Le chant du vivo allait se mourant, dans la nuit, sur le rivage, et
avec lui la voix de mes souvenirs allait se mourant, dans mon âme, sur
le bord du temps,--et les plus récentes images s'effacèrent les
premières parmi les bruits confus du navire en voyage, du navire
d'adieux et d'espérance.
On n'entendait plus qu'à peine le vivo, dans la nuit, sur le rivage,
plus loin, et, plus loin aussi dans mes souvenirs, j'avais dépassé le
navire, avec mon âme remontant le fleuve du temps--et ce furent les
lieux quittés, l'appareil riche des sordidités sociales, et tout mon
désespoir.
Le vivo n'était maintenant, dans la nuit, sur le rivage, qu'un souffle
très léger, moins ouï que ressouvenu,--et soudain ce furent, par delà
le passé mûr, les jours de ma jeunesse, cette autre belle sauvagerie,
tôt étiolée dans l'atmosphère lourde des villes, sans que, longtemps,
renonçât l'espérance.
Et puis le vivo se tut; dans la nuit tahitienne seul vibrait le vent,
ouvrant larges sur la mer ses ailes,--et les voix de mon âme aussi se
turent, et je me sentis perdu, doucement, perdu, amoureusement, dans
le silence de la nature et de moi-même, seul à seule avec l'immensité
verte et bleue--qui ne te répondra pas si tu la questionnes!--seul
dans un présent d'éternité, sans avenir ni passé, sans plus
d'espérance ni de désespoir.