Comme toutes les natures énergiques, Daniel, maintenant qu'il avait pris
une résolution irrévocable, se sentait soulagé d'un poids énorme... Il
eût même joui de la plénitude de son sang-froid sans la haine effroyable
qui s'amassait en son cœur, et qui troublait son intelligence, dès qu'il
pensait seulement à miss Sarah.
Par un hasard providentiel, M. de Brévan n'était pas sorti, ou plutôt,
étant sorti pour déjeuner avec quelques amis au café Anglais, il venait
de rentrer.
En dix phrases, Daniel l'eut mis au courant de la situation, lui
montrant le chef-d'œuvre de faussaire dont il attribuait l'idée à miss
Brandon et l'exécution à sir Tom.
Puis, sans s'arrêter aux exclamations de M. de Brévan, qui paraissait
anéanti de stupeur, et plus indigné que lui-même:
--Maintenant, mon cher Maxime, reprit-il, écoutez-moi... C'est peut-être
mes dernières volontés que vous allez entendre...
Et l'autre se récriant:
--Je sais ce que je dis, insista-t-il... J'espère bien ne pas laisser
mes os là-bas; mais le climat est meurtrier, et on peut rencontrer une
balle... Mieux vaut toujours prendre ses précautions...
Il se recueillit une minute, et plus lentement:
--Vous seul au monde, Maxime, savez mes affaires, je n'ai plus de secret
pour vous... J'ai des amis de date bien plus ancienne que vous, aucun en
qui j'aie plus confiance qu'en vous... Mes vieux amis, d'ailleurs, sont
des marins comme moi, comme moi exposés à être du jour au lendemain
envoyés Dieu sait où... Or, il me faut un homme sûr, dévoué,
expérimenté, ayant la prudence et la bravoure, et certain de ne pas
quitter Paris... Voulez-vous être cet homme, Maxime?
M. de Brévan, qui était resté allongé sur un fauteuil, se dressa, et une
main sur le cœur:
--Entre nous, Daniel, prononça-t-il, les serments sont inutiles,
n'est-ce pas? Je vous dirai donc simplement: vous pouvez compter sur
moi!
--Et j'y compte, s'écria Daniel, oui, aveuglément et absolument, et je
vais vous en donner une preuve éclatante.
Pour ce qu'il avait à dire, il parut chercher une forme ou plus brève ou
plus saisissante, puis brusquement:
--Si je pars désespéré, reprit-il, c'est que je laisse Henriette aux
mains de nos ennemis... Quelles persécutions n'aura-t-elle pas à
endurer!... Mon sang se glace lorsque j'y songe... Pour avoir tenu si
fort à m'éloigner à tout prix, il faut que miss Brandon médite quelque
projet sinistre...
Un étouffement qui ressemblait fort à un sanglot lui coupa la parole,
mais aussitôt, maîtrisant son émotion:
--Eh bien! Maxime, poursuivit-il, c'est vous que je viens prier de
veiller sur Henriette... Je vous la confie, comme je la confierais à mon
frère si j'en avais un...
M. de Brévan ouvrait la bouche pour quelque objection, mais déjà Daniel
continuait:
--En quoi et comment vous pouvez veiller sur Mlle de la Ville-Handry,
je vais vous le dire: Demain soir, je la verrai pour lui apprendre quel
nouveau malheur nous frappe, et lui faire mes adieux... Je sais qu'elle
sera terrifiée. Mais alors, pour la rassurer, je lui expliquerai que je
lui laisse un ami, un autre moi-même, prêt comme moi à accourir au
premier appel, et de même que moi prêt à tout braver en cas de danger
pour la secourir... Je lui dirai de s'en remettre à vous, Maxime, comme
à moi, de vous écrire comme elle m'écrivait, de vous informer de tout ce
qu'on pourrait tenter contre elle, de vous consulter et de vous obéir
sans hésitation...
Quant à ce que vous aurez à faire, vous Maxime, je ne puis vous
l'indiquer même sommairement, ne sachant rien des projets de miss
Brandon... Je m'en fie à votre expérience pour tirer le plus sage parti
des événements... Cependant il est deux alternatives que j'ai prévues...
Il se peut que l'hôtel de la Ville-Handry devienne inhabitable pour
Henriette et qu'elle veuille le quitter... Il se peut aussi que
certaines circonstances se présentant, vous jugiez le séjour de l'hôtel
dangereux pour elle et que vous l'engagiez, en mon nom, à fuir... Dans
l'un ou l'autre cas, vous conduiriez Henriette chez une de mes parentes,
qui habite les Rosiers, un village de Maine-et-Loire, dont je vous
laisserai l'adresse, et que je préviendrai par une lettre avant de
m'embarquer...
Il s'arrêta, cherchant dans sa mémoire s'il n'oubliait pas quelque
chose, et ne trouvant rien:
--Voilà, mon cher Maxime, fit-il, ce que j'attends de vous.
Le front haut, l'œil fier, la physionomie grave, M. de. Brévan écoutait,
de l'air d'un homme qui se sent digne de la confiance qu'il inspire.
--Ami Daniel, prononça-t-il d'un accent solennel, vous pouvez partir
sans crainte...
Mais Daniel n'avait pas fini encore.
D'une énergique poignée de main, il remercia son ami, puis d'un air
dégagé qui dissimulait assez mal un réel embarras, il reprit:
--Reste maintenant à nous entendre sur les moyens d'exécution et à
pourvoir à toutes les éventualités... Vous n'êtes pas riche, mon cher
Maxime, j'entends riche eu égard à votre genre de vie, vous-même me
l'avez dit cent fois...
C'était une plaie vive et toujours saignante qu'il touchait là.
--Il est certain, fit M. de Brévan, que si on me compare à nombre de mes
amis, à Gordon-Chalusse, par exemple, je ne suis qu'un fort piètre
sire...
L'amertume de cette réponse, Daniel ne la remarqua pas.
--Or, poursuivit-il, supposons qu'à un moment donné, le salut de Mlle
de la Ville-Handry nécessite une certaine somme, une très-forte somme
même... Êtes-vous sûr de l'avoir toujours prête dans votre tiroir et
d'en pouvoir disposer sans vous gêner?...
--Ah! vous m'en demandez trop... mais j'ai des amis.
--Et vous vous adresseriez à eux, vous vous exposeriez pour moi à
l'humiliation de ces excuses banales dont on voile les refus... c'est ce
que je ne saurais tolérer...
--Je vous assure...
--Laissez-moi dire, et vous verrez que je n'ai rien oublié... Encore que
ma fortune soit modeste, je puis, en la réalisant, vous mettre à même de
parer à tout événement... Je possède en Anjou des propriétés évaluées
250 à 300,000 francs, je vais les vendre...
L'autre ouvrait des yeux énormes.
--Vous allez, balbutia-t-il...
--Les vendre, oui, vous avez bien entendu... A l'exception, toutefois,
de la maison paternelle, du petit jardin qui est devant, et du verger et
de l'enclos qui la joignent... Dans la maison, mon père et ma mère ont
vécu et sont morts... je les y retrouve, pour ainsi dire, lorsque j'y
entre... leur pensée, après des années, y palpite encore et y
tressaille... Le verger et l'enclos sont les premiers lopins que mon
père ait achetés de ses économies de valet de charrue, il les cultivait
à ses heures de liberté, et il n'y est pas, à la lettre, une motte de
terre qui n'ait été mouillée de sa sueur... Ça, c'est sacré, mais le
reste! Les enchères sont ouvertes...
--Et vous espérez avoir tout vendu en trois jours qui vous restent avant
votre embarquement!...
--Certes non, mais vous êtes là, vous...
--Que puis-je?
--Me remplacer, donc!... Je vous laisserai avant de partir un acte qui
vous donnera tout pouvoir... Même en vous hâtant, vous tirerez bien de
mes propriétés 200,000 francs... Vous les placerez de façon à pouvoir en
disposer du soir au lendemain... Et si jamais Mlle de la Ville-Handry
était forcée de fuir l'hôtel de son père, vous les mettriez à sa
disposition...