Il falloit que Zaka se fût apperçue du trouble qui me dévoroit, car
elle étoit devenue aussi craintive que moi; elle hésitoit à me demander
ce que j'avois, & j'hésitois à lui découvrir ce que je ressentois.
Je reconnus que son cœur n'étoit pas plus tranquille que le mien.
Cette découverte m'inspira un grand contentement, sans savoir pourquoi.
En la voyant inquiete, agitée, je tombai dans une espece de ravissement
que je ne puis définir. Son maintien étoit plus réservé, elle n'osoit
plus badiner avec moi; mais je la voyois chaque jour inventer mille
prétextes pour rester à mes côtés. Elle fuyoit sans raison, & sans
raison revenoit un instant après.
Mon cœur étoit trop surchargé pour ne pas s'ouvrir; mais je ne savois
à qui dire mon secret, si c'étoit à Azeb ou à Caboul, afin d'apprendre
d'eux le moyen de me tranquilliser. Zaka m'étoit trop redoutable; ma
voix expiroit en sa présence, je ne savois de quels termes me servir
pour lui peindre la situation de mon ame; & pourtant j'entrevoyois
qu'elle seule pouvoit me comprendre.
Malgré ma ferme résolution de calmer mes tourmens en lui en faisant
l'aveu, de jour en jour je devenois plus timide; mon cœur voloit sur
mes levres, & ne s'échappoit jamais.
Je me suis demandé, dans un âge plus avancé, pourquoi l'amour, cette
passion si légitime, s'effraie de lui-même, se déguise, comme par
honte, sous le nom d'amitié, & se rend, sous ce masque, douloureux &
pénible.
Que de traits déchirent l'ame avant qu'elle ose d'elle-même
s'abandonner au plaisir d'aimer & d'être aimé! Quel est donc ce frein
importun qui nous arrête dans la carriere du bonheur? D'où naît cet
effroi qui semble nous avertir que la félicité est dangereuse? La plus
heureuse des passions est environnée d'épines qui écartent notre
main.
L'amour est sans honte chez les animaux, parce que ce n'est en eux
qu'un instinct aveugle; mais chez l'homme, c'est une volupté profonde
& durable. Il n'est point de volupté sans la pudeur: c'est elle qui
assaisonne notre bonheur, qui le rend plus touchant & plus vif;
l'imagination nous apporte des plaisirs qui n'appartiennent qu'à elle.
J'étois heureux par mon imagination; je n'avois d'autres idées,
d'autres mouvemens, que ceux que je recevois de mon amour. Je marchois
de pensée en pensée, & toutes me plaisoient. Si je voyois de loin
Caboul ou mon pere, je les évitois: ils venoient me distraire de la
seule idée qui me charmoit profondément.
Je respirois avec plus de liberté lorsque je me trouvois dans un lieu
parfaitement solitaire. Je n'éprouvois quelque repos que sur la cime
des montagnes, ou dans le fond d'un bois ténébreux. Mes pensées, toutes
contraires les unes aux autres, se succédoient avec la plus
grande rapidité. Tantôt les tourmens que j'endurois se changeoient en
sentimens agréables; tantôt une mélancolie sombre prenoit le dessus &
obscurcissoit tout mon être. Un arbre touffu m'offroit-il son ombrage,
je m'y arrêtois, & là, sur la premiere fleur que rencontroient mes
regards, mon imagination dessinoit les traits de Zaka. Des larmes
involontaires couloient de mes yeux, & je ne savois à qui reprocher la
douleur muette & délicieuse qui remplissoit mon ame.
Je soupirois à la vue du crystal des fontaines, de l'herbe molle des
prairies, de la nuée transparente qui voloit dans les airs: il me
manquoit un bien que mon œil avide poursuivoit dans les objets
mouvans de la nature. Je surabondois de vie, & je la répandois jusques
sur les êtres inanimés.
Plus les lieux où je me trouvois étoient sombres, plus l'image de
Zaka venoit avec tous ses rayons éclairer ces déserts. Ah! quand mon
imagination fatiguée voyoit fuir son adorable fantôme, tout
demeuroit autour de moi froid & immobile comme la pierre sur laquelle
je m'asseyois.
Alors, si j'appercevois une colline élevée, j'y portois mes pas: il
falloit un plus vaste horizon à mon cœur oppressé de soupirs. De là
je considérois l'espace qui me séparoit de Zaka; je cherchois des yeux
si sa vue ne pouvoit pas l'embrasser & me découvrir. Un instant après,
l'ennui me saisissoit, & d'un pied précipité je revolois vers l'endroit
où je savois la trouver. A mon retour, si elle se plaignoit de mon
absence, ce seul mot de sa bouche faisoit tressaillir mon ame de joie,
& ma douleur se calmoit. Auprès d'elle je me disois: Je suis bien ici,
& je serois mal ailleurs; c'est ici que je sens le plaisir de l'ame.
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