Ce n'est guère que dans les romans qu'on voit des inconnus se prendre
soudainement d'une confiance illimitée et se raconter leur vie entière
sans restrictions, sans réserver même leurs secrets les plus intimes et
les plus chers.
Dans la vie réelle, on y met plus de façons.
Longtemps après que le vieux brocanteur l'eut quittée, Mlle Henriette
délibérait encore, indécise de ce qu'elle ferait le lendemain quand elle
le reverrait.
Et d'abord, elle se demandait qui pouvait être ce singulier bonhomme,
qui lui-même s'était qualifié de «personnage équivoque et dangereux?»
Etait-il réellement ce qu'il paraissait? La jeune fille en doutait
presque.
Encore qu'elle n'eût guère d'expérience, elle avait été frappée de
certaines transformations singulières et très-sensibles du père Ravinet.
S'animait-il, ses attitudes, ses manières et son geste juraient avec ses
habits de «Monsieur de campagne,» comme s'il eût oublié une leçon
apprise. Et en même temps, son langage trivial et incorrect d'habitude,
et tout émaillé de locutions de son métier, s'épurait.
Que faisait-il? Etait-il brocanteur avant de venir s'établir dans cette
maison de la rue Grange-Batelière, qu'il n'habitait que depuis trois
ans.
Il n'était pas besoin de grands efforts pour imaginer le père
Ravinet,--était-ce même son vrai nom?--en une situation tout autre.
Et pourquoi non? Paris n'est-il pas par excellence le refuge des
déclassés, des vaincus de toutes les luttes de la civilisation? N'est-ce
pas à Paris seulement que, perdus dans la foule, les malheureux et les
coupables, oubliés et inconnus, peuvent recommencer une existence
nouvelle?
Ah! si on cherchait un peu!... Que de gens tout à coup disparus après
avoir jeté un certain éclat, on retrouverait sous des habits d'emprunt,
gagnant à des métiers intimes leur pain de chaque jour.
Qui empêchait que le vieux brocanteur ne fût un de ceux-là!
Mais tout cela n'expliquait pas suffisamment à Mlle Henriette, et de
façon à calmer ses appréhensions, l'empressement du père Ravinet, ses
offres de service, son insistance à donner des conseils. Etait-ce pure
charité de sa part? Hélas! la charité désintéressée a rarement de ces
ardeurs.
Connaissait-il donc Mlle Henriette? S'était-il, à un moment donné,
récent ou éloigné, trouvé en relations avec elle, mêlé à sa vie ou à la
vie des siens? Payait-il ainsi un service rendu, espérait-il au
contraire dans l'avenir quelque récompense? Autant de problèmes!...
--Me mettre à la merci de cet homme, pensait la jeune fille, n'est-ce
pas une imprudence énorme!
D'un autre côté, en le repoussant, elle retombait dans cet abîme de
misère où elle n'avait aperçu d'autre issue que le suicide.
Or, il lui arrivait ce qui toujours advient à ceux qui, ayant attenté à
leurs jours, ont été sauvés lorsque déjà ils avaient épuisé les
angoisses de l'agonie et qu'ils avaient fini de souffrir.
Comme si l'effroyable contact de la mort eût effacé les douleurs du
passé et les menaces de l'avenir, elle se remettait à aimer la vie d'une
passion désespérée.
--O Daniel! murmurait-elle toute frissonnante, Daniel mon unique ami,
quelle ne serait pas ta souffrance, si tu savais que tu m'as perdue
irrémissiblement en essayant d'assurer mon salut!...
Pour se soustraire à la périlleuse protection du père Ravinet, elle se
sentait capable de prodiges d'énergie; mais où, mais comment
l'employer, cette énergie? Toujours la voix de la froide raison lui
criait:
--Ce vieux brocanteur est ton seul espoir!...
L'idée de mentir, d'abuser le père Ravinet par des confidences inventées
à plaisir ne lui venait pas. Elle ne songeait qu'au moyen de dire la
vérité sans la dire tout entière, cherchant comment en avouer assez pour
qu'on pût la servir, assez peu pour ne pas compromettre un secret
qu'elle avait estimé plus précieux que son bonheur, que sa réputation,
que sa vie.
C'est qu'elle était victime, l'infortunée, d'une de ces intrigues qui se
nouent et se dénouent dans le cercle étroit du foyer domestique,
intrigues abominables souvent, qu'on soupçonne, qu'on connaît même
quelquefois et qui cependant demeurent impunies, car la loi humaine ne
saurait les atteindre...
Le père de Mlle Henriette, le comte de la Ville-Handry, était, vers
1845, un des plus riches propriétaires de l'Anjou.
Ce n'est pas sans orgueil que les gens des Rosiers et de Saint-Mathurin
montraient aux étrangers le massif château de la Ville-Handry, tapi au
soleil levant, au milieu d'ombrages séculaires, dans un repli de ce
coteau merveilleux qui domine la Loire.
--Là, disaient-ils, demeure un brave homme, un peu fier peut-être, mais
brave homme tout de même.
Chose rare à la campagne, où l'envie couve des haines atroces, le comte,
malgré son titre et sa grande fortune, était assez aimé.
C'était alors un homme d'une quarantaine d'années, assez grand et de
bonne mine, solennel et poli, obligeant quoique froid, et très-tolérant,
pourvu qu'on ne discutât devant lui ni la religion, ni la légitimité, ni
la noblesse, ni le clergé, ni ses chiens de chasse, ni la supériorité
des vins d'Anjou, ni diverses choses encore, constituant l'ensemble de
ce qu'il appelait fastueusement ses opinions.
Parlant peu et jamais au hasard, il disait moins de sottises que
d'autres, et cela lui avait valu un renom d'esprit, de capacité et de
savoir dont il n'était pas médiocrement fier, et qu'il entretenait
soigneusement.
Libéral, presque prodigue, il ne mettait guère de côté, chaque année,
que la moitié de ses revenus. Il se faisait habiller à Paris, était
toujours coquettement chaussé, et ne sortait jamais sans gants.
Sa maison était tenue sur un pied respectable. Il dépensait deux mille
francs par an, rien que pour l'entretien des jardins. Il avait une meute
et six chevaux. Enfin, il entretenait une demi-douzaine de grands
diables de domestiques dont les livrées armoriées étaient l'éternel
ébahissement des gens de Saint-Mathurin.
Il eût été complet sans sa passion pour la chasse.
La saison venue, à cheval ou à pied, par tous les temps, on était sûr de
le rencontrer, le carnier au dos, arpentant les chaumes, sautant les
haies ou barbottant dans les marais.
A ce point que les châtelaines des environs blâmaient hautement ses
imprudences, lui reprochant de compromettre inutilement une santé
précieuse.
Précieuse!... elle l'était en effet pour les familles pourvues de filles
à marier.
Ce gentilhomme de quarante ans, comblé de toutes les faveurs de la
destinée, était célibataire.
Et, certes, ce n'étaient pas les occasions qui lui avaient manqué. Il
n'était pas une bonne mère à vingt lieues à la ronde qui ne guettât pour
sa fille cette proie magnifique... 150,000 livres de rente et un beau
nom!...
Il lui suffisait de paraître à un bal à Saumur ou à Angers pour en être
le roi. Mères et filles réservaient pour lui leurs plus accueillants
sourires et leurs plus provocantes œillades.
Mais toutes les avances avaient échoué, et même il avait su éviter plus
d'un guet-apens conjugal adroitement tendu; car on était allé jusqu'au
guet-apens.
D'où lui venait cette horreur du mariage? Ses intimes l'expliquaient par
la présence au château de certaine gouvernante, moitié lingère, moitié
dame de compagnie, assez jolie et très intrigante. Mais il est des
mauvaises langues partout.
Cependant, un événement arriva l'année suivante qui ne laissa pas que de
donner beaucoup de consistance aux cancans--médisances ou calomnies.
Un beau matin du mois de juillet 1847, on apprit la mort de cette
gouvernante, enlevée en quelques heures par une congestion cérébrale.
Et dès les premiers jours de septembre, c'est-à-dire six semaines plus
tard, le bruit se répandit du mariage du comte de la Ville-Handry.
La nouvelle était exacte; M. de la Ville-Handry se mariait. On n'en put
plus douter quand on vit ses bans affichés à la porte de la mairie de
Saint-Mathurin.
Et qui épousait-il, s'il vous plaît? La fille d'une pauvre veuve, la
baronne de Rupert, qui traînait aux Rosiers une existence misérable,
sans autres ressources que la maigre pension qui lui revenait du chef de
son mari, mort colonel d'artillerie.
Si encore elle eût été de bonne et authentique noblesse; si seulement
elle eût été du pays!...
Mais point!... On ne savait même au juste qui elle était ni d'où elle
venait, ayant été épousée à l'étranger, en Autriche, suivant les uns et
selon les autres en Suède.
Quant à feu le colonel, on le disait baron de la façon du premier empire
et on lui contestait la particule qu'il mettait devant son nom.
Il est vrai que Mlle Pauline de Rupert, âgée alors de vingt-trois
ans, était dans tout l'éclat de la jeunesse et d'une merveilleuse
beauté.
Il est vrai que jusqu'à ce jour elle avait eu la réputation d'une jeune
fille modeste et sensée, d'un esprit supérieur, douce, aimante, dotée
enfin de toutes ces qualités rares et exquises qui sont l'honneur d'une
maison et fixent le bonheur au foyer domestique.
Mais quoi! pas un sou vaillant, pas de dot, pas même un trousseau...
La stupeur fut profonde, et suivie tout aussitôt d'un effroyable
débordement d'indignes calomnies.
Etait-il possible, naturel, qu'un gentilhomme tel que le comte finît
ainsi, piètrement, ridiculement, qu'il épousât une fille sans le sou,
une aventurière, après avoir eu à choisir entre les plus nobles et les
plus riches partis du pays!...
M. de la Ville-Handry n'était-il donc qu'un sot impertinent!... Ou
plutôt ne s'était-on pas mépris sur le compte de la petite personne?...
Au lieu de ce qu'on croyait, n'était-elle pas une hypocrite intrigante,
qui fort subtilement avait tissé dans l'ombre le filet où on voyait pris
le lion de l'Anjou!...
L'étonnement eût été moindre, si on eût su que madame veuve de Rupert
avait été fort liée avec la gouvernante défunte du château de la
Ville-Handry. Cette circonstance, si elle eût été connue, eût servi de
texte à de bien autres histoires...
Quoi qu'il en soit, le comte ne devait pas tarder à constater le
prodigieux revirement de l'opinion publique à son endroit.
L'occasion lui en fut fournie lors de ses visites de noces, quand il
présenta sa jeune femme à Angers et dans les châteaux des environs.
Plus de sourires accueillants, plus de provocantes œillades, plus de
jolies mains blanches furtivement tendues aux siennes!...
Les portes qui jadis semblaient s'ouvrir seules à deux battants dès
qu'il se présentait, maintenant s'entre-bâillaient à peine de mauvaise
grâce. Quelques-unes même restèrent fermées, les maîtres lui faisant
dire qu'ils étaient absents, alors qu'il savait d'une façon sûre et
positive qu'ils étaient chez eux.
Une dame fort noble et encore plus dévote, en possession de donner le
ton, avait prononcé ce mot décisif:
--Certes, je ne recevrai jamais une péronnelle qui enseignait la musique
à mes nièces, eût-elle englué et épousé un Bourbon!
C'était vrai. Cruellement affligée de voir sa mère privée de ces
douceurs de l'aisance que l'âge rend si nécessaires, Mlle Pauline
avait donné dans le voisinage des leçons de piano, qu'on lui payait Dieu
sait quel prix!
N'importe, on s'armait contre elle de son noble dévouement. On lui eût
fait un crime des plus admirables vertus.
C'est que c'est à elle surtout qu'on en voulait. La rencontrait-on
seule, on détournait la tête pour ne la pas saluer. Et lorsqu'elle était
au bras de son mari, il y avait des gens qui parlaient fort amicalement
au comte et qui n'adressaient pas la parole à la comtesse, comme s'ils
ne l'eussent point vue ou comme si elle n'eût pas existé.
Même les impertinences de ce genre allèrent si loin, qu'un jour M. de la
Ville-Handry, exaspéré, hors de lui, saisit au collet un gentilhomme,
son voisin, et le secoua rudement en lui criant à deux pouces du visage:
--Ne voyez-vous donc pas Mme la comtesse, ma femme!... Quelle
correction vous faut-il pour vous guérir de votre myopie!...
Menacé d'un duel, l'insolent fit bravement les plus plates excuses, et
cet acte de vigueur rendit les gens circonspects.
Mais les sentiments n'en furent point modifiés. La guerre ouverte
dégénéra en une sourde hostilité, voilà tout...
Cependant la destinée, meilleure que les hommes, réservait à M. de la
Ville-Handry une récompense bien inattendue de l'héroïsme dont il avait
fait preuve en épousant, lui, si riche, une fille pauvre.
Un frère de Mme de Rupert, banquier à Dresde, mourut, léguant à sa
«chère nièce Pauline» environ 1,500,000 francs.
Cet homme si riche, qui, de sa vie, n'avait envoyé un secours à sa sœur,
qui eût déshérité la fille du soldat de fortune, avait été flatté
d'écrire en tête de son testament le nom de «haute et puissante
comtesse de la Ville-Handry.»
Cet héritage inespéré eût dû ravir la jeune femme. N'allait-il pas la
venger victorieusement des plus ineptes calomnies et lui ramener
l'opinion!... Et pourtant, jamais on ne la vit si triste que le jour où
la grande nouvelle parvint au château.
C'est que ce jour-là, peut-être, elle maudit son mariage... C'est qu'en
dedans d'elle-même une voix s'éleva qui lui reprochait amèrement d'avoir
cédé aux ordres, aux supplications de sa mère...
Fille incomparable, de même qu'elle devait être la meilleure des mères
et la plus chaste des épouses, elle s'était dévouée, et voici que les
événements donnaient tort à son sacrifice et la punissaient de ce
qu'elle avait fait son devoir.
Ah! que n'avait-elle combattu, résisté, gagné du temps!...
C'est que, jeune fille, elle avait rêvé un autre avenir... C'est
qu'avant d'accorder sa main au comte, spontanément et librement elle
avait donné son cœur à un autre... C'est qu'elle avait aimé du plus naïf
et du plus chaste amour un jeune homme de deux ou trois ans seulement
plus âgé qu'elle, Pierre Champcey, le fils d'un de ces richissimes
cultivateurs comme on en compte par centaines le long de la vallée de la
Loire.
Lui l'adorait.
Malheureusement un obstacle dès le premier jour s'était dressé entre
eux, infranchissable: la pauvreté de Pauline.
Y avait-il à espérer que le père et la mère Champcey, ces âpres paysans,
permettraient à un de leurs fils,--ils en avaient deux,--cette folie qui
s'appelle un mariage d'amour?
Ils s'étaient imposé de rudes sacrifices pour leurs enfants. L'aîné,
Pierre, se destinait au barreau; l'autre, Daniel, qui voulait être
marin, travaillait pour entrer au Borda.
Et les Champcey n'étaient pas médiocrement fiers d'avoir fait des
«messieurs» de leurs gars. Mais ils disaient à qui voulait l'entendre
qu'en échange de cette dot, l'éducation, ils comptaient exiger de leurs
brus force espèces sonnantes.
Pierre connaissait si bien ses parents que jamais il ne leur parla de
Pauline.
--Quand j'aurai l'âge des sommations respectueuses, pensait-il, ce sera
une autre affaire...
Hélas! pourquoi Mme de Rupert n'avait-elle pas voulu que sa fille
restât libre jusque-là!
Pauvre jeune femme!... Le jour où elle était entrée au château de la
Ville-Handry, elle s'était juré d'ensevelir cet amour si avant au fond
de son cœur que jamais il ne troublerait sa pensée... Et elle s'était
tenu parole.
Mais voici que tout à coup il surgissait plus ardent et plus vivace
qu'autrefois, l'oppressant jusqu'au spasme, doux et triste comme un
souvenir de bonheur envolé, et en même temps cruel et déchirant comme un
remords.
Ainsi qu'en un songe, elle revoyait Pierre, tel qu'en leur première
adolescence, alors qu'il se glissait à la brune jusqu'à son pauvre
logis, alors que, furtivement, elle entr'ouvrait la fenêtre pour
l'apercevoir.
Qu'était-il devenu?... Lorsqu'il avait appris qu'elle allait épouser le
comte, il lui avait écrit une lettre désespérée, où il l'accablait
d'ironies et de mépris... Puis, qu'il eût oublié ou non, il s'était
marié, lui-même, et eux, qui s'étaient bercés de ce rêve de cheminer
dans la vie appuyés l'un sur l'autre, séparés à jamais, ils suivaient
chacun son chemin...
Seule, enfermée dans sa chambre, longtemps la malheureuse se débattit
contre ces spectres du passé qui l'obsédaient.
Mais si quelque pensée coupable fit monter le rouge à son front, elle
sut en triompher.
Loyale et vaillante, elle renouvela le serment qu'elle s'était fait de
se consacrer entière à son mari... Il l'avait tirée de la misère pour
lui donner sa fortune et son nom, en échange elle lui devait le bonheur.
Et certes, à s'affermir dans ces résolutions, il y avait de sa part
quelque courage.
Après deux ans de ménage, le caractère du comte n'avait plus pour elle
de secrets... Elle avait mesuré l'étroitesse de son esprit, le vide
désolant de sa pensée, la sécheresse de son cœur...
Sous le brillant gentilhomme accepté comme «une capacité,» selon
l'expression du pays, elle avait découvert un être absolument nul,
borné, incapable d'une idée si on ne la lui soufflait, et avec cela
prétentieux, infatué de ses mérites et poussant l'obstination jusqu'à
l'absurde.
Et, pour comble, M. de la Ville-Handry n'était pas loin de haïr sa
femme... On lui avait tant insinué qu'elle n'était pas à sa hauteur,
qu'il avait fini par le croire... Enfin, il s'en prenait à elle de son
prestige évanoui.
Accablée de la lourde tâche échue à Mme de la Ville-Handry, une femme
vulgaire eût pensé que garder la foi conjugale à un homme tel que le
comte, ce serait assez de vertu.
Mais la comtesse n'était pas une femme vulgaire.
Résignée, elle se promit d'avoir du moins la coquetterie de la
résignation.
Il est vrai que désormais un berceau adoré enchaînait son âme au foyer.
Elle avait une fille, son Henriette, et, sur cette chère tête blonde,
elle bâtissait un monde de merveilleux projets...
C'est de ce moment qu'elle sortit de l'inertie où elle s'assoupissait
depuis deux ans, et qu'elle se mit à étudier le comte avec cette
prodigieuse perspicacité que développe un grand intérêt en jeu.
Un mot de M. de la Ville-Handry devait l'éclairer. Un matin, comme ils
achevaient de déjeuner en tête à tête:
--Ah! Nancy t'aimait bien, lui dit-il, la veille de sa mort,
lorsqu'elle sentait qu'elle était perdue, elle me conjurait de
t'épouser.
Cette Nancy, c'était la défunte gouvernante du château.
Après cette maladresse du comte, point n'était besoin de longues
réflexions pour comprendre le rôle qu'avait joué cette femme.
Il devenait évident que, modestement effacée dans l'ombre, protégée par
l'intériorité même de sa situation, elle avait été tout à la fois
l'intelligence, l'énergie et la volonté de son maître.
Et son influence sur lui avait été si puissante qu'elle lui avait
survécu et qu'elle avait été obéie par delà le tombeau.
Cruellement humiliée par l'aveu de son mari, la comtesse eut assez de
puissance sur elle pour ne lui eu point garder rancune.
--Eh bien!... soit, se dit-elle; pour son bonheur et pour notre repos,
je descendrai jusqu'au rôle de cette Nancy!...
C'était plus aisé à résoudre qu'à exécuter, M. de la Ville-Handry
n'étant pas de ceux qu'on manie ouvertement, ni même qui se rendent à un
conseil quand on leur en a démontré l'excellence.
Irritable, ombrageux et despote comme tous les faibles, il ne redoutait
rien tant que ce qu'il appelait une atteinte à son autorité. En tout,
pour tout, partout et toujours, il prétendait être le maître, le
souverain arbitre. Et ses susceptibilités sur ce point étaient si
intraitables et si puériles, qu'il suffisait que sa femme manifestât
l'ombre d'une volonté, pour que tout aussitôt il voulût obstinément le
contraire.
--Je ne suis pas une girouette!... était une de ses déclarations
favorites.
Pauvre homme, qui ne comprenait pas que pour tourner au sens contraire
du vent qui souffle on n'en tourne pas moins.
La comtesse le comprit, et ce fut là sa force.
Après plusieurs mois de patience et de tâtonnements, il lui sembla
qu'elle avait atteint son but, et que désormais, dès qu'elle le voudrait
sérieusement, elle dirigerait à son gré les volontés de son mari.
Pour tenter l'expérience, une occasion se présentait.
Encore que la noblesse des environs eût bien rabattu de ses hauteurs, et
même lui fût presque revenue, surtout depuis son héritage, la comtesse
estimait sa situation pénible et souhaitait ardemment quitter le pays.
Il lui rappelait d'ailleurs trop de choses qu'elle voulait oublier. Il
était de certaines routes où elle ne pouvait passer sans que son cœur
bondit à briser sa poitrine.
Mais d'un autre côté il était bien connu que le comte s'était juré de
finir ses jours en Anjou, qu'il avait les grandes villes en horreur et
que la seule idée de quitter son château, où il avait si bien toutes ses
habitudes, le rendait d'une humeur massacrante.
On tomba donc des nues lorsqu'on l'entendit annoncer qu'il quittait la
Ville-Handry pour n'y plus revenir, qu'il avait acheté un hôtel à Paris,
rue de Varennes, et qu'il ne tarderait pas à s'y fixer définitivement.
--C'est, du reste, bien malgré la comtesse, ajoutait-il en se
rengorgeant, elle ne voulait pas absolument, mais je ne suis pas une
girouette, j'ai tenu bon et elle a cédé.
Si bien que, dans les derniers jours d'octobre 1851, le comte et la
comtesse de la Ville-Handry prenaient possession de leur magnifique
hôtel de la rue de Varennes, une demeure princière, qui ne leur coûtait
pas le tiers de sa valeur, ayant été achetée à un moment où les
immeubles subissaient une ridicule dépréciation.
Mais avoir amené le comte à Paris n'était qu'un jeu. La difficulté
sérieuse était de l'y maintenir.
Il était aisé de prévoir que, privé du mouvement et des fatigues de la
campagne, des soucis d'une vaste exploitation et des exercices violents,
il périrait d'ennui ou se jetterait dans les désordres.
Préoccupée de ces alternatives également redoutables, la comtesse avait
cherché et trouvé un aliment à l'activité tracassière de M. de la
Ville-Handry.
Avant de quitter l'Anjou, elle avait laissé tomber dans son cœur le
germe d'une passion qui, chez un homme de cinquante ans, peut remplacer
toutes les autres, l'ambition.
Et il arrivait avec le secret désir, avec l'espoir de devenir quelqu'un,
un homme de parti, un de ces politiques remuants dont la personnalité
traverse toutes les grandes intrigues.
Seulement, avant de lancer son mari sur un terrain qu'elle jugeait fort
glissant et semé de fondrières, la comtesse s'était réservé de le
reconnaître.
Pour cette reconnaissance, son nom et sa fortune la servirent
puissamment. Aidée de ses relations, elle eut le talent de constituer un
salon. Bientôt ses mercredis et ses samedis furent célèbres; on fit des
démarches pour être invité à ses dîners ou admis à ses soirées intimes
du dimanche.
L'hôtel de la rue de Varennes devint comme un pays neutre où les
rancunes et les espérances politiques se donnèrent la main.
Pendant tout l'hiver, Mme de la Ville-Handry observa.
Jamais, à la voir modestement assise près de la cheminée, on ne se fût
douté qu'elle n'était pas uniquement occupée de sa fille, de sa jolie
Henriette, qui jouait ou lisait à ses côtés.
Elle écoutait cependant, et de toutes les forces de son intelligence, se
pénétrant des questions, cherchant la voie à suivre, aux éclairs des
discussions s'exerçant à démêler les artifices des passions et des
intérêts, cherchant quels ennemis craindre et sur quels alliés
s'appuyer.
Pareille à ces professeurs improvisés qui apprennent le matin ce qu'ils
doivent enseigner le soir, elle étudiait la leçon qu'elle aurait bientôt
à faire.
Un esprit supérieur, son instinct de femme, une finesse naturelle et
des aptitudes qu'elle ne se soupçonnait même pas devaient abréger ce
pénible noviciat...
Les résultats ne tardèrent pas à paraître.
Dès l'hiver suivant, le comte qui, jusqu'alors, avait gardé une attitude
ambiguë, sortit de sa réserve et se prononça. Il se montra et plut, bien
servi qu'il était par un extérieur fort noble, de belles manières et un
imperturbable aplomb. Il parla et on fut charmé de son bon sens. Il
donna des conseils, sa pénétration surprit. Il eut des partisans
très-chauds et d'ardents détracteurs, d'aucuns voulurent voir en lui un
futur chef de parti, il en prenait l'essor, se remuant
extraordinairement, s'agitant, écrivant, discourant.
--Encore que cela m'attire des ennuis dans mon intérieur, disait-il à
ses intimes, la comtesse étant de ces femmes timides qui ne veulent pas
comprendre que les hommes sont faits pour les émotions de la vie
publique... Je serais encore en Anjou, si je l'avais écoutée.
Elle, délicieusement, jouissait de son ouvrage.
Les succès du comte ne la rehaussaient-ils pas dans sa propre estime en
lui prouvant sa valeur!... Ses sensations durent être celles d'un auteur
dramatique lorsqu'il voit applaudir les types qu'il a créés.
Et ce qu'il y eut de merveilleux dans l'œuvre de Mme de la
Ville-Handry, c'est que personne ne la soupçonna.
Non, personne, pas même sa fille. Pour Henriette plus encore que pour le
monde, elle voulut que l'illusion fût entière, et elle lui apprit
non-seulement à aimer son père, mais encore à respecter, à admirer en
lui l'homme supérieur.
Comme de raison, M. de la Ville-Handry eût été le dernier à reconnaître
la vérité. On la lui eût révélée qu'il eût peut-être haussé les épaules.
La ligne de conduite que lui avait tracée sa femme, c'est de bonne foi
qu'il croyait l'avoir trouvée. Les discours qu'elle lui composait, il se
persuadait, dans la sincérité de son âme, qu'il les avait pensés et
coordonnés, les articles de journaux et les lettres qu'elle lui
dictait, il était bien convaincu qu'il les avait médités et écrits...
Et même, quelquefois il s'étonnait du peu de jugement de la comtesse,
lui faisant remarquer d'un air d'ironique pitié que les actes dont elle
le détournait le plus fortement étaient précisément ceux qui lui
réussissaient le mieux.
Mais il n'était pas de railleries capables de détourner Mme de la
Ville-Handry de ce qu'elle croyait son devoir ni de lui arracher un mot
ou seulement un sourire qui l'eussent vengée.
Impassible sous les sarcasmes de son mari, elle baissait la tête.
Et plus il triomphait en son inepte suffisance, plus elle
s'applaudissait de son œuvre, trouvant au-dedans d'elle-même et dans
l'approbation de sa conscience de sublimes compensations.
Le comte avait eu ce rare désintéressement de la prendre sans dot; elle
lui avait dû un grand nom et une fortune considérable; mais, en échange
et sans qu'il s'en doutât, elle lui avait assuré une situation qui
n'était pas sans éclat; elle lui avait donné le seul bonheur que pût
goûter cette âme petite et vulgaire, insensible à tout ce qui n'était
pas satisfaction de la vanité.
Dès lors, elle ne lui devait plus rien.
--Oui, nous sommes quittes, se disait-elle, bien quittes!...
Et elle se reprochait moins les heures où sa pensée échappant à sa
volonté se reportait vers l'homme choisi par elle autrefois, vers
Pierre.
Pauvre garçon!... elle lui avait porté malheur!...
Sa vie avait été brisée le jour où il s'était vu abandonné de celle
qu'il aimait plus que la vie. De ce moment, il n'avait plus eu de
volonté. Et ses parents ayant enfin «déniché»--c'était leur mot--une bru
à leur convenance, il l'épousa.
Mais le père et la mère Champcey n'avaient pas eu la main heureuse.
La jeune fille, triée par eux entre cinquante, apportait cent mille écus
de dot, c'est vrai, mais ce fut une mauvaise femme.
Et, après huit années d'un ménage qui, dès le premier jour, avait été un
enfer, abreuvé de dégoûts, atteint en son honneur par l'indigne conduite
de celle qui portait son nom, n'ayant pas d'enfants, Pierre Champcey
s'était brûlé la cervelle.
Mais ce n'est pas à Angers, où il occupait un poste important, qu'il
accomplit cet acte de désespoir.
Il vint se tuer aux environs des Rosiers, dans un petit chemin creux
conduisant à la maison jadis occupée par Mme de Rupert.
Des paysans qui se rendaient au marché de Saumur trouvèrent son cadavre,
au matin, étendu sur le revers d'un fossé. La balle l'avait si
affreusement mutilé qu'on ne le reconnut pas tout d'abord, et ce suicide
fit un bruit énorme...
Ce fut M. de la Ville-Handry qui apprit à sa femme cette lugubre
histoire.
Il ne comprenait pas, il l'avouait, qu'un garçon bien posé, plein
d'avenir, et qui avait vingt-cinq bonnes mille livres de rentes finît
ainsi d'un coup de pistolet.
--Et quel singulier endroit il a été choisir pour ce suicide! ajoutait
le comte. Evidemment, il y avait de la folie dans son fait.
Mais la comtesse n'entendait plus son mari, elle s'était évanouie.
Pourquoi Pierre avait voulu mourir dans ce petit chemin, tout ombragé de
vieux ormes, elle ne le comprenait que trop.
--C'est moi qui l'ai tué, pensait-elle, moi!
Si rude fut le coup qu'elle faillit n'y pas survivre. Même, elle eût eu
bien du mal à expliquer le changement qui s'opérait en elle, si à la
même époque elle n'eût perdu sa mère.
Mme de Rupert s'éteignit paisiblement, ayant eu ce qu'elle
souhaitait, toutes les jouissances du luxe pendant ses dernières
années. Pelotonnée en son égoïsme, jamais elle ne daigna s'apercevoir
qu'elle avait sacrifié sa fille.
C'était ainsi, cependant, car jamais femme ne souffrit ce que la
comtesse endura à dater de cette heure, où la mort de Pierre vint
ajouter à toutes ses douleurs le plus cruel remords.
Ah! si sa fille ne l'eût attachée à l'existence!... Mais elle voulait
vivre, il fallait qu'elle vécût pour son Henriette...
Ainsi elle luttait seule, sans une âme à qui se confier, quand une
après-midi, comme elle venait de descendre au salon, un domestique vint
lui annoncer qu'un jeune homme, portant l'uniforme d'officier de marine,
sollicitait l'honneur d'être reçu.
Ce visiteur avait remis sa carte au domestique; Mme de la
Ville-Handry la prit et lut:
_Daniel Champcey_
Daniel, le frère de Pierre!... Plus pâle qu'une morte, la comtesse se
dressa comme pour fuir.
--Que dois-je répondre?... interrogea le valet un peu surpris de
l'émotion de sa maîtresse.
La malheureuse femme se sentait défaillir.
--Qu'il entre, répondit-elle d'une voix à peine distincte, qu'il
entre!...
L'instant d'après entrait un jeune homme de vingt-trois à vingt-quatre
ans, à la physionomie ouverte et franche, au regard droit et clair,
rayonnant d'intelligence et d'énergie.
Du doigt la comtesse lui montra un fauteuil en face d'elle. Quand il se
fût agi de la vie de sa fille, elle n'eût pu prononcer une parole.
Lui ne put faire autrement que de remarquer ce trouble étrange, mais il
n'en devina pas la cause. Pierre n'avait jamais prononcé tout haut le
nom de Pauline de Rupert.
Il s'assit donc, et sans embarras comme sans forfanterie, il expliqua
les motifs qui l'amenaient.
Sorti du Borda avec un des premiers numéros, il était présentement
enseigne de vaisseau à bord du _Formidable_. Victime d'un passe-droit
qui risquait de compromettre sa carrière, il avait sollicité et obtenu
un congé, et venait demander justice au ministre de la marine. Son droit
était évident, mais il savait qu'une solide recommandation n'a jamais
gâté une bonne cause... Bref, il espérait que M. de la Ville-Handry,
dont on vantait en Anjou l'influence et l'obligeance, consentirait à
l'appuyer près du ministre.
Peu à peu, en l'écoutant, la comtesse avait repris une partie de son
sang-froid.
--Mon mari sera heureux de servir un compatriote, monsieur,
répondit-elle, il vous le dira lui-même si vous voulez bien l'attendre
et nous rester à dîner...
Daniel resta.
A table, il se trouva placé près de Mlle Henriette, alors âgée de
quinze ans, et en les contemplant ainsi l'un près de l'autre, si jeunes,
si beaux tous les deux, la comtesse fut comme illuminée d'une idée
soudaine qui lui parut une inspiration du ciel.
Pourquoi ne confierait-elle pas la destinée, le bonheur, de sa fille au
frère de ce pauvre mort qui l'avait tant aimée?... Ne serait-ce pas tout
à la fois un hommage à sa mémoire et une sorte de réparation?...
--Oui, il le faut, se répétait-elle, le soir avant de s'endormir, Daniel
sera le mari de mon Henriette.
C'est pourquoi, moins de quinze jours plus tard, M. de la Ville-Handry
disait à un de ses confidents habituels, en lui montrant Daniel:
--C'est un fort remarquable sujet que ce jeune Champcey, plein d'avenir
et qui ira loin... et quand il aura quelques années de plus et les
épaulettes de lieutenant, s'il plaisait à ma fille et qu'il me la
demandât, je ne sais si je ne répondrais pas oui. La comtesse en
penserait et en dirait ce qu'elle voudrait, je suis le maître...
Après cela, Daniel devait fatalement devenir l'hôte assidu de l'hôtel de
la rue de Varennes.
Non seulement il avait obtenu entière satisfaction, mais encore une
protection puissante venait de le faire attacher provisoirement au
ministère de la marine, avec promesse d'un embarquement avantageux.
Ainsi Henriette et Daniel furent rapprochés, et, en apprenant à se
connaître, apprirent à s'aimer...
--Mon Dieu! pensait la comtesse, que n'ont-ils quelques années de plus!
C'est que depuis quelques mois les plus noirs pressentiments la
troublaient. Il lui semblait qu'elle n'avait plus longtemps à vivre, et
elle frémissait à l'idée de laisser sa fille sans autre protecteur que
le comte...
Si encore Henriette eût connu la vérité; si, au lieu d'admirer en son
père l'homme supérieur, elle eût appris à s'en défier!...
Vingt fois, Mme de la Ville-Handry fut sur le point de livrer son
secret... Hélas! un excès de délicatesse la retint toujours...
Une nuit, comme elle revenait d'un bal officiel, elle se sentit prise de
frissons et de vertiges.
Sans être autrement inquiète, elle demanda une tasse de tilleul.
Elle était debout, devant la cheminée, se décoiffant, quand on la lui
apporta... Mais au lieu de la prendre, elle porta brusquement les mains
à sa poitrine, poussa un cri rauque et tomba à la renverse...
On la releva. En un instant, l'hôtel fut sur pied. On courut chercher
des médecins... Soins inutiles...
La comtesse de la Ville-Handry venait de succomber à la rupture d'un
anévrisme.