--Maintenant, fit-il, vous croyez que cette histoire serait une arme?
Non, Daniel. Cependant, elle n'est pas longue, et je puis vous la redire
avec plus de détails qu'autrefois...
Il y a quinze mois environ, débarquait à Paris un charmant garçon nommé
Charles de Kergrist... Il avait toutes ses illusions, vingt-quatre ans
et cinq cent mille francs...
Il vit miss Brandon et aussitôt «s'emballa,» c'est-à-dire en devint
passionnément amoureux. Quelles furent leurs relations, c'est ce que nul
ne sait positivement,--je dis avec preuves à l'appui,--ce malheureux
Kergrist ayant été d'une impénétrable discrétion...
Ce qui n'est que trop réel, c'est que huit mois plus tard, un matin, en
ouvrant leurs volets, les boutiquiers de la rue du Cirque aperçurent un
corps qui se balançait à un mètre du sol, accroché aux ferrures des
persiennes de miss Brandon.
On s'approcha... le pendu, c'était ce malheureux Kergrist.
Dans la poche de son pardessus était une lettre où il déclarait qu'une
passion malheureuse lui ayant rendu la vie insupportable, il se
suicidait...
Or cette lettre, notez bien ce détail, était ouverte, c'est-à-dire
qu'elle avait été cachetée, et que le cachet avait été brisé.
--Par qui?...
--Laissez-moi finir. L'aventure, comme bien vous pensez, fit un bruit
épouvantable... La famille intervint, il y eut une espèce d'enquête, et
on constata que des 500,000 francs que Kergrist avait apportés à Paris,
il ne restait pas un rouge liard...
--Et miss Brandon n'a pas été perdue!...
Un sourire ironique plissa les lèvres de M. de Brévan.
--Vous savez bien que non, répondit-il. Même, cette pendaison fut pour
ses partisans une occasion de célébrer sa vertu. Si elle eût failli,
criaient-ils, Kergrist ne se fût point pendu. D'ailleurs,
ajoutaient-ils, est-ce qu'une jeune fille, si pure et si innocente
qu'elle soit, peut empêcher ses amoureux de venir s'accrocher à ses
fenêtres!... Quant à la disparition de l'argent, ils l'expliquaient par
le jeu... Kergrist jouait, assuraient-ils, on l'avait vu à Bade et à
Hombourg...
--Et le monde se contenta de cette explication?
--Mon Dieu, oui... et cependant quelques sceptiques racontaient tout
autrement les choses. Ils prétendaient, ceux-là, que miss Sarah avait
été la maîtresse de Kergrist, et que, le voyant absolument ruiné, elle
l'avait congédié un beau matin... Ils affirmaient que lui, le soir, à
l'heure où il était reçu d'ordinaire, il s'était présenté, et que,
trouvant tout clos, après avoir prié et pleuré en vain, il avait menacé
de se tuer... et qu'il s'était tué en effet, comme un pauvre fou qu'il
était... Ils assuraient que, cachée derrière ses persiennes, miss
Brandon avait suivi les préparatifs de suicide de ce malheureux...
qu'elle l'avait vu se hisser sur le rebord de la fenêtre du
rez-de-chaussée, attacher la corde, passer la tête dans le nœud coulant
et se lancer dans l'espace... qu'elle avait surveillé son agonie et épié
ses dernières convulsions...
--Horrible! murmura Daniel, c'est horrible!...
Mais M. de Brévan lui saisit le bras, et le serrant à lui faire mal:
--Ce n'est encore rien, fit-il d'une voix rauque... Dès que Sarah vit
que Kergrist ne bougeait plus, elle descendit l'escalier à pas de loup,
elle ouvrit sans bruit la porte de sa maison, et, se glissant
furtivement dehors, elle osa fouiller ce cadavre encore chaud pour
s'assurer qu'il n'avait rien sur lui qui pût la perdre... Trouvant la
lettre préparée par Kergrist, elle l'emporta, brisa le cachet et la
lut... Et quand elle se fut assurée que son nom n'y était pas, elle eut
cette audace inouïe de revenir placer cette lettre où elle l'avait
prise... Et alors elle respira... Elle était débarrassée d'un homme qui
la gênait. Elle se coucha et dormit...
Daniel était devenu plus blanc que sa chemise.
--Ah!... cette femme est un monstre! s'écria-t-il.