Ci commence la fiction
De l'image à Pygmalion.
[Pygmalion le statuaire{75}
Sculptait et le bois et la pierre,
La cire et l'os et le métal,
Toute matière en général
Qu'on voit en telle œuvre fournie.
Or un jour pour son grand génie
Éprouver (car aucun mortel
Depuis n'eut oncques talent tel
Pour acquérir et los et gloire),
Il fit une image d'ivoire.
Tant y mit de soin, de travail,
Jusque dans le moindre détail,
Qu'il fit une image parfaite,
Si bien compassée et si nette,
Qu'elle semblait prête à mouvoir;
Rien de si beau n'eût-on pu voir.
Onc Hélène ni Lavinie{76}
N'avaient eu sa grâce infinie,
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Ne de si bele façon nées, 21611
Tant fussent bien enfaçonnées,
Ne de biauté n'orent la disme.
Tout s'esbahit en soi-méisme
Pymalion, quant la regarde;
Es-vos qu'il ne se donne garde
Qu'Amors en ses resiaus l'enlace
Si fort qu'il ne set que il face.
A soi-méismes se complaint,
Mès ne puet estanchier son plaint.
Las! que fai-ge, dist-il, dors-gié?
Maint ymage ai fait et forgié,
Dont nus n'assommeroit le pris,
N'onc d'eus amer ne fui sorpris:
Or sui par ceste mal-baillis,
Par li m'est tous li sens faillis.
Las! dont me vient ceste pensée,
Comment fu cele amor pensée?
J'aime une ymage sorde et muë
Qui ne se crosle ne remuë,
Ne jà de moi merci n'aura:
Tel amor comment me navra?
Il n'est nus qui parler en oie,
Qui trop esbahir ne s'en doie.
Or sui-ge li plus fox du sicle,
Que pui-ge faire en cest article?
Par foi, s'une roïne amasse,
Merci toutevois esperasse,
Por ce que c'est chose possible;
Mès cest amor est si horrible,
Qu'el ne vient mie de Nature,
Trop mauvaisement m'i nature.
Nature en moi mauvès fil a;
Quant me fist, forment s'avila,
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Son teint, son port, sa majesté, 21895
Ni de sa splendide beauté
Voire la dixième partie.
Tant son âme est lors ébahie,
En la voyant, Pygmalion,
Qu'il ne fait pas attention
Qu'Amour en ses réseaux l'enlace,
En lui ne sait ce qui se passe.
Sans cesse à soi-même il se plaint,
Mais sa souffrance oncques n'éteint:
Las! dit-il, quelle est cette rage?
Rêvé-je? Or j'ai fait mainte image
Dont nul ne connaîtra le prix
Et d'amour onc ne fut surpris.
Et par celle-ci ma pensée
Voilà toute bouleversée
Et mon cœur brisé sans retour.
D'où me vient ce fatal amour?
J'aime une image sourde et mue
Qui ne branle ni ne remue
Et de mes feux pitié n'aura.
Comment tel amour me navra?
Nul n'est qui parler en ouïsse
Qui par trop ne s'en ébahisse.
Une reine encor si j'aimais,
Pitié peut-être espérerais,
Car enfin c'est chose possible.
Mais tant cette amour est horrible
Que c'est crime de s'y livrer;
Nature n'a pu l'inspirer.
En moi mauvais fils a Nature,
Trop suis-je vile créature;
Aussi ne la dois-je blâmer
Si je veux follement aimer.
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Si ne l'en doi-ge pas blasmer, 21645
Se ge voil folement amer,
Ne m'en doi prendre s'a moi non:
Puis que Pymalion oi non,
Et poi sor mes deus piez aler,
N'oï de tel amor parler.
Si n'aim-ge pas trop folement:
Car, se l'escriture ne ment,
Maint ont plus folement amé.
N'ama jadis où bois ramé,
A la fontaine clere et pure,
Narcissus sa propre figure,
Quant cuida sa soif estanchier?
N'onques ne s'en pot revanchier,
Puis en fu mors, ce dist l'istoire
Qui encor est de grant memoire.
Dont sui-ge mains fox toutevois,
Car, quant je voil, à ceste vois,
Et la prens, et acole et baise,
S'en puis miex soffrir ma mesaise;
Mès cil ne pooit avoir cele
Qu'il véoit en la fontenele.
D'autre part, en maintes contrées
Ont maint maintes dames amées,
Et les servirent quanqu'il porent,
N'onques ung-sol baisier n'en orent,
Si s'en sunt-il forment pené;
Dont m'a miex Amors assené.
Non a: car à quelque doutance
Ont-il toutevois espérance
Et du baisier et d'autre chose;
Mès l'esperance m'est forclose,
Quant au délit que cil entendent
Qui les déduis d'amors atendent:
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Il n'est plus fol que moi, je pense. 21929
Or que faire en cette occurrence?
Dois-je m'en prendre à d'autre? Non.
Depuis qu'ai Pygmalion nom
Et que sur mes deux pieds chancelle,
Je n'ouïs parler d'amour telle.
Pourtant, à parler franchement,
Est-ce trop aimer follement?
Car, après tout, si l'on peut croire
Ce que nous raconte l'histoire,
Maints ont plus follement aimé.
N'aima-t-il pas au bois ramé,
A la fontaine claire et pure,
Narcisse sa propre figure,
Quand il crut sa soif étancher?
Il ne s'en put onc arracher,
Mais en mourut, nous dit l'histoire,
Qui toujours est de grand' mémoire.
Donc, moins fol suis-je toutefois;
Car lorsque je veux, maintes fois
Je la prends, l'accole et la baise,
Et mieux supporte mon mésaise.
Mais lui, celle avoir ne pouvait
Que dans la fontaine il voyait.
D'autre part, en maintes contrées
Maints ont maintes dames aimées,
Et fins amants à les servir
Sans jamais un baiser cueillir
Se sont peinés toute leur vie;
Donc Amour, malgré ma folie,
M'a frappé moins cruellement.
Mais non. Je m'abuse vraiment;
Car, malgré tout, en leur doutance,
Ils ont toutefois espérance,
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Car quant ge me voil aaisier 21679
Et d'acoler et de baisier,
Ge truis m'amie autresi froide
Cum est ung pez, et ausi roide;
Que quant ge, por baisier, i touche,
Toute me refroidist la bouche.
Ha! trop ai parlé rudement,
Merci, douce amie, en demant,
Et pri que l'amende en pregniés:
Car de tant cum vous me daingniés
Doucement regarder et rire,
Ce me doit bien, ce croi, soffire.
Car dous regarz et riz piteus
Sunt as Amans moult déliteus.