PAIA?

Vivo tahitien, chanson du vent sur les roseaux, vivo!

Telle, dans le navire du voyage, la chanson du vent sur les flots,

vivo!

Telle, aussi claire, aussi obscure, la chanson du sauvage sur le

chalumeau, vivo!

Tu interroges:

--PAÏA?

Je t'écoute sans répondre, accoudé à l'infini, le menton dans la main,

les regards au large, réfléchissant dans mon âme le soleil déjà

réfléchi par la mer--réfléchissant.

Et que te répondre? Je suis triste, mais je sens les ailes de

l'espérance s'épanouir en moi comme deux grandes fleurs. Tu

m'inquiètes, mais tu me charmes.--Attends encore, chante encore...

Impatiences agitées parmi l'indolence de l'étendue, promesses d'escale

en escale démenties, vous voilà qui fusez en réalité d'autres

ivresses, d'autres que les rêvées, en joies inconnues, à fonds sourds

d'amertumes, où s'étonne et s'égare mon désir.

Pourtant je vous ai voulus et je vous ai cherchés, flots, ô forêts, ô

fleurs folles d'être vivantes, et toi, race dorée: ton âme, une fleur

belle aussi, vaste, odorante, généreuse, je l'ai désirée comme une

renaissance. Mais tu te gardes de moi, tu gardes ton mystère.

Me le diras-tu, un jour?

--Ah! peut-être à l'ombre du manguier colossal!

Ma race aussi fut grande, et elle affirmait, simplement, par des

oeuvres, la vertu de son coeur et de sa tête. La gloire fleurissait

comme dans son jardin dans les yeux de mes ancêtres, ayant au trésor

de leur pensée son germe inépuisable.

Bien que le divin soleil--de qui tout est venu, à qui tout

retournera--ne leur prodiguât pas ses plus vives flammes, on était

heureux à l'ombre des maisons élevées par mes très anciens ancêtres:

chaque jour une fête, délicieuse ou tragique, fleurant la bonne odeur

du sang et de l'amour, et aux moindres soins de la vie la Beauté

présidait, sans qu'on épargnât rien pour l'atteindre et pour la

retenir.

Mais les avares héritiers de ces Magnifiques, avec la passion de

l'extase héroïque et du sacrifice, perdirent l'art de séduire la

Beauté. Ils entassèrent dans des coffres solides les richesses

conquises par les vaillants des vieux jours et, sans honte, se

réduisirent, pour le quotidien de vivre, à de faux semblants d'honneur

et d'amour, ainsi qu'aux produits anonymes, hideux et durables, de

quelle industrie! Ils furent sans tristesse, trouvant dans leur

sottise-même, dans les complications vaines de leurs destinées et dans

les mensonges dont était tissée leur pensée, des motifs de rire

inconnus jusqu'alors. Autour d'eux, pourtant, la terre s'attrista.

Dans un climat où les vraies fleurs ne jaillissent guère que du cerveau

des hommes, il n'y eut plus de fleurs puisque l'humanité n'en produisait

plus, et puisqu'elle avait caché celles de jadis dans l'herbier dur des

coffres, Et quand je voulus, pour les rafraîchir et les renouveler, et

pour qu'à leur aspect s'allumât dans tous les yeux le désir d'un autre

printemps, les agiter dans l'air, ces fleurs de passé, et dans la

lumière, je vis qu'elles avaient été corrompues et changées, ô momies

devenues! déshonorées par la nuit, ô dérisoires fleurs maintenant de

papier! par la nuit poudreuse des coffres-forts,--et que mes

contemporains sont avares et jaloux de pourriture actuelle destinée à la

purification prochaine du feu--de qui tout est venu, à qui tout

retournera--pourriture actuelle et future cendre...

Flots, ô forêts, ô fleurs folles d'être vivantes...

Est-ce le passé qui me poursuit? Dans mes yeux l'empreinte est-elle

ineffaçable, des choses subies?--Les revoilà!

C'est de toutes habitudes fuies et de vieux désespoirs, c'est de

haines et d'amours abolies, c'est de mes propres fautes, fanées! et

des torts de chacun, ah! fanés! c'est de tout le passé que sont faits

les fantômes accroupis aux pierres du nouveau chemin. Jusqu'aux

remords vrais, avec des airs, empruntés, de regrets, évoquant les

visages aimés, laissés, et leurs larmes! Jusqu'aux triomphes

sanglants, ces gestes de menteuse gloire, et ce qu'il en reste de

cicatrices à l'orgueil! Et la lassitude! Et les lassitudes! Et ce

dégoût final d'entendre et de voir qui fit qu'en partant on crut

s'évader: tout le passé ressuscite à ces dehors connus, usés, caducs,

rancis, de fausses joies et de vains labeurs,--ici!

Une ville! Argent, Bureaux: une ville! Casernes, Tavernes, Hôpitaux,

Prisons: une ville! Filles: une ville!

Et la sereine antiquité du ciel sur tout cela, du ciel où j'ai vu

luire aux profondeurs le reflet d'un secret perdu,--sur les habitudes,

sur les mensonges, sur les turpitudes, ici comme là bas!--Et, ici

comme là bas, j'aurai l'effroi de voir, par les fenêtres du matin,

après le jour et la nuit, après la veille et le sommeil, après le

lucre et le stupre, des mains de servantes, indolemment, par les

fenêtres du matin, dans la rue agiter avec les linceuls du jour et de

la nuit la poussière des sept péchés.

Flots, ô forêts, ô fleurs folles d'êtres vivantes, et toi, race dorée:

ton âme, une fleur belle aussi, vaste, odorante, généreuse, je l'ai

désirée comme la seule vengeance!

Me diras-tu ton mystère, un jour?

--Ah! loin de la ville, peut-être dans le libre rire des pêcheurs

dorés! Ah! loin de la ville, peut-être dans le libre baiser des

amantes dorées, au bord de la mer!

Loin de la ville, vers la mer! Vers la mer où mourront les rumeurs de

la ville et du passé! Vers la mer, où, dans le soir, un vivo sauvage

chante doucement!

Mais, hâtons-nous, le chant aussi du vivo va mourir, et la voix de la

ville et du passé le menace: elle monte, elle couvre a demi déjà la

chanson grêle du vivo, la chanson frêle du bord de la mer.

Que triste le vent gémit dans l'arbre, dans les branches noires et

mortes de l'arbre dont les racines maudites sont en moi, dans l'arbre

de la ville et du passé!

Vengeance et renaissance! Liberté! Future vigueur, ô vivo!

O vivo: _ignorer tout ce que tu ne sais pas_.

Ne m'interroge plus.

Quand tu m'auras enseigné ta toute-sciente ignorance je pourrai te

répondre: tu m'auras dit ton secret.

Je viens à toi, docile, ô maître d'ignorance et de simplicité, et le

sourire n'est pas loin de mes lèvres. Mais j'ai peur que la ville se

lève et marche tout entière derrière moi, contre toi,--j'ai peur de

t'apporter la ville! et de jeter moi-même ses ténèbres entre le

bonheur et moi, entre toi et ma douleur.

Noa Noa(#11646) · 第 20 / 64 题