Portant toujours Zaka au fond de mon cœur, les pensées auxquelles
je m'abandonnois en songeant à elle, me conduisirent un jour fort loin
dans notre caverne. Je parvins jusqu'au rocher le plus éloigné, qui
terminoit le ceintre dont notre plaine étoit fermée, & je le franchis.
J'errois, guidé par la mélancolie; j'oubliois les précipices qui
m'environnoient, & les hommes méchans dont Azeb m'avoit parlé. L'amour,
qui occupoit mon ame, ne me laissoit pas le soin de réfléchir qu'ils
avoient leur habitation non loin de ces lieux.
Je gravis jusqu'au sommet de la montagne, & bientôt, à mon grand
étonnement, je découvris une plaine immense, moi qui n'avois jamais
vu qu'un vallon resserré. Non: je suis incapable de rendre ce que je
sentis à l'aspect de ce magnifique spectacle. Un rang de rochers,
entre lesquels étoient de plus petites plaines presque toutes de sable,
avoit été comme un rideau qui m'avoit caché la nature. Je n'avois
entendu que le rugissement de quelques animaux féroces; je n'avois
habité qu'un désert. O joie, lorsque je vis pour la premiere fois des
campagnes florissantes, des productions qui m'étoient inconnues, le
radieux mêlange des couleurs! Les arbres étoient en fleurs; leur odeur
délicieuse sembloit être le parfum que la terre envoyoit au ciel en
signe de reconnoissance. Le soleil, dans toute sa majesté, doroit les
plantes qu'il faisoit éclore. Dans le lointain, les bras d'un fleuve
majestueux coupoient en arcs argentés les prés humides. Que mon œil
étoit charmé de poursuivre son cours! J'étois muet d'admiration: ces
rochers, remparts sourcilleux qui entouroient ma triste demeure,
transformés en une tour bleue, me donnoient un spectacle ravissant.
Pénétré de joie, avide de voir & de jouir, je considérois chaque objet;
j'y revenois encore, & je ne me lassois point de le contempler.
Je m'écriois par intervalle: Ah, si Zaka étoit ici! Un doux mouvement
remua mon cœur; je sentis que j'allois pleurer, je ne retins pas mes
larmes; elles coulerent délicieusement. Etoit-ce l'amour, étoit-ce le
charme de la nature, qui m'attendrissoit à ce point? Tous deux avoient
rassemblé leurs sensations pour enchanter mon ame, & je crois que le
moment où elles se réunissent est le complément de la félicité de
l'homme.
Je descendis de la montagne à pas lents, tendant les bras vers le ciel:
mes pieds nus se plongerent dans le tendre gazon. Je cherchois à rendre
graces à l'auteur de ma joie; je le cherchois, je ne le connoissois
pas encore; mais déjà j'admirois ses ouvrages & je le devinois par
sentiment. J'étois heureux, & mon cœur créoit un long cantique
d'actions de graces dans une langue qui n'avoit point de mots.
Enfin, sorti du charme profond où les beautés de la nature m'avoient
retenu, j'eus un moment d'inquiétude; je songeai que je n'étois
pas loin des hommes méchans, dont mon pere m'avoit parlé: mais je crus
qu'ils ne pouvoient pas exister dans un aussi beau climat. Tout me
rassuroit; le calme, le silence, la fraîcheur de l'air, le concert des
oiseaux. Des animaux couverts d'une laine touffue bondissoient autour
de moi; mes mains les caresserent avec transport. Je rencontrois de
petits bosquets d'arbres chargés de fruits, & qui plioient sous le
fardeau. Dans le plaisir inexprimable qui me saisissoit, je sautois
comme un enfant & frappois des deux mains, tournant vingt fois autour
de l'objet qui m'avoit émerveillé.
Conduit à chaque pas par un nouveau plaisir, j'avançai fort loin:
j'apperçus une cabane ouverte; j'y entrai. Elle étoit déserte; mais
en voyant des vases & différens ustensiles à peu près semblables à
ceux dont je m'étois servi dès mon enfance, j'eus l'idée d'un peuple
nouveau. Je ne fus point tenté de les emporter, puisqu'ils m'auroient
été inutiles; mais je cueillis une fleur & un fruit pour Zaka, &
je dirigeai mes pas vers mon désert. Ah! si Zaka eût été là, j'aurois
choisi cette cabane abandonnée, & je me serois contenté d'aller revoir
quelquefois ceux qui avoient élevé mon enfance. Je sentois que j'étois
assez fort pour me séparer d'eux, & pour demander à la terre ma
nourriture & celle de Zaka. J'aurois été fier de cultiver la terre pour
elle & de la laisser reposer, pourvu qu'elle eût regardé mes travaux en
me souriant par intervalle.
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