CVI

Ci commence la fiction

De l'image à Pygmalion.

[Pygmalion le statuaire{75}

Sculptait et le bois et la pierre,

La cire et l'os et le métal,

Toute matière en général

Qu'on voit en telle œuvre fournie.

Or un jour pour son grand génie

Éprouver (car aucun mortel

Depuis n'eut oncques talent tel

Pour acquérir et los et gloire),

Il fit une image d'ivoire.

Tant y mit de soin, de travail,

Jusque dans le moindre détail,

Qu'il fit une image parfaite,

Si bien compassée et si nette,

Qu'elle semblait prête à mouvoir;

Rien de si beau n'eût-on pu voir.

Onc Hélène ni Lavinie{76}

N'avaient eu sa grâce infinie,

[p. 312]

Ne de si bele façon nées, 21611

Tant fussent bien enfaçonnées,

Ne de biauté n'orent la disme.

Tout s'esbahit en soi-méisme

Pymalion, quant la regarde;

Es-vos qu'il ne se donne garde

Qu'Amors en ses resiaus l'enlace

Si fort qu'il ne set que il face.

A soi-méismes se complaint,

Mès ne puet estanchier son plaint.

Las! que fai-ge, dist-il, dors-gié?

Maint ymage ai fait et forgié,

Dont nus n'assommeroit le pris,

N'onc d'eus amer ne fui sorpris:

Or sui par ceste mal-baillis,

Par li m'est tous li sens faillis.

Las! dont me vient ceste pensée,

Comment fu cele amor pensée?

J'aime une ymage sorde et muë

Qui ne se crosle ne remuë,

Ne jà de moi merci n'aura:

Tel amor comment me navra?

Il n'est nus qui parler en oie,

Qui trop esbahir ne s'en doie.

Or sui-ge li plus fox du sicle,

Que pui-ge faire en cest article?

Par foi, s'une roïne amasse,

Merci toutevois esperasse,

Por ce que c'est chose possible;

Mès cest amor est si horrible,

Qu'el ne vient mie de Nature,

Trop mauvaisement m'i nature.

Nature en moi mauvès fil a;

Quant me fist, forment s'avila,

[p. 313]

Son teint, son port, sa majesté, 21895

Ni de sa splendide beauté

Voire la dixième partie.

Tant son âme est lors ébahie,

En la voyant, Pygmalion,

Qu'il ne fait pas attention

Qu'Amour en ses réseaux l'enlace,

En lui ne sait ce qui se passe.

Sans cesse à soi-même il se plaint,

Mais sa souffrance oncques n'éteint:

Las! dit-il, quelle est cette rage?

Rêvé-je? Or j'ai fait mainte image

Dont nul ne connaîtra le prix

Et d'amour onc ne fut surpris.

Et par celle-ci ma pensée

Voilà toute bouleversée

Et mon cœur brisé sans retour.

D'où me vient ce fatal amour?

J'aime une image sourde et mue

Qui ne branle ni ne remue

Et de mes feux pitié n'aura.

Comment tel amour me navra?

Nul n'est qui parler en ouïsse

Qui par trop ne s'en ébahisse.

Une reine encor si j'aimais,

Pitié peut-être espérerais,

Car enfin c'est chose possible.

Mais tant cette amour est horrible

Que c'est crime de s'y livrer;

Nature n'a pu l'inspirer.

En moi mauvais fils a Nature,

Trop suis-je vile créature;

Aussi ne la dois-je blâmer

Si je veux follement aimer.

[p. 314]

Si ne l'en doi-ge pas blasmer, 21645

Se ge voil folement amer,

Ne m'en doi prendre s'a moi non:

Puis que Pymalion oi non,

Et poi sor mes deus piez aler,

N'oï de tel amor parler.

Si n'aim-ge pas trop folement:

Car, se l'escriture ne ment,

Maint ont plus folement amé.

N'ama jadis où bois ramé,

A la fontaine clere et pure,

Narcissus sa propre figure,

Quant cuida sa soif estanchier?

N'onques ne s'en pot revanchier,

Puis en fu mors, ce dist l'istoire

Qui encor est de grant memoire.

Dont sui-ge mains fox toutevois,

Car, quant je voil, à ceste vois,

Et la prens, et acole et baise,

S'en puis miex soffrir ma mesaise;

Mès cil ne pooit avoir cele

Qu'il véoit en la fontenele.

D'autre part, en maintes contrées

Ont maint maintes dames amées,

Et les servirent quanqu'il porent,

N'onques ung-sol baisier n'en orent,

Si s'en sunt-il forment pené;

Dont m'a miex Amors assené.

Non a: car à quelque doutance

Ont-il toutevois espérance

Et du baisier et d'autre chose;

Mès l'esperance m'est forclose,

Quant au délit que cil entendent

Qui les déduis d'amors atendent:

[p. 315]

Il n'est plus fol que moi, je pense. 21929

Or que faire en cette occurrence?

Dois-je m'en prendre à d'autre? Non.

Depuis qu'ai Pygmalion nom

Et que sur mes deux pieds chancelle,

Je n'ouïs parler d'amour telle.

Pourtant, à parler franchement,

Est-ce trop aimer follement?

Car, après tout, si l'on peut croire

Ce que nous raconte l'histoire,

Maints ont plus follement aimé.

N'aima-t-il pas au bois ramé,

A la fontaine claire et pure,

Narcisse sa propre figure,

Quand il crut sa soif étancher?

Il ne s'en put onc arracher,

Mais en mourut, nous dit l'histoire,

Qui toujours est de grand' mémoire.

Donc, moins fol suis-je toutefois;

Car lorsque je veux, maintes fois

Je la prends, l'accole et la baise,

Et mieux supporte mon mésaise.

Mais lui, celle avoir ne pouvait

Que dans la fontaine il voyait.

D'autre part, en maintes contrées

Maints ont maintes dames aimées,

Et fins amants à les servir

Sans jamais un baiser cueillir

Se sont peinés toute leur vie;

Donc Amour, malgré ma folie,

M'a frappé moins cruellement.

Mais non. Je m'abuse vraiment;

Car, malgré tout, en leur doutance,

Ils ont toutefois espérance,

[p. 316]

Car quant ge me voil aaisier 21679

Et d'acoler et de baisier,

Ge truis m'amie autresi froide

Cum est ung pez, et ausi roide;

Que quant ge, por baisier, i touche,

Toute me refroidist la bouche.

Ha! trop ai parlé rudement,

Merci, douce amie, en demant,

Et pri que l'amende en pregniés:

Car de tant cum vous me daingniés

Doucement regarder et rire,

Ce me doit bien, ce croi, soffire.

Car dous regarz et riz piteus

Sunt as Amans moult déliteus.

Le roman de la rose - Tome IV · 第 41 / 71 题