XVII

D'un mot, Mlle de la Ville-Handry venait de fixer irrévocablement sa

destinée.

Et elle le savait... Elle avait conscience de l'effroyable témérité de

sa détermination. Une voix s'était élevée, du plus profond d'elle-même,

pour lui crier que son honneur, sa vie, toutes ses espérances ici-bas

étaient l'enjeu de cette suprême partie...

Ce que dirait le monde au lendemain de sa fuite, elle le prévoyait.

Elle serait perdue, et elle n'aurait à attendre, à espérer de

réhabilitation que de Daniel...

Si encore elle eût été, comme autrefois, sûre du cœur de cet élu de sa

pensée!... Mais les insinuations perfides de la comtesse Sarah, mais les

impudentes affirmations de sir Tom avaient fait leur œuvre et altéré sa

foi...

Depuis bientôt un an que Daniel était parti, elle lui avait écrit tous

les mois, et elle n'avait reçu de lui que deux lettres, par

l'intermédiaire de M. de Brévan... et quelles lettres!... bien polies,

bien froides et sans presque un mot d'espoir...

Si Daniel, à son retour, allait se détourner d'elle!...

Et cependant, plus elle réfléchissait, et avec cette lucidité étrange

que donne l'approche d'un événement décisif, plus elle se pénétrait de

l'inéluctable nécessité du parti qu'elle prenait.

Oui, elle allait affronter les périls de l'inconnu... mais c'était pour

se dérober à des dangers qu'elle ne connaissait que trop.

Elle se confiait à un homme qui était presque un étranger pour elle...

Mais n'était-ce pas l'unique moyen d'échapper aux outrages du misérable

qui était devenu le commensal, l'ami et le conseiller de son père!...

Enfin, si elle sacrifiait sa réputation, c'est-à-dire l'apparence de

l'honneur, elle sauvait la réalité... l'honneur même.

Ah! n'importe!... Tant que dura la journée du mercredi, on put la voir

errer, plus blanche qu'un spectre, à travers l'immense hôtel de la

Ville-Handry.

Elle disait adieu à cette chère maison, toute peuplée des souvenirs de

ses dix-huit ans, où elle avait joué enfant, où la voix de Daniel avait

fait battre son cœur, où sa sainte mère était morte.

Et le soir, à table, de grosses larmes roulaient silencieuses le long de

ses joues, pendant qu'elle contemplait la sérénité stupidement

triomphante de M. de la Ville-Handry.

Le lendemain, cependant, le jeudi, dès le matin, ainsi qu'il avait été

convenu, Mlle Henriette se plaignit de se sentir très-souffrante et

le médecin fut appelé.

Il lui trouva une fièvre violente et lui ordonna de garder le lit.

C'était la liberté qu'il donnait à la pauvre jeune fille.

Aussi, dès qu'il fut parti, elle se leva, et telle qu'un mourant qui

prend ses dispositions dernières, elle se hâta de tout mettre en ordre

dans ses tiroirs, triant ce qu'elle désirait garder, brûlant tout ce

qu'elle voulait dérober à la curiosité de la comtesse Sarah et de ses

complices.

M. de Brévan lui ayant recommandé de ne pas emporter ses bijoux, elle

les laissa--à l'exception de ceux qu'elle portait habituellement--très

en vue sur son chiffonnier.

Le système d'évasion adopté lui défendait de s'embarrasser de bagages,

et cependant un peu de linge lui devait être indispensable... Ayant

réfléchi, elle ne vit pas d'inconvénient à se charger d'un léger sac de

voyage, qui lui venait de sa mère, et qui renfermait un petit nécessaire

de toilette en or, véritable chef-d'œuvre d'orfèvrerie...

Ses préparatifs terminés, elle écrivit à son père une longue lettre où

elle lui expliquait les motifs de sa résolution désespérée.

Puis elle attendit...

La nuit depuis longtemps était venue, et les derniers apprêts d'une fête

princière emplissaient l'hôtel de mouvement et de tapage... On entendait

les pas affairés des valets, la voix des maîtres d'hôtel donnant des

ordres, les coups de marteau des tapissiers clouant encore de ci et de

là quelques tentures...

Bientôt retentit sur le sable de la cour le roulement sourd des voitures

amenant les premiers invités...

Désormais, ce n'était plus pour Mlle Henriette qu'une question de

minutes, et elle les comptait à sa montre avec d'effroyables battements

de cœur...

Enfin les aiguilles marquèrent dix heures moins le quart.

D'un mouvement automatique, Mlle Henriette se dressa, elle jeta sur

ses épaules un immense cachemire, et, prenant son petit sac de voyage,

elle s'échappa de son appartement et se glissa le long des corridors

jusqu'à l'escalier de service.

Elle allait sur la pointe du pied, retenant son haleine, l'œil et

l'oreille au guet, prête à battre en retraite au moindre bruit suspect

ou à se jeter dans la première chambre venue...

Ainsi, sans encombre, elle descendit, arriva à l'entrée obscure de

l'escalier, et là, dans l'ombre, assise sur son petit sac, elle

attendit, haletante, les cheveux trempés d'une sueur froide, les dents

lui claquant dans la bouche de frayeur...

Enfin, dix heures sonnèrent, et les vibrations de l'horloge n'étaient

pas encore éteintes, que le coupé de M. de Brévan parut...

Assurément son cocher était un habile homme... Feignant de n'être plus

maître de son cheval, il le fit tourner sur place et le força de reculer

avec une si adroite maladresse que la voiture alla donner contre le mur

du fond, la portière de droite se trouvant juste en face de l'étroite

entrée de l'escalier...

Plus prompt que l'éclair, M. de Brévan sauta à terre... Mlle

Henriette s'élança d'un bond... personne ne vit rien...

Et l'instant d'après, la voiture sortait au petit pas de l'hôtel de la

Ville-Handry, remontait la rue de Varennes et allait s'arrêter devant

l'esplanade des Invalides...

C'en était fait... En quittant la maison paternelle, Mlle de la

Ville-Handry venait de briser le cadre des conventions sociales... Elle

était à la merci des événements, désormais, et selon qu'ils lui seraient

favorables ou contraires, elle devait être sauvée ou perdue...

Mais elle ne songeait pas à cela... Avec le danger d'être surprise,

l'exaltation fébrile qui l'avait soutenue était tombée, et elle gisait

anéantie sur les coussins, quand la portière s'ouvrit brusquement, et un

homme se montra: M. de Brévan...

--Eh bien!... mademoiselle, s'écria-t-il d'une voix étrangement

troublée, nous l'emportons!... Je viens de présenter mes hommages à la

comtesse Sarah et à ses dignes acolytes, j'ai serré la main de M. le

comte de la Ville-Handry, personne n'a l'ombre d'un soupçon...

Et comme Mlle Henriette se taisait:

--Maintenant, ajouta-t-il, je suis d'avis de ne point perdre de temps,

car il faut que je reparaisse le plus tôt possible au bal... Votre logis

vous attend, mademoiselle, tout y est prêt, je vais, si vous le voulez

bien, vous y conduire.

Elle se redressa, et avec un grand effort:

--Conduisez-moi, monsieur, dit-elle.

Déjà M. de Brévan s'était élancé dans la voiture qui partit au galop, et

tant que dura le trajet, il expliquait à Mlle Henriette la façon dont

elle aurait à se conduire dans la maison où il lui avait loué un

logement.

Il l'avait annoncée, disait-il, comme une de ses parentes de province,

qui avait éprouvé des revers de fortune et qui venait à Paris pour

tâcher de trouver quelque petit emploi qui la fît vivre...

--Souvenez-vous de ce roman, mademoiselle, recommandait-il, pour y

conformer vos actions et vos paroles. Et surtout, gardez-vous de jamais

prononcer le nom de votre père et le mien... Souvenez-vous que vous êtes

mineure, qu'on vous cherchera activement, et que la moindre indiscrétion

peut mettre sur vos traces...

Puis, comme elle gardait le silence, pleurant, il voulut lui prendre la

main, et c'est alors qu'il remarqua le petit sac dont elle s'était

chargée.

--Qu'est-ce que cela?... interrogea-t-il d'un ton qui, sous une douceur

affectée, trahissait un vif mécontentement.

--Quelques objets de première nécessité.

--Emporteriez-vous donc vos bijoux, malgré mes conseils!...

--Non certainement, monsieur...

Cependant, cette persistante préoccupation de M. de Brévan finissait par

la frapper et elle lui eût laissé voir sa surprise, si la voiture ne se

fût brusquement arrêtée devant le numéro 23 de la rue de la

Grange-Batelière.

--Nous voici arrivés, mademoiselle, dit M. de Brévan.

Et sautant lestement à terre, il alla sonner à la porte de la maison qui

s'ouvrit aussitôt.

La loge des concierges était encore éclairée; M. de Brévan y marcha tout

droit et l'ouvrit en homme qui connaît les êtres.

--C'est moi! prononça-t-il.

Un homme et une femme--le portier et son épouse--qui sommeillaient à

demi, le nez sur un journal, se dressèrent en sursaut.

--Monsieur Maxime!... firent-ils ensemble.

--J'amène, poursuivit M. de Brévan, la jeune parente que je vous avais

annoncée: Mlle Henriette.

Si Mlle de la Ville-Handry eût eu la plus légère notion des mœurs

parisiennes, rien qu'au salut du portier et à la révérence de son

épouse, elle eût compris que sa bienvenue avait été largement payée.

--La chambre de mademoiselle est prête, dit l'homme...

--C'est mon mari qui l'a appropriée, interrompit la femme; ce qui

n'était pas une petite affaire, après que les tapissiers ont été

partis... Et moi, à cinq heures, j'ai allumé un grand feu, pour chasser

l'humidité.

--Montons alors, fit M. de Brévan.

Mais les portiers du numéro 23 étaient gens économes, et depuis

longtemps le gaz de l'escalier était éteint.

--Donne-moi un flambeau, Chevassat, dit la concierge à son mari.

Et sa chandelle allumée, elle passa en avant, éclairant M. de Brévan et

Mlle Henriette, s'arrêtant à chaque étage pour vanter la tenue de la

maison.

Enfin, au cinquième étage, à l'entrée d'un étroit corridor, elle ouvrit

une porte en disant:

--Nous y sommes! Mademoiselle va voir comme c'est gentil...

Peut-être, en effet, était-ce gentil à ses yeux, mais Mlle Henriette,

accoutumée aux splendeurs de l'hôtel de la Ville-Handry, ne put

dissimuler un mouvement de stupeur... Cette chambre, plus que modeste,

lui semblait un horrible taudis dont n'eût pas voulu la dernière de ses

femmes de chambre.

N'importe!... Elle entra bravement, déposant son sac de voyage sur une

commode et se débarrassant de son châle comme pour prendre possession du

logis.

Mais son impression première n'avait pas échappé à M. de Brévan. Il

l'attira jusque dans le corridor, pendant que la concierge attisait le

feu, et à voix basse:

--Cette chambre est affreuse, fit-il avec un singulier sourire, mais la

prudence m'obligeait à la choisir ainsi...

--Telle qu'elle est, elle me plaît, monsieur...

--Beaucoup de choses vont vous manquer sans doute, mais demain nous

aviserons... Pour ce soir, je suis obligé de vous quitter; vous le

savez, il est important qu'on me voie cette nuit à l'hôtel de la

Ville-Handry...

--Vous avez raison, monsieur, partez, partez vite!...

Cependant, il ne voulut pas s'éloigner sans avoir encore une fois

recommandé chaudement «sa jeune parente» à la Chevassat.

Et c'est seulement quand elle lui eût affirmé à plusieurs reprises

qu'elle n'avait besoin de rien, qu'il sortit, suivi de la digne

portière...

Aux terribles convulsions qui depuis quarante-huit heures secouaient

Mlle Henriette, un étonnement immense succédait,--stupeur du fait

accompli et irrévocable.

Un événement était survenu dans sa vie, plus considérable, plus inouï

qu'un déplacement de montagnes.

Et, debout devant la cheminée, elle considérait dans la petite glace son

visage pâli, répétant à demi-voix:

--C'est moi, c'est bien moi!...

Oui, c'était bien elle, la fille unique du comte de la Ville-Handry, qui

était là dans cette maison inconnue, dans cette chambre du cinquième

étage devenue la sienne.

C'était bien elle, hier encore entourée des recherches d'un luxe

princier, servie par une armée de valets, qui se trouvait là, dénuée

des choses les plus indispensables, n'ayant de service à attendre que de

cette vieille portière à qui M. de Brévan l'avait recommandée...

Etait-ce possible.... Etait-ce seulement croyable!... Elle-même avait

peine à se convaincre de l'invraisemblable vérité.

Elle n'éprouvait d'ailleurs nul repentir de ce qu'elle avait fait.

Pouvait-elle demeurer plus longtemps près de son père, en butte aux

outrageantes brutalités du plus vil des hommes?... Evidemment, non.

--Mais à quoi bon revenir sur le passé, murmura-telle, secouant la

torpeur qui l'engourdissait, je dois me défendre d'y penser...

Et pour occuper son esprit, elle se leva et se mit à reconnaître et à

inventorier sa nouvelle demeure.

C'était un de ces logements dont jamais les propriétaires ne s'occupent,

où la plus légère réparation leur semblerait ridicule, tant ils sont

sûrs de les louer quand même et tels quels.

Le carreau, jadis mis en couleur, s'émiettait, et nombre de briques

branlaient dans leur alvéole de ciment... Le plafond crevassé

s'écaillait, tout maculé le long des murs de traces de chandelle... Le

papier, d'un gris sale et gras, misérablement éraillé, gardait

l'empreinte de tous les locataires qui s'étaient succédé depuis qu'il

avait été posé.

Le mobilier était d'ailleurs digne du logis: un lit de noyer, drapé de

rideaux de perse fanée, une commode, une table, deux chaises et un

méchant fauteuil le constituaient....

Devant la fenêtre, un rideau, trop court pendait... Il y avait devant le

lit un mauvais tapis, et sur la cheminée une pendule à sujet en zinc

doré, entre deux vases de verre bleu...

Rien de plus...

Comment M. de Brévan avait-il pu choisir pour la recevoir, un pareil

réduit, voilà ce que ne s'expliquait pas nettement Mlle Henriette.

Il lui avait dit, et elle le croyait, que les plus excessives

précautions étaient nécessaires. Mais eût-elle été beaucoup plus

compromise et bien plus en danger d'être retrouvée par la comtesse

Sarah, si on eût arrangé le papier, caché le carreau sous un modeste

tapis de feutre et emménagé des meubles un peu plus confortables!...

Cependant, elle ne concevait pour cela nul soupçon, pas plus qu'elle

n'en avait conçu pendant la soirée qui venait de s'écouler, en

remarquant les façons étranges de M. de Brévan.

Mais que lui importait ce logement? Elle ne devait faire qu'y passer,

espérait-elle, et l'étroite cellule d'un couvent eût été, pensait-elle,

plus triste encore. Et tout était préférable à la maison paternelle.

--Ici, du moins, se disait-elle, j'aurai le calme et le repos.

Repos moral, peut-être, car pour l'autre il ne devait pas tarder à être

étrangement troublé.

Accoutumée au silence profond des vastes appartements de l'hôtel de la

Ville-Handry, Mlle Henriette n'avait même pas idée du mouvement

continuel de ces derniers étages des maisons de Paris, où s'entasse et

s'agite la population d'un hameau, où les locataires, séparés par de

minces cloisons, vivent, pour ainsi dire, les uns chez les autres...

Dormir dans de telles conditions exige une longue habitude, et

l'apprentissage ne devait pas peu coûter à la pauvre jeune fille.

Il était plus de quatre heures, quand, brisée de lassitude, elle

s'endormit d'un si pesant sommeil, qu'il ne fut pas troublé par le

vacarme matineux de cette ruche humaine.

Il faisait grand jour quand elle s'éveilla, et un pâle rayon du soleil

d'hiver glissait à travers ses rideaux... La pendule de zinc dédoré

marquait midi...

Elle se leva et se hâta de s'habiller.

La veille encore, lorsqu'elle s'éveillait, elle sonnait, et sa femme de

chambre accourait, qui s'empressait d'allumer le feu, de lui présenter

ses pantoufles, de jeter sur ses épaules un peignoir bien chaud...

Tandis que désormais...

Ce souvenir devait reporter sa pensée vers l'hôtel de la Ville-Handry...

Qu'y faisait-on à cette heure?... Son évasion, certainement, était

découverte... On avait dû dépêcher des domestiques dans toutes les

directions... Son père, très-probablement était allé demander

l'assistance de la police...

Elle eut un mouvement de joie, de se sentir si bien cachée, et promenant

un regard autour de sa chambre, plus misérable encore au jour qu'à la

lumière:

--Non, jamais on ne viendra me chercher ici, murmura-t-elle...

Cependant, elle avait trouvé un tas de bois près de la cheminée, et

comme il faisait froid, elle s'occupait à allumer du feu, quand on

frappa à sa porte. Elle ouvrit, et Mme Chevassat la portière apparut.

--C'est moi, ma jolie demoiselle, dit-elle dès le seuil; ne vous voyant

pas descendre, je me suis dit: il faut que je monte voir... Et vous avez

bien dormi?

--Très-bien, madame, je vous remercie.

--Allons, voilà qui est bon... Et cet appétit?... car c'est pour cela

aussi que je suis montée... Est-ce que vous ne songez pas à manger un

morceau?...

Non seulement Mlle Henriette y songeait, mais elle avait faim... Car

il n'est pas d'événements qui tiennent, d'aventures, d'émotions ni de

chagrins, la tyrannie des besoins matériels est plus forte que tout.

--Je vous serais obligée, madame, dit-elle, si vous vouliez bien me

monter à déjeuner...

--Si je le veux!... plutôt deux fois qu'une, ma jolie demoiselle... Le

temps de cuire un œuf et de griller une côtelette, et je suis à vous...

Revêche d'ordinaire et plus aigre que verjus, la Chevassat avait mis

dehors tout ce qu'elle avait d'amabilités, se grimant d'une bonhomie

douceâtre, voilant de sensibilité l'éclat inquiétant de ses petits yeux

gris.

Hypocrisie bien inutile!... L'effort qu'elle s'imposait était trop

manifeste pour ne pas éveiller les pires défiances.

--Assurément, pensait Mlle Henriette, c'est là une méchante femme...

Ses soupçons ne firent que redoubler, quand la digne portière reparut,

lui apportant son déjeuner qu'elle dressa sur la petite table, devant le

feu, avec toutes sortes d'obséquiosités serviles.

--Vous allez voir comme tout ce que je vous ai préparé est bon,

mademoiselle, disait-elle.

Puis, tandis que Mlle Henriette mangeait, elle s'établit sur une

chaise, près de la porte, discourant avec une intarissable volubilité.

A l'entendre, la nouvelle locataire devait bénir son bon ange, qui

l'avait conduite dans cette maison de la rue de la Grange-Batelière,

servie par des concierges tels que son mari et elle: lui, la crème des

hommes; elle, un véritable trésor pour l'obligeance, la douceur et la

discrétion.

Maison exceptionnelle, ajoutait-t-elle, quant au choix des locataires,

tous gens d'une honorabilité notoire, depuis les vieilles rentières du

premier étage jusqu'au brocanteur du quatrième, le père Ravinet, sans en

excepter les jeunes dames qui occupaient les petits appartements du fond

de la cour.

Puis, ayant passé tout son monde en revue, elle entamait l'éloge de M.

de Brévan, qu'elle appelait M. Maxime.

Il lui avait plu tout d'abord extraordinairement, déclarait-elle, quand

il s'était présenté, l'avant-veille, pour arrêter un logement. Jamais

elle n'avait encore rencontré un homme si comme il faut, si aimable, si

poli et si généreux. Et expérimentée comme elle l'était, elle avait

discerné tout de suite un de ces êtres charmants qui semblent créés et

mis au monde pour inspirer les plus violentes passions.

Du reste, ajoutait-elle avec un équivoque sourire, sa sympathie pour sa

jolie locataire n'était pas moins vive, à ce point qu'elle s'estimerait

heureuse de se dévouer pour elle, sans espoir de récompense.

Ce qui n'empêche que Mlle Henriette ayant fini de déjeuner:

--C'est deux francs que vous me devez, mademoiselle, déclara-t-elle, et

si cela peut vous être agréable, je me charge, moyennant cinq francs par

jour, de vous nourrir très-bien.

Et vivement elle entreprit de prouver que ce serait de sa part pure

obligeance, car, à ce prix, et vu la cherté de toutes choses, elle

perdrait assurément...

Mais Mlle Henriette ne la laissa pas continuer... Ayant tiré de sa

bourse une pièce de 20 francs:

--Payez-vous, madame, prononça-t-elle.

Evidemment, ce n'était pas là ce qu'attendait l'estimable portière, car

elle recula d'un air offensé.

--Pour qui donc me prenez-vous, mademoiselle, protesta-t-elle, me

croyez-vous capable de vous réclamer quelque chose!...

Et haussant les épaules:

--Est-ce que vos dépenses, d'ailleurs, ne regardent pas M. Maxime!...

Sur quoi, elle ramassa vivement le couvert et se retira.

Mlle Henriette ne savait que penser.

Qu'à travers toutes ces paroles oiseuses, cette louche mégère poursuivît

un but, c'est ce dont elle ne pouvait douter, encore qu'elle ne

discernât nullement lequel...

Et cependant, ce n'était pas là ce qui arrêtait sa pensée.

Ce qui l'épouvantait, c'était de se sentir si absolument à la merci de

M. de Brévan. En tout et pour tout, elle possédait environ deux cents

francs, et elle était dénuée de tout, et les objets les plus

indispensables lui manquaient, et elle n'avait ni une robe, ni un jupon

de rechange.

Comment M. de Brévan n'avait-il pas prévu cela? Attendait-il donc

qu'elle lui exposât sa détresse, et qu'elle lui demandât de l'argent!...

Véritablement elle ne pouvait l'imaginer, et elle attribuait cet oubli à

son trouble, se disant qu'il n'allait pas tarder à arriver sans doute,

pour s'informer d'elle et se mettre à sa disposition...

Cependant, la journée s'écoula lentement, et la nuit vint sans qu'il

parût.

Qu'est-ce que cela voulait dire!... Quel événement extraordinaire était

survenu, quel malheur l'avait frappé!...

Dévorée d'indicibles angoisses, Mlle Henriette fut dix fois sur le

point de courir jusque chez lui.

Le lendemain seulement, sur les deux heures, il se présenta, affectant

un ton dégagé, mais visiblement embarrassé...

S'il n'était pas venu la veille, déclara-t-il, c'est qu'il savait, à

n'en pas douter, que la comtesse Sarah le faisait surveiller... La fuite

de Mlle de la Ville-Handry était l'événement de Paris, et on le

soupçonnait d'y être pour quelque chose, on ne le lui avait pas caché,

disait-il, à son club.

Même, il ajouta que prolonger sa visite serait imprudent, et il se

retira sans avoir rien dit à Mlle Henriette, sans paraître

s'apercevoir de son dénûment...

Et ainsi, durant trois jours, il ne fit pour ainsi dire qu'apparaître.

Il arrivait profondément troublé, comme s'il eût quelque chose de

très-important à dire, puis son front se rembrunissait, et il se

retirait brusquement sans avoir rien dit.

Incapable de supporter davantage une si atroce incertitude, torturée de

doutes épouvantables, Mlle Henriette était résolue à provoquer une

explication, quand, le quatrième jour, M. de Brévan arriva, enflammé, ce

n'était que trop aisé à voir, de quelque détermination terrible.

Sitôt entré, il donna un tour de clef à la porte, et d'une voix rauque:

--Il faut que je vous parle, mademoiselle, déclara-t-il, oui, il le faut

absolument...

Il était livide, ses lèvres blanches tremblaient et ses yeux brillaient

d'un éclat effrayant, comme ceux d'un homme qui eût demandé aux liqueurs

fortes le courage qui lui manquait....

--Je vous écoute, monsieur, fit la jeune fille toute frissonnante.

Il eut un mouvement encore d'hésitation, puis surmontant d'un puissant

effort toutes ses répugnances:

--Eh bien! donc, reprit-il, je vous demanderai si jamais vous n'avez

soupçonné quelles raisons j'avais d'aider votre évasion.

--Je pense, monsieur, que vous n'avez consulté que votre pitié, et aussi

le souvenir de votre amitié pour M. Daniel Champcey...

--Non, ce n'est pas cela...

Instinctivement, elle recula, en prononçant seulement:

--Ah!...

De blême qu'il était, M. de Brévan était devenu plus rouge que le feu.

--Vous n'avez donc rien vu, prononça-t-il, vous n'avez donc pas compris

que je vous aime...

Elle pouvait tout concevoir, l'infortunée, excepté cela, excepté cette

infamie inouïe, cette insulte suprême... M. de Brévan était-il donc ivre

ou fou!...

--Retirez-vous, monsieur, commanda-t-elle, d'une voix vibrante

d'indignation...

Mais il s'avançait les bras ouverts.

--Oui, je vous aime éperdûment, poursuivait-il, et depuis longtemps,

depuis le premier jour que je vous ai vue...

Déjà, d'un mouvement rapide, Mlle Henriette avait ouvert la fenêtre.

--Un pas de plus, fit-elle, et je crie au secours...

Il s'arrêta et changeant de ton:

--Ainsi vous me repoussez, ajouta-t-il... Qu'espérez-vous donc?... Le

retour du Daniel?... Ignorez-vous donc qu'il adore la comtesse Sarah...

--Ah! vous abusez impudemment de ma détresse! interrompit la jeune

fille.

Et comme il insistait encore.

--Mais sortez donc, lâche, cria-t-elle, sortez donc, misérable, ou

j'appelle...

Effrayé, il recula jusqu'à la porte qu'il ouvrit, mais avant de sortir:

--Vous me repoussez aujourd'hui, prononça-t-il en ricanant, mais avant

un mois vous me rappellerez... Vous êtes perdue, et seul je puis vous

sauver!

La clique dorée · 第 55 / 88 题