Comment le fol mari couard
Lui-même au col se met la hart,
Quand son secret dit à sa femme,
Dont perd son corps, elle son âme.
Lors lui conte le malheureux
Sa grand' honte, son cas affreux;
Dès lors il a livré sa tête.
A peine dit, il le regrette;
Mais un mot, sitôt envolé,
Ne peut plus être rappelé.
Lors il priera qu'elle se taise,
Car il est à plus grand mésaise
Que jamais avant il n'était,
Quand sa femme rien ne savait.
Bien lui promet-elle sincère,
Vaille que vaille, de se taire;
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Mès li chetis, que cuide-il faire? 17237
Il ne puet pas sa langue taire,
Or tent à l'autrui retenir!
A quel chief en cuide-il venir?
Or se voit la dame au deseure,
Et set que de quelconques heure
L'osera mès cil corrocier,
Ne contre li de riens grocier;
Mu le fera tenir et coi,
Qu'ele a bien matire de quoi.
Convenant, espoir, li tendra,
Tant que corrous entr'eus vendra,
Encore s'ele tant atent:
Mès envis atendra jà tant
Que moult ne li soit grant grevance,
Tant aura le cuer en balance.
Et qui les hommes ameroit,
Cist sermon lor préescheroit,
Qui bien fait en tous leus à dire,
Por ce que chascuns hons s'i mire,
Por eux de grant peril retraire.
Si porroit-il, espoir, desplaire
As fames qui tant ont de jangles;
Mès vérités ne quiert nus angles.
Biaus Seignors, gardés-vous des fames[14],
Se vos cors amés et vos âmes;
Au mains que jà si mal n'ovrés
Que vos secrez lor descovrés,
Que dedens vos cuers estuiés.
Fuiés, fuiés, fuiés, fuiés,
Fuiés, enfans, fuiés tel beste,
Gel' vous consel et amoneste
Sans décepcion et sans guile,
Et notés ces vers de Virgile,
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Mais où pense-t-il en venir? 17451
Comment langue d'autrui tenir
Quand on ne sait la sienne taire?
Le chétif, que pense-t-il faire?
Or la dame a pris le dessus
Et sait bien qu'il n'osera plus
Désormais lui chercher querelle,
Ni lutter à nul jour contre elle.
Muet le tiendra-t-elle et coi,
Car elle a matière de quoi.
Peut-être bien se taira-t-elle
Jusqu'à la prochaine querelle,
Si même elle attend jusque-là.
Mais à grand' peine elle attendra,
Et non sans cruelle souffrance,
Tant aura le cœur en balance;
Et qui les hommes aimerait,
Ce sermon il leur prêcherait,
Qui par tous lieux est bon à dire,
Pour que chacun se puisse instruire
Et ce grand péril éviter.
Par contre, il pourrait exciter
De toutes femmes la colère,
Femmes à langue de vipère;
Mais vérité fuit les détours.
Beaux seigneurs, gardez-vous toujours[14],
Si vous aimez vos corps, vos âmes,
Beaux seigneurs, gardez-vous des femmes;
Au moins gardez-vous bien jamais
De leur dévoiler les secrets
Cachés dans le fond de votre âme.
Fuyez, fuyez, fuyez la femme,
Enfants, telle bête fuyez;
A ma parole vous fiez,
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Mès qu'en vos cuers si les fichiés, 17271
Qu'il n'en puissent estre sachiés:
Enfans qui coilliés les floretes,
Et les freses fresches et netes,
Ci gist li frois serpens en l'erbe[15]:
Fuiés, enfans, car il enherbe
Et empoisonne et envenime
Tout homme qui de li s'aprime.
Enfans qui les flors alés querre,
Et les freses naissans sus terre,
Li mau serpent refroidissant
Qui se vet ici tapissant,
La malicieuse coluevre
Qui son venin repont et cuevre,
Et le muce souz l'erbe tendre,
Jusqu'à tant que le puisse espendre
Por vous decevoir et grever,
Pensés, enfans, de l'eschever.
Ne vous i lessiés pas haper,
Se de mort volés eschaper:
Car tant est venimeuse beste
Par cors, et par queuë, et par teste,
Que se de li vous aprochiés,
Tost vous troverés entechiés;
Qu'el mort et point en traïson
Quanqu'el ataint sans garison;
Car de cesti venin l'ardure
Nus triades n'en a la cure:
Rien n'i vaut herbe ne racine,
Sol foïr en est medicine.
Si ne di-ge pas toutevoie
(N'onc ne fu l'entencion moie)
Que les fames chieres n'aiés,
Ne que si foïr les doiés,
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Sans feinte comme à l'Évangile. 17483
Puis notez ces vers de Virgile,
Et dedans vos cœurs les fichez
Si bien qu'ils n'en soient arrachés:
Enfants, qui cueillez les fleurettes
Et les fraises fraîches et nettes,
En l'herbe git le froid serpent[15].
Fuyez, enfants, car de sa dent
Il envenime, il empoisonne
Quiconque auprès de lui buissonne.
Enfants, qui les fleurs savourez
Et les fraises dessus les prés,
Le méchant serpent froid et sombre
Qui rampe et se tapit dans l'ombre,
Et la couleuvre emmi le thym
Qui distille son noir venin
Et le tient prêt sous l'herbe tendre,
Jusqu'à ce que le puisse épandre
Sur vous, pour vous faire mourir,
Enfants, ne songez qu'à les fuir.
Car tant est venimeuse bête
Par le corps, la queue et la tête,
Que si vous vous en approchiez,
Soudain vous en seriez souillés.
Enfants, évitez sa morsure,
En nul remède n'y sais cure,
Car elle mord en trahison
Sans nul espoir de guérison;
Rien n'y fait herbe ni racine;
Je ne sais d'autre médecine
Que de la fuir incontinent.
De ce que j'ai dit ci-devant,
N'allez pas toutefois déduire
(Car ce jamais ne voulus dire,)
[p. 050]
Que bien avec eus ne gisiés; 17305
Ains commant que moult les prisiés,
Et par raison les essauciés,
Bien les vestés, bien les chauciés[16],
Et tous jors à ce laborés,
Que les servés et honorés
Por continuer vostre espiece,
Si que la mort ne la despiece;
Mès jà tant ne vous y fiés,
Que chose à taire lor diés.
Bien soffrés que voisent et viengnent,
La mesnie et l'ostel maintiengnent,
S'el sevent à ce metre cure;
Ou s'il avient par aventure
Que sachent achater et vendre,
A ce puéent-el bien entendre;
Ou s'el sevent aucun mestier,
Facent-le, s'el en ont mestier,
Et sachent les choses apertes
Qui n'ont mestier d'estre covertes.
Mès se tant vous habandonnés
Que trop de pooir lor donnés,
A tart vous en repentirés,
Quant lor malice sentirés.
L'Escriture néis nous crie
Que se la fame a seignorie,
Ele est à son mari contraire,
Quant el li voit riens dire ou faire.
* * * * *
Prenés-vous garde toutevoie
Que l'ostel n'aille à male voie;
Car l'en pert bien en meillor garde.
Qui sages est, sa chose garde.
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Que femmes chères n'ayez point, 17519
Et que toutes fuyez au point
De ne plus coucher avec elles.
Aimez dames et damoiselles,
Et par raison les exhaussez,
Bien les vêtez, bien les chaussez,
Et pour perpétuer l'espèce,
Que la Mort constamment dépèce,
Vous ne devez tous aspirer
Qu'à les servir, les honorer;
Mais jamais n'allez pour leur plaire
Jusqu'à leur dire chose à taire.
Laissez-les aller et venir
Et toute la maison tenir
S'elles savent y mettre cure.
Ou s'il advient, par aventure,
Qu'elles sachent vendre, acheter,
Laissez-les donc se contenter;
Et si le moindre métier savent,
Maladroits ceux qui les entravent.
Bref, elles peuvent se mêler
De tout, sauf ce qu'il faut celer;
Mais si vous faites l'imprudence
De leur donner trop de puissance,
Bientôt vous en repentirez,
Quand leur malice sentirez.
L'Écriture même confesse
Que quand la femme est la maîtresse,
Que dise ou fasse le mari,
Elle se met encontre lui.
Mais veillez que ne se dévoie
La maison en mauvaise voie;
On trompe le meilleur gardien.
Le sage, lui, garde son bien.
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Et vous qui avés vos amies, 17337
Portés lor bonnes compaignies;
Bien affiert qu'el sachent chascunes
Assés des besoingnes communes.
Mès se preus estes et senés,
Quant entre vos bras les tenés,
Et les acolés et baisiés,
Taisiés, taisiés, taisiés, taisiés[17].
Pensés de vos langues tenir,
Car riens n'en puet à chief venir
Quant des secrez sunt parçonieres,
Tant sunt orguilleuses et fieres,
Et tant ont les langues cuisans,
Et venimeuses et nuisans.
Mès quant les fox sunt là venu,
Qu'il sunt entre lor bras tenu,
Et que les acolent et baisent,
Entre les gieus qui tant lor plaisent,
Lors n'i puet riens avoir celé,
Là sunt li secré revelé;
Là se descuevrent li mari
Dont puis sunt dolent et marri.
Tuit encusent ci lor pensé,
Fors li sage bien apensé.
Dalida la malicieuse,
Par flaterie venimeuse,
A Sanson qui tant ert vaillans,
Tant preus, tant fors, tant bataillans,
Si cum el le tenoit forment
Soef en son giron dormant,
Copa ses chevex o ses forces,
Dont il perdi toutes ses forces,
Quant de ses crins le depela,
Et tous secrez li révéla,
[p. 053]
Et vous qui avez vos amies, 17553
Faites-leur bonnes compagnies;
Confiez-leur donc, au besoin,
De quelques intérêts le soin.
Mais êtes-vous prudent et sage?
Lorsque pris d'amoureuse rage,
Les accolez et les baisez,
Taisez-vous, taisez-vous, taisez.
Quand des secrets sont familières
Tant sont orgueilleuses et fières,
Que rien de bon n'en peut venir,
Sachez donc vos langues tenir;
Car leurs langues sont trop cuisantes
Et venimeuses et nuisantes.
Mais quand les fous sont là venus,
Qu'ils sont entre leurs bras tenus,
Qu'elles les accolent et baisent
En mille jeux qui tant leur plaisent,
Ils n'ont plus rien lors de celé,
Et tout secret est révélé.
Les sages seuls leurs pensers voilent,
Les fous à l'envi les dévoilent;
Là se trahissent les maris
Dont puis sont dolents et marris.
Dalila la malicieuse,
Par sa caresse venimeuse,
Tondit à Samson le vaillant,
Le preux, le fort, le bataillant,
Tous les cheveux avec ses forces,
Dont il perdit toutes ses forces,
Un jour que le tenait dormant
En son giron paisiblement.
Trop fol il fut quand à la belle,
N'ayant rien de caché pour elle,
[p. 054]
Que li fox contés li avoit, 17371
Qui riens celer ne li savoit.
Mès n'en vuel plus d'exemples dire,
Bien vous puet ung por tous soffire.
Salemon néis en parole,
Dont ge vous dirai la parole
Tantost, por ce que ge vous ain:
De cele qui te dort où sain
Garde les portes de ta bouche,
Por foïr péril et reprouche[18].
Cest sermon devroit préeschier
Quicunques auroit homme chier,
Que tuit de fames se gardassent,
Si que jamès ne s'i fiassent.]
Si n'ai-ge pas por vous ce dit,
Car vous avés sans contredit
Tous jors été loiale et ferme.
L'Escriture néis afferme,
Tant vous a donné Diex sens fin,
Que vous estes sages sans fin.
_L'Acteur._
Genius ainsinc la conforte,
Et de quanqu'il puet li enhorte
Qu'el laist du tout son duel ester:
Car nus ne puet riens conquester
En duel, ce dist, ne en tristece:
C'est une chose qui moult blece,
Et qui, ce dist, riens ne profite.
Quant il ot sa volenté dite,
Sans plus faire longue prière,
Il s'asiet en une chaiere
[p. 055]
Tous ses secrets il ne cela; 17587
Car tous elle les révéla,
Et la traîtresse, la parjure,
Le pela de sa chevelure.
Or cet exemple vous suffit;
Autant que tous seul il en dit.
Et Salomon parle de même;
Je vais, parce que je vous aime,
Citer son précepte divin:
«A celle qui dort sur ton sein
Les portes de ta bouche accroche,
Pour fuir et péril et reproche[18].»
Oui, quiconque aurait l'homme cher
Lui devrait ce sermon prêcher
Que tous des femmes se gardassent
Et que jamais ne s'y fiassent.]
Mais ceci pour vous n'ai pas dit,
Car vous avez, sans contredit,
Toujours été loyale et pure.
Du reste, affirme l'Écriture,
Tant Dieu vous a donné sens fin
Que vous êtes sage sans fin.
_L'Auteur._
Génius ainsi la conforte
Et tant qu'il peut Nature exhorte
A sa peine et ses pleurs tarir;
Car nul ne peut rien obtenir
Par deuil, dit-on, ni par tristesse.
C'est une chose qui moult blesse
Et qui jamais n'a profité.
Quand il eut dit sa volonté,
Sans plus faire longue prière,
Il s'assied dedans une chaire
[p. 056]
De jouste son autel assise, 17401
Et Nature tantost s'est mise
A genous devant le provoire.
Mès sans faille, c'est chose voire,
Qu'el ne puet son duel oblier,
N'il ne l'en vuet jà plus prier,
Qu'il i perdroit sa poine toute;
Ains se taist, et la Dame escoute,
Qui dit par grant devocion,
En plorant, sa confession,
Que ge ci vous aporte escrite
Mot à mot si comme el l'a dite.