Avec Pyrrha la bonne dame,
Ci fait revenir corps et ame
Deucalion tous ses amis,
D'après le conseil de Thémis.
Lors à genoux tous deux se mirent
Et conseil à Thémis requirent
Comment ils pourraient bien ouvrer
Pour leur lignage recouvrer.
Thémis entendant leur requête
Qui moult était bonne et honnête,
Leur conseilla de s'avancer
Et derrière leur dos lancer
Tantôt les os de leur grand'mère.
Tant trouvait la réponse amère
Pyrrha qu'elle s'y refusait
Et contre le sort s'excusait,
Disant: «C'est trop blesser ma mère
Que dépecer ses os sur terre,»
[p. 112]
Jusqu'à tant que Deucalion 18319
Li en dist l'exposicion.
N'estuet, dist-il, autre sens querre,
Nostre grant mere, c'est la terre,
Les pierres, se nomer les os,
Certainement ce sunt les os:
Après nous les convient giter
Por nos lignages susciter.
Si cum dit l'ot, ainsinc le firent,
Et maintenant hommes saillirent
Des pierres que Deucalion
Gitoit par bonne entencion;
Et des pierres Pirra, les fames
Saillirent en corps et en ames,
Tout ainsinc cum dame Themis
Lor avoit en l'oreille mis,
C'oncques n'i quistrent autre pere.
Jamès ne sera qu'il n'en pere
La durté en tout le lignaige.
Ainsinc ovrerent comme saige
Cil qui garantirent lor vie
Du grant déluge par navie.
Ainsinc cil eschaper porroient
Qui tel déluge avant sauroient.
Ou se Herbout devoit saillir,
Qui si féist les blés faillir,
Que gens de fain morir déussent,
Por ce que point de blé n'éussent,
Tant en porroient retenir,
Ains que ce péust avenir,
Deus ans devant, ou trois ou quatre,
Qui bien porroit la fain abatre
Tous li pueples gros et menus,
Quant li Herbout seroit venus,
[p. 113]
Jusqu'à tant que Deucalion 18555
Lui en fit l'explication:
«Tel est le sens, dit-il, ma chère,
Notre grand'mère, c'est la terre,
Et les pierres, je vous le dis,
Ce sont ses os, à mon avis,
Qu'il nous faut jeter par derrière
Pour notre lignage refaire.»
Lors donc, comme dame Thémis
Leur avait en l'oreille mis,
Ensemble tous les deux ils firent,
Et maintenant hommes saillirent
Des pierres que Deucalion
Jetait par bonne intention;
De Pyrrha saillirent les femmes
Toutes vives de corps et d'âmes.
Tels sont des humains les parents
Qui transmirent à leurs enfants
Leur dureté d'âges en âges.
Adonc ouvrèrent comme sages
Ceux-ci qui leurs jours par vaisseau
Garantirent de la grande eau;
Ainsi tous feraient, sans doutance,
S'ils le pouvaient savoir d'avance.
Si famine devait venir,
Qui si bien fit les blés faillir,
Que gens de faim tous mourir dussent,
De blé pour ce que point ils n'eussent,
Ils en pourraient tant retenir
Avant qu'elle put advenir,
Deux ans devant, ou trois, ou quatre,
Que le peuple pourrait abattre
La faim, peuple gros et menu,
Quand le manque serait venu,
[p. 114]
Si cum fist Joseph en Egipte, 18353
Par son sens et par sa mérite,
Et faire si grant garnison,
Qu'il en porroient garison
Sans fain et sans mesese avoir:
Ou s'il pooient ains savoir
Qu'il déust faire outre mesure
En yver estrange froidure,
Il metroient avant lor cures
En eus garnir de vestéures,
Et de bûches à charretées
Por faire feu en cheminées,
Et joncheroient lor maisons,
Quant vendroit la froide saisons,
De bele paille nete et blanche,
Qu'il porroient prendre en lor granche,
Et clorroient huis et fenestres,
Si en seroit plus chaut li estres,
Ou feroient estuves chaudes,
En quoi lor baleries baudes
Tuit nuz porroient demener,
Quant l'air verroient forcener,
Et geter pierres et tempestes,
Qui tuassent as champs les bestes,
Et grans flueves prendre et glacier.
Jà tant nes sauroit menacier
Ne de tempestes, ne de glaces,
Qu'il ne risissent des menaces,
Et karoleroient léans
Des periz quites et réans:
Bien porroient l'air escharnir,
Si se porroient-il garnir.
Mès se Diex n'i faisoit miracle
Par vision ou par oracle,
[p. 115]
(Comme fit Joseph en Égypte 18589
Par son bon sens et son mérite),
Et si bonne provision
Pour tretoute la nation
A rassembler si bien entendre,
Qu'ils pussent l'abondance attendre
Sans faim et sans mésaise avoir.
Ou s'ils pouvaient avant savoir
Que dût sévir outre mesure
En hiver étrange froidure,
Ils mettraient leurs cures avant
A se garnir de vêtement
Et de bûches à charretées
Pour faire feux en cheminées,
Et puis joncheraient leur maison,
Quand viendrait la froide saison,
De belle paille blanche et saine
Qu'ils prendraient en leur grange pleine,
Cloraient les fenêtres et l'huis
Pour que plus chaud fût le logis,
Ou feraient étuves chauffées
Où pendant les longues veillées
Tout nus pourraient danses mener
Quand l'air ils verraient forcener,
Et jeter pierres et tempêtes
Qui dans les champs tueraient les bêtes,
Et grands fleuves prendre et glacer.
L'air aurait beau les menacer
Et de tempêtes et de glaces,
Ils se riraient de ses menaces
Et karoleraient au dedans
De périls quittes et chantants,
Bien pourraient railler les tempêtes
Et meure en sûreté leurs têtes.
[p. 116]
Il n'est hons, de ce ne dout mie, 18387
S'il ne set par astronomie
Les estranges condicions,
Les diverses posicions
Des cors du ciel, et qu'il regart
Sor quel climat il ont regart,
Qui ce puisse devant savoir
Par science ne par avoir.
Et quant li cors a tel poissance,
Qu'il fuit des ciex la destrempance[33],
Et lor destorbe ainsinc lor euvre,
Quant encontre eus ainsinc se queuvre,
Et plus poissant, bien le recors,
Est force d'ame que de cors:
Car cele meut le cors et porte,
S'el ne fust, il fust chose morte.
Miex donc et plus legierement,
Par us de bon entendement,
Porroit eschiver Franc-Voloir
Quanque le puet faire doloir,
N'a garde que de riens se duelle,
Por quoi consentir ne s'i vuelle,
Et sache par cuer ceste clause,
Qu'il est de sa mesaise cause.
Foraine tribulacion
N'en puet fors estre occasion,
N'il n'a des destinées garde.
Se sa nativité regarde,
Et congnoist sa condicion,
Que vaut tel prédicacion?
Il est sor toutes destinées,
Jà si ne seront destinées.
Des destinées plus parlasse,
Fortune et cas déterminasse,
[p. 117]
Mais, sans un miracle divin, 18623
Ou sans un oracle certain,
Nul homme n'est, n'en doutez mie,
S'il ne sait par astronomie
Des astres les conditions
Et l'objectif de leurs rayons,
Qui le puisse savoir d'avance,
Ni par avoir, ni par science.
Or si le corps peut seul braver
Impunément et entraver
Des cieux la fatale influence,
Contre eux se gardant par avance,
Donc plus puissants sont les ressorts
De l'âme certes que du corps,
Puisqu'elle meut le corps et porte;
Sans elle il serait chose morte.
Mieux donc et plus facilement,
Par us de bon entendement,
Le libre arbitre peut se rire
De tout ce qui lui pourrait nuire,
Et nul droit n'a de se douloir,
Puisqu'avant se devait pourvoir.
Qu'il sache par cœur cette clause,
Qu'il est de sa mésaise cause,
Et sur d'autres qu'il aurait tort
De rejeter son déconfort.
Que des destins donc il n'ait garde;
Si sa nativité regarde
Et connaît sa condition,
Que vaut telle prédiction?
Il est dessus les destinées
Tant soient-elles prédestinées.
Longtemps encor j'en parlerais
Et maints cas déterminerais,
[p. 118]
Et bien vosisse tout espondre, 18421
Plus oposer et plus respondre,
Et mains exemples en déisse;
Mès trop longuement i méisse
Ains que g'éusse tout finé.
Bien est aillors déterminé:
Qui nel' set, à clerc le demande,
Qui li lise si qu'il l'entende.
N'encor, se taire m'en déusse,
Jà certes parlé n'en éusse,
Mès il afiert à ma matire,
Car mes anemis porroit dire,
Quant ainsinc m'orroit de li plaindre,
Por ses desloiautés estaindre,
Et por son Creator blasmer,
Que gel' vuelle à tort diffamer:
Qu'il méismes sovent seult dire
Qu'il n'a pas franc voloir d'eslire,
Car Diex, par sa prevision,
Si le tient en subjeccion,
Qui tout par destinée maine,
Et l'uevre et la pensée humaine,
Si que s'il vuet à vertu traire,
Ce li fait Diex à force faire:
Et s'il de mal faire s'efforce,
Ce li refait Diex faire à force,
Qui miex le tient que par le doit,
Si qu'il fait quanque faire doit,
De tout pechié, de toute aumosne,
De bel parler et de ramposne,
De loz et de détraccion,
De larrecin, d'occision,
Et de pez et de mariages,
Soit par raison, soit par outrages.
[p. 119]
Exposant tout et tire à tire 18657
Ce qu'entends dire et contredire,
Et maints exemples en dirais;
Mais trop longuement m'étendrais
Avant d'épuiser la matière
Expliquée ailleurs tout entière.
Qui ne le sait cherche un savant,
S'il ne peut l'apprendre en lisant.
Certes, si j'avais pu m'en taire,
Oncques n'en eusse parlé guère,
Mais il le faut pour mon sujet.
Car mon ennemi lors dirait
Pour ses déloyautés restreindre
(M'oyant ainsi de lui me plaindre),
Et, pour son créateur blâmer
Qu'à tort je le veux diffamer.
Voire souvent, je l'entends dire
Qu'il ne peut Franc-Vouloir élire,
Car Dieu, par sa prévision,
Tant le tient en sujétion,
Que toute fatalement mène
Et l'œuvre et la pensée humaine,
Au point que si bien faire il veut
De force lui fait faire Dieu,
Et si de mal faire il s'efforce
Dieu lui refait faire de force,
Qui mieux le tient que par le doigt,
Si bien qu'il fait tout ce qu'il doit,
De vol aussi bien que d'aumône,
De parole mauvaise ou bonne,
De louange ou détraction,
De larcin ou d'occision,
Et de paix et de mariage,
Soit par raison, soit par outrage;
[p. 120]
Ainsinc, dist-il, convenoit estre, 18455
Ceste fist Diex por cestui nestre.
Ne cis ne pooit autre avoir
Par nul sens, ne par nul avoir;
Destinée li estoit ceste.
Et puis se la chose est mal faite,
Que cis soit fox, ou cele fole,
Quant aucuns encontre parole,
Et maudit ceus qui consentirent
Au mariage et qui le firent,
Il respont lors li mal senés:
A Diex, fet-il, vous en prenés,
Qui vuet que la chose ainsinc aille,
Tout ce fist-il faire sans faille.
Lors conferme par serement
Qu'il ne puet aler autrement.
Non, non, ceste response est fauce,
Ne sert pas la gent de tel sauce
Li vrais Diex qui ne puet mentir,
Qu'il les face à mal consentir.
D'eus vient le fol apensement
Dont naist li maus consentement
Qui les esmuet as euvres faire
Dont il se déussent retraire.
Car bien retraire s'en péussent,
Mès que sans plus se congnéussent.
Lor creator lors reclamassent,
Qui les amast, se il l'amassent:
Car cis seus aime sagement
Qui se congnoist entierement.
Sans faille toutes bestes muës,
D'entendement vuides et nuës,
Se mécongnoissent par Nature[54]:
Car, s'il éussent parléure
[p. 121]
Car il devait en être ainsi. 18691
Dieu fit celle pour celui-ci,
Non pas une autre, mais cette une;
Rien n'y pouvait sens ni fortune;
Tel était son destin fatal.
Or que l'affaire tourne mal,
Et que durant le mariage
L'un ou l'autre de folle rage
Soit pris, si quelqu'un il entend,
Contre la chose s'irritant,
Maudire ceux qui consentirent
Au mariage et qui le firent,
L'insensé lors incontinent:
«A Dieu, dit-il, prenez-vous-en
Qui voulut qu'ainsi fût la chose;
Lui seul de tout ceci fut cause.»
Puis il confirme par serment
Qu'il n'en saurait être autrement.
Non! non! cette réponse est fausse;
Aux gens ne sert pas telle sauce
Qu'il les fasse au mal consentir,
Le vrai Dieu qui ne peut mentir.
D'eux seuls vient la male pensée
D'où nait l'espérance insensée
Qui les pousse au mal accomplir
Et qu'ils pourraient d'eux-mêmes fuir.
Pour que s'en détourner ils pussent,
Ils suffirait qu'ils se connussent.
Qu'ils s'adressent au Créateur;
S'ils l'aiment, ils auront son cœur.
Car celui-là sagement aime,
Sans plus, qui se connaît soi-même.
Les animaux muets et nus,
D'intelligence dépourvus,
[p. 122]
Et raison por eulx s'entr'entendre, 18489
Qu'il s'entrepéussent aprendre,
Mal fust as hommes avenu.
Jamès li biau destrier crenu
Ne se lesseroient donter,
Ne chevaliers sor eus monter;
Jamès buef sa teste cornuë
Ne metroit à jou de charruë:
Asnes, mulez, chamel por homme
Jamès ne porteroient somme:
Oliphans sor sa haute eschine,
Qui de son nez trompe et buisine,
Et s'en paist au soir et au main,
Si cum uns hons fait de sa main:
Jà chien ne chat nel' serviroient,
Car sans homme bien cheviroient:
Ours, leus, lyons, liépars et sangler
Tuit vodroient homme estrangler:
Li raz néis l'estrangleroient,
Quant au berseuil le troveroient:
Jamès oisel por mal apel
Ne metroit en peril sa pel,
Ains porroit homme moult grever
En dormant por les yex crever.
Et s'il voloit à ce respondre
Qu'il les cuideroit tous confondre,
Por ce qu'il set faire arméures,
Heaumes, haubers, espées dures,
Et set faire ars et arbalestes,
Ausinc feroient autres bestes.
Ne r'ont-il singes et marmotes
Qui lor feroient bonnes cotes
De cuir, de fer, voire porpoins?
Il ne demorroit jà por poins;
[p. 123]
Se méconnaissent par nature[34]; 18725
Car s'ils avaient, je vous assure,
Parole et penser, et savoir,
Pour se connaître et pour vouloir,
Triste serait l'humain partage.
Jamais le destrier sauvage
Ne se serait laissé dompter
Ni par son cavalier monter,
Le bœuf n'eût sa tête cornue
Pliée au joug de la charrue.
Jamais mulet, âne, chameau
N'eût pour l'homme porté fardeau.
L'éléphant à la haute échine,
Qui de son nez trompe et bruine
Et s'en pait du soir au matin
Comme un homme fait de sa main,
Le chien, ni le chat, pour son maître
N'eût voulu l'homme reconnaître.
Ours, lion, tigre, sanglier,
Tous voudraient l'homme exterminer.
Les rats en feraient leur pâture
En son lit, par la nuit obscure;
Et l'oiselet pour nul appeau
Ne mettrait en péril sa peau,
Mais s'en viendrait, pour nuire à l'homme,
Lui crever l'œil pendant son somme.
Et s'il répondait à ceci
Qu'il les croit tous à sa merci,
Puisqu'il sait façonner armures,
Haumes, hauberts et lances dures,
Arbalètes et javelots,
Ainsi feraient les animaux.
N'ont-ils pas singes et marmotes
Qui leur feraient de bonnes cotes
[p. 124]
Car ceulx ovreroient des mains, 18523
Si n'en vaudraient mie mains;
Et porroient estre escrivain.
Il ne seroient jà si vain
Que tretuit ne s'asostillassent
Comment as armes contrestassent,
Et quiexques engins referoient
Dont moult as hommes greveroient:
Néis puces et orillies,
S'eles s'ierent entortillies
En dormant dedens lor oreilles,
Les greveroient à merveilles:
Paous néis, sirons et lentes,
Tant lor livrent sovent ententes,
Qu'il lor font lor euvres lessier,
Et eus flechir et abessier,
Ganchir, torner, saillir, triper,
Et dégrater, et défriper,
Et despoiller et deschaucier,
Tant les puéent-il enchaucier.
Mouches néis, à lor mengier,
Lor mainent sovent grant dangier,
Et les assaillent ès visaiges,
Ne lor chaut s'il sunt rois ou paiges.
Formis et petites vermines
Lor feroient trop d'ataïnes,
S'il ravoient d'eus congnoissance:
Mès voirs est que ceste ignorance
Lor vient de lor propre nature.
Mès raisonnable créature,
Soit mortex hons, soit divins anges,
Qui tuit doivent à Diex loanges,
S'el se mescongnoist comme nices,
Ce defaut li vient de ses vices
[p. 125]
De cuir, de fer, voire pourpoints? 18759
Pourquoi ne feraient-ils des points
Aussi bien que lui, toute somme,
Puisqu'ils ont des mains comme l'homme?
Ils pourraient même être écrivains,
Et ne seraient jamais si vains
Que tretous ne s'industriassent
Comment aux armes bataillassent,
Et mille et mille engins feraient
Dont l'homme à leur tour grèveraient.
Jusqu'à la puce, au perce-oreille
Qui les grèverait à merveille
S'il se faufilait tortillant
Par son oreille, en son dormant.
Et le pou, le ciron, du reste,
La punaise tant le moleste,
Tant lui livre de durs assauts
Qu'elle le fait par mille sauts
Bondir et laisser son ouvrage,
Tourner, gambader avec rage,
Se gratter et se tortiller,
Se déchausser, se dépouiller,
Se courber, se tordre l'échine.
La mouche même, si taquine,
Souvent, quand il prend son manger,
Lui fait courir maint grand danger,
Et le chatouillant au visage,
D'un roi se rit comme d'un page.
Les vermisseanx et les fourmis
Lui feraient aussi trop d'ennuis
S'ils avaient de soi connaissance.
Donc on voit que cette ignorance
De leur nature est bien le fruit.
Mais l'être raisonnable, lui,
[p. 126]
Qui le sens li troble et enivre: 18557
Car il puet bien Raison ensivre,
Et puet de franc voloir user:
N'est riens qui l'en puist escuser.
Et por ce tant dit vous en ai,
Et tex raisons i amenai,
Que lor jangles vueil estanchier,
N'est riens qui les puist revanchier.
* * * * *
Mès por m'entencion porsivre,
Dont ge voldroie estre délivre
Por ma dolor que g'i recors,
Qui me troble l'ame et le cors,
N'en vueil or plus dire à ce tor,
Vers les ciex arrier m'en retor,
Qui bien font quanque faire doivent
As créatures qui reçoivent
Les célestiaus influances,
Selonc lor diverses sustances.
Les vens font-il contrarier,
L'air enflamber, braire et crier,
Et esclaircir en maintes pars
Par tonnoirres et par espars,
Qui taborent, timbrent et trompent
Tant que les nuës se desrompent
Par les vapors qu'il font lever.
Si lor fait les ventres crever
Li chalor et li movemens,
Par orribles tornoiemens,
Et tempester et giter foudres,
Et par terre eslever les poudres,
[p. 127]
Qu'il soit humain ou qu'il soit ange, 18793
Qui tous doivent â Dieu louange,
Quand il se méconnaît, le sot,
De ses vices vient ce défaut
Qui ses sens trouble et qui l'enivre;
Car il peut, s'il veut, Raison suivre
Et de son libre arbitre user;
Rien n'est qui l'en puisse excuser.
Or si j'ai sur le libre arbitre
Tant discouru dans ce chapitre,
C'est pour sa fourbe démasquer,
Sans qu'il y puisse répliquer.
Mais pour, bon Génius, parfaire
Ma résolution première.
Et guérir mon âme et mon cœur
De leur trop cuisante douleur,
Sur ce sujet je veux me taire
Et revenir aux cieux arrière,
Qui toujours, eux, font leur devoir
Vers tout ce qui doit recevoir
Les sidérales influences,
Selon les diverses substances.
Ils font les vents contrarier,
L'air enflammer, bruire et crier,
Et font édaircir l'atmosphère,
En maintes parts, par le tonnerre
Et par les éclairs, qui soudain
Frappent dessus leur tambourin,
Qui roulent, qui grondent, qui trompent,
Tant qu'enfin nuages se rompent
Par les vapeurs qu'il font lever.
Car le ventre ils leur font crever
Et tempêter et jeter foudres,
Et par terre élever les poudres
[p. 128]
Voire tors et clochiers abatre, 18587
Et maint viel arbre tant debatre
Que de terre en sunt errachié,
Jà si fort n'ierent atachié,
Que jà racines riens lor vaillent,
Que tuit envers à terre n'aillent,
Ou que des branches n'aient routes,
Au mains une partie ou toutes.
* * * * *
Si dist-l'en que ce font déables
A lor croz et à lor chaables,
A lor ongles, à lor havez;
Mès tex diz ne vaut deus navez.
Qu'il en sunt à tort mescréu.
Car nule riens n'i a éu,
Fors les tempestes et li vent,
Qui si les vont aconsivant:
Ce sunt les choses qui lor nuisent.
Ceus versent blez, et vignes cuisent,
Et flors et fruiz d'arbres abatent,
Tant les tempestent et debatent,
Qu'il ne puéent es rains durer,
Tant qu'il se puissent méurer.
Voire plorer à grosses lermes
Refont-il l'air en divers termes;
S'en ont si grant pitié les nuës,
Que s'en despoillent toutes nuës,
Ne ne prisent lors ung festu
Le noir mantel qu'el ont vestu:
Car à tel duel faire s'atirent,
Que tout par pieces le descirent;
Si li aident à plorer,
Cum s'en les déust acorer,
[p. 129]
En maint horrible tournoîment, 18827
Par la chaleur, le mouvement:
Voire tours et clochers abattre
Et maints vieux arbres tant débattre
Que de terre ils sont arrachés;
Jamais ne seront attachés
Si fort, que racines ne cassent
Et qu'à l'envers ils ne trépassent,
Ou ne soient, en partie au moins,
Leurs rameaux rompus et disjoints.
Or ceci font, dit-on, les diables,
Avec leurs crocs, avec leurs câbles
Et leurs ongles et leurs crochets.
Mais tel dit ne vaut deux navets,
Et c'est à tort qu'on le suppose;
Car il n'y a rien autre chose
Que les tempêtes et le vent
Qui de près se vont poursuivant;
Voilà les choses qui leur nuisent.
Ils versent blés, les vignes cuisent,
Et sur les arbres fleurs et fruits
Si fort, devant qu'ils soient mûris,
Tempêtent, ballottent et meuvent,
Qu'aux rameaux tenir plus ne peuvent;
A grosses larmes voire ils font
L'air pleurer par si dur affront;
Pitié si grande en ont les nues
Que s'en dépouillent toutes nues,
Et ne prisent lors un fétu
Le noir manteau qu'ont revêtu.
Car à tel deuil faire conspirent
Que tout par pièces le déchirent,
Et comme si les éventrer
L'on devait, l'aident à pleurer,
[p. 130]
Et plorent si parfondement, 18619
Si fort et si espessement,
Qu'el font les flueves desriver,
Et contre les champs estriver,
Et contre les forez voisines
Par lor outrageuses cretines,
Dont il convient sovent perir
Les blez et le tens encherir,
Dont li povres qui les laborent,
L'esperance perduë plorent.
Et quant li flueves se desrivent,
Li poissons qui lor flueve sivent,
Si cum il est drois et raisons,
Car ce sunt lor propres maisons,
S'en vont, comme seignor et maistre,
Par champs, par prez, par vignes paistre,
Et s'esconcent contre les chesnes,
Delez les pins, delez les fresnes,
Et tolent as bestes sauvaiges
Lor manoirs et lor heritaiges;
Et vont ainsinc partout nagant,
Dont tuit vis s'en vont enragant
Bacus, Cerès, Pan, Cibelé,
Quant si s'en vont atropelé
Li poissons à lor noéures,
Par lor delitables pastures:
Et li Satirel et les Fées
Sunt moult dolent en lor pensées,
Quant il perdent par tex cretines
Lor délicieuses gaudines.
Les Nimphes plorent lor fontaines,
Quant des flueves les trovent plaines,
Et sorabondans et covertes,
Comme dolentes de lor pertes;
[p. 131]
Et lors, profondément navrées, 18861
Déversent larmes si serrées
Qu'elles font fleuves dériver,
Puis contre les champs se ruer
Et les forêts avoisinantes,
En cataractes mugissantes
Qui souvent font aux champs périr
Les blés, et les temps renchérir,
Et laboureurs, à cette vue,
Pleurent l'espérance perdue.
Lors les poissons s'en sont allés,
Emmi les fleuves dérivés,
Chacun comme seigneur et maître,
Par prés, par champs, par vignes paître,
Comme il est justice et raison,
Puisque le fleuve est leur maison,
Et se cachent contre les chênes,
Près des sapins et près des frênes,
Usurpant aux hôtes des bois
Leurs biens, leurs manoirs et leurs toits,
Et sur terre ainsi partout nagent,
Dont à l'envi tout vifs enragent
Cybèle, Pan, Bacchus, Cérès,
Quand ils aperçoivent serrés
Les poissons, en épaisses bandes,
A travers les bois et les landes
Et leurs pacages ravissants,
Naviguer, s'ébattre en tous sens;
Et les satyres et les fées
Sont moult dolents en leurs pensées,
Voyant baignés de flots vaseux
Leurs bocages délicieux.
Les nymphes pleurent leurs fontaines
Quand des fleuves les trouvent pleines,
[p. 132]
Et li folet et les dryades 18653
R'ont les cuers de duel si malades,
Qu'ils se tiennent trestuit por pris,
Quant si voient lor bois porpris,
Et se plaingnent des Diex des fluéves
Qui lor font vilenies nuéves,
Tout sans desserte et sans forfait,
C'onc riens ne lor aient forfait.
Et des prochaines basses viles
Qu'il tiennent chetives et viles,
Resunt li poissons ostelier.
N'i remaint granche ne celier,
Ne leu si vaillant ne si chier,
Que partout ne s'aillent fichier;
As temples vont et as eglises,
Et tolent à Dieu ses servises,
Et chacent des chambres oscures
Les Diex privés et lor figures.
* * * * *
Et quant revient au chief de piece
Que li biau tens le lait despiece,
Quant as ciex desplaist et anuie
Tens de tempeste et tens de pluie,
L'air ostent de tretoute s'ire,
Et le font resbaudir et rire;
Et quant les nues raparçoivent
Que l'air si resbaudi reçoivent,
Adonc se rejoïssent-eles,
Et por estre avenans et beles,
Font robes après lor dolors,
De moult desguisées colors,
Et metent lor toisons sechier
Au biau soleil plesant et chier,
[p. 133]
Et leur lit ainsi maculé, 18895
De vase et de flots inondé.
Et les folets et les dryades
Ont les cœurs de deuil si malades
Qu'ils se tiennent tretous pour pris,
Voyant leurs bosquets envahis,
Et se plaignent des dieux des fleuves
Qui leur font violences neuves,
Et sans raison, et sans forfait,
Ne leur ayant oncques mal fait.
Lors des prochaines basses villes
Qu'ils tiennent pour chétives, viles,
Hôtes deviennent les poissons.
Partout, granges, celliers, maisons,
Demeures saintes, respectées,
Sont de ces intrus visitées;
Aux temples des dieux immortels,
Ils profanent tous les autels
Et chassent des chambres obscures
Les dieux privés et leurs figures.
Et lorsque vient le temps serein
Dissiper le mauvais enfin,
Lorsqu'aux cieux déplaît et ennuie
Temps de tempête et temps de pluie,
A l'air ils ôtent son courroux
Pour revoir son sourire doux.
Quand les nuages s'aperçoivent
Que l'air si réjoui reçoivent,
Adonc se réjouissent-ils,
Et pour être avenants, gentils,
Se font, leurs douleurs oubliées,
Robes de couleurs variées,
Et mettent leurs toisons sécher
Au beau soleil plaisant et cher,
[p. 134]
Et les vont par l'air charpissant 18685
Au tens cler et resplendissant;
Puis filent, et quant ont filé,
Si font voler de lor filé
Grans aguillies de fil blanches,
Ausinc cum por coudre lor manches.
Et quant il lor reprent corage
D'aler loing en pelerinage,
Si font ateler lor chevaus,
Montent et passent mons et vaus,
Et s'en fuient comme desvans[35]:
Car Eolus li diex des vens,
(Ainsinc est cis diex apelés)
Quant il les a bien atelés,
Car il n'ont autre charretier
Qui sache lor chevaus traitier,
Lor met es piez si bonnes eles,
Que nus oisiaus n'ot onques teles.
Lors prent li air son mantel inde,
Qu'il vest trop volentiers en Inde,
Si s'en afuble, et si s'apreste
De soi cointir et faire feste,
Et d'atendre en biau point les nuës,
Tant qu'eles soient revenuës,
Qui por le monde solacier,
Ausinc cum por aler chacier,
Ung arc en lor poing prendre seulent,
Ou deux ou trois, quant eles veulent,
Qui sunt apelés ars celestre,
Dont nus ne set, s'il n'est bon mestre
Por tenir des regars escole,
Comment li solaus les piole,
Quantes colors il ont, ne queles,
Ne porquoi tant, ne porquoi teles,
[p. 135]
Les cardent d'une main rapide 18929
Emmi le temps clair et splendide,
Puis filent, et quand de filer
Cessent, du rouet font voler
Grandes aiguilles de fil blanches,
Tout comme s'ils cousaient leurs manches,
Et s'il leur plaît d'aller soudain
En pèlerinage lointain,
Lors font atteler leurs cavales,
Et comme des fous, par rafales,
Monts et vaux volent franchissants;
Car Éole, le dieu des vents
(C'est ainsi ce dieu qu'on appelle)
Quand leurs cavales il atelle
(Car il n'ont autres charretiers
Qui soigner sachent leurs coursiers),
Leur met aux pieds si bonnes ailes
Que nul oiseau n'en eut de telles.
L'air alors son bleu manteau prend
Qu'en l'Inde il revêt si souvent,
Et s'en affuble et bien s'apprête
A se parer et faire fête,
En attendant de jour en jour
Des blancs nuages le retour,
Qui lors, pour réjouir la terre,
Comme s'ils voulaient chasse faire,
Prennent soudain un arc au poing,
Ou deux, ou trois, s'il est besoin
(C'est l'arc-en-ciel, son nom l'indique),
De qui nul ne sait, en optique
S'il n'est maître passé, comment
Le soleil les va colorant,
Ce qu'ils ont de couleurs, ni quelles,
Ni pourquoi tant, ni pourquoi telles,
[p. 136]
Ne la cause de lor figure. 18719
Il li convendroit prendre cure
D'estre desciples Aristote,
Qui trop miex mist Nature en note
Que nus hons puis le teus Caym.
Alhacen li niés Hucaym[36],
Qui ne refu ne fox, ne gars,
Cis fist le livre des Regars.
De ce doit cil science avoir,
Qui vuet de l'arc en ciel savoir,
Car de ce doit estre jugierres
Clerc naturex et cognoissierres,
Et sache de géométrie,
Dont nécessaire est la mestrie
Au livre des Regars prover;
Lors porra les causes trover
Et les forces des miréoirs
Qui tant ont merveilleus pooirs,
Que toutes choses très-petites,
Letres gresles, très-loin escrites,
Et poudres de sablon menuës,
Si grans, si grosses sunt véuës,
Et si près mises as mirens,
Que chascuns les puet choisir ens;
Que l'en les puet lire et conter
De si loing que, qui raconter
Le voldroit, et l'auroit véu,
Ce ne porroit estre créu
D'omme qui véu ne l'auroit,
Ou qui les causes n'en sauroit:
Si ne seroit-ce pas créance,
Puisqu'il en auroit la science.
Mars et Venus qui jà pris furent
Ensemble où lit où il se jurent,
[p. 137]
Ni de leur forme la raison. 18963
Il lui faudrait prendre leçon
Et disciple être d'Aristote
Qui mieux mit la nature en note
Que nul homme depuis Caïn,
Ou d'Halacen, neveu d'Hucain [36],
Qui n'était pas fou, mais logique,
Et qui fit le Traité d'optique.
De ceci doit science avoir
Qui veut de l'arc-en-ciel savoir
La nature, car pour en être
Bon juge, il faut à fond connaître
La géométrie, et cet art
Est l'absolu point de départ
Pour prouver ces splendides choses.
Lors il pourra trouver les causes,
Et puis les forces des miroirs
Qui tant ont merveilleux pouvoirs,
Que toutes choses très-petites,
Lettres grêles très-loin écrites,
Atomes de sablons menus,
Et si grands et si gros sont vus,
Et de si près, ne vous déplaise,
Qu'on peut les distinguer à l'aise,
Et qu'on peut les lire et compter
De si loin, que, qui raconter
Voudrait la chose et l'aurait vue,
Elle ne pourrait être crue
D'homme qui point ne la verrait
Et qui les causes n'en saurait:
Et ce ne serait pas croyance
Simple, en ce cas, mais bien science.
Mars et Vénus, qui furent pris
Tous deux ensemble au lit jadis,
[p. 138]
S'il, ains que sor le lit montassent, 18753
En tex miréor se mirassent,
Mès que les miréors tenissent
Si que le lit dedens véissent,
Jà ne fussent pris ne liés
Es laz soutis et déliés
Que Vulcanus mis i avoit,
De quoi nuz d'eus riens ne savoit:
Car s'il les éust fait d'ovraigne
Plus soutile que fil d'araigne,
S'éussent-il les laz véus,
Si fust Vulcanus decéus,
Car il n'i fussent pas entré;
Car chascuns laz plus d'ung grand tré
Lor parust estre gros et lons,
Si que Vulcanus li felons,
Ardans de jalousie et d'ire,
Jà ne provast lor avoltire,
Ne jà li Diex riens n'en séussent,
Se cil tex miréors éussent:
Car de la place s'en foïssent,
Quant les laz tendus i véissent,
Et corussent aillors gesir
Où miex celassent lor desir;
Ou féissent quelque chevance
Por eschever lor meschéance,
Sans estre honniz ne grevés.
Di-ge voir, foi que me devés,
De ce que vous avés oï?
_Genius._
Certes, dist li Prestres, oï.
[p. 139]
Avant que sur le lit montassent, 18997
En tels miroirs s'ils se mirassent,
N'eussent été pris ni liés
Aux lacs subtils et déliés
Qu'y mit Vulcain par méfiance,
Dont nul d'eux n'avait connaissance.
Car si, leurs miroirs accordants,
Ils avaient vu le lit dedans,
Sa trame eût-il moult effilée,
Voire autant que fil d'araignée,
Les lacs ils eussent aperçu,
Et Vulcain eût été déçu.
Point ne se fussent mis en cage,
Car chaque fil comme un cordage
Semblé leur eût et gros et long,
Si bien que Vulcain le félon,
Ardent de haine et de colère,
N'eût pu prouver leur adultère,
Et les dieux n'en eussent rien su,
Si tels miroirs ils avaient eu.
Car ils eussent quitté la place,
Voyant les lacs à la surface,
Et s'en fussent allés coucher
Ailleurs, où leur désir cacher,
Combinant quelque ruse sûre
Pour fuir toute mésaventure,
Sans être honnis ou grevés.
Par la foi que vous me devez,
Or donc, dites-moi, je vous prie,
Si la chose qu'avez ouïe,
Beau prêtre, est bien la vérité.
_Génius._
Oui, dit le prêtre avec bonté,
[p. 140]
Ces miréors, c'est chose voire, 18783
Lor fussent lors moult necessoire:
Car aillors assembler péussent,
Quant le péril i congnéussent;
Ou à l'espée qui bien taille,
Espoir Mars li diex de bataille,
Se fust si du jalous venchiés,
Que ses laz éust destranchiés:
Lors li péust à bon éur
Rafaitier sa fame aséur
Où lit, sans autre place querre.
Ou près du lit néis à terre.
Et se par aucune aventure
Qui moult fust felonnesse et dure
Dam Vulcanus i sorvenist
Lors néïs que Mars la tenist,
Venus qui moult est sage dame,
(Car trop a de barat en fame)
Se, quant l'uis li oïst ovrir,
Péust à tens ses rains covrir,
Bien éust excusacions
Par quiexque cavillacions,
Et contrevast autre ochoison
Por quoi Mars vint en sa maison;
Et jurast quanque l'en vosist,
Si que ses prueves li tosist,
Et li féist à force croire
C'onques la chose ne fu voire:
Tout l'éust-il néis véuë,
Déist-ele que la véuë
Li fust oscurcie et troblée,
Tant éust la langue doblée
En diverses plicacions
A trover escusacions.
[p. 141]
Oui, ce miroir, c'est chose claire, 19029
Leur eût été bien nécessaire.
Car ailleurs, voyant le danger,
Ils eussent pu se rencontrer,
Ou de son glaive, qui bien taille,
Se fût Mars, le dieu de bataille,
Si bien du jaloux revanché,
Que tous ses lacs il eût tranché,
Et sans chercher d'autre repaire,
Au lit, ou même auprès, à terre,
Sa maîtresse il eût contenté
Tout à son aise, en sûreté.
Alors si par quelque aventure
Moult félonesse et moult trop dure,
Fût là survenu dam Vulcain,
Quand même en ses bras Mars la tint,
Vénus, qui moult est sage dame
(Car trop de vice est en la femme),
Si ses reins, oyant l'huis ouvrir,
Elle avait à temps pu couvrir,
Vénus, dis-je, n'eût point d'excuse
Manqué, les eût sauvés par ruse,
Jusqu'à prochaine occasion
De revoir Mars en sa maison,
Et fait de force à l'autre croire
Que le fait n'était pas notoire
Et juré ce qu'on eût voulu,
Tant que lui s'avouât vaincu.
L'eût-il même de ses yeux vue,
Elle soutiendrait que sa vue
Était troublée assurément,
Si bien sa langue en un moment,
En mille détours, mille ruses,
Femme plie à trouver excuses
[p. 142]
Car riens ne jure, ne ne ment 18817
De fame plus hardiement;
Si que Mars s'en alast tous quites.
_Nature._
Certes, sire Prestres, bien dites
Comme preus et cortois et sages.
Trop ont fames en lor corages
Et soutilités et malices
(Qui ce ne set, fox est et nices),
N'onc de ce ne les escuson.
Plus hardiement que nuz hon
Certainement jurent et mentent,
Méismement quant el se sentent
De quexque forfait encolpées:
Jà si ne seront atrapées
En cest cas especiaument:
Dont bien puis dire loiaument,
Qui cuer de fame aparcevroit,
Jamès fier ne s'i devroit;
Non feroit-il certainement,
Qu'il l'en mescherroit autrement.
_L'Acteur._
Ainsinc s'acordent, ce me semble,
Nature et Genius ensemble.
Si dist Salemon toutevois,
Puisque par la vérité vois,
Que benéurés hons seroit
Qui bonne fame troveroit.
_Nature._
Encor ont miréors, dist-ele,
Mainte autre force grant et bele:
[p. 143]
(Car rien ne jure ni ne ment 19063
Plus que la femme hardiment),
Si bien que Mars s'en allât quitte.
_Nature._
Sire prêtre, avez chose dite
Courtoise et bonne et sans erreur.
Trop ont les femmes en leur cœur
De subtibilité, de malice
(Qui ne le sait est trop novice),
Ce n'est moi qui les défendrai.
Plus effrontément, je le sai,
Que nul homme les femmes mentent
Et jurent, surtout quand se sentent
En soupçon de quelque forfait;
Bien fin qui les attraperait,
Surtout en semblable aventure.
D'où je puis franchement conclure:
Qui cœur de femme à nu verrait
Jamais fier ne s'y devrait,
Et serait voire, eût-il beau faire,
Trompé de quelque autre manière.
_L'Auteur._
Ainsi donc s'accordent sans plus
Tous deux Nature et Génius.
Toutefois Salomon ajoute,
Pour dire la vérité toute,
Que bien heureux l'homme serait
Qui bonne femme trouverait.
_Nature._
Miroirs ont encore, dit-elle,
Mainte autre force grande et belle;
[p. 144]
Car choses grans et grosses mises 18845
Très-près, semblent de loing asises,
Fust néis la plus grant montaingne,
Qui soit entre France et Sardaingne,
Qu'el i puéent estre véuës
Si petites et si menuës,
Qu'envis les porroit-l'en choisir,
Tant i gardat-l'en à loisir.
Autre mirail par verités
Monstrent les propres quantités
Des choses que l'en i regarde,
S'il est qui bien i prengne garde.
Autre miréor sunt qui ardent
Les choses, quant eus les regardent,
Qui les set à droit compasser
Por les rais ensemble amasser,
Quant li solaus reflamboians
Est sus les miréors roians.
Autre font diverses ymages
Aparoir en divers estages,
Droites, belongues et enverses,
Par composicions diverses;
Et d'une en font-il plusors nestre
Cil qui des miréors sunt mestre;
Et font quatre iex en une teste,
S'il ont à ce la forme preste.
Si font fantosmes aparens
A ceus qui regardent par ens;
Font les néis dehors paroir
Tous vis, soit par aigue, ou par air;
Et les puet-l'en véoir joer
Entre l'ueil et le miroer,
Par les diversités des angles.
Soit li moiens compoz ou sangles,
[p. 145]
Car les objets grands et gros mis 19091
Tout près semblent si loin assis,
Fût-ce la plus grande montagne
Qui soit entre France et Sardaigne,
Qu'à les regarder à loisir
A peine on les pourrait choisir,
Tant sont toutes les choses vues
Si petites et si menues.
D'autres miroirs, par vérités,
Montrent les propres quantités
Des choses que l'on y regarde
S'il est qui bien y prenne garde.
D'autres miroirs sont maintenant
Qui brûlent ce qu'on met devant
Quand on les règle et les assemble
Pour les rais amasser ensemble,
Quand le soleil reflamboiant
Est sur les miroirs rayonnant.
D'autres font diverses images
Apparaître en divers étages,
Droites, oblongues, à l'envers,
Par maints arrangements divers.
Souvent d'une fait plusieurs naître
Celui qui des miroirs est maître,
Montre fantômes grimaçants
A ceux qui regardent dedans,
Mettant quatre yeux en une tête,
Si pour cela la forme est prête.
Puis les fait tout vivants mouvoir
Entre notre œil et le miroir
Par la combinaison des lignes
Et des angles, sous mille signes,
Dans l'eau, dans l'air, vifs ou posés,
Par engins simples, composés,
[p. 146]
D'une matire ou de diverse, 18879
En quoi la forme se reverse,
Qui tant se va montepliant,
Par le moien obediant
Qui vient as iex aparissans,
Selon les rais ressortissans,
Qu'il si diversement reçoit,
Que les regardéors deçoit.
Aristote néis tesmoigne,
Qui bien sot de ceste besoigne,
(Car toute science avoit chiere)
Uns hons, ce dist, malades iere,
Si li avoit la maladie
Sa véuë moult afoiblie,
Et li airs iert oscurs et trobles,
Et dit que par ces raisons dobles
Vit-il en l'air de place en place,
Aler par devant soi sa face.
Briément, mirail, s'il n'ont ostacles,
Font aparoir trop de miracles.
Si font bien diverses distances,
Sans miréors, grans decevances,
Sembler choses entr'eus lointaines
Estre conjointes et prochaines;
Et sembler d'une chose deus,
Selonc la diversité d'eus,
Ou six de trois, ou huit de quatre,
Qui se vuet au véoir esbatre,
Ou plus ou mains en puet véoir,
Si puet-il ses yex asséoir,
Ou plusors chose sembler une,
Qui bien les ordene et aüne.
Néis d'ung si très petit homme,
Que chascuns à nain le renomme,
[p. 147]
De matière unique ou diverse, 19125
En quoi la forme se reverse
Et tant se va multipliant
D'un engin à l'autre passant,
Qu'enfin à la vue étonnée
Tant arrive dénaturée
Par tous les rais qu'elle reçoit,
Que les observateurs déçoit.
Aristote même l'expose,
Qui connaissait à fond la chose
(Car toute science il aimait).
Il dit: «Malade un homme était,
Et telle était sa maladie:
Il avait la vue affaiblie,
Et l'air lui semblait trouble et noir;
Aussi, dit-il, croyait-il voir,
Pour ces raisons, de place en place,
Aller par devant lui sa face.»
Bref, les miroirs font à nos yeux,
Lorsque, pour arrêter leurs feux,
Ne s'interposent les obstacles,
Apparaître trop de miracles.
Les distances même souvent
Nous vont sans miroir décevant,
Et nous font voir choses lointaines
Ensemble jointes et prochaines,
D'un objet semblent faire deux
Par la diversité des lieux,
Ou six de trois, ou huit de quatre;
Qui se veut du spectacle ébattre,
Selon que ses yeux fixera,
Plus ou moins en apercevra,
Jusqu'à plusieurs choses en une,
S'il sait bien ordonner chacune.
[p. 148]
Font-il paroir as yex véans 18913
Qu'il soit plus grans que dix géans,
Et pert par sus les bois passer,
Sans branche plaier ne quasser,
Si que tuit de paor en tremblent;
Et li géant nain i ressemblent
Par les yex qui si les desvoient,
Quant si diversement les voient.
* * * * *
Et quant ainsinc sunt décéu
Cil qui tex choses ont véu,
Par miréors ou par distances,
Qui lor ont fait tex demonstrances,
Si vont puis au pueple et se vantent,
Et ne dient pas voir, ains mentent,
Qu'il ont les déables véus,
Tant sunt ès regars decéus.
Si font bien oel enferme et troble
De sengle chose sembler doble,
Et paroir où ciel doble lune,
Et deux chandeles sembler une.
N'il n'est nus qui si bien regart,
Qui sovent ne faille en regart,
Dont maintes choses jugié ont
D'estre moult autre que ne sont.
Mès ne voil or pas metre cure
En ci déclairier la figure
Des miréors, ne ne dirai
Comment sunt reflechi li rai,
Ne lor angles ne voil descrivre,
Tout est aillors escrit en livre;
Ne porquoi des choses mirées
Sunt les images remirées
[p. 149]
Voire elles font aux regardants 19159
Sembler plus haut que dix géants
Un homme, un si très-petit homme
Que chacun pour nain le renomme,
A croire qu'il s'en va passer
Par sus bois sans branche casser,
Si bien que tous de peur en tremblent;
Géants d'autre part nains leur semblent.
Or tous sont par leurs yeux trompés,
Selon qu'ils sont des rais frappés.
Et quand les miroirs ou distances,
Aux si trompeuses apparences,
Quelques-uns ont ainsi déçu,
Ceux qui telles choses ont vu
Lors s'en vont au peuple et se vantent,
Et ne disent pas vrai, mais mentent,
Disant qu'ils ont les diables vus,
Tant ils sont par leurs yeux déçus.
Ainsi fait l'œil malade et trouble
Simple chose paraître double,
Deux chandelles une sembler
Et deux lunes au ciel briller.
Aucuns ne sont, si clair qu'ils voient,
Que leurs yeux souvent ne dévoient,
D'où jugé maintes choses ont
Être tout autres que ne sont.
Mais je ne veux pas mettre cure
A dépeindre ici la figure
Des miroirs, non plus les façons
Dont sont réfléchis les rayons,
Ni leurs angles ne veux décrire
Qu'ailleurs en maint livre on peut lire,
Ni pourquoi les objets mirés
Ne sont que reflets renvoyés
[p. 150]
As yex de ceus qui là se mirent, 18945
Quant vers les miréors se virent[37];
Ne les leus de lor aparences,
Ne les causes des decevances;
Ne ne revoil dire, biau prestre,
Où tex ydoles ont lor estre,
Ou des miréors, ou defores;
Ne ne recenserai pas ores
Autres visions merveilleuses,
Soient plesans ou dolereuses,
Que l'en voit avenir sodaines;
Savoir mon s'eles sunt foraines,
Ou sans plus en la fantasie,
Ce ne déclairerai-ge mie;
N'il ne le convient ore pas,
Ainçois les lais et les trespas
Avec les choses devant dites
Qui jà n'ierent par moi descrites:
Car trop y a longue matire,
Et si seroit grief chose à dire,
Et moult seroit fort à entendre.
S'il ert qui le séust aprendre
As gens lais especiaument,
Qui lor diroit généraument,
Si ne porroient-il pas croire
Que la chose fust ainsinc voire,
Des miréors méismement,
Qui tant euvrent diversement,
Se par estrumens nel' véoient,
Se clercs livrer les lor voloient,
Qui séussent par démonstrance
Ceste merveilleuse science.
Ne des visions les manières,
Tant sunt merveilleuses et fieres,
[p. 151]
Dans les yeux de ceux qui se mirent 19193
Quand vers les miroirs ils se virent[37],
Ni les causes, ni les raisons
Des semblants et déceptions.
Je ne dirai non plus, beau prêtre,
Où ces images ont leur être,
Dans les miroirs ou en dehors;
Je ne décrirai point dès lors
Autres visions merveilleuses,
Soit plaisantes, soit douloureuses
Qui adviennent soudainement:
Si elles sont réellement
Ou sans plus en la fantaisie,
Ce ne déclarerai-je mie,
Car ce n'est pas ici le cas.
Mieux vaut les laisser, n'est-ce pas,
Avec les choses devant dites
Que je n'ai pas non plus décrites,
Car trop étendu le sujet
Et trop difficile serait
A dire, et trop fort à entendre.
Si quelqu'un le voulait apprendre
Au vulgaire spécialement,
Et parlât généralement,
Personne dans son auditoire
Ne voudrait telle chose croire
Des miroirs en particulier
Au mérite si singulier,
Si par palpable démontrance
Cette merveilleuse science
En même temps il n'expliquait
Par instruments qu'il produirait.
Ni des visions les manières,
Tant sont merveilleuses et fières,
[p. 152]
Ne porroient-il otroier, 18979
Qui les lor voldroit desploier,
Ne quex sunt les decepcions
Qui viennent par tex visions,
Soit en veillant, soit en dormant,
Dont maint s'esbahissent forment:
Por ce les vueil ci trespasser,
Ne si ne vueil or pas lasser
Moi de parler, ne vous d'oïr:
Bon fait prolixité foïr.
Si sunt fames moult envieuses[38],
Et de parler contrarieuses,
Si vous pri qu'il ne vous desplaise,
Por ce que du tout ne m'en taise,
Se bien par la vérité vois;
Tant en vuel dire toutevois,
Que maint en sunt si decéu,
Qui de lor liz se sunt méu,
Et se chaucent néis et vestent,
Et de tout lor harnois s'aprestent,
Si cum li sen commun someillent,
Et tuit li particulier veillent:
Prennent bordons, prennent escharpes,
Ou piz, ou faucilles, ou sarpes,
Et vont cheminant longues voies,
Et ne sevent où toutevoies;
Et montent néis es chevaus,
Et passent ainsinc mons et vaus,
Par seches voies, ou par fanges,
Tant qu'il viennent en leus estranges.
Et quant li sen commun s'esveillent,
Moult s'esbahissent et merveillent.
Quant puis à leur droit sens reviennent,
Et quant avec les gens se tiennent,
[p. 153]
Nul ne saurait leur inculquer, 19227
Tant les voulût-il expliquer,
Ni les déceptions cruelles
Qui viennent par visions telles,
Soit en veillant, soit en dormant,
Dont maint s'ébahit grandement.
Aussi, c'est pourquoi je les passe,
De peur qu'à la fin je ne lasse
Moi de parler et vous d'ouïr,
Car bon fait prolixité fuir.
Or sont femmes moult ennuyeuses
Et de trop parler envieuses.
Mais si tout ce clairement vois,
Je vous prie encore une fois,
Pour que de tout point ne me taise,
Que de m'ouïr ne vous déplaise.
Maints sont par vision séduits
Tant qu'ils se lèvent de leurs lits,
Et se chaussent même et se vêtent
Et de tout leur harnais s'apprêtent,
Car chez eux le sens commun dort,
Et seul veille leur fol transport.
Lors prenant bourdons et écharpes
Ou pieux, ou faucilles, ou sarpes[39],
Ils s'en vont bien loin cheminant
Sans savoir où, le plus souvent,
Et même enfourchant leur monture
Par monts, par vaux, à l'aventure,
Franchissent marais, secs chemins,
Tant qu'ils gagnent pays lointains;
Et quand leur sens commun s'éveille
Moult s'ébahit et s'émerveille.
Puis revenus à leur droit sens,
Quand se trouvent avec les gens,
[p. 154]
Si tesmoignent, non pas por fables, 19013
Que là les ont porté déables
Qui de lor ostiex les osterent,
Et il méismes s'i porterent.
Si rest bien sovent avenu,
Quant aucuns sunt pris et tenu
Par aucune grant maladie,
Si cum il pert en frenisie,
Quant il n'ont gardes sofisans,
Ou sunt seus en ostiex gisans,
Qu'il saillent sus et puis cheminent,
Et de tant cheminer ne finent,
Qu'il truevent aucuns leus sauvages,
Ou prez, ou vignes, ou boscages,
Et se lessent ilec chéoir.
Là les puet-l'en après véoir
Se l'en i vient, combien qu'il tarde,
Por ce qu'il n'orent point de garde,
Fors gent espoir fole et mauvese,
Tous mors de froit et de mesese;
Ou quant sunt néis en santé,
Voit-l'en de tex à grant planté,
Qui mainte fois, sans ordenance,
Par naturel acoustumance,
De trop penser sunt curieus,
Quant trop sunt melencolieus,
Ou paoreux outre mesure,
Qui mainte diverse figure
Se font paroir en eus-méismes,
Autrement que nous ne déismes[40]
Quant de miréors parlions,
Dont si briefment nous passions,
Et de tout, ce lor semble lores
Qu'il soit ainsinc por voir defores.
[p. 155]
Ils jurent que ce ne sont fables, 19261
Que là les ont portés les diables
Qui les ont de leurs lits ôtés;
Mais eux-mêmes s'y sont portés.
Ainsi par grande maladie
Et par extrême frénésie
Quand quelqu'un est pris et tenu,
Moult souvent est-il advenu,
Si garde insuffisante veille
Ou tout seul chez lui s'il sommeille,
Qu'il se lève et va cheminant
Et devant lui chemine tant
Qu'il trouve quelque lieu sauvage,
Ou prairie, ou vigne, ou bocage,
Où se laisse exténué choir.
Et là peut-on après le voir,
Lorsque d'accourir trop on tarde,
Pour n'avoir pas fait bonne garde,
Ou l'avoir mis en folle main,
Expirant de froid et de faim.
Et maintes fois sans maladie,
Par naturelle frénésie,
Ne voyons-nous pas quantité
De gens, en très-bonne santé,
Qui sont par trop mélancoliques,
Pensifs, soucieux, extatiques,
Voire outre mesure peureux,
Eux-mêmes se frapper les yeux
Et l'esprit de mainte figure
Étrange, de même nature
Que celles dont céans parlions
Quand des miroirs nous dissertions;
Mais ils les prennent pour réelles
Et vivantes et naturelles.
[p. 156]
Cil qui par grant devocion 19047
En trop grant contemplacion,
Font aparoir en lor pensées
Les choses qu'il ont porpensées,
Et les cuident tout proprement
Véoir defors apertement,
Et ce n'est fors trufle et mençonge,
Ainsinc cum de l'omme qui songe,
Qui voit, ce cuide, en sa présence
Les esperituex sustance,
Si cum fist Scipion jadis,
Qui vit enfer et paradis,
Et ciel et air, et mer, et terre,
Et tout quanque l'en i puet querre;
Il voit estoiles aparair,
Et voit oisiaus voler par air,
Et voit poissons par mer noer,
Et voit bestes par bois joer,
Et faire tours et biaus et gens;
Et voit diversetés de gens,
Les uns en chambre solacier,
Les autres voit par bois chacier,
Par montaignes et par rivieres,
Par prez, par vignes, par jachieres;
Et songe plaiz et jugemens,
Et guerres et tornoiemens,
Et baleries et karoles,
Et ot vieles et citoles,
Et flere espices odoreuses,
Et goute choses savoreuses,
Et gist entre les bras s'amie,
Et toutevois n'i est-il mie;
Ou voit Jalousie venant,
Ung pestel à son col tenant,
[p. 157]
Tel qui, par grand' dévotion, 19295
En trop grand' contemplation,
Fait apparaître en ses pensées
Les choses qu'il a pourchassées,
Et les cuide voir proprement
Devant ses yeux ouvertement
(Mais tout cela n'est que mensonge,
Ainsi comme l'homme qui songe,
Qui prend ce qu'il voit pour réel
Quand ce n'est que spirituel,
Comme Scipion, dit l'histoire,
Vit le ciel dans toute sa gloire,
Et la mer, et la terre et l'air
En tous détails, jusqu'à l'enfer),
Tel donc voit étoiles paraître,
Les animaux dans les bois paître,
Les oiseaux dans l'air voyager
Et poissons par la mer nager:
Il voit leurs tours, leur gentillesse,
Il voit encore en grand' liesse,
Chez eux diversité de gens,
D'autres par les forêts chassants,
Par montagnes et par rivières,
Par prés, par vignes, par jachères:
Il songe plaids et jugements,
Guerres, tournois, trépignements,
Et bals, et rondes et karoles,
Entend guitares et violes,
Goûte savoureux aliments
Et flaire épices odorants,
Ou gît dans les bras de sa mie,
Et de cela rien n'est-il mie:
Ou voit Jalousie accourant,
Un bâton à son col tenant,
[p. 158]
Qui provés ensemble les trueve 19081
Par Male-Bouche qui contrueve
Les choses ains que faites soient,
Dont tuit Amant par jor s'effroient.
Car cil qui fins Amans se clament,
Quant d'amors ardemment s'entr'ament,
Dont moult ont travaus et anuis,
Qui se sunt de nuit endormis
En lor lit où moult ont pensé,
(Car les propriétés en sé)[41]
Si songent les choses amées,
Que tant ont par jor réclamées,
Ou songent de lor aversaires
Qui lor font anuis et contraires.
Ou s'il sunt en mortex haïnes,
Corrous songent et ataïnes,
Et contens o lor anemis
Qui les ont en haïne mis
Es choses à guerre ensivables,
Par contraires ou par semblables.
Ou s'il resunt mis en prison
Par aucune grant mesprison,
Songent-il de lor délivrance,
S'il en sunt en bonne esperance;
Ou songent ou gibet ou corde,
Que li cuers par jor lor recorde;
Ou quiexques choses desplesans,
Qui ne sunt mie hors, mès ens,
Si recuident-il por voir lores
Que ces choses soient defores,
Et font de tout ou duel ou feste,
Et tout portent dedens lor teste,
Qui les cinc sens ainsinc deçoit
Par les fantosmes qu'il reçoit,
[p. 159]
Qui prouvés ensemble les trouve 19329
Par Malebouche qui controuve
Les actes avant qu'ils soient faits
Et rend les amants inquiets.
Car amants qui fins se proclament,
Quand d'un ardent amour s'enfiamment,
Dont ont grand deuil et grands ennuis,
Quand au lit seront endormis
Où leur esprit moult souffre et pense
(Je le sais par expérience)[41],
Ils songent à l'objet aimé
Qu'ils ont le jour tant réclamé,
Ou pensent à leurs adversaires
Qui tant leur font peines amères.
Ou s'ils sont en mortel courroux,
Toute la nuit leur cœur jaloux
Ne rêve que haine et vengeance,
Querelles, combats à outrance,
Avec leurs mortels ennemis
Qui les ont tant en haine mis,
Et combinent comme à la guerre
Manœuvre semblable ou contraire.
Ou s'ils sont jetés en prison
Pour aucun crime ou trahison,
Ils songent à leur délivrance,
S'ils en sont en bonne espérance,
Ou bien rêvent corde et gibet
Qui le jour les inquiétait,
Ou quelque chose déplaisante
En eux-mêmes qui les tourmente,
Et s'imaginent voir alors
Les choses paraître au dehors,
Et font de tout ou deuil ou fête,
Et tout portent dedans leur tête,
[p. 160]
Dont maintes gens par lor folie 19115
Cuident estre par nuit estries
Errans avecques dame Habonde[42],
Et dient que par tout le monde
Li tiers enfant de nacion
Sunt de ceste condicion.
Qu'il vont trois fois en la semaine
Si cum destinée les maine;
Et par tous ces ostex se boutent,
Ne clés ne barres ne redoutent,
Ains s'en entrent par les fendaces,
Par chatieres et par crevaces,
Et se partent des cors les ames,
Et vont avec les bonnes Dames
Par leus forains et par maisons,
Et le pruevent par tiex raisons:
Que les diversités véuës
Ne sunt pas en lor liz venuës,
Ains sunt lor ames qui laborent,
Et par le monde ainsinc s'en corent;
Et tant cum il sunt en tel oirre,
Si cum il font as gens acroire,
Qui lor cors bestorné auroit,
Jamès l'ame entrer n'i sauroit.
Mès trop a ci folie orrible,
Et chose qui n'est pas possible:
Car cors humains est chose morte
Sitost cum l'ame en soi ne porte;
Donques est-ce chose certaine
Que cil qui trois fois la semaine
Ceste maniere d'oirre sivent,
Trois fois muirent, trois fois revivent
En une semaine méismes:
Et s'il est si cum nous déismes,
[p. 161]
Qui les cinq sens ainsi déçoit 19363
Par les fantômes qu'elle voit.
Maintes gens même, en leurs folies,
La nuit, pensent être génies
Avecque dame Habonde errants[42],
Et disent que de tous enfants
Les troisièmes par la naissance
Sont tretous de semblable essence:
Qu'en la semaine ils vont trois fois
Du destin écoutant la voix,
Par toutes les maisons se boutent,
Ni clés ni barres ne redoutent,
Mais dessus passent ou dessous
Par chatières, fentes et trous;
Que de leurs corps partent les âmes
Qui vont avec les bonnes dames
Par lieux publics et par maisons
Et disent pour toutes raisons:
«Que les choses diverses vues
Ne sont pas en leurs lits venues;
Donc leurs âmes s'en vont ainsi
De par le monde, à grand souci.»
Ils ne s'en tiennent pas là voire,
Mais veulent faire aux gens accroire
Que si le corps on retournait
Jamais l'âme n'y rentrerait.
Mais c'est une folie horrible,
Et chose qui n'est pas possible,
Car de l'homme le corps est mort
Certes sitôt que l'âme en sort.
Donc est-ce une chose certaine
Que si par trois fois la semaine
Ce voyage l'âme faisait,
Trois fois mourrait et revivrait
[p. 162]
Dont resuscitent moult souvent 19149
Li desciples de tel convent[43].
* * * * *
Mais c'est bien terminée chose,
Et bien l'os reciter sans glose,
Que nus qui doie à mort corir,
N'a que d'une mort à morir,
Ne jà ne resuscitera
Tant que ses jugemens sera,
Se n'ert miracle especial
De par le Diex celestial,
Si cum de saint Ladre lison,
Car ce pas ne contredison.
Et quant l'en dit d'autre partie
Que quant l'ame s'est departie
Du cors ainsinc desaorné,
S'el trueve le cors bestorné,
El ne set en li revenir:
Qui puet tel fable sostenir?
Qu'il est voirs, et bien le recors,
Ame desevrée de cors,
Plus est aperte, et sage et cointe,
Que quant ele est au cors conjointe,
Dont el sieut la complexion
Qui li troble s'entencion:
Dont est miex lors par li séuë
L'entrée que ne fu l'issuë:
Par quoi plus tost la troveroit,
Jà si bestorné ne seroit.
* * * * *
D'autre part, que li tiers du monde
Aille ainsinc avec dame Habonde,
[p. 163]
Le corps dans la même semaine, 19397
Et si c'est vrai, qu'on en convienne,
Les disciples de ce savant
Système renaissent souvent[43].
C'est une indiscutable chose,
Et je l'ose affirmer sans glose,
Que nul qui doive à mort courir
N'a que d'une mort à mourir,
Et jamais, à moins d'un miracle
De Dieu qui lève cet obstacle,
Jamais ne ressuscitera
Tant que pour lui subsistera
Son jugement. Or Dieu l'accorde
Parfois dans sa miséricorde,
Comme saint Lazare lisons,
Ce que nous ne contredisons,
Et lorsqu'on dit, d'autre partie,
Que quand l'âme s'est départie
Du corps ainsi tout désorné,
S'elle le trouve retourné,
Elle n'y peut rentrer ensuite,
Qui donc telle fable débite?
C'est certain et pas n'en démords,
Ame qui se sèvre du corps
Est plus subtile et déliée
Que quand était au corps liée,
Dont subit la complexion
Qui trouble son intention.
Donc est mieux lors par elle sue
La porte que n'était l'issue,
Par quoi plus tôt la trouverait
Quand le corps voire on tournerait.
D'autre part, que le tiers du monde
Ainsi coure avec dame Habonde,
[p. 164]
Si cum foles vielles le pruevent 19179
Par les visions qu'eles truevent,
Dont convient-il sans nule faille
Que tretous li mondes i aile,
Qu'il n'est nus, soit voire ou mençonge,
Qui mainte vision ne songe,
Non pas trois fois en la semaine,
Mès quinze fois en la quinzaine,
Ou plus, ou mains par aventure,
Si cum la fantasie dure.
Ne ne revoil dire des songes,
S'il sunt voirs, ou s'il sunt mençonges,
Se l'en les doit du tout eslire,
Ou s'il sunt du tout à despire:
Porquoi li uns sunt plus orribles,
Plus bel li autre et plus paisible,
Selonc lor apparicions
En diverses complexions,
Et selonc lor divers corages
Des meurs divers et des aages:
Ou se Diex par tex visions
Envoie revelacions,
Ou li malignes esperiz,
Por metre les gens en periz,
De tout ce ne m'entremetrai,
Mès à mon propos me retrai.
Si vous di donques que les nuës,
Quant lasses sunt et recréuës
De traire par l'air de lor flesches,
Et plus de moistes que de seiches,
Car de pluies et de rousées
Les ont trestoutes arrousées,
Se Chalor aucune n'en seiche,
Por traire quelque chose seiche,
[p. 165]
(Si les vieilles nous en croyons 19431
Contant leurs folles visions),
Il faut vraiment, vaille que vaille,
Qu'à son tour tout le monde y aille,
Puisque tous, à tort ou raison,
Nous leurre mainte vision,
Non pas trois fois en la semaine,
Mais quinze fois en la quinzaine,
Ou moins, ou plus, tant qu'en l'esprit
Le phénomène se produit.
Je ne dirai non plus des songes
S'ils sont vérités ou mensonges,
Si l'on les doit du tout priser,
S'ils sont du tout à mépriser,
Pourquoi les uns sont plus horribles,
D'autres plus beaux ou plus paisibles,
Selon les apparitions
Et selon les complexions,
Les mœurs diverses, les usages,
Les circonstances et les âges;
Si Dieu par telles visions
Veut faire révélations,
Ou bien l'esprit malin, le traître,
Pour les gens en grand péril mettre.
De tout ce ne m'occuperai,
Mais à mon propos reviendrai.
Je vous disais donc que les nues,
Lorsqu'elles sont lasses, rompues
De lancer leurs flèches en l'air
Plus moites que sèches, c'est clair,
Puisque de pluie et de rosées
Les ont tretoutes arrosées
(Si n'en sèche aucune Chaleur
Des traits de sa brûlante ardeur),
[p. 166]
Si destendent lor ars ensemble, 19213
Quant ont trait tant cum bon lor semble.
Mès trop ont estranges manieres
Cilz ars dont traient ces archieres,
Car toutes lor colors s'en fuient,
Quant en destendant les estuient;
Ne jamès puis de cels méismes
Ne retrairont que nous véismes;
Mès s'el vuelent autre fois traire,
Noviaus arz lor convient refaire,
Que li solaus puist pioler;
Nes convient autrement doler.
Encore ovre plus l'influance
Des ciex, qui tant ont grant poissance
Par mer, et par terre, et par air;
Les cometes font-il parair[44],
Qui ne sunt pas es ciex posées,
Ains sunt parmi l'air embrasées,
Et poi durent puis que sunt faites,
Dont maintes fables sunt retraites.
Les mors as princes en devinent
Cil qui de deviner ne finent;
Mès les cometes plus n'aguetent,
Ne plus espessement ne gietent
Lor influances ne lor rois
Sor povres hommes que sor rois,
Ne sor rois que sor povres hommes:
Ainçois euvrent, certains en sommes,
Où monde sor les regions,
Selonc les disposicions
Des climaz, des hommes, des bestes
Qui sunt as influances prestes
Des planetes et des estoiles,
Qui greignor pooir ont sor eles.
[p. 167]
Tirant tant comme bon leur semble, 19465
Leurs arcs détendent lors ensemble.
Mais ils sont par trop singuliers
Ces arcs dont tirent ces archers,
Dont toutes les couleurs s'effacent
Quand dans leurs étuis les replacent.
Du reste, ils ne tireront plus
Des mêmes arcs qui furent vus;
Car pour nouvelles flèches traire,
Nouveaux arcs il leur faudra faire
Que le soleil puisse parer,
Car lui seul peut les décorer.
Mieux encore agit l'influence
Des cieux qui tant ont grand' puissance
Par l'air et la terre et la mer.
Ils font comètes enflammer[44]
Qui ne sont pas aux cieux posées,
Mais en l'air courent embrasées,
Pour mourir peu de temps après,
Dont maints contes ont été faits,
Tous plus faux les uns que les autres.
Les devins et tous leurs apôtres
Disent que ces astres errants
Nous annoncent la mort des grands.
Mais les comètes, sans doutance,
Ne font peser leur influence
Ni leurs rayons d'un plus grand poids
Sur pauvres hommes que sur rois,
Ni sur rois que sur pauvres hommes,
Mais travaillent, certains en sommes,
Du monde sur les régions,
Selon les dispositions
Des climats, des hommes, des bêtes,
Qui sont aux influences prêtes
[p. 168]
Si portent les senefiances 19247
Des celestiaus influances,
Et les complexions esmuevent,
Si cum obéissans les truevent.
* * * * *
Si ne di-ge pas ne n'afiche
Que rois doient estre dit riche
Plus que les personnes menuës
Qui vont nuz piez parmi les ruës:
Car soffisance fait richece,
Et convoitise fait povrece.
Soit rois, ou n'ait vaillant deux miches,
Qui plus convoite mains est riches;
Et qui voldroit croire escritures,
Li rois resemblent les paintures,
Dont tel exemple nous apreste
Cil qui nous escrit l'Almageste,
Se bien i savoit prendre garde
Cil qui les paintures regarde,
Qui plesent cui ne s'en apresse,
Mès de près la plesance cesse;
De loing semblent trop déliteuses,
De près ne sunt point docereuses.
Ainsinc va des amis poissans,
Doux est à lor mescongnoissans
Lor servise et lor acointance
Par le defaut d'experience.
Mès qui bien les esproveroit,
Tant d'amertume i troveroit,
Qu'il s'i craindroit moult à bouter.
Tant fait lor grace à redouter.
Ainsinc nous asséure Oraces,
De lor amor et de lor graces:
[p. 169]
De tous les astres lumineux, 19499
Qui sont les plus puissants sur eux,
Et portent les signifiances
De ces célestes influences,
Et meuvent les complexions
Selon leurs dispositions.
Pour ce ne dis-je ni n'affiche
Qu'un roi doive être appelé riche
Plus que les autres gens menus
Qui par les routes vont pieds-nus;
Car suffisance fait richesse,
Et convoitise fait détresse.
Soit roi, soit pauvre mendiant,
Qui plus convoite a moins vaillant,
Et qui voudrait croire écritures
Les rois ressemblent aux peintures.
C'est l'exemple que l'auteur prit
Quand l'Almageste il écrivit.
Si bien savez y prendre garde,
Quand les peintures on regarde,
De loin elles font bon effet,
De près le plaisir disparaît;
De loin semblent délicieuses,
De près ne sont plus doucereuses.
Ainsi va des amis puissants.
Doux semblent, aux non connaissants,
Leur service et leur accointance
Par le défaut d'expérience;
Mais qui bien les éprouverait,
Tant d'amertume y trouverait,
Qu'il hésiterait, j'en suis sûre,
A les briguer à l'aventure,
Tant leur grâce est à redouter.
C'est ce que se plaît à conter
[p. 170]
Ne li princes ne sunt pas dignes 19279
Que li cors du ciel doingnent signes
De lor mort plus que d'ung autre homme;
Car lor cors ne vault une pomme
Oultre le corps d'ung charruier,
Ou d'ung clerc, ou d'ung ecuier:
Car ges fais tous semblables estre,
Si cum il apert à lor nestre.
Par moi nessent semblable et nu,
Fort et fiéble, gros et menu:
Tous les met en équalité
Quant à l'estat d'umanité.
Fortune i met le remanant,
Qui ne set estre permanant,
Qui ses biens à son plaisir donne,
Ne ne prent garde à quel personne,
Et tout retolt et retoldra
Toutes les fois qu'ele voldra.