XCV

Comment le fol mari couard

Lui-même au col se met la hart,

Quand son secret dit à sa femme,

Dont perd son corps, elle son âme.

Lors lui conte le malheureux

Sa grand' honte, son cas affreux;

Dès lors il a livré sa tête.

A peine dit, il le regrette;

Mais un mot, sitôt envolé,

Ne peut plus être rappelé.

Lors il priera qu'elle se taise,

Car il est à plus grand mésaise

Que jamais avant il n'était,

Quand sa femme rien ne savait.

Bien lui promet-elle sincère,

Vaille que vaille, de se taire;

[p. 046]

Mès li chetis, que cuide-il faire? 17237

Il ne puet pas sa langue taire,

Or tent à l'autrui retenir!

A quel chief en cuide-il venir?

Or se voit la dame au deseure,

Et set que de quelconques heure

L'osera mès cil corrocier,

Ne contre li de riens grocier;

Mu le fera tenir et coi,

Qu'ele a bien matire de quoi.

Convenant, espoir, li tendra,

Tant que corrous entr'eus vendra,

Encore s'ele tant atent:

Mès envis atendra jà tant

Que moult ne li soit grant grevance,

Tant aura le cuer en balance.

Et qui les hommes ameroit,

Cist sermon lor préescheroit,

Qui bien fait en tous leus à dire,

Por ce que chascuns hons s'i mire,

Por eux de grant peril retraire.

Si porroit-il, espoir, desplaire

As fames qui tant ont de jangles;

Mès vérités ne quiert nus angles.

Biaus Seignors, gardés-vous des fames[14],

Se vos cors amés et vos âmes;

Au mains que jà si mal n'ovrés

Que vos secrez lor descovrés,

Que dedens vos cuers estuiés.

Fuiés, fuiés, fuiés, fuiés,

Fuiés, enfans, fuiés tel beste,

Gel' vous consel et amoneste

Sans décepcion et sans guile,

Et notés ces vers de Virgile,

[p. 047]

Mais où pense-t-il en venir? 17451

Comment langue d'autrui tenir

Quand on ne sait la sienne taire?

Le chétif, que pense-t-il faire?

Or la dame a pris le dessus

Et sait bien qu'il n'osera plus

Désormais lui chercher querelle,

Ni lutter à nul jour contre elle.

Muet le tiendra-t-elle et coi,

Car elle a matière de quoi.

Peut-être bien se taira-t-elle

Jusqu'à la prochaine querelle,

Si même elle attend jusque-là.

Mais à grand' peine elle attendra,

Et non sans cruelle souffrance,

Tant aura le cœur en balance;

Et qui les hommes aimerait,

Ce sermon il leur prêcherait,

Qui par tous lieux est bon à dire,

Pour que chacun se puisse instruire

Et ce grand péril éviter.

Par contre, il pourrait exciter

De toutes femmes la colère,

Femmes à langue de vipère;

Mais vérité fuit les détours.

Beaux seigneurs, gardez-vous toujours[14],

Si vous aimez vos corps, vos âmes,

Beaux seigneurs, gardez-vous des femmes;

Au moins gardez-vous bien jamais

De leur dévoiler les secrets

Cachés dans le fond de votre âme.

Fuyez, fuyez, fuyez la femme,

Enfants, telle bête fuyez;

A ma parole vous fiez,

[p. 048]

Mès qu'en vos cuers si les fichiés, 17271

Qu'il n'en puissent estre sachiés:

Enfans qui coilliés les floretes,

Et les freses fresches et netes,

Ci gist li frois serpens en l'erbe[15]:

Fuiés, enfans, car il enherbe

Et empoisonne et envenime

Tout homme qui de li s'aprime.

Enfans qui les flors alés querre,

Et les freses naissans sus terre,

Li mau serpent refroidissant

Qui se vet ici tapissant,

La malicieuse coluevre

Qui son venin repont et cuevre,

Et le muce souz l'erbe tendre,

Jusqu'à tant que le puisse espendre

Por vous decevoir et grever,

Pensés, enfans, de l'eschever.

Ne vous i lessiés pas haper,

Se de mort volés eschaper:

Car tant est venimeuse beste

Par cors, et par queuë, et par teste,

Que se de li vous aprochiés,

Tost vous troverés entechiés;

Qu'el mort et point en traïson

Quanqu'el ataint sans garison;

Car de cesti venin l'ardure

Nus triades n'en a la cure:

Rien n'i vaut herbe ne racine,

Sol foïr en est medicine.

Si ne di-ge pas toutevoie

(N'onc ne fu l'entencion moie)

Que les fames chieres n'aiés,

Ne que si foïr les doiés,

[p. 049]

Sans feinte comme à l'Évangile. 17483

Puis notez ces vers de Virgile,

Et dedans vos cœurs les fichez

Si bien qu'ils n'en soient arrachés:

Enfants, qui cueillez les fleurettes

Et les fraises fraîches et nettes,

En l'herbe git le froid serpent[15].

Fuyez, enfants, car de sa dent

Il envenime, il empoisonne

Quiconque auprès de lui buissonne.

Enfants, qui les fleurs savourez

Et les fraises dessus les prés,

Le méchant serpent froid et sombre

Qui rampe et se tapit dans l'ombre,

Et la couleuvre emmi le thym

Qui distille son noir venin

Et le tient prêt sous l'herbe tendre,

Jusqu'à ce que le puisse épandre

Sur vous, pour vous faire mourir,

Enfants, ne songez qu'à les fuir.

Car tant est venimeuse bête

Par le corps, la queue et la tête,

Que si vous vous en approchiez,

Soudain vous en seriez souillés.

Enfants, évitez sa morsure,

En nul remède n'y sais cure,

Car elle mord en trahison

Sans nul espoir de guérison;

Rien n'y fait herbe ni racine;

Je ne sais d'autre médecine

Que de la fuir incontinent.

De ce que j'ai dit ci-devant,

N'allez pas toutefois déduire

(Car ce jamais ne voulus dire,)

[p. 050]

Que bien avec eus ne gisiés; 17305

Ains commant que moult les prisiés,

Et par raison les essauciés,

Bien les vestés, bien les chauciés[16],

Et tous jors à ce laborés,

Que les servés et honorés

Por continuer vostre espiece,

Si que la mort ne la despiece;

Mès jà tant ne vous y fiés,

Que chose à taire lor diés.

Bien soffrés que voisent et viengnent,

La mesnie et l'ostel maintiengnent,

S'el sevent à ce metre cure;

Ou s'il avient par aventure

Que sachent achater et vendre,

A ce puéent-el bien entendre;

Ou s'el sevent aucun mestier,

Facent-le, s'el en ont mestier,

Et sachent les choses apertes

Qui n'ont mestier d'estre covertes.

Mès se tant vous habandonnés

Que trop de pooir lor donnés,

A tart vous en repentirés,

Quant lor malice sentirés.

L'Escriture néis nous crie

Que se la fame a seignorie,

Ele est à son mari contraire,

Quant el li voit riens dire ou faire.

* * * * *

Prenés-vous garde toutevoie

Que l'ostel n'aille à male voie;

Car l'en pert bien en meillor garde.

Qui sages est, sa chose garde.

[p. 051]

Que femmes chères n'ayez point, 17519

Et que toutes fuyez au point

De ne plus coucher avec elles.

Aimez dames et damoiselles,

Et par raison les exhaussez,

Bien les vêtez, bien les chaussez,

Et pour perpétuer l'espèce,

Que la Mort constamment dépèce,

Vous ne devez tous aspirer

Qu'à les servir, les honorer;

Mais jamais n'allez pour leur plaire

Jusqu'à leur dire chose à taire.

Laissez-les aller et venir

Et toute la maison tenir

S'elles savent y mettre cure.

Ou s'il advient, par aventure,

Qu'elles sachent vendre, acheter,

Laissez-les donc se contenter;

Et si le moindre métier savent,

Maladroits ceux qui les entravent.

Bref, elles peuvent se mêler

De tout, sauf ce qu'il faut celer;

Mais si vous faites l'imprudence

De leur donner trop de puissance,

Bientôt vous en repentirez,

Quand leur malice sentirez.

L'Écriture même confesse

Que quand la femme est la maîtresse,

Que dise ou fasse le mari,

Elle se met encontre lui.

Mais veillez que ne se dévoie

La maison en mauvaise voie;

On trompe le meilleur gardien.

Le sage, lui, garde son bien.

[p. 052]

Et vous qui avés vos amies, 17337

Portés lor bonnes compaignies;

Bien affiert qu'el sachent chascunes

Assés des besoingnes communes.

Mès se preus estes et senés,

Quant entre vos bras les tenés,

Et les acolés et baisiés,

Taisiés, taisiés, taisiés, taisiés[17].

Pensés de vos langues tenir,

Car riens n'en puet à chief venir

Quant des secrez sunt parçonieres,

Tant sunt orguilleuses et fieres,

Et tant ont les langues cuisans,

Et venimeuses et nuisans.

Mès quant les fox sunt là venu,

Qu'il sunt entre lor bras tenu,

Et que les acolent et baisent,

Entre les gieus qui tant lor plaisent,

Lors n'i puet riens avoir celé,

Là sunt li secré revelé;

Là se descuevrent li mari

Dont puis sunt dolent et marri.

Tuit encusent ci lor pensé,

Fors li sage bien apensé.

Dalida la malicieuse,

Par flaterie venimeuse,

A Sanson qui tant ert vaillans,

Tant preus, tant fors, tant bataillans,

Si cum el le tenoit forment

Soef en son giron dormant,

Copa ses chevex o ses forces,

Dont il perdi toutes ses forces,

Quant de ses crins le depela,

Et tous secrez li révéla,

[p. 053]

Et vous qui avez vos amies, 17553

Faites-leur bonnes compagnies;

Confiez-leur donc, au besoin,

De quelques intérêts le soin.

Mais êtes-vous prudent et sage?

Lorsque pris d'amoureuse rage,

Les accolez et les baisez,

Taisez-vous, taisez-vous, taisez.

Quand des secrets sont familières

Tant sont orgueilleuses et fières,

Que rien de bon n'en peut venir,

Sachez donc vos langues tenir;

Car leurs langues sont trop cuisantes

Et venimeuses et nuisantes.

Mais quand les fous sont là venus,

Qu'ils sont entre leurs bras tenus,

Qu'elles les accolent et baisent

En mille jeux qui tant leur plaisent,

Ils n'ont plus rien lors de celé,

Et tout secret est révélé.

Les sages seuls leurs pensers voilent,

Les fous à l'envi les dévoilent;

Là se trahissent les maris

Dont puis sont dolents et marris.

Dalila la malicieuse,

Par sa caresse venimeuse,

Tondit à Samson le vaillant,

Le preux, le fort, le bataillant,

Tous les cheveux avec ses forces,

Dont il perdit toutes ses forces,

Un jour que le tenait dormant

En son giron paisiblement.

Trop fol il fut quand à la belle,

N'ayant rien de caché pour elle,

[p. 054]

Que li fox contés li avoit, 17371

Qui riens celer ne li savoit.

Mès n'en vuel plus d'exemples dire,

Bien vous puet ung por tous soffire.

Salemon néis en parole,

Dont ge vous dirai la parole

Tantost, por ce que ge vous ain:

De cele qui te dort où sain

Garde les portes de ta bouche,

Por foïr péril et reprouche[18].

Cest sermon devroit préeschier

Quicunques auroit homme chier,

Que tuit de fames se gardassent,

Si que jamès ne s'i fiassent.]

Si n'ai-ge pas por vous ce dit,

Car vous avés sans contredit

Tous jors été loiale et ferme.

L'Escriture néis afferme,

Tant vous a donné Diex sens fin,

Que vous estes sages sans fin.

_L'Acteur._

Genius ainsinc la conforte,

Et de quanqu'il puet li enhorte

Qu'el laist du tout son duel ester:

Car nus ne puet riens conquester

En duel, ce dist, ne en tristece:

C'est une chose qui moult blece,

Et qui, ce dist, riens ne profite.

Quant il ot sa volenté dite,

Sans plus faire longue prière,

Il s'asiet en une chaiere

[p. 055]

Tous ses secrets il ne cela; 17587

Car tous elle les révéla,

Et la traîtresse, la parjure,

Le pela de sa chevelure.

Or cet exemple vous suffit;

Autant que tous seul il en dit.

Et Salomon parle de même;

Je vais, parce que je vous aime,

Citer son précepte divin:

«A celle qui dort sur ton sein

Les portes de ta bouche accroche,

Pour fuir et péril et reproche[18].»

Oui, quiconque aurait l'homme cher

Lui devrait ce sermon prêcher

Que tous des femmes se gardassent

Et que jamais ne s'y fiassent.]

Mais ceci pour vous n'ai pas dit,

Car vous avez, sans contredit,

Toujours été loyale et pure.

Du reste, affirme l'Écriture,

Tant Dieu vous a donné sens fin

Que vous êtes sage sans fin.

_L'Auteur._

Génius ainsi la conforte

Et tant qu'il peut Nature exhorte

A sa peine et ses pleurs tarir;

Car nul ne peut rien obtenir

Par deuil, dit-on, ni par tristesse.

C'est une chose qui moult blesse

Et qui jamais n'a profité.

Quand il eut dit sa volonté,

Sans plus faire longue prière,

Il s'assied dedans une chaire

[p. 056]

De jouste son autel assise, 17401

Et Nature tantost s'est mise

A genous devant le provoire.

Mès sans faille, c'est chose voire,

Qu'el ne puet son duel oblier,

N'il ne l'en vuet jà plus prier,

Qu'il i perdroit sa poine toute;

Ains se taist, et la Dame escoute,

Qui dit par grant devocion,

En plorant, sa confession,

Que ge ci vous aporte escrite

Mot à mot si comme el l'a dite.

Le roman de la rose - Tome IV · 第 23 / 71 题