XIX

Ce devait d'ailleurs être pour Mlle de la Ville-Handry la dernière

faveur de la destinée, cette avance suprême qui, si on ne sait pas la

saisir, ne se représente plus.

De ce moment et irrévocablement elle se trouvait engagée sur cette pente

vertigineuse qui mène aux abîmes, et de plus en plus elle devait voir

son horizon se rétrécir et s'assombrir...

Elle s'était juré, l'infortunée, d'épargner le peu d'argent qui lui

restait comme le sang même de ses veines... Mais comment épargner?...

Tout lui manquait, surtout l'indispensable.

Lorsqu'il était venu louer ce taudis, M. de Brévan n'avait rien prévu...

Ou plutôt, si--et ce calcul était bien digne de sa froide

scélératesse--il avait pris ses mesures pour que sa victime fût dénuée

de tout à la fois. Sans autres vêtements que ceux qu'elle portait lors

de sa fuite, elle se trouvait sans linge, sans chaussures, n'ayant pour

essuyer ses mains que les serviettes que lui louait la portière.

Pour elle, accoutumée à toutes les recherches du luxe et aux

raffinements d'une exquise propreté, ces privations devaient constituer

un intolérable supplice...

C'est ainsi qu'elle dépensa en achats de tout genre cent cinquante

francs!... Cent cinquante francs, quand déjà elle pouvait, pour ainsi

dire, calculer l'heure où le pain lui manquerait...

D'un autre côté elle avait chaque jour cinq francs à donner à la

Chevassat pour sa nourriture... Cinq francs, une somme énorme et qui la

révoltait, car elle eût consenti avec joie à ne vivre que de pain et

d'eau.

Mais là-dessus, toute économie lui paraissait impossible.

Un soir, s'étant avisée d'insinuer qu'il lui faudrait peut-être réformer

cette dépense, la Chevassat l'avait enveloppée d'un regard si venimeux,

qu'elle s'en était senti froid jusqu'à la moelle des os.

--Il faut en passer par là, s'était-elle dit.

Dans son esprit, ces cinq francs étaient comme une rançon quotidienne

dont elle payait les bonnes grâces de l'estimable concierge.

Il est vrai qu'à ce prix la Chevassat était aux petits soins pour sa

«pauvre chatte,» car c'est ainsi qu'elle appelait définitivement Mlle

de la Ville-Handry, devenant de jour en jour plus envahissante, ajoutant

aux tortures de la pauvre fille le supplice de son odieuse et irritante

familiarité.

Maintes fois, Mlle Henriette, indignée et froissée, avait été sur le

point de se révolter; jamais elle n'avait osé, se résignant à ces

outrageantes privautés pour la même raison qu'elle se soumettait à

l'impôt de cinq francs par jour.

Et l'autre, prenant ce silence pour un assentiment, ne se gênait plus

guère... Elle ne pouvait comprendre, déclarait-elle, que «sa pauvre

chatte,» jeune et jolie comme elle l'était, consentit à vivre comme elle

faisait... Etait-ce une existence, cela!

Puis, toujours elle finissait par en revenir à M. Maxime, lequel

continuait à venir aux informations deux fois par jour, le pauvre jeune

homme!...

--Et même, ma pauvre chatte, ajoutait-elle, vous verrez qu'il prendra

son courage à deux mains et qu'il viendra vous présenter ses excuses...

Mais cela, Mlle Henriette ne pouvait le croire.

--Jamais il n'aura cette impudence extraordinaire, pensait-elle.

Il l'eut, cependant.

Un matin, elle achevait de mettre en ordre son petit ménage, quand on

frappa discrètement à la porte.

Persuadée que c'était la portière qui lui montait son déjeuner, elle se

hâta d'ouvrir sans demander qui était là...

Et elle recula, stupide d'étonnement et de terreur, en reconnaissant M.

de Brévan!...

Véritablement il semblait se faire une violence extraordinaire... Il

était livide, ses lèvres blêmes tremblaient, son œil trouble vacillait,

et il remuait la mâchoire comme s'il eût eu du gravier en guise de

salive dans la bouche.

--Je suis venu, mademoiselle, commença-t-il, vous demander si vous avez

réfléchi depuis l'autre jour...

Elle ne lui répondit pas, l'écrasant d'un regard qui eût fait rentrer

sous terre un homme conservant quelque sentiment d'honneur...

Mais il avait dû, en venant, s'armer contre le mépris.

--Je sens, poursuivit-il, que ma conduite doit vous paraître

abominable... Je vous ai attirée dans un piége odieux, je trahis

indignement la confiance d'un ami, mais j'ai une excuse: une passion

plus forte que ma volonté, que ma raison...

--La passion vile de l'argent!...

--Libre à vous de le croire, mademoiselle... Je ne chercherai pas à me

disculper, je ne suis pas ici pour cela... j'y suis pour vous faire

toucher du doigt votre situation, que vous ne me paraissez pas

comprendre...

Si elle n'eût écouté que son inspiration, Mlle de la Ville-Handry eût

chassé le misérable.

Mais il lui importait, croyait-elle, de connaître sa pensée et ses

intentions... Elle surmonta donc son dégoût et se tut...

--Tout d'abord, poursuivit M. de Brévan, qui semblait se remettre,

retenez bien ceci, mademoiselle: Vous êtes perdue de réputation et

perdue... par moi... Tout Paris, à cette heure, est persuadé que je vous

ai enlevée, et que nous cachons nos amours au fond de quelque

délicieuse retraite... que vous êtes ma maîtresse, en un mot.

Il s'attendait à une terrible explosion d'indignation; point! Mlle

Henriette demeura de marbre.

--Que voulez-vous! reprit-il d'un ton de persiflage, mon cocher a

parlé... Deux de mes amis qui arrivaient à pied à la fête de votre père

vous ont vue, sautant dans ma voiture... Et comme si le scandale n'eût

pas été suffisant, cet imbécile de sir Elgin m'a provoqué publiquement,

nous nous sommes battus, et je l'ai blessé...

A la façon dont la jeune fille haussa les épaules, M. de Brévan vit bien

qu'elle ne le croyait pas.

C'est pourquoi, tirant un journal de sa poche:

--Si vous doutez, mademoiselle, ajouta-t-il, daignez lire ceci, tenez,

là, en haut de la seconde colonne.

Elle prit le journal qu'il lui tendait, et en effet, lut:

«Hier, au bois de Vincennes, une rencontre à l'épée a eu lieu entre M.

M. de B... et l'un des plus honorables membres de la colonie Américaine,

sir T. E... Après cinq minutes d'un combat fort vif, sir E... a été

blessé au bras. La soudaine et très-surprenante disparition d'une des

plus riches héritières du faubourg Saint-Germain ne serait pas,

assure-t-on, étrangère à ce duel. L'heureux M. de B... saurait, dit-on,

trop bien au gré de la famille, où se cache la belle fugitive... Mais,

c'en est assez, n'est-ce pas, sur une aventure que va dénouer avant peu

un bel et bon mariage...»

--Vous voyez, mademoiselle, fit M. de Brévan, quand il pensa que Mlle

Henriette avait eu le temps de lire... Ce n'est pas moi qui conseille un

mariage... Devenez ma femme, et votre honneur est intact...

--Ah! monsieur!...

Et dans cette seule exclamation, il y avait tant de mépris et un si

profond dégoût, que M. de Brévan en pâlit encore, s'il était possible.

--C'est donc que vous préférez épouser sir Elgin, fit-il.

Elle haussa les épaules; mais lui:

--Oh! ne raillez pas, poursuivit-il. Lui ou moi... il n'est pas pour

vous d'autre alternative. Tôt ou tard, il vous faudra choisir...

--Je ne choisirai pas, monsieur...

--Oh! attendez que la misère soit venue. Alors, vous pensez peut-être

qu'il vous suffira d'implorer votre père pour qu'il vienne à votre

secours... Détrompez-vous... Votre père n'a d'autre volonté que celle de

la comtesse Sarah... et la comtesse Sarah veut que vous épousiez sir

Tom...

--Je n'implorerai pas mon père, monsieur.

--C'est donc que vous comptez pour votre salut sur le retour de

Daniel!... Ah! croyez-moi, ne vous bercez pas de chimères... Daniel, je

vous l'ai dit, aime la comtesse Sarah, et ne l'aimât-il pas, vous êtes

trop compromise pour que jamais il vous donne son nom... Mais ce n'est

encore rien. Allez au ministère de la marine, on vous dira que la

campagne de _la Conquête_ doit durer deux ans encore... Lors donc que

Daniel reviendra, s'il revient jamais, ce qui n'est pas prouvé, vous

serez Mme de Brévan ou mistress Elgin... à moins que...

Mlle Henriette arrêta sur lui un regard dont il ne put supporter

l'étrange fixité, et d'une voix profonde:

--A moins que je ne sois morte, n'est-ce pas? dit-elle... Soit.

Froidement, M. de Brévan inclina la tête comme pour répondre:

«--Oui, à moins que vous ne soyez morte, c'est bien cela.»

Puis ouvrant la porte:

--Laissez-moi espérer, mademoiselle, prononça-t-il, que ce n'est pas là

votre dernier mot... J'aurai du reste l'honneur de me présenter à vous

chaque semaine pour connaître votre volonté...

Et saluant, il se retira...

--Qui l'amenait, le misérable!... Que veut-il encore de moi!...

Ainsi, dès qu'elle fût seule, la porte refermée, Mlle de la

Ville-Handry s'interrogeait avec un redoublement d'angoisses.

Car elle ne croyait pas un mot des prétextes invoqués par M. de Brévan

pour expliquer sa visite.

Non, elle ne pouvait admettre qu'il fût venu pour savoir si elle avait

réfléchi, ni qu'il caressât, comme il le prétendait, cette espérance

abominable que la misère, la peur, la faim, la jetteraient entre ses

bras.

--Il doit me connaître assez, pensait-elle avec un frémissement de

colère, pour être certain que je préférerais mille morts!...

Donc, il fallait que cette démarche, qui très visiblement lui avait été

atrocement pénible, lui fût commandée par quelque impérieuse

considération.

Mais laquelle?

Avec une contension d'esprit extraordinaire, Mlle Henriette reprenait

une à une et analysait toutes les phrases de M. de Brévan, espérant

qu'un mot l'éclairerait... Mais elle ne découvrait rien...

Tout ce qu'il lui avait dit des conséquences de sa fuite, elle l'avait

prévu avant de s'y déterminer... Il ne lui avait appris de nouveau que

son duel avec sir Thomas Elgin, et en y réfléchissant, elle le trouvait

tout naturel.

Ne convoitaient-ils pas avec une âpreté pareille la fortune qu'elle

devait recueillir du chef de sa mère à sa majorité!... l'antagonisme de

leurs intérêts expliquait, pensait-elle, leur haine...

Car elle était bien persuadée qu'ils se haïssaient mortellement...

L'idée que sir Tom et M. de Brévan s'entendaient et poursuivaient un but

commun ne pouvait lui venir. Et, lui fût-elle venue, elle l'eût

repoussée comme absurde.

Devait-elle donc s'arrêter à cette conclusion que M. de Brévan n'avait

eu, en se présentant devant elle, d'autre dessein que de porter au

comble son épouvante?...

Mais à quel propos, pourquoi, quel bénéfice lui en reviendrait?

L'homme qui convoite une jeune fille ne prend pas à tâche de la glacer

d'horreur et de lui inspirer le plus insurmontable dégoût, par des

procédés immondes capables de faire reculer les scélérats les plus

dégradés.

Ainsi avait pourtant agi M. de Brévan... Donc, il visait tout autre

chose que ce mariage dont il parlait.

Quoi, cependant?

On ne commet pas de si abominables actions pour l'unique plaisir de les

commettre, surtout quand elles exposent à un danger positif.

Or, il était clair qu'au retour de Daniel,--qu'il aimât encore ou non

Mlle de la Ville-Handry,--M. de Brévan aurait un terrible compte à

rendre à ce loyal marin qui lui avait confié l'honneur de sa fiancée.

La clique dorée · 第 57 / 88 题