Le succès d’un volume se fait surtout sous forme de conversa

ANTOINE ALBALAT

COMMENT

ON DEVIENT

ÉCRIVAIN

LA VOCATION ET LE SUCCÈS--COMMENT ON ÉCRIT UN ROMAN--LA TECHNIQUE ET

LES PROCÉDÉS DU ROMAN--COMMENT ON ÉCRIT DES LIVRES D’HISTOIRE ET DES

LIVRES D’ÉRUDITION--CE QUE DOIT ÊTRE LA CRITIQUE LITTÉRAIRE--COMMENT

ON FAIT UN SERMON--LA TRADUCTION COMME MOYEN DE FORMER SON STYLE--LE

JOURNALISME ET LES CONFÉRENCES--GUIDES ET CONSEILLERS LITTÉRAIRES.

PARIS

LIBRAIRIE PLON

PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS

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Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur en 1925.

Copyright 1925 by Plon-Nourrit et Cie.

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.

A

MONSIEUR ET MADAME LOUIS PETERS

Hommage de fidèle et respectueuse amitié.

PRÉFACE

La vocation littéraire est une disposition générale pour l’art d’écrire,

qui se développe par la lecture et qui peut s’appliquer à tous les

genres de productions, romans, histoire, érudition, critique... On se

trompe très souvent sur sa propre tournure d’esprit; tel débute par des

essais philosophiques qui excelle plus tard dans la peinture des

réalités vivantes. Il est difficile de bien connaître les premières

raisons de nos goûts, et de démêler les influences qui déterminent le

choix d’un sujet ou d’un livre. La plupart du temps, au lieu de se

recueillir et de mûrir son talent, on est pressé d’écrire, on publie à

la hâte, au hasard, sans réflexion et sans but.

Pour éviter les fâcheuses conséquences qu’entraîne cette précipitation,

il m’a paru utile de donner quelques conseils de conduite et de travail

à ceux qu’un goût invincible pousse vers la carrière littéraire.

On nous dira: «Vous voulez nous enseigner à faire du roman et de

l’histoire? Quelle est votre compétence? Quels sont vos titres? Voyons

vos œuvres.»

L’objection est nulle. Si je dénonce dans ces pages la médiocrité du

roman contemporain, je ne conserve personnellement aucune illusion sur

la valeur des quelques romans que j’aie pu écrire. Je crois voir

nettement ce qui m’a manqué, et non moins clairement ce qui manque aux

autres; et voilà pourquoi je suis persuadé que mes conseils peuvent être

profitables, n’eussent-ils pour résultat que de mettre mes lecteurs en

garde contre les défauts que je n’ai pas su ou pas eu le temps d’éviter.

Trente ans de labeur et de lectures me semblent une expérience

suffisante pour guider et conseiller ceux qui sont aux prises avec la

difficulté d’écrire. La plupart des Cours et des Manuels ont été rédigés

par des professeurs qui ne passent pas pour des prosateurs de génie, et

je ne sache pas qu’on leur en ait fait un reproche. Qu’on ait publié des

livres passables, qu’on en ait publié d’excellents, qu’on n’en ait point

publié du tout, chacun peut enseigner la littérature et le style, s’il a

du jugement, du sens critique, de la lecture,--et surtout s’il croit

avoir quelque chose à dire.

A. A.

CHAPITRE PREMIER

La vocation et le succès

L’ambition d’écrire.--La carrière littéraire.--Les dispositions

littéraires.--La question du talent.--La vraie vocation.--Le public et

le succès.--Comment se fait le succès.--Le rôle de la critique.--Le

lancement d’un livre.--Les prix littéraires.--La réclame et la vente.

Écrire est une noble ambition, mais pour écrire il faut avoir du talent.

Êtes-vous sûr d’avoir du talent? La nature donne souvent la vocation

sans donner le talent. Un poète médiocre a autant de prétention qu’un

grand poète. Les fausses vocations ressemblent aux vocations véritables:

elles ont les mêmes exigences, elles procurent les mêmes joies, elles

inspirent le même orgueil. Je connais un auteur qui n’a aucune espèce de

talent, qui a déjà publié bien des volumes et qui s’indigne à l’idée

qu’on veuille enseigner à écrire. «Non, dit-il, mille fois non, ça ne

s’enseigne pas. On est écrivain ou on ne l’est pas.» Le malheureux est

lui-même, sans le savoir, le pire des écrivains. On refait ses phrases à

mesure qu’on les lit. Il écrit naturellement mal, comme d’autres

écrivent naturellement bien. Sa vanité et son mauvais goût lui ont fait

une sorte de réputation à rebours. Il a le verbe haut, il dit: «Mes

livres, mes œuvres, mon métier...» Il est fier d’être homme de lettres.

La nature n’accorde pas à tout le monde les mêmes dons. Vous êtes

peut-être né pour être un écrivain de troisième ordre, comme tel autre

est peut-être né pour être un écrivain de premier ordre. Il existe un

exemple célèbre de la fausse vocation: c’est Chapelain. Sa famille,

chose rare, le destinait à la poésie; il passa pour un grand poète

pendant les vingt années qu’il mit à composer _la Pucelle_. Dès que

l’ouvrage parut, Chapelain eut la réputation du plus mauvais poète de

son temps.

La poésie est la première des tentations; très peu y échappent. Quel

littérateur ne s’est pas cru poète? Sainte-Beuve même, esprit critique

s’il en fut, débuta par la poésie. Chateaubriand ne consentit jamais à

avouer qu’il faisait de mauvais vers; il en appelait timidement à M. de

Fontanes: «M. de Fontanes, disait-il, prétendait que j’avais les deux

instruments.» Méry, débutant en littérature, fit ses offres de services

à un directeur de journal, qui lui demanda: «Que savez-vous

faire?--Tout! dit Méry, jusqu’à un poème épique» et c’était vrai. Les

hommes les plus prosaïques ont d’abord commencé par faire des vers, s’il

faut en croire le vieux dicton: «Grattez le financier, vous trouvez le

poète.» «Il n’y a rien de plus intéressant, disait Chateaubriand, dans

son style sérieux, qu’un jeune homme qui cultive les Muses.» Nous avons

tous connu des camarades de collège qui écrivaient leurs dissertations

philosophiques aussi facilement en vers qu’en prose; et des esprits

distingués ont mis en alexandrins le Code et la géométrie, tout comme

Benserade mettait l’histoire romaine en rondeaux.

L’ambition d’écrire fait partie de ce fond de vanité qui est le propre

de tous les mortels. On veut écrire, non pas parce qu’on croit avoir

quelque chose à dire, mais pour le plaisir de faire parler de soi. Rien

n’est plus commun que la vocation littéraire; rien n’est plus rare que

le talent. Parmi nos centaines d’auteurs contemporains, à peine quelques

noms originaux méritent-ils de survivre. Le reste constitue

l’innombrable armée des assimilateurs qui vivent du talent d’autrui.

Le choix d’une carrière a dans la vie une importance que les natures

positives comprennent de bonne heure et que les rêveurs de la plume

entrevoient toujours trop tard. L’effort très moyen de discipline et de

recherche qu’exigent la plupart des positions libérales est presque

toujours assez rapidement récompensé par le gain d’une situation

pratique. On peut devenir un bon avocat ou un bon médecin sans avoir une

très forte vocation. La vocation littéraire est bien différente. Elle

est irrésistible, rien n’en garantit le succès. Un bon avocat eût pu

être un bon médecin; un mauvais littérateur ne fera jamais un bon avoué.

Si la littérature est difficilement une carrière pour un homme, c’est

encore pire pour une femme. Les femmes s’imaginent avoir la vocation

parce qu’elles écrivent plus naturellement que les hommes, quand elles

écrivent _pour elles_. Mais autre chose est de rédiger son journal ou

des lettres d’amies, autre chose est d’écrire pour le public. Même si

l’on s’obstine, même si la vocation est véritable, à quoi arrive-t-on?

«Quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, dit Néera, on perd un peu plus de

temps, un peu plus de force, un peu plus d’argent, un peu plus

d’illusions. La proportion de la réussite étant de un sur cent (je la

mets à ce taux pour ne pas décourager les néophytes, mais en réalité

elle est bien moindre), il est fatal que les quatre-vingt-dix-neuf

autres ont espéré, lutté, travaillé en vain.»

Ce sera toujours une grosse question que de savoir si l’on a vraiment

les qualités nécessaires pour être un bon écrivain. Lorsqu’on voit

Flaubert, à la lecture des essais de Maupassant, se contenter de dire:

«Je ne sais pas si vous aurez du talent; pour le moment, vous avez des

dispositions», il est permis d’excuser les parents qui ne croient pas

aveuglément à l’avenir littéraire de leur fils. D’incontestables

écrivains n’ont pas montré dans leur jeunesse des aptitudes bien

décisives. On sait après quels tâtonnements Balzac a fini par trouver sa

voie. Pierre Loti ne fit pas preuve dans ses classes d’un bien précoce

talent[1]...

[1] Le succès dépend souvent de très peu de chose. Sait-on comment

débuta Charles Monselet? La _Renaissance_ nous l’apprend: par une

lettre d’Émile de Girardin adressée à M. Rouy, gérant de la

_Presse_:

«Monsieur Rouy,

«Je donne cette lettre à _M. Charles Monselet_ qui est un jeune

homme plein de mérite, qui a une _charmante écriture_, et que je

vous engage à prendre avec vous pour _mettre vos livres à jour_,

faire _la correspondance_ et vous servir d’_intermédiaire_. Il se

contente de 1 200 francs par an. Je pourrai lui faire gagner un

_supplément dans le feuilleton_. Il a vraiment du talent (il est

tout à fait hors ligne). Il a été dans _le commerce_ à Bordeaux.

«E. de Girardin.»

Le spirituel Monselet recommandé par Girardin, pour mettre «les

livres à jour»!...

On ne réfléchit pas; on se dit: «Pourquoi ne tenterais-je pas la fortune

littéraire? Ce n’est pas par le talent qu’on arrive, mais par la

camaraderie et les relations. L’homme de génie reste à la porte d’un

journal où trône une rédaction médiocre. Un quart d’heure de

recommandation vaut dix années de travail. Librairies, théâtre ou

journaux, la littérature est une organisation commerciale dont les

débouchés industriels se multiplient tous les jours. Pourquoi n’y

aurait-il pas une place pour moi, quand il y en a pour tant d’autres?»

Et on se lance.

L’avenir seul dira si l’on a eu tort ou raison...

En attendant, puisque le choix est fait et que le sort en est jeté,

prenez la plume et écrivez, à condition toutefois d’assurer d’abord

votre vie matérielle. Soyez fonctionnaire, ayez une situation ou des

rentes, et vous pourrez vous permettre de «faire de la littérature».

Flaubert prétendait que les Lettres sont un luxe et Buffon déclarait

qu’il faut mettre des manchettes pour écrire. On dit que la misère est

un stimulant. Je n’en crois rien. La misère tue l’inspiration; elle a

fait un révolté de Vallès.

Béranger disait aux jeunes gens: «Ne comptez pas sur les Lettres pour

vivre. La littérature doit être une _canne_ à la main, jamais une

_béquille_. Si vous n’avez aucune autre ressource pour vivre, la

profession des lettres vous tiendra incessamment dans de telles

incertitudes sur les moyens d’exister, que vous ne pourrez sans

imprudence ni fonder une famille, ni être assuré d’échapper à la

pauvreté dans votre vieillesse.»

Qu’on ait du talent ou non, l’enjeu est terrible: on est un _raté_, si

on échoue. Daudet a été dur pour les ratés. La vie est si injuste; le

succès si incertain; tant de méchants auteurs réussissent, que le mot

raté ne devrait plus être un terme de mépris. Où commence le raté et où

finit-il? Un écrivain connu, et qui meurt pauvre, est-il plus raté qu’un

écrivain riche mais ignoré? On peut avoir de la réputation et ne pas

avoir de succès. Barbey d’Aurevilly, Gilbert, Hégésippe Moreau,

Verlaine, Glatigny, Villiers de l’Isle-Adam, Gérard de Nerval furent des

bohèmes; peut-on dire qu’ils ont été des ratés?

En somme, on joue sa vie pour savoir si on aura du talent. Évidemment la

confiance en soi est nécessaire; mais qui peut se croire capable

d’écrire pendant des années des ouvrages intéressants? Je connais des

malheureux qui ont eu ce courage et auxquels un beau jour le souffle a

manqué. Libraires et revues ont fini par refuser leurs œuvres, et ils se

sont trouvés au seuil de la vieillesse à peu près sans notoriété et sans

fortune. Ils ont eu du talent; ils n’avaient pas prévu qu’ils n’en

auraient plus.

Il y a deux sortes de vocations: les vocations précoces et les vocations

tardives. La plupart des débutants ont le tort de débuter trop tôt. La

démangeaison d’écrire les pousse à barbouiller du papier à un âge où

l’on ne peut faire que de l’imitation et du pastiche. Les enfants

sublimes sont rares, Victor Hugo célèbre à dix-huit ans, Flaubert bon

prosateur au sortir du collège, Bossuet prêchant à quinze ans à l’hôtel

de Rambouillet...

Il y a aussi les vocations tardives, celles qui hésitent, qui se

cherchent, les tâtonnements de Balzac, Rousseau écrivain à quarante ans,

Lamartine imitant Parny. Par contre, des jeunes gens qui n’annonçaient

que de faibles dispositions se mettent tout à coup à avoir du talent.

D’autres ont non seulement la production facile, mais possèdent surtout

l’art de la faire valoir. Perpétuels geignards, quémandeurs

infatigables, on les rencontre dans tous les cabinets de rédaction.

Aucune humiliation ne les rebute. A force de démarches et d’intrigues,

ils réussissent à placer dans les journaux leur inlassable manuscrit,

article, nouvelle ou roman, en attendant l’occasion de se présenter à

l’Académie. Leur méthode n’est pas à la portée de tout le monde.

La lecture est la grande créatrice des vocations littéraires. On lit et,

à force de lire, l’envie vous prend aussi d’écrire.

«La plupart des enfances littéraires, dit Marcel Prévost, sont

caractérisées par cette boulimie qui fait absorber pêle-mêle les

classiques, les vieux feuilletons, les bouquins religieux, les préfaces

des dictionnaires, la collection du _Conservateur_ et Jean-Nicolas

Bouilly... L’enfant qui a envie de lire n’importe quoi a l’étoffe d’un

intellectuel, voire d’un écrivain et d’un savant[2].»

[2] _Revue de France_, 15 novembre 1922.

* * * * *

La vocation littéraire consiste essentiellement dans ce don d’imitation

et d’assimilation qui vous pousse à écrire à votre tour un livre, un

roman, des pensées ou des impressions personnelles.

Il ne faudrait pas s’imaginer que les écrivains les plus précoces sont

ceux qui se débrouillent le mieux et arrivent le plus vite. Ce sont

quelquefois les moins doués qui montrent le plus d’ambition.

Il y a une autre catégorie d’auteurs, mais beaucoup plus rares. Ce sont

les «modestes». Ceux-là ne demandent rien à personne, passent leur vie à

l’écart et, n’ayant, comme dit George Sand, «d’autres richesses que leur

encrier», se considèrent comme arrivés, dès qu’ils ont conquis un peu

d’indépendance et trouvé quelque débouché.

On trouve cependant des gens qui sont rebelles à leur propre vocation.

Nous avons tous connu l’amateur qui n’écrit pas et qui pourrait écrire.

On a beau le solliciter: «Pourquoi ne publiez-vous rien?» Il sourit: «A

quoi bon augmenter la quantité des mauvais ouvrages?» Ce dilettante, bon

juge des autres et de lui-même, est extrêmement rare.

Mais à quoi bon les exemples? Il faut se décider. Si la vocation est

indomptable, si l’inspiration est irrésistible, alors, encore une fois,

n’hésitez pas, entrez dans la mêlée, acharnez-vous à vaincre

l’indifférence du public et combattez sans illusion. La lutte sera dure,

l’encombrement est inouï.

On est épouvanté, quand on suit d’un peu près le mouvement littéraire de

notre époque. Jamais on n’a vu se déchaîner une telle frénésie de

production, de publicité, d’argent, de réclame. Certes, de tout temps

les écrivains ont cherché le succès, mais jamais avec cette soif de

réalisation cynique et immédiate.

Qu’est-ce donc que le succès?

Dans un livre très intéressant, M. Gaston Rageot définit le succès: «Le

fait que l’œuvre d’une personnalité a été _adoptée_ par une

collectivité.» La définition est un peu vague. Tout dépend du sens qu’on

donne au mot _adopté_. En disant «adopté par le public», M. Rageot a

certainement voulu dire: qui plaît au public. Même avec ce sens-là,

l’affirmation garde encore quelque chose de trop absolu. Un livre comme

_Nana_ ou _la Terre_ de Zola peut avoir un succès de scandale, sans

qu’on puisse dire qu’il ait plu ou qu’il ait été _adopté_ par le public.

On dit quelquefois d’une pièce de théâtre: «C’est un succès» et la pièce

ne va pas loin. Il y a des succès passagers et il y a des succès

durables. Au fond qu’est-ce qui prouve le succès? Le tirage même d’un

volume n’est pas une présomption. Il y a de faux tirages, des affiches

menteuses, des ouvrages dont on parle peu et qui se vendent, et des

ouvrages dont on parle beaucoup et qui ne se vendent pas.

«La richesse et la réussite, dit M. Alfred Mortier, ont un pouvoir si

enivrant que j’ai vu de grands écrivains ne faire état que de cela, et

raisonner sur ce point comme le dernier des librettistes de music-hall.

Je me rappelle à ces propos une phrase d’Émile Zola. Un jour qu’on

vantait devant lui le talent d’un de ses rivaux: «Peuh! fit-il

dédaigneusement, il ne tire qu’à 50 000!» Ne croirait-on pas entendre

quelque Félix Potin raillant le petit chiffre d’affaires d’un épicier

concurrent?

«Mais que prouve le succès?

«Raisonnons. Est-ce le suffrage de mille, de dix mille, de cent mille,

de cinq cent mille personnes? Est-il fonction du nombre, les

romans-cinéma ont bien plus de lecteurs qu’Anatole France; s’il est

fonction de la partie cultivée de la nation, il y a encore une élite

dans cette élite; les avocats, professeurs, médecins, bref «les

humanistes» ne sont-ils pas mieux qualifiés pour juger que les

négociants, les financiers, les gens de cercle, les sportsmen?

Il y aurait donc plusieurs espèces de publics! Il semblerait. Un auteur

applaudi cinquante fois à la Comédie-Française estimera bien plus son

succès que celui d’un de ses confrères joué trois cents fois à l’ancien

Ambigu.

En vérité, je vous le dis, le succès est une énigme singulière.

Peut-être, pour la résoudre, faudrait-il tenir compte de l’épreuve du

temps[3].»

[3] _Comedia_, 31 mars 1922.

Voyez, en effet, la destinée des œuvres célèbres. La publication des

_Odes et ballades_ de Victor Hugo n’eut pas grand retentissement. Vigny

vendit peu ses premiers poèmes. On préférait Frédéric Soulié à Balzac.

D’Arlincourt fut aussi illustre que Chateaubriand. Stendhal n’a été

compris que quarante ans après sa mort[4]...

[4] Cf. H. D’ALMÉRAS, _Ce qu’on lisait il y a un siècle_. _Grande

Revue_, décembre 1923.

«Il suffit, dit Rosny aîné, de fréquenter divers milieux littéraires

pour se rendre compte de l’instabilité et de la cocasserie de la gloire.

Il fut un temps où Alfred de Musset était tombé dans le troisième

dessous parmi la génération _alors_ nouvelle (hélas!). On entend de nos

jours couramment dire dans les milieux jeunes: «Hugo? _Ça_ n’existe pas.

Loti n’offre aucun intérêt. Flaubert, il faut le déboulonner.» Mais

c’est dans le grand public, loin de Paris et des villes importantes, que

la gloire révèle toute sa misère. On peut à peine se figurer le nombre

de gens qui ignorent totalement Rabelais, Molière, Racine, Lamartine,

Baudelaire--ou Ampère, Berthelot, Lavoisier, Lamarck...

«Depuis plus de vingt ans, je m’amuse à interroger, sur ce sujet, au

cours de mes voyages ou de mes villégiatures, des gens très simples.

J’obtiens les réponses les plus ahurissantes.

«Dans les milieux simples, la gloire apparaît comme une balançoire. Les

plus grands des humains n’y laissent qu’un sillage très indistinct, et

le plus souvent rien du tout...

«Même dans les milieux moins simples, la renommée est fréquemment une

chose ridicule et désordonnée. Personne à peu près ne connaît les _plus

grands savants_, ceux qui ont contribué à nous faire pénétrer dans le

mystère du monde. La gloire des écrivains et des artistes va au petit

bonheur.

«Une jeune dame, grande lectrice, me disait, il y a trois ans, sur une

plage:

«--Le livre de vous que j’aime le plus, c’est _Fromont jeune et Risler

aîné_.

«Pauvre Daudet!»

* * * * *

Comment expliquer le succès? Le fabrique-t-on? Peut-on lancer un livre

comme on lance un produit commercial? On a prétendu que le succès

dépendait d’un bon éditeur. «L’argent est là pour activer les choses,

dit Albert Cim... Et soyez tranquille, si inepte, si piètre et pitoyable

que soit ce fruit de votre veine, il se vendra, atteindra même un

mirobolant chiffre de tirage, pourvu seulement que vous ne lésiniez pas,

que la réclame soit copieuse et variée, incessante, étourdissante et

infatigable[5].»

[5] _le Dîner des gens de Lettres_, p. 46.

La prédiction est exagérée. La réclame seule n’a jamais fait réussir un

livre; on n’impose pas au public un ouvrage insignifiant... Qu’un bon

lancement pousse les lecteurs, c’est possible, mais ce n’est pas tout.

Quand le succès de _Kœnisgmark_, le premier livre de Pierre Benoit,

s’est déclaré en librairie, on avait déjà lu le roman en revue, on en

parlait, la rumeur montait. L’éditeur n’eut qu’à activer le mouvement.

De même pour _Maria Chapdelaine_ d’Hémon. Le public donna le signal; la

réclame ne vint qu’après. On a vu des éditeurs dépenser beaucoup

d’argent sans pouvoir lancer un livre. Si l’ouvrage ne plaît pas, les

plus belles annonces du monde, «chef-d’œuvre du jour... cent mille

exemplaires vendus»... rien ne soulève l’indifférence du public. Qui

pouvait prévoir la vogue de Georges Ohnet? Son premier volume, _Serge

Panine_, ne se vendait pas; tout à coup sans bruit, sans réclame, le

roman s’enlève, on en charge des wagons...

Les trois quarts du temps, le succès se fait de vive voix, de bouche à

bouche, par les femmes, les conversations et les salons. Comme pour la

calomnie, la rumeur se propage, désigne l’œuvre. On redoutait, au

dix-huitième siècle, les arrêts de Mme Geoffrin. C’est Mme de Tencin qui

fit lire _l’Esprit des lois_. Toutes les dames voulurent avoir cet

ouvrage, qui n’est pourtant pas folâtre. L’influence même des salons

n’est pas toujours infaillible. On sait comment _Paul et Virginie_ fut

accueilli chez Mme Necker. M. de Buffon regarda sa montre et demanda ses

chevaux.

En réalité, le succès ne vient pas du dehors, mais du _dedans_ d’un

livre. Pour que le bruit éclate, il faut que le livre plaise, qu’il

réponde à ce qu’attend le public.

Tout livre est susceptible de donner une sensation; cette sensation

diffère suivant les lecteurs. C’est nous qui faisons la signification

d’un ouvrage. Un volume ne contient jamais que ce que nous y mettons, et

ne nous plaît que si nous y trouvons l’écho de nos sentiments et de nos

idées. C’est en partant de ce principe que le docteur Roubakine a écrit

son _Introduction à la psychologie bibliographique_[6], où il examine la

possibilité d’une enquête à faire sur l’influence intellectuelle et

morale des livres. Le docteur Roubakine voudrait établir cette enquête

en demandant directement aux lecteurs comment ils lisent, ce qui les

frappe, ce qu’ils cherchent, ce qu’ils aiment, ce qui les froisse... Le

résultat de ce referendum pourrait être curieux.

[6] Deux vol. Povolovsky.

Le succès d’un volume se fait surtout sous forme de conversations, de

relations sociales. L’admiration est contagieuse. «La gloire d’un

écrivain, dit Flaubert, ne relève pas du suffrage universel, mais d’un

petit nombre d’intelligences qui, à la longue, impose son jugement.» Il

suffit même parfois d’une seule personne pieusement obstinée. Mlle Read

a plus fait pour Barbey d’Aurevilly que cent réclames d’éditeurs. En

continuant à publier ses œuvres posthumes, elle a donné à la mémoire de

Barbey une survivance de gloire que le grandiloquent romantique n’eût

peut-être pas obtenue après sa mort.

La critique littéraire crée quelquefois la renommée et le succès. Gœthe

fit connaître Manzoni; Balzac signala Stendhal; La Boétie fut mis en

lumière par Montaigne; Lamartine lança Mistral; Mirbeau découvrit

Maeterlinck; Scherer inventa Amiel. _Dominique_ de Fromentin n’a

commencé à être lu que depuis l’article de Paul Bourget en 1882, et

c’est l’étude de Taine qui a définitivement établi la réputation de

Stendhal. Le nom est lancé, l’œuvre s’impose, le public suit. C’est en

ce sens qu’on peut dire très justement que les critiques sont des

créateurs de valeur.

Les auteurs les plus célèbres n’ont pas toujours conquis la gloire du

premier coup. Balzac avait contre lui la critique et le journalisme.

«Personne ne prononçait le nom de la _Chartreuse de Parme_ dans le Paris

lettré de 1838.» Le livre de _l’Amour_ eut une vente dérisoire. Les

Goncourt ne connurent jamais les grands tirages. Les livres de Jules

Vallès, ces monographies si vivantes d’un homme «qui avait de l’inouï

plein ses poches», n’ont eu que très peu d’éditions. M. d’Alméras a

publié deux volumes d’interviews où nos contemporains les plus notoires

ont raconté les difficultés de leurs débuts. Un premier ouvrage n’est

pas toujours une réussite, mais une amorce, un commencement de capital,

les premiers cent sous d’un livret de caisse d’épargne.

Aujourd’hui, pour lancer un ouvrage, ce n’est plus à la critique qu’on

s’adresse. On exploite des moyens plus violents, exorbitantes réclames,

fausses éditions, surenchères de publicité, insertions à prix d’or. Le

moindre volume est présenté comme un événement: «Œuvre magistrale...

Chef-d’œuvre attendu... Immense retentissement...» Cette débauche de

réclame a pris des proportions qui dépassent tout ce qu’ont pu faire nos

aïeux dans l’art d’exploiter la vente et d’attirer les lecteurs. «En

Afrique, disait Henri Heine, cité par Stapfer, quand le roi du Darfour

sort en public, un panégyriste va criant devant lui de sa voix la plus

éclatante: «Voici le buffle, le vrai buffle, le seul buffle!» Ainsi

Sainte-Beuve, chaque fois que Victor Hugo se présentait au public avec

un nouvel ouvrage, courait jadis devant lui, embouchait la trompette et

célébrait le buffle de la poésie. Le doux Lamartine lui-même répondait

aux amis qui lui reprochaient d’utiliser la réclame: «Dieu lui-même a

besoin qu’on le sonne.» Quant à Victor Hugo, il s’entendait comme pas un

à se mettre en valeur. La veille de la publication du _Roi s’amuse_, il

fit annoncer que mille exemplaires étaient retenus d’avance. La huitième

édition de _Notre-Dame de Paris_ n’était, en réalité, que la seconde, et

Victor Hugo accuse quinze éditions des _Orientales_ en trois mois, ce

qui est un colossal mensonge.»

Très souvent, c’est le scandale qui pousse un livre. 55 000 exemplaires

de _Nana_ se vendirent en un jour, après _l’Assommoir_, il est vrai.

Sans le procès intenté à l’auteur, _Madame Bovary_ eût-elle si bien

réussi? Le manuscrit avait été vendu 400 francs à l’éditeur.

Il y a des succès spontanés, que rien ne fait prévoir. Personne n’a

lancé Pierre Loti. Célèbre le lendemain de la publication de _Rarahu_,

Loti ne fréquentait ni les journaux ni les salons et n’habitait même pas

Paris. Il a conservé sa réputation jusqu’au bout; on n’a jamais cessé de

la lire.

Par contre, certains auteurs n’arrivent pas à prolonger leur vogue.

Georges Ohnet a toujours gardé son dialogue dramatique, sa séduction

romanesque, le même art de camper ses personnages, la même artificielle

supériorité d’exécution; et pourtant le succès est toujours allé

décroissant. Essayez de relire _le Maître de forges_ ou _la Comtesse

Sarah_, vous vous demanderez ce qui a bien pu causer un tel engouement.

Les auteurs peu lus s’indignent de voir le succès de certains confrères

qui ne leur sont pas sensiblement supérieurs. Ils ont raison de

s’étonner. On n’arrivera jamais à comprendre pourquoi tel auteur se vend

et pourquoi tel autre auteur ne se vend pas. Je m’explique très bien la

réputation des romans d’Henry Bordeaux; je m’explique beaucoup moins que

les romans de Barracand soient si peu connus. Parmi les auteurs qui ne

se vendent pas, beaucoup méritent leur sort; parmi ceux qui se vendent,

en trouverez-vous beaucoup qui méritent leur vogue?

On croit quelquefois tenir le succès, et c’est la déroute qui arrive,

comme pour la publication du _Député d’Arcis_ de Balzac. Imitant

l’exemple du _Journal des Débats_ et du _Constitutionnel_, qui s’étaient

très bien trouvés d’avoir publié l’un _les Mystères de Paris_, l’autre

le _Juif errant_, un grand journal royaliste de l’époque voulut, pour

refaire sa prospérité, donner en feuilleton la nouvelle œuvre de Balzac,

_le Député d’Arcis_. La chose fut annoncée bruyamment et on comptait sur

un triomphe. Le roman souleva de telles protestations chez les abonnés,

qu’on dut en suspendre la publication. Balzac consentit à ne recevoir

que 5 000 francs, au lieu des 15 000 qu’on lui devait, ce qui prouve

qu’il n’était pas toujours un homme d’argent[7].

[7] _Anecdotes et souvenirs_, par Th. MURET, p. 64.

Si la Critique n’est plus capable aujourd’hui de créer le succès, elle

peut encore l’arrêter, comme on l’a vu pour Georges Ohnet, après

l’article de Jules Lemaître.

Les romanciers tiennent à l’estime de la Critique, mais ils tiennent

encore plus à vendre leurs livres. Ceux qui écrivent bien et ne se

vendent pas, méprisent ceux qui se vendent bien et écrivent mal. Le

succès et le talent seront toujours deux choses distinctes et qui

quelquefois se nuisent. Certains romans ne réussissent pas, uniquement

parce qu’ils sont trop bien écrits. «Le style gêne le public», disait

Girardin à Théophile Gautier, chargé de continuer dans _la Presse_ un

roman d’Alexandre Dumas.

Un bon procès est souvent le meilleur des lancements. Il éclate parfois

sans qu’on le cherche, comme pour les _Fleurs du mal_ et _Madame

Bovary_, et c’est alors une chance que de mériter par son talent la

notoriété que donne le scandale.

«Cependant aucun de nos écrivains, dit Paul Acker[8], n’a encore tenté

ce que tenta dernièrement un journaliste américain. Il avait publié un

roman dont personne ne parlait. Afin d’attirer l’attention sur lui, il

tua un Chinois. Le jour du jugement, il avoua avec une grande aisance

qu’il avait tué ce Chinois afin qu’on connût le meurtrier et qu’on

achetât son roman. Je ne sais si on acheta le livre, mais lui fut

condamné à mort. Je voudrais qu’on l’eût condamné à mort, moins encore

pour avoir voulu tuer un Chinois, que pour s’être formé de la réussite

littéraire une idée si méprisable.»

[8] _Correspondant_, 10 juillet 1906.

De nos jours, les grands dispensateurs de gloire, ce sont les prix

littéraires (prix Goncourt, prix Balzac, _Vie heureuse_). Le public n’a

plus confiance dans la critique, mais il éprouve toujours le besoin

d’être guidé dans ses lectures. Malheureusement il y a trop de prix. Un

prix ne prouve qu’une chose: c’est qu’un livre, comme dit Musset, a plu

à une dizaine de personnes, ce qui peut arriver à bien des livres. La

conséquence des prix officiels, c’est de frapper d’une présomption

d’infériorité tous les ouvrages qui ne portent pas l’estampille d’une

récompense. Il ne serait pourtant pas difficile de trouver chaque année

vingt volumes qui méritent le prix qu’on accorde à un seul.

«Il nous fallait, dit Maurice Prax, cinq ou six prix littéraires pour

couronner les cinq ou six beaux livres qui peuvent paraître chaque

année. Nous les avons. C’est très bien... Il faut couronner les beaux

livres...

«Mais s’il y a cent, deux cents, trois cents prix littéraires, ces prix,

fatalement, ne peuvent aller à de bons livres--car il n’y a pas trois

cents bons livres dans une année... Ces prix vont forcément à des œuvres

sans mérite, à des œuvres nulles... Or, dans un pays où il y a des

malheureux, des familles nombreuses écrasées de charges, des malades,

des infirmes, c’est un gros péché d’aller pécuniairement encourager la

nullité, le non-talent, le temps perdu...»

Le public n’est qu’à moitié dupe de cette comédie: il achète le volume

couronné, mais il ne se croit pas tenu de suivre l’auteur. L’année

d’après, c’est le nouveau prix qu’il achètera. Encore ne lit-on pas ces

ouvrages pour le plaisir de les lire, mais pour pouvoir dire qu’on les a

lus. Un auteur couronné est oublié le lendemain; les plus beaux débuts

restent les trois quarts du temps stériles.

«Si je réprouve l’institution de ces innombrables jurys où mes maîtres

et mes cadets s’unissent pour juger mes confrères, dit Binet-Valmer,

c’est que le retentissement de leur verdict entraîne une confusion

regrettable entre le talent d’un auteur et la valeur commerciale de son

livre. Je sais des romans vendus à 300 000 exemplaires l’an dernier, qui

ne se vendront plus l’an prochain. Je sais des romans vendus à 2 ou

3 000 exemplaires, il y a moins d’un siècle, et que des millions de

Français ont lus aujourd’hui. Les prix littéraires procurent la vente

immédiate, mais nuisent au développement du jeune homme qu’ils mettent

en vedette. En effet, le public n’achète plus que les livres primés, et

comme le lauréat ne peut espérer que chacun de ses volumes recevra

chaque année une récompense quasi officielle, il se trouvera bientôt

victime de ces mœurs qui lui parurent si belles.»

Les prix sont une obsession pour les débutants. On ne travaille plus

pour faire une œuvre, mais pour toucher l’argent qui en assure la vente.

Les éditeurs s’en mêlent; des auteurs riches se les font attribuer; et,

comme il n’y a de prix que pour le roman, tout le monde fait du roman.

* * * * *

On cherche à atteindre le succès par tous les moyens possibles, et ce

succès, on le veut complet, gloire et argent. «Nous ne nous vendrons

jamais», disait Alphonse Daudet à Zola; et cependant tous les deux

connurent les grands tirages. Peu d’auteurs se résignent à n’être

appréciés que d’une élite, quoi qu’en dise Flaubert: «Que ferai-je

maintenant que mon pauvre Bouilhet est mort? Je n’écrivais que pour

lui.» On se vante de n’écrire que pour un seul, mais on ne se console

pas de n’être pas lu des autres, et la chute de _l’Education

sentimentale_ fut pour Flaubert une grosse déception. «Expliquez-moi,

répétait-il, pourquoi ce bouquin ne s’est pas vendu.» Flaubert lui-même,

dit Stappfer, «entendait aussi l’art de soigner sa gloire, puisqu’il

donnait à Louis Bouilhet des conseils très pratiques sur ce point

capital. Il avait aisément consenti à servir _Madame Bovary_ par

tranches, dans une feuille périodique, et c’est une voie de publicité

autrement rapide et large que le livre».

Qu’est-ce, en effet, qu’un chef-d’œuvre qui n’est pas lu, ou une pièce

de théâtre qu’on ne joue pas? et de quoi Flaubert se plaignait-il? S’il

est vrai, comme il le disait, que ce qu’il y a de meilleur dans l’art ne

sera jamais compris du public, pourquoi s’étonnait-il que son livre

n’eût pas réussi? Mais Flaubert avait trop d’esprit pour ne pas se

consoler. Il savait mieux que personne, par l’exemple de ses confrères,

que le succès ne signifie rien et n’est que la constatation d’un fait.

On peut être à la fois illustre et inconnu. Mistral se vantait de ne

chanter que pour les bergers et les paysans, et on ne trouverait pas un

cultivateur dans tout le département du Var qui ait lu _Mireille_ ou

sache à peu près ce que c’était que Mistral.

Devant les incertitudes et les mécomptes du succès, le mieux est de s’en

tenir aux grands principes, et de mettre le plus de chances de son côté,

en écrivant des œuvres de bonne exécution littéraire et où il y ait le

plus de talent possible.

CHAPITRE II

Le style et le roman

L’envahissement du roman.--L’argent et le roman.--La loi du travail:

George Sand, Villiers de l’Isle-Adam, Paul Arène, Baudelaire.--Le

mauvais style.

M. Gaston Rageot se demandait, il y a une vingtaine d’années, «si le

public français avait jamais eu le goût du roman. Le bourgeois français,

dit-il, l’ancien voltairien, a l’esprit plus positif que romanesque[9]».

[9] _Le Succès_, p. 16.

Voltairien ou non, je crois, au contraire, que le public français a

toujours lu beaucoup de romans.

Claveau raconte à ce sujet une anecdote caractéristique. «Lorsque

Bonaparte s’embarqua sur l’_Orient_ pour son expédition d’Égypte, il eut

soin d’emporter à bord toute une bibliothèque, d’ailleurs composée à

l’impromptu et au hasard, et il comptait sérieusement sur cette

littérature pour tromper les ennuis de la traversée. Il s’aperçut

bientôt qu’il n’y avait pas compté en vain, car il trouva un jour tous

les personnages, déjà illustres, qu’il emmenait avec lui, plongés dans

leurs lectures au point de ne pas même remarquer sa présence. Et alors,

avec ce curieux besoin d’inquisition qui était en lui: «Que lisez-vous

là, Muiron?--Un roman, général!--Et vous, Berthollet?--Un roman!--Et

vous, Desaix?--Un roman!--Et vous, Monge?--Un roman! Tous, et même

Monge, des romans!» Bonaparte les plaisanta un peu sur ce goût; mais que

lisait-il donc lui-même? Homère et Ossian, c’est-à-dire les deux plus

grands romanciers connus, qui ont sur tous les rivaux cet avantage

inappréciable, cette supériorité extraordinaire et essentiellement

romanesque de n’avoir peut-être jamais existé ni l’un ni l’autre![10].»

[10] A. CLAVEAU, _Contre le flot_, p. 159.

La vérité, c’est qu’à toutes les époques on a dû lire des romans en

France; je crois cependant qu’on n’en a jamais autant lu ni autant

publié qu’aujourd’hui.

Cette surproduction a fini par tromper quelques esprits optimistes, qui

entrevoient déjà l’éclosion d’une prochaine renaissance littéraire.

Examinant notre école de romans contemporains, Rosny, Benoit, Hamp,

Colette, Bourget, Hermant, Duvernois, etc., M. Strowski est d’avis que

«la littérature contemporaine s’est épanouie comme un jardin au soleil

de mai; que des talents nouveaux se sont révélés, et que nous allons

voir des Chateaubriand, des Hugo et des Lamartine, ou plutôt que nous

les avons déjà sans savoir encore les reconnaître[11]».

[11] _La Renaissance littéraire_, préface.

Je n’aperçois pas encore très bien, pour ma part, ces nouveaux

Chateaubriand et ces futurs Lamartine qui vont régénérer les lettres

françaises. Je suis seulement frappé par le monstrueux débordement de

tant d’œuvres d’imagination insignifiantes et médiocres.

«Il est actuellement impossible, dit un programme de la _Chronique des

lettres_, de suivre le mouvement littéraire. Le nombre des livres

nouveaux augmente sans cesse. C’est ainsi que le bulletin d’un éditeur

annonçait dernièrement la publication imminente de plusieurs milliers de

volumes, à raison de dix à vingt par jour! Même en tenant compte d’une

exagération évidente, il n’est pas moins certain que ceux des lecteurs

qui cherchent dans les livres autre chose que la distraction d’une

heure, ne peuvent plus s’y reconnaître.»

Le roman, il faut bien le dire, forme le fond de cette effroyable

production, que la bourgeoisie française ne suffit pas à dévorer et qui

va alimenter le public européen. Pannes de librairies, psychologies

pédantes, livres licencieux ou ennuyeux, c’est sur ces milliers de

spécimens au rebut que l’étranger nous connaît, nous juge,--et nous

méprise.

Le roman a tout envahi. On fait des romans avec n’importe quoi, sur

n’importe quoi. «Le roman, dit Lucien Delpech (_Revue de Paris_, 15

juillet 1923), n’est plus un genre, c’est un dépotoir. Il n’a pas plus

d’existence littéraire que le journal, puisqu’on y trouve tout... Non

seulement on est en train de tuer le roman, mais on le déshonore.»

Sur dix volumes qui paraissent, on compte bien neuf romans, de tout

format et de tout prix, populaires ou illustrés, célèbres ou inconnus,

fignolés ou bâclés, passionnés ou douceâtres. Le roman pullule, comme

l’herbe pousse, comme le blé mûrit. On réédite les ancêtres, les

Gaboriau, Frédéric Soulié, Paul Féval, Eugène Sue, Ponson du Terrail,

Richebourg, Paul de Kock, Alexis Bouvier, Ulbach, Champfleury... Les

auteurs tombés dans le domaine public sont ramassés et remis à neuf. Et

on ne s’arrêtera pas là: on rééditera la comtesse Dash, Émile Souvestre,

Clémence Robert, Louis Énault, Alexandre Lavergne, Charles Deslys,

Alfred de Bréhat, Roger de Beauvoir, Octave Féré, Amédée Achard...

Devant ces torrentielles résurrections, le public s’affole et finit par

tout accepter. «J’ai entendu un petit bourgeois me dire; Monsieur, nous

prenons ce qu’on nous donne; nous aimerions mieux des choses plus

belles. Mais, quand on a l’habitude d’aller au théâtre, il faut bien

écouter ce qu’on a mis sur l’affiche[12].»

[12] Alfred MORTIER, _Dramaturgie de Paris_, p. 240.

D’après la _Bibliographie de la France_, notre confrère M. André Billy a

établi la statistique comparative des ouvrages littéraires publiés au

cours des deux dernières années:

En 1923 ont paru 1 579 volumes ressortissant à la littérature

d’imagination; 1009 romans, 284 pièces de théâtre, 286 volumes de vers.

En 1922, on avait publié 976 volumes, 366 pièces de théâtre, 395 volumes

de vers.

«Il est curieux de noter qu’en 1913 il avait paru 860 romans et 457

volumes de vers, et qu’en 1875 on éditait 707 romans et 680 volumes de

vers. En somme, on éditerait de moins en moins de vers et de plus en

plus de romans.»

Le roman est devenu un commerce comme celui de la betterave ou de la

pomme de terre. Les Revues payent le manuscrit, l’éditeur lance le

volume, il se vend, et on recommence. L’écrivain ne travaille que pour

gagner de l’argent.

Le mal n’est pas nouveau, dira-t-on. De tous temps, les romanciers ont

recherché l’argent. Qui fut plus intéressé que Balzac? A en croire

Veuillot, qui raconte le trait dans _Çà et là_, quelqu’un ayant demandé

à l’auteur du _Père Goriot_ quel but il se proposait en écrivant tant de

volumes, le grand romancier répondit: «Mon but est tout simplement de me

faire 50 000 francs de rente.» Le mot est-il exact? Balzac n’a-t-il pas

voulu mystifier son auditeur? Traqué par ses créanciers, renonçant au

luxe de ses débuts, qui blâmerait Balzac d’avoir voulu gagner de

l’argent pour payer ses dettes? L’auteur d’_Eugénie Grandet_ rêva toute

sa vie la fortune; mais ses besoins d’argent n’influencèrent jamais sa

conscience d’artiste. Fidèle historien des mœurs de son temps, il

poursuivit son œuvre sans sacrifier son idéal, et il n’eût pas retranché

une description de ses livres pour plaire à des lecteurs qu’il se

proposait non pas d’exploiter, mais de conquérir. Il fut harcelé, non

dominé par ses dettes, et il sauva du naufrage l’honneur du talent.

Balzac écrivait vite et expiait sa hâte sur les épreuves; mais il ne

bâclait ni son sujet, ni ses personnages, ni l’observation, ni la vérité

humaine. Stendhal aussi produisait fiévreusement, et celui-là non plus

n’a pas travaillé pour le succès. Il acheva sans faiblesse une œuvre

qu’on ne devait lire qu’après sa mort, à une date qu’il fixait lui-même.

Ce type d’écrivain est aujourd’hui introuvable. Seul Marcel Proust a

donné cet exemple de désintéressement et de patience. On n’écrit plus

des livres; on en fabrique. Je connais des auteurs qui refont chaque

année l’ouvrage à la mode. Ils écriraient un poème épique, si on en

publiait encore.

La question d’argent ravage la littérature. On ne parle plus que

traités, droits d’auteurs, tirages. Les commerçants ne sont pas plus

âprement hypnotisés par le problème des débouchés et des ventes. Les

prix littéraires n’ont fait qu’exaspérer cette soif de rémunération

immédiate. C’est ce qui explique la mauvaise qualité du roman à notre

époque. Sauf quelques exceptions, trois ou quatre noms peut-être, il n’y

a plus ni écrivains, ni créateurs, ni artistes. Il n’y a que des

improvisateurs. On n’est écrivain, artiste et créateur que par la

persévérance et le travail. Victor Hugo travaillait avec la régularité

d’un fonctionnaire, utilisant tout ce qui lui tombait sous la main,

dictionnaires, vieilles rimes de Delille, anciennes épopées, articles de

magazines. Musset aimait mieux attendre la seconde inspiration, et

refaire, au lieu de corriger; et on voit bien, en effet, tout ce qui

traîne de négligences et de lambeaux de prose dans ses meilleurs poèmes.

Les romantiques se donnèrent d’abord comme des inspirés et commencèrent

par monter sur un trépied. Lamartine croyait à l’inspiration spontanée.

«Créer est beau, disait-il, mais corriger, changer, gâter est pauvre et

plat. C’est l’œuvre des maçons et non pas des artistes.» Les manuscrits

de Lamartine portent pourtant de nombreuses traces de tâtonnements,

variantes, essais plus ou moins heureux, et même pas mal de surcharges.

«Tout doit se faire à froid», disait Flaubert, qui ne cachait pas son

admiration pour Buffon et le _Discours sur le style_. On connaît la

facilité de Théophile Gautier. L’auteur du _Roman de la momie_ soutenait

les deux théories, celle de l’inspiration et celle du labeur[13]. S’il

faut en croire Goncourt, Gautier était de ceux qui prenaient la plume

sans songer à ce qu’il allait écrire. En réalité Gautier a toujours été

partisan du travail. Les romantiques avaient, au fond, les mêmes

doctrines que les classiques, parce qu’il n’y en a pas d’autres.

Champfleury lui-même mettait deux ou trois ans à faire un livre, à lire,

étudier, compulser. «J’ai écrit longuement, goutte à goutte, le livre

qui paraîtra en deux mois à _la Presse_ et qui, en volume, demandera à

peine huit heures de lecture[14].»

[13] _Théorie de l’art pour l’art_, par A. CASSAGNE, p. 413.

[14] Firmin MAILLARD, _Cité des intellectuels_, p. 148.

Parlant «du labeur qu’exige la poésie», Baudelaire, qui fut un

admirateur de Buffon, ne se gênait pas pour déclarer que «l’inspiration

consistait à travailler tous les jours». «L’orgie, disait-il, n’est plus

la sœur de l’inspiration... Une nourriture substantielle, mais

régulière, est la seule chose nécessaire aux écrivains féconds.

L’inspiration est décidément la sœur du travail journalier. Ces deux

contraires ne s’excluent pas plus que tous les contraires qui

constituent la nature. L’inspiration obéit, comme la faim, comme la

digestion, comme le sommeil[15].»

[15] BAUDELAIRE, _Pages de critique_.

Certains écrivains comme Stendhal et George Sand, furent radicalement

incapables de refaire et de corriger. Le cas de George Sand est

déconcertant. Elle était de la grande race des prosateurs classiques.

Très liée avec Flaubert, George Sand s’ébahissait de voir le malheureux

auteur de _Madame Bovary_ suer sang et eau, crier jour et nuit son

martyre, «tourner et retourner deux jours entiers un paragraphe sans en

venir à bout», et presser sa malheureuse cervelle pour trouver un mot.

Devant de pareilles souffrances, George Sand en arrivait à douter

d’elle-même et à se demander si sa propre facilité n’était pas un signe

d’infériorité. «Quand je vois, disait-elle, le mal qu’il se donne pour

faire un roman, ça me décourage de ma facilité, et je me dis que je fais

de la littérature de savetier[16].»

[16] Cité par Firmin MAILLARD, _Cité des intellectuels_, p. 150.

Comment on devient écrivain · 第 1 / 16 段