XII

Comme toutes les natures énergiques, Daniel, maintenant qu'il avait pris

une résolution irrévocable, se sentait soulagé d'un poids énorme... Il

eût même joui de la plénitude de son sang-froid sans la haine effroyable

qui s'amassait en son cœur, et qui troublait son intelligence, dès qu'il

pensait seulement à miss Sarah.

Par un hasard providentiel, M. de Brévan n'était pas sorti, ou plutôt,

étant sorti pour déjeuner avec quelques amis au café Anglais, il venait

de rentrer.

En dix phrases, Daniel l'eut mis au courant de la situation, lui

montrant le chef-d'œuvre de faussaire dont il attribuait l'idée à miss

Brandon et l'exécution à sir Tom.

Puis, sans s'arrêter aux exclamations de M. de Brévan, qui paraissait

anéanti de stupeur, et plus indigné que lui-même:

--Maintenant, mon cher Maxime, reprit-il, écoutez-moi... C'est peut-être

mes dernières volontés que vous allez entendre...

Et l'autre se récriant:

--Je sais ce que je dis, insista-t-il... J'espère bien ne pas laisser

mes os là-bas; mais le climat est meurtrier, et on peut rencontrer une

balle... Mieux vaut toujours prendre ses précautions...

Il se recueillit une minute, et plus lentement:

--Vous seul au monde, Maxime, savez mes affaires, je n'ai plus de secret

pour vous... J'ai des amis de date bien plus ancienne que vous, aucun en

qui j'aie plus confiance qu'en vous... Mes vieux amis, d'ailleurs, sont

des marins comme moi, comme moi exposés à être du jour au lendemain

envoyés Dieu sait où... Or, il me faut un homme sûr, dévoué,

expérimenté, ayant la prudence et la bravoure, et certain de ne pas

quitter Paris... Voulez-vous être cet homme, Maxime?

M. de Brévan, qui était resté allongé sur un fauteuil, se dressa, et une

main sur le cœur:

--Entre nous, Daniel, prononça-t-il, les serments sont inutiles,

n'est-ce pas? Je vous dirai donc simplement: vous pouvez compter sur

moi!

--Et j'y compte, s'écria Daniel, oui, aveuglément et absolument, et je

vais vous en donner une preuve éclatante.

Pour ce qu'il avait à dire, il parut chercher une forme ou plus brève ou

plus saisissante, puis brusquement:

--Si je pars désespéré, reprit-il, c'est que je laisse Henriette aux

mains de nos ennemis... Quelles persécutions n'aura-t-elle pas à

endurer!... Mon sang se glace lorsque j'y songe... Pour avoir tenu si

fort à m'éloigner à tout prix, il faut que miss Brandon médite quelque

projet sinistre...

Un étouffement qui ressemblait fort à un sanglot lui coupa la parole,

mais aussitôt, maîtrisant son émotion:

--Eh bien! Maxime, poursuivit-il, c'est vous que je viens prier de

veiller sur Henriette... Je vous la confie, comme je la confierais à mon

frère si j'en avais un...

M. de Brévan ouvrait la bouche pour quelque objection, mais déjà Daniel

continuait:

--En quoi et comment vous pouvez veiller sur Mlle de la Ville-Handry,

je vais vous le dire: Demain soir, je la verrai pour lui apprendre quel

nouveau malheur nous frappe, et lui faire mes adieux... Je sais qu'elle

sera terrifiée. Mais alors, pour la rassurer, je lui expliquerai que je

lui laisse un ami, un autre moi-même, prêt comme moi à accourir au

premier appel, et de même que moi prêt à tout braver en cas de danger

pour la secourir... Je lui dirai de s'en remettre à vous, Maxime, comme

à moi, de vous écrire comme elle m'écrivait, de vous informer de tout ce

qu'on pourrait tenter contre elle, de vous consulter et de vous obéir

sans hésitation...

Quant à ce que vous aurez à faire, vous Maxime, je ne puis vous

l'indiquer même sommairement, ne sachant rien des projets de miss

Brandon... Je m'en fie à votre expérience pour tirer le plus sage parti

des événements... Cependant il est deux alternatives que j'ai prévues...

Il se peut que l'hôtel de la Ville-Handry devienne inhabitable pour

Henriette et qu'elle veuille le quitter... Il se peut aussi que

certaines circonstances se présentant, vous jugiez le séjour de l'hôtel

dangereux pour elle et que vous l'engagiez, en mon nom, à fuir... Dans

l'un ou l'autre cas, vous conduiriez Henriette chez une de mes parentes,

qui habite les Rosiers, un village de Maine-et-Loire, dont je vous

laisserai l'adresse, et que je préviendrai par une lettre avant de

m'embarquer...

Il s'arrêta, cherchant dans sa mémoire s'il n'oubliait pas quelque

chose, et ne trouvant rien:

--Voilà, mon cher Maxime, fit-il, ce que j'attends de vous.

Le front haut, l'œil fier, la physionomie grave, M. de. Brévan écoutait,

de l'air d'un homme qui se sent digne de la confiance qu'il inspire.

--Ami Daniel, prononça-t-il d'un accent solennel, vous pouvez partir

sans crainte...

Mais Daniel n'avait pas fini encore.

D'une énergique poignée de main, il remercia son ami, puis d'un air

dégagé qui dissimulait assez mal un réel embarras, il reprit:

--Reste maintenant à nous entendre sur les moyens d'exécution et à

pourvoir à toutes les éventualités... Vous n'êtes pas riche, mon cher

Maxime, j'entends riche eu égard à votre genre de vie, vous-même me

l'avez dit cent fois...

C'était une plaie vive et toujours saignante qu'il touchait là.

--Il est certain, fit M. de Brévan, que si on me compare à nombre de mes

amis, à Gordon-Chalusse, par exemple, je ne suis qu'un fort piètre

sire...

L'amertume de cette réponse, Daniel ne la remarqua pas.

--Or, poursuivit-il, supposons qu'à un moment donné, le salut de Mlle

de la Ville-Handry nécessite une certaine somme, une très-forte somme

même... Êtes-vous sûr de l'avoir toujours prête dans votre tiroir et

d'en pouvoir disposer sans vous gêner?...

--Ah! vous m'en demandez trop... mais j'ai des amis.

--Et vous vous adresseriez à eux, vous vous exposeriez pour moi à

l'humiliation de ces excuses banales dont on voile les refus... c'est ce

que je ne saurais tolérer...

--Je vous assure...

--Laissez-moi dire, et vous verrez que je n'ai rien oublié... Encore que

ma fortune soit modeste, je puis, en la réalisant, vous mettre à même de

parer à tout événement... Je possède en Anjou des propriétés évaluées

250 à 300,000 francs, je vais les vendre...

L'autre ouvrait des yeux énormes.

--Vous allez, balbutia-t-il...

--Les vendre, oui, vous avez bien entendu... A l'exception, toutefois,

de la maison paternelle, du petit jardin qui est devant, et du verger et

de l'enclos qui la joignent... Dans la maison, mon père et ma mère ont

vécu et sont morts... je les y retrouve, pour ainsi dire, lorsque j'y

entre... leur pensée, après des années, y palpite encore et y

tressaille... Le verger et l'enclos sont les premiers lopins que mon

père ait achetés de ses économies de valet de charrue, il les cultivait

à ses heures de liberté, et il n'y est pas, à la lettre, une motte de

terre qui n'ait été mouillée de sa sueur... Ça, c'est sacré, mais le

reste! Les enchères sont ouvertes...

--Et vous espérez avoir tout vendu en trois jours qui vous restent avant

votre embarquement!...

--Certes non, mais vous êtes là, vous...

--Que puis-je?

--Me remplacer, donc!... Je vous laisserai avant de partir un acte qui

vous donnera tout pouvoir... Même en vous hâtant, vous tirerez bien de

mes propriétés 200,000 francs... Vous les placerez de façon à pouvoir en

disposer du soir au lendemain... Et si jamais Mlle de la Ville-Handry

était forcée de fuir l'hôtel de son père, vous les mettriez à sa

disposition...

La clique dorée · 第 30 / 88 题