CHAPITRE VII.

Portant toujours Zaka au fond de mon cœur, les pensées auxquelles

je m'abandonnois en songeant à elle, me conduisirent un jour fort loin

dans notre caverne. Je parvins jusqu'au rocher le plus éloigné, qui

terminoit le ceintre dont notre plaine étoit fermée, & je le franchis.

J'errois, guidé par la mélancolie; j'oubliois les précipices qui

m'environnoient, & les hommes méchans dont Azeb m'avoit parlé. L'amour,

qui occupoit mon ame, ne me laissoit pas le soin de réfléchir qu'ils

avoient leur habitation non loin de ces lieux.

Je gravis jusqu'au sommet de la montagne, & bientôt, à mon grand

étonnement, je découvris une plaine immense, moi qui n'avois jamais

vu qu'un vallon resserré. Non: je suis incapable de rendre ce que je

sentis à l'aspect de ce magnifique spectacle. Un rang de rochers,

entre lesquels étoient de plus petites plaines presque toutes de sable,

avoit été comme un rideau qui m'avoit caché la nature. Je n'avois

entendu que le rugissement de quelques animaux féroces; je n'avois

habité qu'un désert. O joie, lorsque je vis pour la premiere fois des

campagnes florissantes, des productions qui m'étoient inconnues, le

radieux mêlange des couleurs! Les arbres étoient en fleurs; leur odeur

délicieuse sembloit être le parfum que la terre envoyoit au ciel en

signe de reconnoissance. Le soleil, dans toute sa majesté, doroit les

plantes qu'il faisoit éclore. Dans le lointain, les bras d'un fleuve

majestueux coupoient en arcs argentés les prés humides. Que mon œil

étoit charmé de poursuivre son cours! J'étois muet d'admiration: ces

rochers, remparts sourcilleux qui entouroient ma triste demeure,

transformés en une tour bleue, me donnoient un spectacle ravissant.

Pénétré de joie, avide de voir & de jouir, je considérois chaque objet;

j'y revenois encore, & je ne me lassois point de le contempler.

Je m'écriois par intervalle: Ah, si Zaka étoit ici! Un doux mouvement

remua mon cœur; je sentis que j'allois pleurer, je ne retins pas mes

larmes; elles coulerent délicieusement. Etoit-ce l'amour, étoit-ce le

charme de la nature, qui m'attendrissoit à ce point? Tous deux avoient

rassemblé leurs sensations pour enchanter mon ame, & je crois que le

moment où elles se réunissent est le complément de la félicité de

l'homme.

Je descendis de la montagne à pas lents, tendant les bras vers le ciel:

mes pieds nus se plongerent dans le tendre gazon. Je cherchois à rendre

graces à l'auteur de ma joie; je le cherchois, je ne le connoissois

pas encore; mais déjà j'admirois ses ouvrages & je le devinois par

sentiment. J'étois heureux, & mon cœur créoit un long cantique

d'actions de graces dans une langue qui n'avoit point de mots.

Enfin, sorti du charme profond où les beautés de la nature m'avoient

retenu, j'eus un moment d'inquiétude; je songeai que je n'étois

pas loin des hommes méchans, dont mon pere m'avoit parlé: mais je crus

qu'ils ne pouvoient pas exister dans un aussi beau climat. Tout me

rassuroit; le calme, le silence, la fraîcheur de l'air, le concert des

oiseaux. Des animaux couverts d'une laine touffue bondissoient autour

de moi; mes mains les caresserent avec transport. Je rencontrois de

petits bosquets d'arbres chargés de fruits, & qui plioient sous le

fardeau. Dans le plaisir inexprimable qui me saisissoit, je sautois

comme un enfant & frappois des deux mains, tournant vingt fois autour

de l'objet qui m'avoit émerveillé.

Conduit à chaque pas par un nouveau plaisir, j'avançai fort loin:

j'apperçus une cabane ouverte; j'y entrai. Elle étoit déserte; mais

en voyant des vases & différens ustensiles à peu près semblables à

ceux dont je m'étois servi dès mon enfance, j'eus l'idée d'un peuple

nouveau. Je ne fus point tenté de les emporter, puisqu'ils m'auroient

été inutiles; mais je cueillis une fleur & un fruit pour Zaka, &

je dirigeai mes pas vers mon désert. Ah! si Zaka eût été là, j'aurois

choisi cette cabane abandonnée, & je me serois contenté d'aller revoir

quelquefois ceux qui avoient élevé mon enfance. Je sentois que j'étois

assez fort pour me séparer d'eux, & pour demander à la terre ma

nourriture & celle de Zaka. J'aurois été fier de cultiver la terre pour

elle & de la laisser reposer, pourvu qu'elle eût regardé mes travaux en

me souriant par intervalle.

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L'homme sauvage · 第 8 / 45 题