Ne faut-il dans cette proposition constater la croyance initiale en
l'unité de substance, comme, dans la définition et le départ de
l'esprit et de la matière, l'analyse des manifestations doubles de
cette substance unique? Pour rare que soit un tel pressentiment
philosophique chez des Primitifs, il ne s'en suit pas qu'on en doive
récuser l'évidence. On voit bien que, dans l'action du Dieu qui créa
le monde et qui le conserve, la théologie océanienne observe deux
termes: la cause génératrice et la matière fécondée, la force motrice
et l'objet mû, l'esprit et la matière; on voit bien aussi que, dans le
parallélisme constamment sous-entendu de l'esprit lumineux avec la
matière sensible qu'il vivifie, il faut reconnaître, à travers les
unions successives de Taaroa aux diverses représentations d'Hina,
l'influence perpétuelle et variée du soleil sur les choses, et, dans
les fruits de ces unions, les modifications que la lumière et la
chaleur ne cessent de faire subir à ces mêmes éléments. Mais, une fois
le phénomène accompli en vue duquel les deux courants universels
s'étaient rejoints,--dans le fruit la cause génératrice et la matière
fécondée, dans le mouvement la force motrice et l'objet mû, dans la
vie l'esprit et la matière s'unissent et se confondent: et l'univers,
aussitôt crée, _n'est que la coquille de Taaroa!_
En second lieu, selon les conclusions du dialogue de Téfatou avec
Hina, l'homme et la terre périssent, tandis que la lune et l'espèce
qui l'habite se perpétuent. Si nous nous rappelons qu'Hina représente
la matière,--en qui, selon le proverbe scientifique, "tout se
transforme et rien ne périt,"-nous penserons que le vieux sage maorie,
l'auteur de cette légende, en savait là-dessus autant que nous. La
matière ne périt pas, c'est à dire qu'elle ne cesse pas d'avoir ses
_qualités sensibles_. L'esprit, au contraire, et cette "matière
spirituelle", la lumière, subissent des intermittences: il y a la
nuit, il y a la mort, où se ferment les yeux, de qui semblaient
irradier les clartés qu'ils réfléchissaient.--L'esprit, ou la plus
haute manifestation _actuelle_ de l'esprit, c'est l'homme: "_L'homme
mourra... Il mourra pour ne pas revivre... Et l'homme dut
mourir._"--Mais quand l'homme et la terre, ces fruits de l'union de
Taaroa avec Hina, auront péri, Taaroa, lui, est éternel, et nous
sommes avertis que la matière, Hina, continuera d'être: c'est donc,
avec nécessité, qu'éternellement en présence l'Esprit et la Matière,
la lumière et l'objet qu'elle s'est déjà réjouie d'éclairer, seront
sollicités par le désir mutuel d'une nouvelle union, d'où naîtra un
nouvel "état" de l'_évolution_ infinie de la vie.
L'évolution!... L'unité de substance!... Qui se fût attendu à
rencontrer, dans la pensée de ci-devant cannibales, les témoignages
d'une si haute culture? J'ai pourtant conscience de ne rien ajouter à
la vérité.
Il est vrai que Téhura ne se doutait guère de ces abstractions; elle
s'obstinait à voir dans les étoiles filantes des tupapaüs errants, des
génies en détresse. Dans le même esprit que ses ancêtres, et comme
ceux-ci pensaient que le ciel est Taaroa en personne, que les Atuas
nés de Taaroa sont à la fois des Dieux et des corps célestes, elle
attribuait aux étoiles la sensibilité humaine. Je ne sais en quoi ces
imaginations poétiques gêneraient les progrès de la science la plus
positive. Je ne sais jusqu'à quel point la science la plus élevée les
réprouverait...
A d'autres points de vue, et pour en finir avec le dialogue de Téfatou
et d'Hina, il serait susceptible d'autres interprétations.--Le conseil
de la lune, qui est femme, serait le conseil dangereux de la pitié
aveugle, de la faiblesse sentimentale: la lune et les femmes,
expressions (dans la conception maorie) de la matière, ignoreraient
que la mort seule garde les secrets de la vie.--La réponse de Téfatou
serait l'arrêt rigoureux, mais prévoyant et désintéressé, de la
sagesse suprême qui sait que les manifestations individuelles de la
vie actuelle devront s'évanouir devant un plus grand être, pour qu'il
vienne, et se sacrifier à lui, pour qu'il triomphe.
Bien plus bas, mais avec une portée poignante encore, cette réponse
aurait le sens d'une prophétie nationale: un grand esprit des anciens
jours aurait étudié, mesuré la vitalité de sa race, pressenti dans son
sang des germes de mort, sans plausible salut, sans possible
renaissance, et il disait: _Tahiti mourra, elle mourra pour ne pas
renaître_.
Téhura parlait avec une sorte de religieux effroi de cette secte, ou
société secrète, qui avait gouverné les Iles à l'époque féodale: la
société des Aréoïs.
A travers les discours confus de l'enfant, je démêlai les souvenirs
laissés par une institution redoutable, singulière, je devinai une
tragique histoire, pleine de crimes augustes, mais difficile à
pénétrer, et défendue des curieux par la vertu d'un secret bien gardé.
Quand Téhura m'eut dit à ce sujet ce qu'elle savait, je m'informai de
toutes parts.
Voici l'origine légendaire de l'illustre Société.
Oro, fils de Taaroa, et, après son père, le plus grand des Dieux,
résolut un jour de se choisir une compagne parmi les mortelles.
Il la voulait vierge et belle, ayant le dessein de fonder avec elle,
dans la foule des hommes, une race supérieure à toutes et privilégiée.
Il traversa donc les Sept Cieux et descendit sur le Païa, haute
montagne de l'Ile de Bora-Bora, où habitaient ses soeurs, les Déesses
Téouri et Oaaoa.
Oro, en jeune guerrier, ses soeurs, en jeunes filles, tous trois ainsi
déguisés partirent pour un voyage d'exploration dans les Iles, afin de
tâcher d'y découvrir la créature digne du baiser divin.
Oro saisit l'arc-en-ciel, en posa sur le sommet du Païa une extrémité
et l'autre sur la terre: ainsi le Dieu et les Déesses traversaient les
vallées et les flots.
Fastueux et charmants, dans les différentes Iles, où on s'empressait
de les accueillir, les voyageurs donnaient des fêtes merveilleuses
auxquelles accouraient toutes les femmes.
Et Oro les considérait.
Mais son coeur s'emplissait de tristesse, car le Dieu se faisait aimer
et il n'aimait pas. Il n'arrêtait longtemps son regard sur aucune des
filles de l'homme, ne voyant en pas une les vertus et les grâces qu'il
avait rêvées.
Et, après bien des jours consumés en vaines recherches, il se
disposait à retourner aux cieux, quand il vit, à Vaïtapé, dans l'île
de Bora-Bora, une jeune fille étrangement belle qui se baignait au
petit lac d'Avaï Aïa.
Elle était de haute stature et tous les feux du soleil brûlaient et
brillaient dans la splendeur de sa chair, tandis que tous les
enchantements de l'amour sommeillaient dans la nuit de ses cheveux.
Oro, charmé, pria ses soeurs d'aller parler pour lui à la jeune fille.
Et il se retira, en attendant le résultat de leur ambassade, sur le
sommet du Païa.
Les Déesses, en abordant la jeune fille, la saluèrent, louèrent sa
beauté, et lui dirent qu'elles venaient d'Avanaü, district de
Bora-Bora.
--Notre frère te fait demander si tu consens à être sa femme.
Vaïraümati--ainsi se nommait la jeune fille-examina les étrangères
attentivement et leur dit:
--Vous n'êtes point d'Avanaü. Mais n'importe. Si votre frère est un
chef, s'il est jeune, s'il est beau, qu'il vienne: Vaïraümati sera sa
femme.
Téouri et Oaaoa remontèrent sans tarder au Païa pour apprendre à leur
frère qu'il était attendu.
Aussitôt Oro, replaçant l'arc-en-ciel comme la première fois,
redescendit à Vaïtapé.
Vaïraümati avait préparé pour le recevoir une table chargée des plus
beaux fruits et un lit fait des étoffes les plus rares et des nattes
les plus fines.
Et sous les tamaris et les pandanus, dans les bois et au bord de la
mer, gracieux et forts tous les deux, tous les deux divins, ils
s'aimaient. Chaque matin, le Dieu remontait au sommet du Païa; chaque
soir, il en redescendait pour aller dormir avec Vaïraümati.
Nulle autre fille des hommes ne devait, désormais, le voir sous les
apparences mortelles.
Et toujours, entre le Païa et Vaïtapé, l'arc-en-ciel abaissé lui
servait de passage.
Or, bien des lunes avaient lui et s'étaient éteintes depuis que, dans
les Sept Cieux désolés, on ignorait la retraite d'Oro. Deux autres
fils de Taaroa, Orotéfa et Oürétéfa, prenant à leur tour la forme
humaine, partirent à la recherche de leur frère. Longtemps ils
errèrent sans le trouver à travers les Iles. Enfin, abordant à
Bora-Bora, ils aperçurent le jeune Dieu, assis avec Vaïraümati, à
l'ombre du manguier sacré.
Ils furent émerveillés de la beauté de la jeune femme et voulurent lui
témoigner leur admiration en lui offrant quelques présents. Orotéfa se
métamorphosa donc en truie et, Oürétéfa, en plumes rouges; puis,
reprenant aussitôt la forme humaine, bien que la truie et les plumes
persistassent, ils s'approchèrent des deux amants, ces présents dans
la main.
Oro et Vaïraümati accueillirent avec joie les deux augustes voyageurs.
La nuit-même, la truie mit bas sept petits, desquels on réserva le
premier pour une destination ultérieure; le second fut sacrifié aux
Dieux; le troisième, consacré à l'hospitalité et offert aux étrangers;
le quatrième fut nommé: Cochon de l'hécatombe en l'honneur de l'amour:
le cinquième et le sixième durent être gardés, pour multiplier
l'espèce, jusqu'à la première portée. Enfin, on rôtit le septième tout
entier, sur des cailloux chauds--à la mode maorie ainsi divinement
inaugurée--et on le mangea.
Les frères d'Oro retournèrent dans les cieux.
Quelques semaines ensuite, Vaïraümati dit à Oro qu'elle allait être
mère.
Alors, Oro prit le premier des sept cochons, celui qu'on avait mis à
part, et se rendit à Raïatéa, au grand maraë, temple du Dieu Vapoa.
Là il rencontra un homme nommé Mahi, à qui il remit le cochon en
disant:
--_Maii maitaï oé téinéi boüaa_ (prenez et gardez bien ce cochon).
Et le Dieu ajouta avec solennité:
--C'est le cochon sacré. Dans son sang sera teinte la ceinture des
hommes qui viendront de moi. Car, en ce monde, je suis père. Ces
hommes seront les Aréoïs. A vous, j'accorde leurs prérogatives et leur
nom. Pour moi, je ne puis rester davantage ici.
Mahi alla trouver le chef de Raïatéa et lui conta l'aventure. Mais, ne
pouvant garder le dépôt sacré sans être l'ami du chef, il ajouta:
--Mon nom sera le vôtre et votre nom sera le mien.
Le chef consentit et ils prirent en commun le nom de Tara-manini.
Cependant, Oro, étant revenu auprès de Vaïraümati, lui annonça qu'elle
aurait un fils et lui ordonna de le nommer Hoa Tabou té Raï (l'ami
sacré des cieux).
Puis il dit:
--Les temps sont accomplis et je dois te quitter.
Se changeant alors en une immense colonne de feu, il s'éleva dans
l'air, majestueusement, jusqu'au dessus du Périréré, qui est la plus
haute montagne de Bora-Bora. Là, son épouse éplorée et le peuple saisi
d'étonnement cessèrent de le voir.
Hoa Tabou té Raï fut un grand chef et fit beaucoup de bien aux hommes.
A sa mort, il fut ravi au ciel, où Vaïraümati elle-même prit rang
parmi les Déesses.
Oro pourrait bien être quelque Brahmine errant, qui apporta dans les
Iles de la Réunion--quand? ...--la doctrine de Brahma (dont j'ai déjà
signalé des traces dans la religion océanienne).
A la clarté de cette doctrine, le génie maorie s'éveilla. Les esprits
capables de comprendre se reconnurent entre eux et s'associèrent, pour
pratiquer--à l'écart, naturellement, du vulgaire--les rites ordonnés.
Plus éclairés que les autres hommes de leur race, ils prirent bientôt
en main le gouvernement religieux et politique des Iles, s'arrogèrent
d'importantes prérogatives et fondèrent une féodalité très forte qui
fut, dans l'histoire de l'Archipel, la période la plus glorieuse.
Bien qu'ils ne semblent pas avoir connu l'écriture, les Aréoïs étaient
vraiment savants. Ils passaient des nuits entières à réciter, mot à
mot, scrupuleusement, d'antiques "Paroles des Dieux" dont le texte,
maintenant fixé, ne pourrait être traduit qu'au prix d'un travail
assidu de plusieurs années. Ces paroles des Dieux, dont ils étaient
les dépositaires uniques, auxquelles il ne leur était permis d'ajouter
que des commentaires, donnaient aux Aréoïs la sécurité d'un centre
intellectuel, l'habitude de la méditation, l'autorité d'une mission
surhumaine, un prestige enfin qui courbait autour d'eux toutes les
têtes.
Il y a, dans notre moyen âge féodal et chrétien, des institutions, et
le lecteur les nomme, analogues à celle-là; je n'en sais point de plus
simplement formidable que cette compagnie religieuse et guerrière, ce
concile permanent et en armes, rendant des arrêts au nom des Dieux,
détenant la toute-puissance, disposant de la vie et de la mort.
Les Aréoïs enseignaient que les sacrifices humains sont agréables aux
Dieux et sacrifiaient eux-mêmes, dans les maraës, tous leurs enfants
sauf le premier-né: ce rite sanglant était symbolisé par les sept
cochons de la légende, qui sont tous mis à mort, sauf le premier, le
"cochon sacré".
Ne nous hâtons pas de crier à la sauvagerie. Cette obligation barbare,
à laquelle tant d'autres peuplades primitives se sont soumises, avait
des causes profondes, d'ordre social, d'intérêt général. Chez des
races très prolifiques, comme fut autrefois la race maorie, le
développement illimité de la population menaçait son existence-même,
nationale et privée. Sans doute, la vie, dans les Iles, était facile,
et il ne fallait pas à chacun beaucoup d'industrie pour y trouver le
nécessaire. Mais le territoire, très restreint, et qu'environnait la
mer immense, la mer infranchissable aux frêles pirogues, se fût
bientôt dérobé sous les pieds d'un peuple sans cesse multiplié.
La mer n'eût plus donné assez de poisson, la forêt assez de fruit. La
famine n'eût pas tardé, qui a toujours eu, et dans tous les pays du
monde, pour conséquence l'anthropophagie.--Pour s'épargner le meurtre
de l'homme, les Maories se résignèrent au sacrifice de l'enfant.
Remarquons-le, du reste, l'anthropophagie avait déjà pénétré dans les
moeurs quand les Aréoïs intervinrent: c'est pour la combattre en en
détruisant les causes et c'est à un peuple d'anthropophages qu'ils
imposèrent l'infanticide. On peut donc dire, bien que le côté
sinistrement comique de l'observation soit de nature à réjouir quelque
vaudevilliste, que l'infanticide constituait un notable adoucissement
des moeurs. Il fallut, sans doute, aux Aréoïs, une extraordinaire
énergie pour réaliser ce progrès; ils n'y parvinrent qu'en se
grandissant, aux yeux du peuple, de toute l'autorité des Dieux.
L'infanticide fut, en outre, pour la race, un moyen puissant de
sélection. Ce terrible droit d'aînesse, qui était le droit-même à la
vie, maintint dans le peuple l'intégrité de la force, en le préservant
des produits maladifs d'un sang épuisé. Elle nourrit aussi, dans tous
ces enfants de la jeunesse, le sens d'une fierté inaltérable. C'est
celte force première et c'est la dernière fleur de cette fierté que
nous admirons encore dans les produits suprêmes d'une grande race
expirante.
Enfin, le spectacle constant, la fréquentation assidue de la mort
était un austère et vivifiant enseignement. Les guerriers y
apprenaient le mépris de la douleur et la nation tout entière y
trouvait le bénéfice d'une intense émotion qui la défendait contre
l'engourdissement tropical, qui la suscitait des langueurs de la
sieste perpétuelle. Le fait historique est que, du jour où fut abrogée
la loi du sacrifice, les Maories commencèrent à décliner et finalement
perdirent toute vitalité morale et toute fécondité physique.--Si cela
n'est pas la cause de ceci, du moins la coïncidence reste inquiétante.
Et peut-être, plus haut encore, les Aréoïs avaient-ils compris la
vertu profonde, la nécessité symbolique du Sacrifice...
Dans la société des Aréoïs, la prostitution était une obligation
sacrée. Nous avons changé cela. Non point qu'à Tahiti, depuis que nous
l'avons comblée des bienfaits de notre civilisation, la prostitution
ait cessé: elle prospère. Mais elle n'est plus ni obligatoire ni
sacrée. Elle est, simplement, sans excuse et sans grandeur.
La dignité ecclésiastique se transmettait de père en fils, et
l'initiation commençait dès l'enfance.
La Société était divisée, à l'origine, en douze loges, qui avaient
pour grands maîtres les douze premiers Aréoïs. Puis venaient des
dignitaires de second ordre et enfin des apprentis. Les divers grades
se distinguaient par des tatouages particuliers, aux bras, aux côtés
du corps, aux épaules, aux jambes et aux chevilles.
* * * * *
Du loin d'autrefois, du _Matamua_ des Aréoïs, cette scène maorie:
l'intronisation d'un roi.
Le nouveau chef sort de son palais, revêtu d'ornements somptueux,
entouré des principaux de l'Ile, précédé des Maîtres Aréoïs, qui
portent dans leurs cheveux les plumes les plus rares.
Il se rend avec son cortège au maraë.
En l'apercevant, les prêtres, qui l'attendaient sur le seuil,
proclament à grand bruit de trompettes et de tambours que la cérémonie
commence.
Puis, entrant avant le roi dans le temple, ils placent une victime
humaine, morte, devant l'image du Dieu.
Le roi et les prêtres récitent et chantent ensemble des prières; après
quoi, le prêtre arrache à la victime les deux yeux. Il offre l'oeil
droit au Dieu et l'oeil gauche au roi: celui-ci ouvre la bouche comme
pour avaler l'oeil sanglant, mais le prêtre le retire aussitôt et le
joint au reste du corps.*
* On ne peut méconnaître le sens symbolique de ce rite, claire
interdiction de l'anthropophagie.
On place ensuite la statue du Dieu sur un brancard sculpté que portent
les prêtres. Le roi, assis sur les épaules de deux chefs, suit l'idole
jusqu'au rivage, accompagné des Aréoïs comme au départ. Tout le long
du chemin, les prêtres ne cessent de sonner de la trompette et de
battre du tambour en dansant.
La multitude marche derrière, silencieuse et respectueuse.
A l'anse du rivage se balance la pirogue sacrée, décorée, pour cette
solennité, de branches vertes et de fleurs. On y introduit d'abord
l'idole. Puis, on ôte au roi ses vêtements, et les prêtres le
conduisent dans la mer, où les Atuas Mao (les Dieux-Requins) vont le
caresser et le laver dans les flots.
Ainsi consacré une seconde fois par le baiser de la mer, sous les
regards du Dieu, comme il l'a été une première fois par le Dieu
lui-même dans son temple, le roi monte dans la pirogue sacrée, où le
grand prêtre lui ceint autour des reins le _maro oüroü_ et autour de
la tête le _taoü mata_, les bandeaux de la souveraineté.
Debout à l'avant de la pirogue sacrée, le roi se montre au peuple.
Et le peuple, à cette vue, rompant enfin son long silence, fait
retentir de toutes parts le cri solennel:
--_Maëva Arii!_ (Vive le Roi!)
Quand le tumulte de ce premier mouvement d'allégresse a cessé, on
place le roi sur le lit sacré où, tout à l'heure, était l'idole, et on
reprend le chemin du maraë, à peu près dans le même ordre
processionnel qu'on a observé pour en venir.
Les prêtres portent l'idole. Les chefs portent le roi. Les prêtres
ouvrent la marche avec leur musique et leur danse.
Le peuple vient derrière. Mais maintenant, s'abandonnant à sa joie, il
ne cesse de crier:
--Maëva Arii!
L'idole est solennellement rétablie sur l'autel.
Ici se termine la fête religieuse. La fête populaire va commencer.
Comme il a communié avec les Dieux dans leur temple, comme il a
communié avec la nature dans la mer, le roi va communier avec son
peuple.*--Le roi, couché sur des nattes, va recevoir _le dernier
hommage du peuple_.
* Il est à craindre que les missionnaires (qui nous ont conservé ces
traditions) aient légèrement, dans un but qu'on devine, calomnié
sur ce point comme sur tant d'autres les ancêtres de leurs
ouailles. Mais, à travers ce qu'il a de brutal, de grotesque et
même de répugnant, on conviendra peut-être que ce rite suprême ne
manque pas d'une singulière beauté.
Hommage frénétique; d'un peuple sauvage.
C'est toute une foule exprimant son amour pour un homme, et cet homme
est le roi. C'est le dialogue, grandiose jusqu'à l'horreur et jusqu'à
l'épouvante, d'un homme et de la foule.
Demain, il sera le maître, il disposera à son gré des destinées
assujetties à la sienne et tout l'avenir est à lui. La foule n'a
qu'une heure!
Des hommes et des femmes, entièrement nus, entourent le roi en dansant
des danses lascives, et s'efforcent de toucher certaines parties de
son corps de certaines parties du leur. Il ne parvient pas toujours à
éviter les contacts, à se préserver des souillures. Et l'épilepsie
populaire grandit, devient furieuse. Toute l'Ile douce vibre d'affreux
cris: dans le soir qui tombe, l'apparition fantastique d'une multitude
folle, aux geste forcenés.
Mais tout à coup les sons de la trompette et du tambour sacerdotaux
retentissent.
Fin de l'Hommage, fin de la fête; signal de la retraite. Les plus
délirants obéissent, tout s'apaise; un brusque silence, absolu, s'est
fait.
Le roi se lève et rentre dans son palais, accompagné de sa suite,
solennellement, majestueusement.