D'eux sont nés les rois Gémeaux, en face des Pléiades._

Ces Gémeaux sont assurément les mêmes que nos Castor et Pollux.

Cette première version de la Genèse polynésienne se complique de

variantes qui ne sont peut-être que des développements.

_Taaroa dormait avec la femme qui se nomme Déesse du Dehors (ou de la

mer).

D'eux sont nés les nuages blancs, les nuages noirs, la pluie.

Taaroa dormait avec la femme qui se nomme Déesse du Dedans (ou de la

terre).

D'eux est né le Premier Germe.

Est né ensuite tout ce qui croît à la surface de la terre.

Est né ensuite le brouillard des montagnes.

Est né ensuite celui qui se nomme le Fort.

Est née ensuite, celle qui se nomme la Belle ou l'Ornée-pour-plaire.

Mahoüi* va lancer sa pirogue.

* Ce Mahoüi semble se confondre arec Taaroa, ainsi que ce Roüa qui

créa les étoiles. Ce sont peut-être les noms divers du même dieu.

Il s'assied dans le fond. A son côté droit pend l'hameçon, attaché à

la ligne par des tresses de cheveux.

Et cette ligne qu'il tient dans sa main, et cet hameçon, il les laisse

descendre dans les profondeurs de l'univers pour pêcher le grand

poisson (la terre).

L'hameçon a mordu.

Déjà se montrent les axes, déjà le Dieu sent le poids énorme du monde.

Téfatou (le Dieu de la terre et la terre elle-même), pris à l'hameçon,

émerge de la nuit, encore suspendu dans l'immensité.

Mahoüi a pêché le grand poisson qui nage dans l'espace et qu'il peut à

présent diriger selon sa volonté.

Il le tient dans sa main.

Mahoüi règle, en outre, le cours du soleil, de telle sorte que le jour

et la nuit soient d'égale durée._

Je demandai à Téhura de me nommer les Dieux:

--_Dormait Taaroa avec la femme Ohina, Déesse de l'air.

Sont nés d'eux l'Arc-en-ciel, le Clair-de-la-lune, puis les nuages

rouges, la pluie rouge.

Dormait Taaroa avec la femme Ohina, Déesse du sein de la terre.

Est né d'eux Téfatou, le génie qui anime la terre et qui se manifeste

par les bruits souterrains.

Dormait Taaroa avec la femme dite Au-delà-de-toute-terre.

D'eux sont nés les Dieux Téirii et Roüanoiia.

Puis Roo, qui sortit du ventre de sa mère par le côté.

Et de la même femme naquirent encore la Colère et la Tempête, les

Vents Furieux, et aussi la Paix, qui les suit.

Et la source de ces esprits est dans le lieu d'où sont envoyés les

Messagers._

Mais Téhura convient que ces filiations sont contestées. Voici la

classification la plus orthodoxe.

Les Dieux se divisent en Atuas et Oromatuas.

Les Atuas supérieurs sont tous fils et petits-fils de Taaroa.

Ils résident dans les cieux.--Il y a Sept Cieux.

Taaroa et sa femme Féii Féii Maïtéraï eurent pour fils: Oro (le

premier des Dieux après son père et qui eut lui-même deux fils, Tétaï

Mati et Oüroü Tétéfa), Raa (père de Tétoüa Oüroü Oüroü, Féoïto,

Téhémé, Roa Roa, Téhu Raï Tia Hotoü, Témoüria), Tané (père de

Peüroüraï, Piata Hoüa, Piatia Roroa, Parara Iti Mataï, Patia Taüra,

Tané Haériraï), Roo, Tiéri, Téfatou, Roüa Noüa, Toma Hora, Roüa Otia,

Moë, Toüpa, Panoüa, Téfatou Tiré, Téfatou Toütaü, Péuraï, Mahoüi,

Harana, Paümoüri, Hiro, Roüi, Fanoüra, Fatoühoüi, Rii.

Chacun de ces dieux a ses attributions particulières.

Nous connaissons déjà les oeuvres de Mahoüi, de Téfatou...

Tané a pour bouche le septième ciel--et cela signifie que la bouche de

ce Dieu, qui a donné son nom à l'homme, est l'extrémité du ciel par où

la lumière commence à éclairer la terre.

Rii sépara les cieux et la terre.

Roüi gonfla les eaux de l'océan, rompit la masse solide du continent

terrestre et le divisa en ces innombrables parties qui sont les Iles

actuelles.

Fanoüra, de qui la tête touchait aux nues et les pieds au fond de la

mer, et Fatoühoüi, autre géant, descendirent ensemble à Eiva--terre

inconnue--pour combattre et détruire le cochon monstrueux qui dévorait

les hommes.

Hiro, Dieu des voleurs, faisait avec ses doigts des trous dans les

rochers. Il délivra une vierge que des géants retenaient dans un lieu

enchanté: d'une seule main il arracha les arbres qui cachaient au jour

la prison de la vierge, et le charme fut rompu...

Les Atuas inférieurs s'intéressent particulièrement à la vie et au

travail des hommes, sans partager leurs habitations.

Ce sont: les Atuas Maho (Dieux-Requins), patrons des navigateurs; les

Pého, Dieux et Déesses des vallons, patrons des agriculteurs; les No

Té Oüpas Oüpas, patrons des chanteurs, des comédiens et des danseurs;

les Raaoü Pava Maïs, patrons des médecins; les No Apas, Dieux auxquels

on faisait des offrandes afin d'être protégé par eux contre les

maléfices et les enchantements; les O Tanoü, patrons des laboureurs;

les Tané Ité Haas, patrons des charpentiers et des constructeurs; les

Minias et les Papéas, patrons des couvreurs; les Matatinis, patrons

des faiseurs de filets.

Les Oromatuas sont les Dieux domestiques, les Lares.

Il y a les Oromatuas proprement dits et les génies.

Les Oromatuas punissent les fauteurs de querelles, maintiennent la

paix dans les familles. Ce sont: les Varna Taatas, âmes des hommes et

des femmes morts dans chaque famille; les Eriorios, âmes des enfants

morts en bas âge et de mort naturelle; les Poüaras, âmes des enfants

qu'on tuait à leur naissance et qui revenaient dans le corps des

sauterelles.

Les génies sont des divinités supposées, ou plutôt sciemment imaginées

par l'homme. A tel animal, à tel objet, sans motif apparent, sinon

réel, de choix, il attribue le sens divin, et, dès lors, il le

consultera dans toutes les circonstances importantes: un arbre, par

exemple.--Il y a peut-être là une trace de la métempsycose indienne,

que les Maories ont très probablement connue. Leurs chants historiques

et leurs légendes abondent en fables où l'on voit les grands Dieux

revêtir la forme des animaux et des plantes.

Après les Atuas et les Oromatuas viennent, au dernier rang de la

hiérarchie céleste, les Tiis.

Ces fils de Taaroa et d'Hina sont très nombreux.

Esprits inférieurs aux Dieux, étrangers aux hommes, ils sont, dans la

cosmogonie maorie, intermédiaires entre les êtres organiques et les

êtres inorganiques, défendant contre les usurpations de ceux-là les

droits et prérogatives de ceux-ci.

Voici leur origine.

Dormait Taaroa avec Hina, et d'eux naquit Tii.

Dormait Tii avec la femme Ani (_désir_), et d'eux sont nés:

Désir-de-la-nuit, messager des ténèbres et de la mort; Désir-du-jour,

messager de la lumière et de la vie; Désir-des-Dieux, messager des

intérêts célestes; Désir-des-hommes, messager des intérêts humains.

Sont nés ensuite: Tii-de-l'intérieur, qui veille sur les animaux et sur

les plantes; Tii-du-dehors, qui garde les êtres et les choses de la mer;

Tii-des-sables, et Tii-des-rivages, et Tii-des-terres-mouvantes;

Tii-des-rochers et Tii-des-terres-solides.

Sont nés plus tard encore: Evénement-de-la-nuit, Evénement-du-jour,

Aller et Revenir, le Flux, le Reflux, le Donner et le Recevoir-le-plaisir.

Les images des Tiis étaient placées aux extrémités des _maraës_

(temples) et limitaient l'enceinte des terres sacrées. On en voyait

sur les rochers, sur les rivages, et ces idoles avaient la mission de

marquer la limite entre la terre et la mer, de maintenir l'harmonie

entre les deux éléments, de conjurer leurs empiètements réciproques.

Des voyageurs modernes ont encore pu voir, dans l'Ile de Pâques,

quelques statues de Tiis. Ebauches colossales, participant des formes

humaines et des formes animales, elles attestaient une conception

particulière de la beauté et une réelle adresse dans l'art de tailler

la pierre, d'en superposer les blocs architecturalement, avec des

combinaisons originales, ingénieuses, de couleurs.

L'invasion européenne et le monothéisme ont détruit ces vestiges d'une

civilisation qui eut sa grandeur. Aujourd'hui, quand les Tahitiens se

mêlent d'édifier un monument décoratif, ils réalisent des miracles de

mauvais goût--dans le genre du tombeau de Pomaré. Ils ont perdu leur

sens natif, et dont pourtant il furent si richement doués, de l'accord

nécessaire des créations humaines avec la vie animale et végétale qui

constitue leur cadre et leur décor. A notre contact, _à notre école_,

ils sont vraiment devenus des "Sauvages", dans l'acception que

l'occident latin prête à ce vocable. Restés beaux eux-mêmes comme des

chefs-d'oeuvre de l'art, ils se sont (nous les avons) stérilisés au

moral; au physique aussi.

Il existe quelques traces de maraës. C'étaient des parallélogrammes

interrompus par des ouvertures: trois côtés consistaient en murs de

pierre de quatre à six pieds; une pyramide moins haute que large

formait le quatrième. En tout, cent mètres de largeur, environ, et

quarante de longueur.--Les images des Tiis décoraient cette

architecture sommaire.

La lune tient une place importante dans les spéculations métaphysiques

des Maories. On a déjà dit que de grandes fêtes se célébraient, jadis,

en son honneur. Hina est souvent invoquée dans les récits

traditionnels des Aréoïs.

Mais son concours à l'harmonie du monde, son rôle est plutôt négatif

que positif.

Cela apparaît clairement dans l'inquiétant dialogue-plus haut

cité--d'Hina et de Téfatou.

De pareils textes offriraient une belle matière aux exégètes, s'il

s'en trouvait pour commenter la Bible océanienne. Ils y verraient

d'abord les principes d'une religion fondée sur l'adoration des forces

de la nature,--trait commun à toutes les religions primitives. La

plupart des dieux maories sont, en effet, les personnifications des

divers éléments. Mais des regards attentifs--et que ne distrairait

pas, que ne dépraverait pas le désir de démontrer la supériorité de

notre philosophie sur celle de ces "peuplades", ne tarderaient pas à

découvrir en de telles légendes des traits intéressants et singuliers.

J'en veux signaler deux--et je me contenterai de les indiquer. Aux

savants appartient le soin de vérifier ces hypothèses.

C'est, avant tout, la netteté avec laquelle se désignent et se

distinguent les deux seuls et universels principes de la vie, pour

ensuite se résoudre en une suprême unité. L'un, âme et intelligence,

Taaroa, est le mâle; l'autre, en quelque sorte la matière et le corps

du même Dieu, est la femelle; c'est Hina. A elle va tout l'amour des

hommes, à lui leur respect.--Hina n'est pas le nom de la lune

seulement: il y a aussi _Hina-de-fair, Hina-de-la-mer, Hina-de-

l'intérieur_; mais ces deux syllabes ne caractérisent que les parties

inférieures de la matière. Le soleil et le ciel, la lumière et son

empire, toutes les parties nobles, à ainsi parler, de la matière--où

plutôt encore tous les éléments _spirituels_ de la _matière_ sont

Taaroa. Cela est catégoriquement formulé en plus d'un texte, où l'on

reconnaît la définition de l'esprit et de la matière.--Or, que

signifierait, si nous en restions à cette définition, la proposition

fondamentale de la Genèse maorie:

Noa Noa(#11646) · 第 42 / 64 题