et une _Psychologie du Révolté_, dont il

lisait, de temps à autre, quelques pages aux amis qui venaient le

visiter.

Tous en gardaient l’impression que jamais pensée plus puissante et plus

virile ne fut servie par une forme plus séduisante, et nul d’entre nous

ne le quittait sans l’avoir instamment supplié de livrer au public ces

fruits de sa vie laborieuse et de ses incessantes méditations.

«Plus tard, plus tard, répondait-il sans lassitude, il y a beaucoup à

retoucher.»

Que sont devenus ces manuscrits et aussi celui d’un _Essai sur le

suicide_, et encore celui d’une massive et substantielle étude _Sur les

tyrans de l’Hellade_, deux chefs-d’œuvre d’audacieuse érudition? Je

l’ignore, hélas! car alors que mourut mon pauvre ami, je voyageais

depuis trois ans, hors de Suisse, pour oublier ma solitude et la mort de

ma chère enfant.

Les plus impétueux et les plus intransigeants d’entre nous n’en

professaient pas moins pour ce grand savant, si simple et si bon, une

profonde vénération.

C’est dans sa _Psychologie du Révolté_ et dans son _Essai sur le

Suicide_, que le groupe des plus virulents qui furent les premiers

terroristes, avaient puisé l’idée d’une association tendant à colliger

l’effort ultime des désespérés de la vie, à l’utiliser en le dirigeant

contre la vie des tyrans et de leurs collaborateurs les plus actifs. Le

principe était: L’instinct de la conservation dont l’homme est affligé

vaut plus, pour la sauvegarde matérielle de ses oppresseurs, que les

meilleures cottes de mailles et que les cosaques les plus dévoués. Celui

qui a fait le sacrifice de la vie et plus particulièrement celui qui

s’en trouve ainsi chassé par l’égoïsme et la cruauté de la société

présente, est susceptible de devenir, pour cette dernière, mille fois

plus dangereux que les plus hardis militants, dont l’audace est bridée

par la vision de l’échafaud ou du peloton d’exécution.

On devait donc rechercher partout où faire se pourrait, ces malheureux,

les recueillir, les initier rapidement aux meilleures méthodes

terroristes, insuffler à leur désespérance une haine suffisante de ses

causes, et enfin, leur mettre aux mains le moyen de se venger avant de

mourir, en bien précisant un but à leurs coups.

Trophimowsky ignora toujours l’existence de cette Association quasiment

restée d’ailleurs à l’état de projet, et il ignora aussi que, de ses

études spéculatives, en avait pu sortir l’idée.

Toutefois, bien qu’à la veille de mourir, je n’en persiste pas moins à

croire qu’il y a là, pour la puissance et l’avenir du terrorisme, une

mine précieuse à exploiter.

Tandis que je m’installais définitivement à Genève, Trophimowsky,

accompagné de Nathalie, en proie à la douleur profonde de son veuvage,

errait encore, pendant de longs mois, à travers la Suisse et l’Italie,

car on ne savait auquel de l’oncle ou de la nièce, était échue l’humeur

la plus vagabonde, ou pour mieux dire, tous les deux possédaient au même

degré ces instincts nomades dont, par sa mère, devait hériter Isabelle

Eberhardt.

Ils allaient donc de Lausanne à Berne, de Berne à Bâle, de Bâle à Zurich

et Lucerne, estivant en Herzégovine, promenant leurs automnales rêveries

sur les rives aimables du lac Majeur, descendant jusqu’à Florence et

Rome pour hiverner à Naples, Palerme et visiter la riante Trinacrie.

Cependant, ils nous revenaient toujours invinciblement attirés par le

charme du lac Léman. Mais pour les retenir et les fixer à Genève,

d’abord, puis à la villa de Meyrin que Trophimowsky ne tardait pas à

acquérir, il fallut une assez grave maladie d’Isabelle, alors âgée de

cinq ans, de cette troublante Isabelle, dont vous avez entrepris

d’éditer l’œuvre inconnue et de narrer la si courte et poignante vie, ce

à quoi je voudrais, Monsieur, vous aider de mon mieux.

Quand Isabelle naquit, j’étais moi-même, depuis quatre ans, père d’une

charmante fillette qui devait être sa meilleure amie, comme j’étais le

plus fidèle intime de ses parents. De sa prime enfance, tout ce que je

puis vous dire, c’est qu’elle était laide, très laide même, et que ses

parents se montrèrent fortement impressionnés de cette disgrâce dont ils

cherchèrent la cause en vain, Nathalie étant, comme je vous l’ai dit, la

beauté même incarnée et son père, qui mourut d’ailleurs peu de temps

après la naissance d’Isabelle, n’ayant, dans ses traits, rien de laid,

voire de simplement disgracieux.

Or, voici qu’après cette sérieuse maladie et vers la fin de ses six ans,

ce qui arrive quelquefois, mais jamais à ce point-là, comme si une bonne

fée avait soufflé sur son visage pendant son sommeil, Isabelle se mit à

devenir, un peu chaque jour, une jolie, gracieuse et avenante fillette

promettant d’être ce qu’elle devint, en effet, vers ses seize ans, une

jeune fille charmante sans être belle, à la fois robuste et fine,

infiniment distinguée, attrayante et cent fois plus désirable, enfin,

que beaucoup d’autres, au visage desquelles la nature prodigua des soins

raffinés.

Elle ressemblait peu à son père, mais beaucoup à Nathalie et à son

grand-oncle, dont elle eut dès lors l’intelligence très vive, tandis

qu’elle empruntait à sa mère son activité dévorante et l’inquiète

mobilité de son esprit.

Vous ai-je dit qu’à la mort du père d’Isabelle, Trophimowsky s’était

épris, pour sa petite nièce, d’une vraie passion paternelle, tandis que

Nathalie, tout en la chérissant beaucoup, gardait, sans cependant le

laisser paraître, toutes ses préférences au jeune Augustin de Moërder,

son autre fils, lequel était un fort bel enfant.

Mais, en revanche, le frère et la sœur s’aimèrent, dès cette époque,

d’un profond amour qui arracha souvent des larmes très douces à leurs

parents.

De son grand-oncle, Isabelle eut aussi cette avide et insatiable

curiosité de l’esprit, qui la faisait passer des journées entières et

des nuits dans la bibliothèque de la villa, où elle lisait, à se rendre

aveugle et indifféremment tous les livres qui tombaient sous sa main

fiévreuse, au petit bonheur. Science, histoire, philosophie,

littérature, d’imagination, vers et prose, elle dévorait tout, sans

arriver à satisfaire cette effrayante boulimie de son cerveau.

Trophimowsky ne fit jamais rien pour réformer cette avidité, qui fut la

sienne en ses jeunes ans, et, comme on avait fait pour lui-même, il n’en

limita pas davantage le champ.

N’allez pas croire pour cela qu’il se désintéressât de cette créature si

chère, en laquelle il retrouvait à la fois, avec un tressaillement de

joie, les traits de son propre visage et son âme d’adolescent. Bien loin

de là, mais sans en rien laisser paraître et sans qu’Isabelle elle-même

s’en doutât, il la regardait croître en santé, en joliesse et

surveillait l’épanouissement de son intelligence juvénile, comme un

amateur passionné surveille l’éclosion de ses fleurs aimées.

Certain jour, un familier de la maison, esprit cultivé, mais puritain

genevois quelque peu morose, s’étonnait, devant lui, de cette liberté

d’étude ainsi laissée sans contrôle à une jeune fille de seize ans.

Ne craignez-vous pas pour sa santé, et ne craignez-vous pas aussi que

les ressorts de son intelligence encore tendre n’en soient pour toujours

faussés, et ne croyez-vous pas, enfin, qu’il serait bon d’introduire un

peu de mesure dans les efforts de son jeune esprit?

--Oui, lui répondit non sans orgueil Trophimowsky, pour toute autre

enfant qu’Isabelle je le craindrais et me conduirais différemment, mais

ma petite nièce, qui est vraiment ma fille spirituelle, est une de ces

créatures d’élite qui n’ont besoin ni de frein, ni d’aiguillon. La

robustesse de son cerveau égale celle de son estomac; et c’est pourquoi

il n’est besoin, pour l’un et pour l’autre, d’aucun régime, ni

fortifiant ni débilitant. Elle peut lire et manger ce qu’elle veut sans

aucun danger: elle n’assimilera certes pas tout, ce serait prodigieux,

et cela ne s’est jamais vu: mais la Nature, qui lui fut

exceptionnellement clémente, se charge, en elle, des élaborations

physique et morale dans l’équilibre et l’harmonie dont vous parlez...

Souvent, à ces orgies de lecture, succédaient des fringales de

mouvement, et c’était alors des périodes assez longues où il n’y avait,

dans sa vie, de place que pour les exercices violents.

L’équitation fut toujours celui qu’elle préféra. La jeune fille

studieuse devenait alors une amazone inlassable et dont la maëstria et

la hardiesse étonnaient les plus audacieux cavaliers. Puis, suivaient de

longs voyages en chemin de fer, en bateau et dans les vieilles pataches

démodées.

En compagnie de ma fille, heureuse d’être son amie et presque sa sœur

aînée, elle allait à travers tout le canton de Genève, passait des jours

et des jours à faire le tour du lac Léman, poussait tantôt jusqu’à

Ferney, où l’attirait la grande ombre de Voltaire, et plus souvent

encore s’en allait vers Chambéry et les Charmettes, où les souvenirs

plus humbles mais plus troublants de Jean-Jacques la remuaient chaque

fois plus profondément.

Il faut vous dire qu’elle avait, à l’auteur de la _Nouvelle Héloïse_,

voué le culte le plus ardent. Elle lisait, relisait ses livres, sans

lassitude, vivait avec lui dans une griserie perpétuelle de l’âme et du

cœur, s’imprégnait, jusqu’au tréfond d’elle-même, de son sentimentalisme

débordant.

Tenez, Monsieur, pour servir votre œuvre à laquelle je m’intéresse comme

aux heures les plus douces d’un passé lointain, j’ai entr’ouvert les

plus secrets de mes tiroirs, je vais mettre sous vos yeux ce qu’ils

contiennent de plus poignant pour votre humble serviteur.

Ce sont quelques lettres et de courts billets échangés entre Isabelle et

ma pauvre fille, morte après avoir reçu le dernier, à vingt-trois ans,

oui, Monsieur, à vingt-trois ans...»

Et le vieillard se tut, essuya ses yeux, ses lunettes, car il n’y voyait

plus clair du tout pour trier et lire les pauvres petits papiers.

Pauvres petits papiers en vérité que l’exilé avait maintes fois mouillés

de ses larmes, et auxquels ses doigts tremblants avaient donné la teinte

des vieux parchemins, bien qu’ils eussent douze ans à peine.

Il y avait là, en feuillets épars, un journal de sa pauvre fille assez

régulièrement tenu pendant les années 1894, 1895, 1896 et, au milieu

d’eux, six lettres qu’Isabelle lui écrivit à ces époques.

Des souvenirs de son enfant relatés au jour le jour, en langue russe, le

vieillard me lut ce qu’il crut devoir être utile à mon étude, et je vis,

en effet, combien avait été profonde l’amitié qui unissait Marie K... à

Isabelle Eberhardt, encore que celle-ci eût quatre ans de moins:

--Tenez, Monsieur, pour en revenir à la passion d’Isabelle, que dis-je?

au culte qu’elle vouait à Jean-Jacques, écoutez ceci couché sur cette

page, par ma fille, en février 1896:

«Hier, notre professeur de français nous a donné, pour sujet de

composition, le suivant:

«Dire à qui, de Voltaire ou de Jean-Jacques Rousseau, vont les

préférences de votre esprit, et raisonner _succinctement_ ces

préférences».

«J’ai mis l’auteur de la _Nouvelle Héloïse_ avant celui du _Siècle de

Louis XIV_, mais quand il a fallu raisonner cette préférence, j’ai été

fort embarrassée de le faire _succinctement_, ainsi que nous l’avait

indiqué, en insistant beaucoup, notre professeur.

«Les arguments affluaient si nombreux que, malgré tous mes efforts, j’ai

dépassé de beaucoup la moyenne de cent lignes qui nous avait été fixée.

«Bébelle (Isabelle), a triomphé superbement tant par la concision que

par la force de sa composition.

«Monsieur H... (le professeur), en a été véritablement abasourdi; et il

n’a cessé, pendant toute la matinée, de relire et de répéter les

vingt-cinq lignes de ma chère petite amie: je les sais moi-même par

cœur, et il me plaît de les écrire ici:

«Avec la puissance de son inlassable _génie_, Voltaire a défendu les

droits sacrés et méconnus de l’humanité, et jusqu’au dernier souffle de

sa longue vie, il a lutté pour l’émancipation définitive de l’esprit

humain: aussi, me semble-t-il juste que son œuvre dure tant que durera

cette humanité sur notre globe.

«Mais c’est avec son _cœur_ que l’humble fils de l’horloger genevois a

plaidé pour les droits de la créature, droit au bonheur, droit à

l’amour, et c’est par l’éloquence de son âme qu’il lui a ouvert les yeux

sur les beautés de la Nature, souveraine consolatrice de tous nos maux.

Et c’est pourquoi Jean-Jacques mérite d’être lu par les habitants des

planètes survivantes, quand la nôtre ne sera plus qu’une pâle lune

errant dans la nuit.

«Et c’est aussi pourquoi je donnerais le _Dictionnaire philosophique_

pour huit pages des _Confessions_».

Au sourire que j’ai surpris sur les lèvres minces et proprement rasées

de Monsieur H..., j’ai bien vu qu’il soupçonna d’abord la collaboration

du «Petit oncle Trof» dans cette composition de sa petite nièce. Mais,

moi qui connais la franchise et la loyauté de Belle, la fière noblesse

de son esprit, je ne l’ai pas cru un seul instant; et Monsieur H...

lui-même a dû chasser bien vite ce vilain soupçon quand il a vu: «Petit

oncle» aussi sentimental et Rousseaulâtre que sa nièce, s’essuyer les

yeux en lisant sa composition...»

Oui, vraiment, on ne savait qui de Trophimowsky ou d’Isabelle était le

plus féru du «Philosophe», de son œuvre comme de sa troublante

personnalité. Que de fois n’ai-je pas entendu mon ami soutenir, après

d’autres, mais avec plus d’éloquence, que de lui était sortie la

Révolution française tout entière, la vraie, la seule, celle de la

Convention.

Tous ses membres, en dehors desquels il n’y eut pas de révolutionnaires

au sens complet de ce mot, et en commençant par le sentimental

Robespierre qui en fût l’âme, puis en continuant par Marat qui en fut la

plus agissante et la plus juste expression, furent des adorateurs de

Rousseau, et s’imprégnèrent de ses écrits. Certains d’entre eux même

poussèrent l’imitation de sa vie jusqu’en ses pires défauts.

Pour Isabelle, les raisons qui l’incitaient à faire du «Citoyen de

Genève» le Dieu de son intelligence adolescente et son cœur furent, bien

entendu, toutes différentes, et, à vrai dire, ce ne furent pas des

raisons, mais des instincts.

Instincts héréditaires de vagabondage, qui furent ceux du pauvre

philosophe toujours errant, besoins impérieux d’aimer et de se sentir

aimé qu’il cacha toute sa vie sous son masque de bourru bienfaisant,

besoin non moins exigeant de sentir, au fond de son âme, épanouies et

toujours fraîches, les fleurs les plus rares et les plus exquises du

sentiment, voilà ce qui, à l’aurore de sa vie, fit s’agenouiller la

noble et pauvre fille devant l’auteur de la _Nouvelle Héloïse_ et des

_Confessions_.

Voilà ce qui la faisait pleurer à chaque ligne de ce dernier livre, et

voilà aussi pourquoi elle eût donné, pour huit quelconques de ses pages,

une des œuvres qui honorent le plus l’esprit humain.

Et aujourd’hui, Monsieur, que nous est connue tout entière sa destinée

si brève, si étrange, et si belle dans sa douleur, il nous apparaît bien

clairement qu’elle était marquée par cette première, ardente et unique

passion de son cerveau et de son cœur. Tout y était, depuis son véhément

amour pour la vie libre des grands espaces désertiques, jusqu’à la pitié

profonde, dont elle enveloppa les pauvres diables errant avec elle et

portant, comme elle, le burnous égalitaire du Bédouin.

Je ne parle pas de son œuvre, de sa pensée littéraire et de son style,

desquels vous m’avez dit, en excellents termes, qu’on ne sait à qui elle

dut le plus, de Jean-Jacques ou de Loti et Fromentin.

Mais je bavarde inutilement au lieu de simplement vous lire cette lettre

écrite par elle à ma fille, et dans laquelle vous puiserez sûrement plus

d’éléments utiles à votre étude que ne saurait vous en donner le

verbiage d’un vieillard.

«--Que deviens-tu, ma très chère, depuis que tu as quitté Genève pour ce

coin de rêve qu’est Montreux?... Que deviennent les rhumatismes de ton

papa?... Petit oncle Trof et Maman te le demandent aussi, et avec

beaucoup d’insistance, par ma voix. De grâce, ne fais plus la

silencieuse et tiens-nous longuement au courant de vos faits et gestes

comme moi-même aujourd’hui.

»Pour ce qui est de ta Bébelle, inutile de lui demander ce qu’elle

trafique en notre Meyrin, où l’hiver se poursuit plus que jamais

maussade, humide et gris. Je fais ce que je faisais quand tu es partie,

et ce que je ferai probablement encore quand tu reviendras. Je lis

Jean-Jacques, je relis ses _Confessions_, retenue que je suis à la villa

trois jours sur quatre par cet exceptionnel mauvais temps.

»Et, à force de lire et de relire ce livre qui contient à lui seul plus

d’humanité qu’il n’y en a dans les volumes qui emplissent les

bibliothèques de «petit oncle», il me semble que je revis moi-même son

enfance, sa prime jeunesse, tant elle m’apparaissent d’un pittoresque à

la fois charmant et douloureux. Oui, très chère, à certaines heures, à

certains passages de ma lecture, l’illusion est complète à ce point que,

le livre fermé, j’éprouve quelque peu de peine à reprendre ma vraie

personnalité.

»Il me semble que je suis vraiment née dans cette petite ruelle

genevoise, au fond de ce corridor humide, dans cette pauvre maison

d’ouvriers que nous avons tant de fois visitée ensemble, et devant

laquelle, pourtant, je ne passe jamais encore sans essuyer un peu mes

yeux.

»Il me semble que...

(Ici, Monsieur, comme vous le voyez, est une page déchirée et que,

malgré toutes mes recherches dans les papiers de ma pauvre fille, je

n’ai jamais pu retrouver.)

»Mais c’est surtout quand j’arrive au Jean-Jacques des Charmettes, à ces

pages inoubliables, que je me sens le plus émue. Oui, chère, des larmes

d’une douceur infinie mouillent toujours mes paupières en les lisant et

c’est avec les yeux de l’esprit que j’arrive à la fin des phrases dont

je sais par cœur la plupart.

»Alors aussi, la fusion de mon âme dans celle de l’adolescent recueilli

par Madame de Warens se trouve parachevée. Il faut dire que notre

existence de Meyrin, notre villa même et son cadre ont, avec l’existence

de ces deux créatures bénies de Dieu, en leur ermitage alpin, des

analogies qui facilitent et complètent l’illusion.

»Comme la maison des Charmettes notre villa, tu le sais, est ouverte à

qui veut entrer.

»Du matin au soir, sauf dans la bibliothèque où travaille «petit oncle»,

c’est partout, de la cuisine au grenier, un va-et-vient de pauvres gens

qui demandent à voir maman; tous les malheureux du voisinage courent

après elle, comme les infortunés de la vallée des Charmettes couraient

derrière la bonne Madame de Warens.

»Et c’est plus frappant encore, quand je la vois brassant, comme elle,

d’incessants et grandioses projets pour donner libre cours à sa

débordante charité; création d’orphelinats, de fermes modèles, de

refuges, etc..., etc..., puis passant tout à coup à des moyens plus

pratiques et plus modestes et confectionnant, ou faisant confectionner

des layettes pour quelque pauvresse à la veille d’accoucher.

»Et je me sens alors, ma chère, fière, très fière de posséder une

«maman» belle, douce et charitable infiniment comme la «maman» de mon

Jean-Jacques, dont je suis vraiment la sœur.

»Mais ne suis-je rien que cela?... Tu vas rire, ma très chère, de toutes

ces abracadabrantes folies... Tant pis... Oui, je suis amoureuse de mon

«Philosophe» et il n’y a, pour le moment, que deux créatures, dont, en

tant que femme, j’envie le sort: Thérèse Levasseur et Madame d’Houdetot.

Ah! je t’assure bien que si j’avais été la première, j’aurais su me

faire aimer, aimer d’amour, et je te jure qu’il n’y aurait pas eu pour

la seconde la moindre petite place dans son cœur.

»Et, si j’avais été celle-ci, oh! ce bon Monsieur d’Houdetot... enfin,

je ne vais pas plus loin, tu me comprends... Non, rien, vois-tu,

n’aurait égalé pour moi le bonheur de l’aimer et de vagabonder avec lui.

»Il est un autre rêve que je fais toujours en le lisant: j’aurais voulu

naître et vivre pauvre, errant comme lui, et, à défaut de son génie,

posséder son amour de l’humanité...»

* * * * *

Je m’arrête, Monsieur, car il n’y a rien dans la fin qui puisse vous

intéresser. Et le vieux proscrit, ayant remis pieusement dans le tiroir,

cette longue et curieuse lettre:

N’avais-je pas raison de vous dire que dans cette extraordinaire passion

pour l’œuvre de Jean-Jacques, pour les bizarreries troublantes de sa vie

si pittoresquement tourmentée, tenait toute la destinée de la pauvre

Isabelle Eberhardt.

Vivre pauvre et libre, en vagabondant, le cœur pitoyable aux souffrances

de tous les errants.

Mais voici une autre lettre où, sur le seuil de ses dix-neuf ans, la

jeune fille eut, avec une lucidité poignante et un frémissement de tout

son être, le sentiment de ce que devait être son court passage ici-bas.

Elle fut écrite à ma fille quinze jours après celle que je viens de vous

lire, et alors que nous étions encore à Montreux.

«Tu ne saurais croire, ma bonne Marie, combien petit oncle et maman ont

été heureux de savoir ton cher papa en bonne voie de guérison, et même,

nous dis-tu, à peu près complètement rétabli. Sans doute, sa

reconnaissance doit aller au climat très doux de ce coin béni du Léman,

où j’ai passé moi-même des heures exquises, l’an dernier. Mais j’imagine

qu’il doit plus encore au dévouement passionné, aux soins éclairés de la

jeune et jolie doctoresse qui est en même temps son ange gardien...»

Ici, la voix du vieillard trembla, ses yeux se mouillèrent encore une

fois, et il s’arrêta, ne distinguant plus l’écriture sur le vieux papier

jauni. Tandis qu’il essuyait ses lunettes: «Monsieur, fit-il, je dois

ouvrir une parenthèse pour vous dire qu’il ne manquait, alors, à mon

enfant bien-aimée que ses derniers examens de clinique, pour avoir son

diplôme de docteur en médecine. Elle finissait à peine ses vingt-trois

ans. Poussée par son exemple et encouragée par son père et par sa mère,

Isabelle venait également de commencer ses études médicales, mais, je

dois l’avouer, sans beaucoup d’entrain...»

Ceci dit, il reprit la lettre et continua:

«... Figure-toi que petit oncle et moi avions fait le projet de venir

vous surprendre, ce dont j’étais toute heureuse, quand maman s’est

trouvée souffrante, oh! un léger rhume contracté, pour être restée trop

tard, et en pantoufles, dans le jardin.

»Elle est aujourd’hui tout à fait bien, mais j’ai dû, moi, mon

professeur lui aussi malade étant guéri, reprendre mes leçons de

peinture et de dessin. Et j’ai dû également suivre le cours d’anatomie

et de physiologie que, vraiment, jusqu’ici, j’ai beaucoup trop négligés.

»Ce pauvre N...! (le professeur de peinture et de dessin), la maladie

qu’il vient de faire a dû être bien grave, car je le trouve tout à fait

changé et amaigri.

»J’ignorais complètement et toi aussi, sans doute, qu’il avait été,

pendant quelques mois, le professeur de notre grande et douloureuse

Marie Baschkirtseff.

»Depuis qu’à propos de je ne sais plus quoi, il m’a révélé ce détail,

nous ne peignons ni ne dessinons, mais tant que dure la leçon, je le

harcèle, et ne cesse de le faire bavarder sur celle dont le _Journal_

nous a tant fait pleurer toutes deux.

»Du coup, je l’ai relu, très chère, et tu m’en vois aussi émue et

troublée que lorsque nous le lûmes ensemble pour la première fois. Je

persiste à trouver médiocres les vers de Monsieur André Theuriet, qui

lui servent de frontispice. Non, vraiment, ils ne sont pas à l’unisson.

Comme toi, ce que j’aime dans Marie, c’est la virilité de son âme que

des crises de faiblesse féminine viennent de temps à autre amollir sans

arriver à la dompter.

»Et dans ces crises même, où bouillonne toute la désespérance qui lui

vient de sa précaire santé, autant que de son impuissance à réaliser son

idéal d’art, je la trouve attendrissante et humaine infiniment.

»Mais, dans toute la littérature dont je me suis gavée--c’est le mot--je

ne connais pas de pages plus poignantes, plus capables d’atteindre le

tréfond de l’âme, et d’en faire sortir toute l’humaine pitié, que celle

où elle s’attriste devant la surdité précoce dont elle se sent menacée.

»Aucune des plaintes que, tout au long de son _Journal_, lui inspire la

débilité fatale de ses poumons, n’égale en profondeur son cri de

détresse...

»... Ah! ne plus entendre le chant des oiseaux, le cri de l’hirondelle

zébrant l’azur de son aile pointue, le murmure du vent dans les arbres,

et les sanglots de la pluie sur les vitres aux soirs d’hiver...

»C’est, je crois bien, le plus navrant et aussi le plus poétique

_lamento_ qu’ait exhalé une âme d’artiste uniquement éprise de la Nature

et qui se sent, un peu plus chaque jour, isolée d’elle, de ses beautés

les plus délicates, de ses jouissances les plus exquises par une cruelle

infirmité.

»Petit oncle, à qui je disais cela, l’autre jour, m’a raconté, d’après

ses lectures, la désespérance de Beethoven, aux prises avec le mal

implacable, et j’avoue qu’en l’écoutant, je n’étais pas plus émue qu’en

relisant cette page de la pauvre Marie Baschkirtseff.

»Enfin, ce que je souhaite ardemment comme elle, ce que je désire comme

elle, à un degré presque douloureux, c’est, si je dois mourir jeune, de

ne pas mourir tout à fait, de me survivre par quelque chose, livre ou

tableau qui fera voltiger mon nom sur des lèvres, quand mes yeux seront

pour toujours clos. Oui, chérie, depuis mon âge de raison, j’ai

l’intuition très nette que, moi aussi, je mourrai jeune comme elle, et

quand je rêve à ma destinée, elle m’apparaît sous un jour tellement

étrange que j’en ai les larmes aux yeux.

»Et à ces moments-là, je me demande, par une étrange, autant que subite

contradiction, si vraiment cela vaut la peine de tant s’agiter pour un

peu de fumée. La gloire! La gloire! Qu’est-ce au juste? Hélas! Quoi que

dise ou que fasse pour elle l’humanité, que l’idée de mort révolte, la

nuit du tombeau doit être éternelle et impénétrable. Une seule clarté la

traverse peut-être, pâle, mais douce aussi comme la lueur d’une

veilleuse, c’est le souvenir du bien que nous avons fait sur la terre.

»Il me semble que, pour chacune de nos bonnes actions, Dieu allume

autour et au fond de notre tombeau, tantôt une noctiluque menue, tantôt

une luciole argentée, et c’est baignés de ces calmes et mouvantes

clartés, que nous poursuivons, dans le silence éternel, notre sommeil et

notre rêve.

»Elles nous suivent aussi, et nous éclairent, quand nos ombres, reprises

par la nostalgie de la vie, s’en vont errer près des lieux qui virent

leurs joies et leurs peines.

»Seules, les ombres des méchants dorment, rêvent et marchent dans la

profondeur des ténèbres...

»Ah! chérie, je voudrais, avant de mourir, avoir le temps de faire assez

de bien pour que, grâce aux lampyres et aux vers luisants qui

s’entrelaceront et joueront dans les asphodèles de ma tombe, il me soit

permis de rêver, éclairée par eux, comme je rêve aujourd’hui à la douce

lueur des étoiles. Et si Dieu me fait la grâce d’éclairer ainsi mon

dernier sommeil, ce ne sera peut-être pas parce que j’aurais fait une

œuvre pendant ma vie, mais parce que j’aurais aimé d’un amour profond

les parias, les déshérités, tous ceux à qui la vie fut âpre et dure...»

* * * * *

Suivent, Monsieur, des détails sans grand intérêt. Inutile, je crois, de

commenter ces pages quand on sait comment a vécu et comment est morte la

pauvre enfant.

Grâce à vous, du moins je l’espère, se réalisera le souhait naïf et

ardent de ses vingt ans. Grâce à vous, longtemps encore, des lèvres

humaines diront le nom de la morte qui dort dans un petit cimetière

africain. Votre pitié fraternelle lui rendra la gloire qu’on a essayé de

lui ravir. Et elle aura cette «survie spirituelle» à laquelle seule

tenait son âme de slave que le trépas du corps et le néant de la matière

n’épouvantèrent jamais, parce qu’elle sut si bien les poétiser.

*

* *

Sur ces mots, le vieillard se disposait à fermer le précieux tiroir,

croyant m’avoir lu tout ce que je pouvais utiliser; mais il se reprit,

en sortit d’autres papiers:

--J’allais oublier deux autres lettres non moins importantes et qui

contiennent certains détails dont vous tirerez peut-être parti.

Voici d’abord un billet que ma fille reçut au commencement de notre

séjour à Montreux:

«Je te fais expédier par ce courrier la _Pathologie Générale_ de Beaunis

et Bouchard et la _Physiologie_ de Küss, que tu avais prêtées à Lieven

et que tu m’avais chargée de lui réclamer. Si tu ne les a pas eues plus

tôt, il n’y a pas de ma faute comme tu vas voir. Je croyais pouvoir

rencontrer ce pauvre ami au cours d’anatomie, qu’il suivait jusque-là

plus régulièrement que moi, et j’y suis allée pendant une semaine

entière tout exprès pour le rencontrer.

»Mais, à mon grand étonnement, il n’y a pas paru. Enfin, hier soir,

comme je sortais de la Poste avec maman, nous nous sommes trouvés nez à

nez. Je lui ai fait part de la commission que tu m’avais donnée. Le

pauvre garçon est devenu très rouge, puis très pâle, et rougissant

encore une fois, il nous a dit avoir reçu de toi, la veille, une lettre

à ce sujet. Enfin, il nous a avoué être sans ressources depuis trois

mois, la famille anglaise dans laquelle il donnait des leçons de russe

ayant quitté Genève depuis ce temps-là.

»Et depuis ce temps-là aussi, a-t-il ajouté, je n’ai pu payer à ma

propriétaire le loyer de ma chambre, et le blanchissage que je lui dois.

Elle m’a chassé, voici huit jours, gardant en gage mes hardes et mes

bouquins, parmi lesquels se trouvaient ceux qui m’ont été prêtés.

»Ce pauvre Lieven! En disant cela, il était si blême, il souffrait tant

de cet aveu, lui qui est très fier, et n’a jamais voulu recevoir de

subsides en dehors de ce qu’il gagnait, que Maman et moi en avons été

bouleversées.

»Connaissant cette fierté, ni l’une, ni l’autre, n’avons eu le courage

de lui répondre un mot, mais maman a eu l’heureuse idée de l’inviter à

venir passer vingt-quatre heures à Meyrin. Puis nous sommes allées du

même pas chez la propriétaire; maman a payé la petite dette, moyennant

quoi nous avons pu pénétrer dans la chambrette, presque aussi petite que

la niche de notre Médor; mais très propre, très blanche, et pour

laquelle il paie seize francs par mois. Nous avons pris les deux livres,

et, toutes émues, tremblantes, comme si nous venions de commettre une

mauvaise action, en violant le logis du pauvre exilé, nous sommes

revenues à la Poste pour te les expédier».

Il me semble, Monsieur, fit le vieillard en déposant ces feuilles, que

vous êtes ému de ce trait. Il vous montre mieux encore et dans toute sa

délicatesse, la bonté de Nathalie d’Eberhardt et de son enfant.

Je ne regrette donc pas de vous l’avoir lu.

*

* *

Et maintenant, voici la dernière lettre que ma fille reçut de sa pauvre

amie, quelques jours seulement avant notre départ de Montreux, et dans

laquelle Isabelle revient sur sa passion pour l’humble fils de

l’horloger genevois:

* * * * *

«L’essentiel de ta lettre, ma bonne Marie, c’est que vous allez nous

arriver; inutile de te dire que je compte les jours. Sais-tu le beau

projet que je forme pour la fin du prochain printemps. Ecoute-moi bien

et prépare-toi dès maintenant.

»Nous referons, si tu le veux, le pèlerinage aux Charmettes que nous

fîmes voici deux ans. Mais cette fois, nous arriverons jusqu’à

Aix-les-Bains, où tu me dis que ton papa doit sous peu séjourner

longuement, par ordre de la Faculté. Il sera donc facile de trouver une

combinaison qui le servira et nous servira également.

»Nous irons aussi à cette île Saint-Pierre et à ce Val-de-Travers, où

notre idole a vécu des heures si tragiques et dont je ne puis lire les

descriptions sans me sentir toute attendrie. Nous y retrouverons, j’en

suis sûre, des émotions aussi profondes que lorsque, voici deux ans,

nous visitions pédestrement tous les jolis coins du Léman, ce

merveilleux cadre si proche de nous, et dans lequel il a placé les

amours de Julie et de Saint-Preux.

»Je brûle de voir cette petite maison de Moûtiers, où il vécut des

heures terribles, où de vilaines gens essayèrent de le lapider, mais où,

en revanche, il eut le bonheur d’être protégé par Mylord Maréchal, la

plus belle figure des _Confessions_ et aussi le plus noble, le plus

touchant de ses vrais amis.

»Vite, vite donc, revenez-nous, je languis, je languis de réaliser ce

beau projet à un degré que tu ne peux imaginer.»

* * * * *

--Hélas! Monsieur, il ne le devait être jamais. Prise par le mal

terrible qui emporta Marie Baschkirtseff, et auquel aussi, dix ans

avant, avait succombé sa mère, ma fille fut littéralement foudroyée en

quelques jours, et mourut la veille même d’obtenir son diplôme de

docteur.

Malgré toutes les sollicitations de mes amis, ma Marie, une fois couchée

dans la tombe, je m’enfuis de Genève comme un fou, ne pouvant supporter

la vue des gens et des choses, que ses beaux yeux très chers et très

doux avaient contemplés. Pour étourdir mon effroyable douleur, pendant

quatre ans, j’errais comme un corps sans âme, à travers la Suisse,

l’Autriche et l’Italie, sans rien voir, sans rien ouïr, sans savoir même

où j’étais, pareil à un automate vagabond.

Après être resté quatre ans sans nouvelles du monde entier, quand je

revins à Genève, en décembre 1900, j’appris, avec quel surcroît de

douleur, vous le devinez, que mon vieil ami, Alexandre Trophimowsky,

était mort et Nathalie d’Eberhardt aussi, et que, lui, reposait dans le

petit cimetière de Meyrin, tandis qu’elle dormait son dernier sommeil

sous une tombe arabe du littoral africain. J’appris, enfin, que la villa

était passée en d’autres mains, qu’Augustin de Moërder s’était engagé à

la Légion étrangère, où il servait peut-être encore et qu’Isabelle, sous

le burnous du Bédouin, errait dans les solitudes du Sahara.

Quel drame, ou plutôt quelle série de drames intimes avaient aussi

séparé ces quatre créatures que j’avais connues si heureuses et si

unies, c’est ce que je n’ai jamais pu bien savoir.

Pourtant, voici deux ans, à Aix-les-Bains, dans l’hôtel où je descends

chaque saison, je rencontrai la vieille Mme T..., qui fut à Genève,

parmi les amis de Nathalie et qui, si je ne m’abuse, est quelque peu

apparentée avec notre célèbre Lydie Pachkoff. J’appris d’elle qu’au

cours de ses vagabondages africains, Isabelle lui avait écrit plusieurs

fois ainsi qu’à notre célèbre voyageuse.

Et maintenant, Monsieur, je vous ai dit ce que je savais. Puissé-je

avoir facilité votre tâche si fraternelle et si généreuse.

Inutile de me remercier; c’est moi qui suis votre obligé, pour m’avoir

permis de lire en manuscrit, ce poignant _Mektoub_, ces belles pages

inédites de notre morte glorieuse que vous avez eu le bonheur de

retrouver.

Il ne me reste plus qu’à attendre, dans la plus vive impatience, celles

que vous avez entrepris de consacrer à son œuvre et à sa vie.

Toutefois, si les renseignements et la correspondance que détient

peut-être encore Mme T..., peuvent vous être, comme je le crois, d’une

certaine utilité, et si tel est votre désir, je serais très heureux de

vous donner son adresse avec une lettre d’introduction.

En disant cela, le proscrit, dont les paupières étaient encore emperlées

de larmes, remit pieusement dans leur tiroir, avec d’autres reliques de

sa fille, boucles de cheveux, fleurs fanées, les pauvres petits papiers

jaunis, auxquels le contact de ses doigts tremblants avaient donné la

teinte des vieux parchemins, encore qu’ils n’eussent pas plus de douze

ans.

C’est, je m’empresse de le dire, grâce à cette puissante recommandation

du comte K..., que me furent ouverts, sans hésitation, les

inappréciables trésors dont la bonne Mme T... disposait.

D’abord, des lettres aussi gentiment écrites et d’autant plus précieuses

qu’elles nous permettent de suivre Isabelle après son départ de Meyrin

(1897) et nous font connaître ce que furent sa vie, l’état de son esprit

et de son âme pendant le séjour à Bône jusqu’au jour où moururent sa

mère et peu après son grand oncle (1898-99), et où désormais, seule au

monde, devenue bédouine, jusqu’au tréfond de ses moelles, elle commença

sa vie errante, enamourée du Désert et de son soleil.

Et d’abord ce long extrait:

«Oh! oui, chère Madame, vous avez raison de le dire, j’étais bien

triste, affreusement triste quand nous avons quitté Meyrin. Que

voulez-vous? On n’abandonne pas, d’un cœur léger, les lieux où la bonté

de Dieu vous permit de savourer presque quinze ans de bonheur. Quinze

ans de bonheur! C’est bien, oui, c’est bien ce que j’ai laissé sur le

cher coteau aux horizons si paisibles, dans notre si aimable demeure,

parmi les fleurs animées de notre jardin.

»Aussi, je m’en veux beaucoup, quand je me recueille, d’avoir été

presque consolée, et si vite, par la mer. Oh! la mer, quelle

ensorceleuse! Et, comme elle sait, dans sa grande caresse toute bleue,

bercer et endormir nos petits chagrins! Elle est la consolatrice, par

excellence, la consolatrice divine, et je ne connais pas de paroles plus

apaisantes que le murmure de son flot. Il est vrai, Madame, qu’elle se

fit, pour nous, plus clémente et plus fraternelle que le lac Léman, aux

plus beaux jours de l’été.

»Nous voici, maintenant, installées dans une jolie maison arabe, dont je

me suis mise à raffoler encore plus que maman. Il y a, dans toutes les

pièces, et presque à la hauteur de ma taille, des revêtements de

faïences multicolores, aux teintes très vieilles et d’une délicatesse

infinie.

»Quand il fera chaud, et il paraît que le soleil estival de Bône égale

celui du Sahara, il me semble que de les regarder, elles doivent, tout

en rajeunissant les yeux, vous rafraîchir un peu le sang.

»D’autant plus que nous jouissons aussi d’une cour, sur laquelle

s’ouvrent les pièces principales et, où comme dans les patio d’Espagne,

un jet d’eau sanglote du matin au soir.

»Je ne sais qui de maman ou de moi est la plus entichée de ce beau pays

où tout nous enchante et nous éblouit; toutes deux, nous nous arabisons

un peu plus chaque jour; nos domestiques sont arabes; la cuisine que

nous mangeons est arabe: «Cheurba», «Couscouss», «Méchoui», et autres

mets aux noms très doux, mais bien rudement pimentés. Enfin, dans notre

intérieur si complètement arabe, nous détonnerions si nous ne revêtions,

l’une et l’autre, les étoffes aux couleurs si chatoyantes et, en même

temps, si commodes des Mauresques d’Anneba[1]. Mieux encore, chère

Madame, ne voilà-t-il pas que ma folle de maman vient de se découvrir

des origines musulmanes, et elle m’en parle, chaque jour, avec un

sérieux et des arguments qui m’ont presque convaincue.

[1] _Anneba_ est la dénomination arabe de Bône.

»Au milieu de toutes ces folies qui nous font oublier bien des

tristesses, n’allez pas croire, comme vous le lui reprochez, qu’elle

vous oublie parce qu’elle ne vous a pas encore écrit.

»Non, certes, elle me parle au contraire, bien souvent de vous, et c’est

sous ses yeux toujours et malgré tout souriants, que je vous écris. Du

reste, je suis devenue tout à fait son secrétaire car, en Orientale

parfaite qu’elle est maintenant, elle se refuse à toute écriture, qui

pourrait noircir ses jolis doigts teints au henné... Ne riez pas, chère

Madame, mes ongles aussi sont d’un joli rouge, et j’ai beaucoup de peine

à ne pas pouffer de rire en les regardant avant de vous embrasser».

A lire ce gracieux et pétillant verbiage, comme on sent déjà l’emprise

lente et profonde de l’ardente terre d’Afrique sur ces deux créatures

étranges, bien que l’une descendît la pente d’une existence orageuse et

que l’autre fût à l’aurore de sa vie. Et aussi, comme on frissonne à la

pensée que six ans encore, et toutes deux dormiront leur dernier sommeil

sous les fleurs d’une tombe arabe, la mère, dans le petit cimetière de

Bône, la fille, dans les sables du Sud-Oranais. Mais silence! voici qui

vous mettra, tout comme à moi, encore plus de larmes dans les yeux.

* * * * *

«... Et maintenant, chère Madame, il ne me reste plus qu’à plaider,

encore une fois, les circonstances atténuantes pour ma paresse et pour

le long silence de maman.

»Je pourrais tout simplement vous dire que nous nous sommes mises,

depuis bientôt un an, hors de la civilisation occidentale, pour laquelle

nous n’éprouvons, l’une et l’autre, qu’un joyeux mépris, que nous sommes

aujourd’hui des femmes arabes, et que celles-ci sont trop paresseuses

pour écrire ou même pour faire quoi que ce soit.

»Mais j’aime mieux, au contraire, vous affirmer que nous sommes, sous

nos oripeaux mauresques, d’intérieur bien entendu, fort occupées toutes

deux: d’abord à apprendre la langue arabe, dans laquelle, soit dit en

passant et sans fausse modestie, nous avons fait et faisons chaque jour

de sérieux progrès; puis à nous initier, avec ferveur, par

l’intermédiaire des plus saints et des plus savants marabouts, dans

cette religion de l’Islam, si belle et si noble en sa grandiose

simplicité.

»Vous dirai-je, chère Madame, et cela sans rire, mais avec beaucoup

d’émotion, qu’en ce qui me concerne, je me sens, chaque jour, poussée,

par une force mystérieuse, vers cette religion séculaire, vers ses

mosquées liliales épanouies comme de grandes fleurs mystiques sous

l’azur du ciel africain. Quand il m’arrive d’aller vers les villages

voisins de Bône, où sont des zaouyas solitaires, je ne puis entendre la

voix du «mueddin» clamant la prière du crépuscule, sans frissonner,

comme je frissonnais, naguère encore, en écoutant chanter les cloches au

fond des frais vallons genevois.

»Mais devant les minarets neigeux aux colonnettes graciles, surmontés du

croissant d’or, mon émoi est plus profond et plus durable que celui dont

je tressaillais en passant devant les sombres clochers montagnards.

»Certes, des cloches chantant au couchant et à l’aurore, il s’exhale une

poésie profonde qui atteint l’âme des plus frustes et des plus épais, et

longtemps encore l’«Angelus» de Millet, induira les plus sceptiques en

une douce rêverie; mais, jamais, non, jamais, la clameur du bronze, les

tintements de l’airain, ne diront la gloire de Dieu comme la voix âpre

et sonore qui sort de la poitrine d’un croyant. Le «mueddin» en robe

blanche est vraiment la cloche du blanc minaret, plus émouvante, et

aussi, à mon sens, beaucoup plus pieuse, plus respectueuse, et plus

digne d’une grande religion. Toutefois, chère Madame, c’est aux abords

des cimetières indigènes de la ville et de la campagne que je me sens le

plus émue.

»Oh! ces cimetières sans clôtures, où l’on entre de plain-pied, comme si

l’Islam avait voulu établir des communications faciles et une permanente

communion entre les vivants et les trépassés.

»Ils ont, en outre, une simplicité fleurie, qui enlève toute tristesse,

quand on s’y promène parmi les stèles modestes orientées vers la Mecque,

et qui, au nombre de deux seulement pour les sépultures ordinaires,

marquent où est la tête du défunt, où sont ses pieds. Elles servent, en

même temps, de clôtures minuscules à des jardinets lilliputiens où

s’épanouissent, soigneusement entretenues, les plus odorantes fleurs du

pays. C’est une étincelante profusion de roses, de géraniums, d’azalées,

d’anthémis, et de cinéraires aux nuances tantôt ardentes, tantôt

délicates, toujours infiniment variées. Parfois, un rosier grimpant, une

liane de jasmin ou même les ceps d’une vigne vont d’une tombe à l’autre,

grimpant vers les arbres qui abritent de la canicule cette merveilleuse

floraison.

»Et ces arbres sont des figuiers centenaires aux troncs noueux, et dont

certains ont des ondulations de boas, des grenadiers où rutile, dès

janvier, la fleur aimée des Espagnoles de Bône et aussi des Juives qui

en piquent leurs cheveux de jais; des palmiers sveltes balançant leurs

grandes palmes au vent du soir; parfois il n’en est qu’un de ceux-ci

dont l’ombre grêle se profile sur la blanche koubba du saint musulman,

qui sanctifie par son sommeil celui des autres trépassés.

»Il y a des jujubiers, des oliviers, voire des poiriers, des pruniers,

des néfliers du Japon.

»Le vendredi, qui est le dimanche des Musulmans, dès le matin, les

femmes drapées et voilées de blanc, vont et viennent, humant les fleurs,

cueillant des fruits et mangeant des confitures sur les tombeaux. Oui,

j’aime l’Islam, d’un amour que je ne m’explique pas, mais qui bientôt,

je le sens, me possédera jusqu’au fond du cœur. Et peut-être ma bonne

maman n’est pas aussi folle que je le croyais, quand elle prétend que

dans ses veines et, par conséquent, dans les miennes, coule un peu de

sang musulman. Comment ne pas aimer une religion qui sait ainsi faire

sourire la Mort?

»Et il doit être moins triste qu’ailleurs de mourir jeune en pays

d’Islam. Heureux morts! Un peu de ce soleil d’Afrique que tamisent les

vieux figuiers doit arriver jusqu’à eux; et leur sommeil est sans doute

plein de douceur et de beaux rêves embaumés par la florule de leur

tombeau. Peut-être bientôt...

»Je m’arrête, chère madame, car voici maman, je ne lui lirai pas cette

fin de lettre avant de la cacheter, car comme je vous le disais au

début, elle est depuis quelque temps souffrante, se plaint du cœur, et

me paraît plus affectée que de raison. Le médecin n’éprouve aucune

inquiétude, et hier encore, il nous a répété qu’il n’y avait là que des

phénomènes nerveux et qu’avec un peu de valériane et d’hydrothérapie

tiède, il n’y paraîtrait plus dans quelques jours».

Peut-être bientôt... Quelle éloquence poignante dans ces deux mots, et,

avec quelle tristesse on devine ceux remplacés par des points de

suspension! Pauvre Isabelle! Le petit cimetière arabe d’Aïn-Sefra qui

devait te recevoir trois ans après, n’est certes pas aussi fleuri que

les cimetières indigènes du Tell bônois, ainsi décrits et glorifiés par

toi comme jamais ne sut le faire aucun de ceux que séduisirent les

beautés de notre Algérie.

Il n’y a ni grenadiers aux fleurs sanglantes, ni alisiers, ni pampres

vermeils; il n’y pousse que des fleurettes désertiques, les fleurettes

amies du sable, et aussi la pâle asphodèle et le physalis rustique cher

au Bédouin; mais une dune d’or le protège, et, de temps à autre, des

mains pieuses ornent ta tombe simple et nue de quelques roses cueillies

dans le Tell. Bientôt, du moins je l’espère, et fasse Allah qu’il en

soit ainsi, grâce à ce petit livre issu de toi et qui t’appartient tout

entier, tu dormiras sous la koubba maraboutique, liliale et ensoleillée,

à laquelle te donnent droit ton amour profond du vieil Islam et le jeune

rayon de gloire dont ta plume l’a magnifié.

Et ce jour-là, sous leurs tentes grises, tous les «meskines»[2] du

«bled» tressailleront d’allégresse, ces «meskines», aux loques superbes

et à l’âme résignée, dont tu fus la compatissante amie et la poétesse

inspirée.

[2] _Meskine_ en arabe, pauvre, malheureux, s’applique aux bédouins du

désert qui ne possèdent rien que leur tente pour dormir.

*

* *

Et maintenant, savourez ceci, extrait d’une autre lettre où il est

surtout question de la maladie de sa mère, laquelle va désormais en

empirant:

«... Au milieu de toutes ces tristesses, et du profond ennui dans

lesquels je me débats, il ne me reste d’autre consolation que la lecture

et le travail: Je me perfectionne toujours dans la langue arabe, et ne

m’arrêterai que lorsque je la parlerai couramment, et pourrai lire, dans

le texte, les _Mille et une Nuits_ et la belle épopée d’_Antar_. Je lis

Loti et Fromentin. Fromentin! Loti! que ne donnerais-je pas pour être un

jour capable d’écrire quelques pages se rapprochant un peu de celles

qu’ils ont, tous deux, consacrées à la Kasbah d’El-Djezaïr.

»En attendant, je me repose de l’un en relisant l’autre. Avec eux, je me

grise de lumières et de couleurs. Puis, pour achever de m’étourdir, je

bois du soleil, sans raison, démesurément, jusqu’au délire,

inclusivement, comme Fromentin sur les dunes de Laghouat. Le soir venu,

sur notre terrasse qu’elle argente, j’adore la lune amicale, et par ses

rayons d’un bleu de rêve, je me laisse pénétrer et caresser toute, comme

Salammbô.

»Le ciel est alors d’une beauté qui défie toutes les plumes, sans en

excepter celle de Flaubert. Sa luminosité a de ces éclats adoucis qui

désespéraient Fromentin et lui faisaient, tour à tour, prendre et

rejeter, avec désespoir, plume et pinceaux.

»N’empêche que, lorsque la fraîcheur de la nuit m’oblige à regagner ma

chambre, je le lis encore et je lis encore Loti quelquefois jusqu’à

l’aurore, dont la contemplation termine toujours ma folle orgie.»

* * * * *

Certes, je me garderai bien de le taire, Isabelle Eberhardt doit

beaucoup aux deux écrivains dont elle esquisse un éloge aussi bref que

prestigieux, mais je n’hésite pas non plus à prétendre qu’elle a fait

plus que les égaler.

Oui, elle ne se doutait pas, la pauvre fille, aujourd’hui si glorieuse,

qu’elle les dépasserait l’un et l’autre, par la magnifique précision de

son style, dans ses _Notes de route_ et dans _Mektoub_... et que leurs

randonnées désertiques pâliraient devant le «romanesque» exotique de sa

courte vie.

De cette précédente lettre, il résulte qu’Isabelle Eberhardt avait un

sens critique d’une délicatesse pénétrante et, à laquelle devraient

aspirer certains Aristarques d’aujourd’hui; mais voici qui le prouve

mieux encore:

* * * * *

«Je viens de lire _Au Soleil_, de Maupassant, et me voici toute déçue.

Depuis déjà presque un an que je vis sous le ciel d’Afrique, je crois

avoir un peu de sa splendeur dans les yeux, et il m’est impossible de

comprendre que, sur un aussi resplendissant sujet, avec un aussi beau

titre, un aussi grand écrivain ait écrit un aussi terne bouquin.

»Vous penserez sans doute, et je le pense également, que c’est

monstrueusement prétentieux à moi, pauvre «meskine», d’oser émettre un

pareil jugement sur l’auteur de _Bel Ami_ et de _Pierre et Jean_; j’ai

même tellement conscience de mon audace que je me sens rougir en

l’écrivant sur ce papier. Heureusement que vous seule, bien chère amie,

êtes appelée à le lire, et que vous le déchirerez tout de suite après,

jurez-le moi.

»Et, cependant, puisque c’est vous qui m’avez demandé mon impression, et

m’avez même fait l’amabilité de m’envoyer le volume, ce serait mal de ne

pas vous dire ce qu’elle a été réellement.

»Non! non! et encore une fois non, le glorieux disciple de Flaubert n’a

pas vu notre ardente et lumineuse Algérie, ou plutôt, en la visitant, il

devait encore avoir les yeux noyés dans la brume ou caressés par les

paisibles verdures de sa Normandie.

»J’ai eu beau, en fermant ce livre, me battre les flancs, me répéter à

satiété que l’auteur fut, après la mort de son maître, le plus grand

écrivain de notre temps, je ne trouve rien pour justifier l’ombre même

d’une admiration; je vais plus loin, malgré que sa signature s’étale sur

la couverture bleue du volume, il m’est impossible de croire que notre

grand Maupassant l’ait écrit. Après Loti et Fromentin, il aurait fait

mieux ou n’aurait rien fait. Pardon, encore une fois, chère amie, des

énormités que je vous dis là, et empressez-vous de les déchirer.

»Je n’en garde pas moins, pour lui, mon culte, ma ferveur sans bornes,

mais je ne ferai habiller _Au Soleil_ que d’une reliure modeste, et ne

le mettrai point, avec ses frères plus luxueux, dans ma petite

bibliothèque de chevet. De plus, je reste convaincue qu’à leur tour,

quand, dans quelques siècles, les scholiastes intelligents commenteront

son œuvre devenue classique, ils traiteront d’apocryphes ces pages

monotones et sans éclat.

»Adieu, ma bien chère dame, pour effacer _Au Soleil_ de mon cerveau tout

imprégné de Fromentin, et par conséquent difficile en fait de beauté

algérienne, je vais relire _Notre Cœur_, après vous avoir bien

embrassée, pour ma bonne maman et pour moi.

»P.-S.--Je viens de relire cette sotte épître et je m’aperçois que j’ai

oublié de vous dire ce par quoi j’avais eu l’intention de la commencer,

puisqu’il ne devait y être question que de Maupassant. Savez-vous que

maman possède, de lui, un autographe de dix lignes qu’elle reçut à

Genève, en réponse à une lettre admirative qu’elle lui écrivit après

avoir lu _Notre Cœur_, lors de sa publication.

»Pour être sûre de son autographe, elle la lui fit parvenir par une amie

du ministre de France à Berne, laquelle était apparentée aux Maupassant.

»Il paraît, d’après ce que me dit maman, que dans notre colonie, à

Genève, on collectionnait, en ce temps-là, avec fièvre, les autographes

des Français illustres; et Maupassant passait pour être un des plus

avares de son écriture, et, sans doute, de son temps.

»La plupart des solliciteurs genevois n’obtenaient de lui, paraît-il,

qu’un silence dédaigneux. Aussi les dix lignes que reçut maman

firent-elles beaucoup de jaloux. Les voici:

«Ce que vous me dites de mon livre, me prouve, Madame, que vous l’avez

lu comme il doit l’être, avec les yeux de votre âme. Je suis d’autant

plus touché de vos éloges qu’ils sont, en grande part, immérités et

qu’ils me viennent d’une exilée à laquelle vont mes hommages

respectueux.

»GUY DE MAUPASSANT.»

»C’est gentil, n’est-ce pas?...

»A mon tour, autant pour distraire mes loisirs que par une certaine

curiosité dont je reconnais la niaiserie, j’ai voulu compléter la

collection de maman et j’ai écrit dernièrement pour avoir quelques mots

d’eux, à Paul Bourget, Anatole France, François Coppée, sous la

signature de Nicolas Podolinski. Seul, le poète des _Humbles_ m’a

répondu quelques lignes d’une aimable banalité.

»Moi, j’ai ri de ma déconvenue, mais maman en est presque mortifiée.

»Pauvre maman! elle est si nerveuse, si «émotive», comme dit le médecin,

qu’un rien, une bagatelle, une fugue de notre chatte Moumoutte, lui met

des larmes aux yeux.

»Guérira-t-elle?... Une fois partie, que deviendrais-je, grand Dieu?...

Seule au monde, il ne me restera plus qu’à vagabonder, à courir vers ce

désert dont le lointain me fascine à travers les pages de mes deux

auteurs favoris. Qu’Allah retarde cette heure, car il me semble bien que

ce vide de mon âme ne sera jamais comblé!»

* * * * *

Même cri, même plainte, mêmes aspirations pleines d’une tristesse

contenue, dans un court billet d’où j’extrais ceci:

«... Pas très heureuse, quand maman était bien portante, me voici

franchement malheureuse, depuis que je la vois souffrir, et que je songe

à la cruelle et peut-être imminente séparation. Ce jour-là, hélas! le

Sahara, dont la nostalgie de plus en plus me tourmente, ne sera ni assez

grand ni assez lointain pour y noyer ma douleur...»

* * * * *

Vingt-cinq jours après, Madame T... recevait, ces quelques lignes d’une

concision désolée:

«... Maman n’est plus... Elle est morte, le sourire aux lèvres, résignée

comme une bonne Musulmane devant la volonté du Rétributeur. «Mektoub!»,

a-t-elle murmuré, en me serrant dans ses mains glacées... Je suis folle

de douleur.»

Suit un silence de plusieurs mois et, en octobre 1899, elle écrit, de

Tunis, à Madame T..., une longue lettre encore toute emplie de la

tristesse que lui ont causé ces cruelles séparations, car quelques mois

après sa mère, Trophimowsky, son grand oncle, mourait à son tour dans sa

villa de Meyrin...

«... Oublier! chère Madame! oublier, oh! le triste privilège de notre

pauvre humanité. Eh! bien, non, moi je ne l’oublie pas. Seule, à cheval,

escortée de quelques Bédouins, compagnons simples et fidèles, j’ai

commencé la réalisation de mon rêve, j’ai parcouru le Sahara, j’ai

visité l’Oued Rhir, âpre et salé, et j’ai traversé le Souf étrange au

mois d’août, c’est-à-dire au moment où la canicule décuple sa grandiose

désolation.

»Et pas une minute les souvenirs de ma pauvre maman et de «petit oncle

Troph» ne m’ont quittée. Ils étaient avec moi le long des pistes

brûlantes, à l’ombre tiède des palmeraies, et, la nuit, quand je me

couchais pour dormir sur le sable frais de la dune, ou bien sous les

grandes palmes retombantes, je les voyais me sourire, tantôt parmi les

étoiles du firmament saharien, et tantôt dans le flot limpide des

«seguias».

»Ici, à Tunis, leurs ombres aimées hantent la délicieuse maison

mauresque où je vis tout à fait à l’orientale et où tout me rappelle

celle de la blanche Anneba.

»J’en sors très peu, et le temps que je ne passe pas à rêver est employé

à revoir et à collectionner les notes que j’ai apportées du Sahara, et à

écrire mes impressions de Tunisie.

»Car, pourquoi ne pas vous l’avouer, chère madame, le jour est peut-être

proche où je serai obligée de demander à ma plume autre chose que la

distraction de mon esprit.

»C’est, sans doute, très audacieux, ce que je vous dis là, et je

n’ignore pas que la carrière littéraire dont je fus toujours entichée,

tient en réserve pour une «meskine» de mon espèce, seule au monde et

sans relations, un tas de déboires et de désillusions. Et pourtant, que

voulez-vous?... Je me sens une irrésistible vocation. Je ne vois rien

dans la vie, rien qui puisse m’y attacher, si ce n’est écrire et

vagabonder; je n’ajoute pas «aimer», car c’est là, quoiqu’en disent les

émancipateurs du beau sexe, le fond même de la femme, son but unique et

son unique raison d’être, et, malgré mes goûts d’errante et ma passion

des aventures, je n’en sens pas moins, jusqu’à l’angoisse, le désir et

le besoin «d’aimer et d’être aimée».

»Donc, encore une fois, écrire, vagabonder, aimer, tel est mon rêve;

pour le réaliser, je suis prête à dépenser toute l’énergie de mes vingt

ans. Dois-je vous dire que je me trouve en très bonne voie sur les deux

derniers points de ce programme idéal?... Il ne resterait donc que le

premier; et, ici, votre vieille amitié pourrait peut-être me servir.

Aujourd’hui, plus que jamais, vous ne l’ignorez pas plus que moi, il

faut au débutant de très puissantes relations pour que sa prose soit, je

ne dis pas agréée, mais simplement lue par les directeurs de revues et

de journaux capables de donner assez vite la notoriété.

»En ce qui me concerne, j’ai beau faire appel à mes souvenirs, sur ceux

qui approchèrent ma famille, je ne trouve d’autre appui possible que le

vôtre, chère Madame, et je suis sûre que vous ne me le refuserez pas. Je

tiens de vous-même que vous êtes du dernier mieux avec notre célèbre

compatriote, Madame Lydia Pachkoff, dont les relations dans le monde

littéraire parisien doivent être grandes, car elle a beaucoup écrit dans

les plus importantes revues, sur ses voyages et sur des sujets

exotiques, comme le sont ceux qui m’occupent en ce moment.

»Sa bienveillance me serait, à coup sûr, très précieuse et pourrait

m’entr’ouvrir des portes qui ne s’ouvrent pas aisément à des inconnus.

»Vous ne me refuserez donc pas, bien chère amie, de me recommander à

elle, et de me dire son adresse, et si je puis lui faire part moi-même

de mes désirs et de mes plus secrètes ambitions. Je voudrais aussi lui

demander quelques conseils sur le point très délicat de mon état-civil,

et aussi sur la question de savoir si je dois prendre un pseudonyme et

lequel...»

A cette très intéressante lettre, la bonne Madame T... répondit à peu

près ceci, que je résume d’après ses souvenirs et ses renseignements

verbaux:

«Madame Lydia Pachkoff n’est pas mon amie au point que vous le croyez.

Je l’ai vue et fréquentée quelquefois, à Saint-Pétersbourg, à Genève et

à Paris, mais sans plus. Toutefois, je la connais suffisamment pour vous

dire que si vous vous adressez à sa bonté, elle ne vous fera pas défaut,

encore que vous lui soyez personnellement inconnue. Le contraire

m’étonnerait autant que de voir la mer sans eau. Ecrivez-lui donc, sans

plus tarder, à Yalta, en Crimée, où elle a fixé ses pénates vagabonds.»

En possession de cette réponse, Isabelle Eberhardt s’adressa franchement

à l’illustre voyageuse qui, selon les prévisions de Madame T..., lui fut

plus que bienveillante et lui prodigua des conseils et un appui

quasi-maternels.

Vers la fin de 1900, Isabelle Eberhardt écrivait de Paris à sa vieille

amie:

«... Vous aviez raison de me dire que l’on verrait plutôt la mer sans

eau que Madame Lydia Pachkoff sans bonté. Je suis encore toute émue et

je sens mes yeux humides d’avoir lu ce qu’elle a daigné répondre et,

dans les huit jours, à la longue missive d’une solliciteuse inconnue.

»Et, d’abord, loin de me détourner de ce que je lui dis et crois être ma

vocation, elle m’y encourage et se met à mon entière disposition pour me

donner telles lettres d’introduction que je jugerais pouvoir m’être

utiles et que je lui indiquerais.

»Entre autres journaux et revues, que son influence pourrait peut-être

m’ouvrir, elle me cite le _Figaro_, la _Revue de Paris_ et le _Tour du

Monde_, où elle a publié le récit de ses plus intéressantes randonnées.

»Elle me conseille d’apporter, à ce dernier magazine, mes impressions du

Sahara, puis d’écrire une nouvelle de mille à deux mille lignes que je

pourrais, me dit-elle, assez aisément placer.

»Or, il se trouve que cette nouvelle, je l’ai longuement et

amoureusement ciselée pendant l’automne que je viens de passer dans la

délicieuse et blanche Tunis. Elle a pour cadre cette ville enchanteresse

où j’ai vécu des heures que je n’oublierai jamais, précisément parce

qu’elles s’écoulèrent dans le rêve et aussi, du moins l’ai-je cru, dans

l’amour.

»En ces pages que je voudrais certes plus belles, j’ai mis un peu de

l’émoi que mon âme a ressentie au contact d’un être d’élite appartenant

à la race aimée, à la religion adoptée. J’y décris également le _milieu

sicilien_ de Tunis, si intéressant et à peu près inédit.

»Fasse Allah que, par l’intervention puissante de la bonne Pachkoff, je

vous les fasse lire, bientôt, dans un journal ou une importante revue de

Paris.

»Pour ce qui est de la signature que je dois placer au bas, et par

conséquent de la question si délicate de mon état civil, elle me

conseille de me donner bravement comme étant la fille de la veuve du

général de Moërder et du docteur français X, Y ou Z.

»Elle en est aussi pour que je conserve l’ample et pittoresque vêtement

des cavaliers sahariens, que je portais pendant mon voyage au désert; et

même elle me conseille de faire, sous ce costume, à la salle des

Capucines, une conférence sur ma randonnée dans l’Oued R’hir et le Souf.

«Ne négligez rien, écrit-elle, de ce qui peut attirer l’attention sur

votre personne. Peut-être, sans doute même, on vous plaisantera, on vous

éreintera, pour employer le terme d’usage: n’en ayez cure,

réjouissez-vous-en, au contraire, car le pis qui puisse vous arriver,

c’est qu’on ne parle pas de vous...»

»Enfin, elle me recommande d’aller voir le vieux Cheik Abou-Nadara. «Il

est très accueillant, me dit-elle, et aussi très influent dans les

milieux littéraires et politiques de Paris.»

Et elle terminait ainsi:

«Je lis et relis cette longue et affectueuse lettre à laquelle j’étais

bien loin de m’attendre, malgré tout ce que vous m’aviez dit de son

auteur.

»J’avoue qu’elle m’est venue à son heure, car j’étais bien triste en

arrivant seule à Paris; et de me voir ainsi dans son effroyable

tourbillon, après la solitude du désert, le calme du Tell tunisien et la

paix profonde de ma petite maison mauresque, je me faisais l’effet d’une

balancelle sicilienne, à la blanche voilure latine, perdue sur la Grande

Bleue démontée.

»Pourtant, en débarquant à Marseille, chose que les Arabes considèrent

comme le plus heureux des présages, j’avais, dès la descente du bateau

et après avoir reçu la fraternelle embrassade d’Augustin, rencontré le

sourire d’un visage ami, celui de Si-Derradji-ben-Smaïl-Massarly,

l’excellent caïd de Touggourt, qui me fut si bienveillant, lors de mon

passage dans la capitale de l’oued R’hir, et, qui, comme moi, se rendait

à Paris.

»Mais la joie, qui me vint de ce hasard fortuné, s’était bien vite

dissipée devant la sensation d’esseulement qui s’empara de moi en

mettant les pieds sur les boulevards, puis, en rentrant à mon hôtel.

Enfin, me voilà maintenant, grâce à la bonne Lydie Pachkoff, toute

réconfortée, pleine d’espoir et bien décidée à ne rien négliger pour me

faire ma place au soleil.

»L’immense foire au pain d’épices que doit être l’Exposition n’étant pas

ouverte, j’emploierai tout mon temps à suivre les conseils de celle que

j’ai maintenant le droit d’appeler ma grande amie...»

*

* *

Hélas! Comme d’autres écrivains de race, Isabelle ne possédait rien de

ce qu’il faut pour réussir dans le monde des «gens de lettres», où elle

eut, un moment, le désir d’entrer. Ses belles ardeurs s’évanouirent à la

première déconvenue, et après un mois de séjour, reprise par son humeur

vagabonde, elle quittait Paris à la fin de 1900, pour courir la Grande

Bleue de Marseille à Gênes et de Gênes à Cagliari.

Puis, elle revint à Marseille où elle passa quelques semaines chez son

frère, Augustin de Moërder qui, après avoir terminé son engagement à la

Légion étrangère, y avait trouvé un emploi et s’y était définitivement

fixé.

Enfin, elle ne résista pas plus longtemps à son _Mektoub_ et, vaincue

par la nostalgie du ciel africain, redevenue l’«Errante Isabelle», comme

elle aimait déjà s’appeler, elle s’embarqua pour l’Algérie.

*

* *

Pendant tout ce laps de temps, pas une fois la bonne Madame T... ne

reçut d’elle signe de vie.

Enfin, vers la fin octobre 1900, elle lui faisait parvenir d’El-Oued,

dans le Souf, ces quelques lignes non moins éloquentes que ses plus

longues missives, et où elle étale, avec une franchise poignante, le

tréfond de son âme, en même temps que la hantise de sa fin précoce, dont

elle n’a jamais cessé d’être obsédée.

«... Me revoici dans mon milieu, dans mon élément, dans mon monde aussi,

et dont j’avais eu le tort de sortir, autant qu’un poisson est mal venu

à sortir de l’eau.

»Je vis dans un pays où les horizons sont sans limite, où la lumière est

la caressante amie de mes yeux, où les couchants et les aurores ont des

splendeurs toujours nouvelles, jamais les mêmes, et qui me donnent un

avant-goût du Paradis. Je vagabonde sans trêve et, pour le plaisir de

vagabonder, à travers les blanches dunes, sous les grandes palmes qui

bruissent au fond des jardins ombreux. J’écris pour le plaisir d’écrire

et sans même le plus vague désir d’être lue. _Le papier que je noircis

de temps à autre, dans mes haltes et pour couper mes rêveries, s’en va

rejoindre en quelque recoin de la pittoresque maison soufi que j’habite,

le manuscrit de Mektoub, la nouvelle dont je vous parlais naguère et

dont personne n’a voulu._

»La nuit venue, je m’endors à la belle étoile, sur le frais velours du

sable, en attendant le jour, peut-être proche, où je reposerai dessous.

»Mais cette idée ne trouble en rien mon sommeil, car en bonne musulmane,

je me sens dans la main de Dieu. Enfin, j’aime, je suis aimée et ne

tarderai pas à m’unir à l’homme de cœur, au burnous rouge sur lequel

s’est pour toujours fixé mon choix.

»C’est donc, comme vous le voyez, une femme heureuse, très heureuse qui

vous écrit et vous embrasse, ma bonne amie.»

*

* *

Ce fut la dernière lettre que Mme T... reçut d’Isabelle Eberhardt. Elle

resta désormais sans nouvelles et apprit sa fin tragique par les

journaux. Toutefois, outre cette précieuse correspondance qui nous a

permis de pénétrer plus avant dans la vie morale de notre héroïne--ce

mot est très juste en vérité--elle voulut bien nous conter certains

détails postérieurs dont on appréciera l’intérêt.

Quelque temps après avoir reçu les lignes que l’on vient de lire, Mme

T... se trouvait à Yalta, cette Nice de la Crimée, où Mme Lydie Pachkoff

vivait sous un ciel très doux et sur les rives de cette mer qui tant

évoque notre Côte d’Azur, dans une retraite paisible mais assez mal

supportée par son humeur vagabonde et par la curiosité toujours

insatisfaite de son noble esprit. Ces deux grandes dames russes se

voyaient assez souvent et il leur arrivait parfois d’échanger quelques

mots sur cette étrange Isabelle qu’elles savaient en train de courir le

Sahara, mais sans plus.

Un jour, Lydie Pachkoff fit part à Mme T... d’une autre lettre d’elle,

datée de Marseille et qu’elle venait de recevoir.

La pauvre fille lui racontait assez brièvement sa tragique aventure de

Behima, dans laquelle un indigène fanatique avait tenté de l’assassiner,

son séjour à l’hôpital d’El-Oued, comment, dès sa guérison, elle avait

dû quitter le Souf, rentrer en France, où elle allait se marier avec un

sous-officier arabe passé des spahis aux hussards.

Autant que ma mémoire est fidèle, continua Mme T..., elle terminait sa

lettre à peu près ainsi:

«... Je quitterai Marseille avant peu pour regagner cette terre

algérienne que j’aime tant, à laquelle j’ai voué désormais ma vie, d’où

j’ai été injustement expulsée comme Russe, et où je rentrerai la tête

haute, devenue Française par mon mariage avec Si Ehni-Sliman. Aussi,

voudrais-je profiter de mon séjour en France pour essayer, encore une

fois, de forcer les portes d’une grande revue parisienne avec une assez

longue nouvelle exotique, écrite lors de mon séjour à Tunis, et quelques

impressions que je crois intéressantes sur mes vagabondages au Sahara.

Je ne puis rien sans votre aide que vous ne me refuserez pas...»

Peu de jours après, la bonne Lydia Pachkoff lui envoyait une lettre

chaleureuse qu’elle devait remettre à M. Brieux, le célèbre auteur de

«Robes Rouges» et des «Remplaçantes».

«J’ai quelque peu hésité, je l’avoue, lui écrivait-elle en même temps, à

vous envoyer cette lettre, car je me trouve dans une situation assez

délicate à l’égard de M. Brieux.

»A l’époque pas bien lointaine encore de ses débuts très pénibles, il

fut, en effet, mon secrétaire pendant que je résidais à Paris. Depuis,

il a couru à pas de géant vers la gloire, et c’est moi maintenant, qui

fais appel à son appui. Il est, en ce moment-ci, dans sa villa de la

Côte d’Azur, où vous le trouverez: j’ai tout lieu de croire qu’il ne

vous marchandera pas son concours.

»J’ignore, conclut Mme T..., ce qu’il advint de cette recommandation,

n’ayant plus rien su d’Isabelle, que sa mort, par les journaux.»

Nous le savons, nous, hélas! et ce n’est pas à la louange de M. Brieux.

Isabelle ne put aller à sa villa, mais lui envoya, par la poste, la

lettre de Mme Lydie Pachkoff, en y joignant quelques mots, dans lesquels

la vaillante jeune fille, avec une attendrissante dignité, lui faisait

part de sa situation matérielle assez précaire, car il ne lui restait

plus grand’chose du petit avoir qu’elle avait hérité de sa mère et de

son oncle, et elle était à la charge de son frère Augustin de Moërder.

Aussi, sollicitait-elle de lui un prompt appui pour qu’elle pût tirer

quelques ressources de sa copie.

Quelques jours après, Isabelle recevait une lettre de M. Brieux. Elle

l’ouvrit et devint toute pâle en y trouvant un billet de cent francs,

puis un mot très court et d’une politesse assez froide, et où il n’était

pas plus question de sa nouvelle que de l’Antéchrist.

M. Brieux ne pouvait montrer d’une façon plus éloquente combien son âme

et son caractère étaient à la hauteur de son talent.

Il n’avait pu supporter l’idée qu’on pût savoir un détail de ses débuts,

dont tout autre se serait enorgueilli.

Isabelle Eberhardt, ou, la Bonne nomade: d'après des documents inédits suivie de Mektoub!... (cétait écrit!...): œuvre posthume · 第 11 / 16 题