XCIV

Ci dit, à mon intention[13],

La meilleure introduction

Que l'on puisse aux hommes apprendre,

Pour les garder et les défendre

De fourbe maîtresse choisir

Qui les puisse vendre et trahir.

Mais quand le fol au soir se couche,

Près de sa femme, dans sa couche,

Où ne peut ni n'ose dormir

(Car peut-être il vient d'accomplir

Quelque méfait ou se dispose

A quelque meurtre ou male chose,

Dont il craint la mort recevoir

Si l'on vient à l'apercevoir),

Et se tourne et plaint et soupire.

Lors vers soi sa femme l'attire,

Qui bien voit qu'il a du chagrin,

L'accole et le baise et le plaint,

Et le couche entre ses mamelles.

_La femme qui parle à son mari._

Sire, lui dit, quelles nouvelles?

[p. 036]

Qui vous fait ainsinc sospirer, 17083

Et tressaillir et revirer?

Nous sommes or privéement

Ici nous dui tant solement

Les personnes de tout le monde,

Vous li premiers, ge la seconde,

Qui miex nous devons entr'amer

De cuer loial fin sans amer;

Et de ma main, bien m'en remembre,

Ai fermé l'uis de nostre chambre,

Et les parois, dont miex les proise,

Sunt espesses demie toise,

Et si haut resunt li chevron,

Que tuit séurs estre devon;

Et si sommes loing des fenestres,

Dont moult est plus séurs li estres

Quant à nos secrez descovrir:

Si ne les a pooir d'ovrir,

Sans despecier, nus hons vivant

Ne plus que puet faire li vent.

Briefment cis leus n'a point d'oïe,

Vostre vois ne puet estre oïe

Fors que de moi tant solement;

Por ce vous pri piteusement

Par amor, que tant vous fiés

En moi, que vous le me diés.

_Le Mary._

Dame, dist-il, se Dieu me voie,

Por nule riens ne le diroie,

Car ce n'est mie chose à dire.

[p. 037]

Qui vous fait ainsi soupirer 17293

Et tressaillir et revirer?

Ne sommes-nous de tout le monde,

Vous le premier, moi la seconde,

Qui mieux nous devons entr'aimer

De loyal cœur sans rien d'amer?

Céans nous sommes, il me semble,

Tous deux tant seulement ensemble,

Et j'ai fermé, bien m'en souvient,

Tous les huis de ma propre main;

Épaisse d'une demi-toise,

La muraille n'est pas sournoise,

Et tant hauts je vois les chevrons,

Qu'être tranquilles nous devons.

Des fenêtres si loin nous sommes,

A l'abri du regard des hommes,

Que vous pouvez tout à loisir

Votre secret me découvrir.

N'ayez crainte qu'on nous entende;

Sans bruit, à moins qu'il ne pourfende

Ces gros murs, nul homme vivant

Ne peut faire plus que le vent.

Bref, ce lieu-ci n'a point d'ouïe;

Votre voix ne peut être ouïe,

Sinon de moi tant seulement.

Aussi vous prié-je humblement,

Par notre amour, d'avoir, beau sire,

En moi fiance et tout me dire.

_Le Mari._

Dame, dit-il, par Dieu, jamais

Pour rien je ne vous le dirais;

Ce n'est pas une chose à dire.

[p. 038]

_La Femme._

Avoi, dist-ele, biau douz Sire! 17112

M'avés-vous donc soupeçonneuse,

Qui sui vostre loial espeuse?

Quant par mariage assemblasmes,

Jhesu-Crist, que pas ne trovasmes

De sa grace aver ne eschar,

Nous fist deus estre en une char;

Et quant nous n'avons char fors une,

Par le droit de la loi commune,

N'il ne puet en une char estre

Fors que uns cuers à la senestre:

Tuit ung sunt donques li cuers nostre,

Le mien avés, et ge le vostre:

Riens ne puet donc où vostre avoir,

Que li miens ne doie savoir.

Por ce vous pri que le me dites,

Par guerredon et par merites;

Car jamès joie où cuer n'aurai

Jusqu'à tant que ge le saurai;

Et se dire nel' me volés,

Ge vois bien que vous me bolés;

Si sai de quel cuer vous m'amés,

Qui douce amie me clamés,

Douce seur et douce compaingne.

A cui parés-vous tel chataingne?

Certes se nel' me gehissiés,

Bien pert que vous me traïssiés;

Car tant me sui en vous fiée,

Puis que m'éustes affiée,

Que dit vous ai toutes les choses

Que j'oi dedans mon cuer encloses.

[p. 039]

_La Femme._

Hélas, dit-elle, beau doux sire, 17324

De votre femme en vil époux

La loyauté soupçonnez-vous?

Quand tous deux nous nous mariâmes,

Jésus-Christ qu'envers nous trouvâmes

De sa grâce si généreux,

Nous fit être en une chair deux,

Et puisque chair nous n'avons qu'une

Par le droit de la loi commune,

Nos deux cœurs, soyez-en certain,

Doivent battre en un même sein;

Tout un nos cœurs sont l'un et l'autre,

Le mien avez et moi le vôtre.

Rien ne peut donc le vôtre avoir

Que le mien ne doive savoir.

Dites-le moi, je vous en prie,

Par amour et sans tromperie,

Car jamais joie au cœur n'aurai

Jusqu'à tant que je le saurai.

Si vous refusez de le dire,

C'est qu'alors vous me trompez, sire.

Je sais de quel cœur vous m'aimez,

Vous qui douce sœur me nommez,

Douce compagne et douce amie.

Or tels marrons ne cuisent mie

Pour moi. Car si vous vous cachez,

C'est qu'à me trahir vous cherchez,

Moi qui vous dis tretoutes choses

Pourtant, dedans mon cœur encloses!

Du jour où nous fûmes unis,

Tant fiée en vous je me suis,

[p. 040]

Si lessai por vous pere et mere, 17143

Oncles, neveus, serors et frère,

Et tous amis et tous parens,

Si cum il est or aparens.

Certes moult ai fait mauvès change,

Quant si vers moi vous truis estrange,

Que ge plus aim que riens qui vive;

Et tout ne me vaut une cive,

Qui cuidiés que tant mespréisse

Vers vous, que vos secrés déisse:

C'est chose qui ne porroit estre;

Par Jhesu-Crist le roi célestre,

Qui vous doit miex de moi garder?

Plaise-vous au mains regarder,

Se de loiauté rien savés,

La foi que de mon cors avés:

Ne vous soffist pas bien cis gages,

En volés-vous meillors hostages?

Donc sui-ge des autres la pire,

Se vos secrez ne m'osés dire.

Ge voi toutes ces autres fames

Qui sunt de lor hostiez si dames,

Que lor maris en eus se fient

Tant que tous lor secrez lor dient.

Tuit à lor fames se conseillent,

Quant en lor liz ensemble veillent,

Et privéement se confessent,

Si que riens à dire ne lessent;

Et plus sovent, c'est chose voire,

Qu'il ne font néis au provoire:

Par eus-méismes bien le sai,

Car maintes fois oï les ai;

Qu'el m'ont tretuit recongnéu

Quanqu'el ont oï et véu,

[p. 041]

Que j'ai laissé pères et mères, 17355

Oncles, neveux, et sœurs et frères,

Tous mes amis, tous mes parents,

Comme vous le voyez céans.

J'ai peu gagné certes au change,

Quand tant vers moi vous trouve étrange

Vous que j'aime par dessus tout!

Tout cela ne me vaut un clou,

De moi tant puisqu'on se méfie

Qu'un secret on ne me confie.

Vous avez peur d'être trahi!

Mais, roi du ciel, bon Jésus-Christ,

Qui mieux que moi vous doit en garde

Avoir? que votre cœur regarde,

Et vous verrez, loyal époux,

Que mon corps est tretout à vous,

Et si ne vous suffit ce gage,

Puis-je trouver meilleur otage?

Près des autres suis-je si bas,

Que vos secrets ne sache pas?

Je vois toutes ces autres femmes,

Qui si bien sont chez elles dames

Que les secrets de leurs époux

Au moins elles connaissent tous.

Tous à leurs femmes se conseillent,

Quand en leur lit ensemble veillent,

Et se confessent privément

Sans rien se taire aucunement,

Et mieux, et plus souvent peut-être

Qu'ils ne le font même à leur prêtre.

D'elles-mêmes bien je l'apprends,

Car maintes fois l'une j'entends

Me raconter en confidence

Ce qu'elle sait, ce qu'elle pense,

[p. 042]

Et tout néis quanqu'eles cuident, 17177

Ainsinc se purgent et se vuident.

Si ne sui-ge pas lor pareille,

Nule vers moi ne s'apareille,

Car ge ne sui pas jangleresse,

Vilotiere, ne tenceresse;

Ains sui de mon cors prodefame,

Comment qu'il aut vers Diex de l'ame.

Jà n'oïstes-vous onques dire

Que j'aie fait nul avoutire,

Se li fol qui le vous conterent,

Par mauvestié nel' controverent.

Ne m'avés-vous bien esprovée?

Où m'avés-vous fauce trovée?

Après, biau Sire, regardés

Comment vostre foi me gardés.

Certes, malement mespréistes,

Quant anel où doi me méistes,

Et vostre foi me fiançastes:

Ne sai comment faire l'osastes.

S'en moi ne vous osés fier,

Qui vous fist à moi marier?

Por ce pri que la vostre fois

Me soit sauve au mains ceste fois,

Et loiaument vous asséure,

Et promet et fiance et jure

Par le benéuré saint Pierre,

Que ce sera chose souz pierre.

Certes moult seroie ore fole,

Se de ma bouche issoit parole

Dont éussiés honte et damage:

Honte feroie à mon linage,

C'onques nul jor ne diffamoi,

Et tout premierement à moi.

[p. 043]

Tout ce qu'elle a pu voir, ouïr, 17389

Quand il lui plaît son cœur m'ouvrir.

Mais point ne suis de ces bavardes,

Ces hypocrites, ces paillardes;

Vous n'allez pas me comparer

A cela, j'ose l'espérer;

Car de corps je suis prude femme,

Et Dieu seul peut sonder mon âme.

Or jamais vous n'avez appris

Que j'aie adultère commis,

Ou bien les fous qui le contèrent

Par méchanceté l'inventèrent.

M'avez-vous pu fausse trouver

Quand il vous plut de m'éprouver?

Et comment votre foi, beau sire,

M'avez gardé, je vais le dire.

Quand l'anneau me mîtes au doigt

Et me promites votre foi,

Vous étiez menteur et faussaire,

Ne sais comment l'osâtes faire.

Si n'osez en moi vous fier,

Qui vous fit à moi marier?

Qu'une fois, je vous en conjure,

Votre foi soit sincère et pure,

Et je vous jure désormais

Et loyalement vous promets,

Au nom du bienheureux saint Pierre,

Que ce sera chose sous pierre.

Il serait certe à moi bien sot,

Si sortait de ma bouche un mot

Dont vous eussiez honte et dommage.

Je ferais honte à mon lignage

Que ne déshonorai jamais,

Que je sache, et j'en pâtirais,

[p. 044]

L'en seult dire, et voirs est sans faille, 17211

Que trop est fox qui son nez taille,

Sa face a tous jors deshonore:

Dites-moi, se Diex vous secore,

Ce dont vos cuers se desconforte,

Ou se ce non, vous m'avés morte.

_Genius._

Lors li debaille et pis et chief,

Et puis le baise de rechief,

Et plore sor li lermes maintes,

Entre les baiseries faintes.

Le roman de la rose - Tome IV · 第 21 / 71 题