Comment le bon peintre Zeuxis
Entreprit d'imiter jadis
La très-grand' beauté de Nature
Et mit à la peindre grand' cure.
Zeuxis, malgré tout son talent[10],
A la peindre fut impuissant.
Un jour donc il prit pour modèles
Cinq jeunes filles les plus belles
Qu'en tout le monde on pût trouver,
Pour ses traits au temple graver.
Elles se sont tretoutes nues
Tout debout devant lui tenues,
Afin qu'il pût les observer
Et voir s'il leur pourrait trouver
(Ainsi Tulle en sa Rhétorique,
Qui moult est science authentique,
Le rapporte), quelque défaut
Sur les membres, le corps, la peau.
Mais cependant rien ne put faire
Zeuxis, si bien sût-il pourtraire
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Ne colorer sa portraiture, 16871
Tant est de grant biauté Nature,
Zeuxis, non pas trestuit li mestre
Que Nature fist onques nestre:
Car or soit que bien entendissent
Sa biauté toute, et tuit vosissent
A tel portraiture muser,
Ains porroient lor mains user,
Que si très-grant biauté portraire;
Nus, fors Diex, ne le porroit faire,
Et por ce que, se ge poïsse,
Volentiers au mains l'entendisse,
Voire escrite la vous éusse,
Se ge poïsse, ou ge séusse;
Ge méismes i ai musé,
Tant que tout mon sens i usé
Comme fox et outrecuidiés,
Cent tans plus que vous ne cuidiés.
Car trop fis grant présumpcion,
Quant onques mis m'entencion
A si très-haute euvre achever,
Qu'ains me poïst le cuer crever,
Tant trovai noble et de grant pris
La grant biauté que ge tant pris,
Que par penser la compréisse
Por nul travail que g'i méisse,
Ne que solement en osasse
Ung mot tinter, tant i pensasse.
Si sui du penser recréus,
Por ce m'en sui atant téus;
Que quant ge plus i ai pensé,
Tant ert bele que plus n'en sé.
Car Diex, li biaus outre mesure,
Quant il biauté mist en Nature,
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Et peindre avec habileté, 17077
Tant Nature est de grand' beauté.
Oui, Zeuxis pas plus que nul maître
Que jamais Nature ait fait naître,
S'il s'en trouvait un pour l'oser,
Avant pourrait ses mains user
Que si très-grand' beauté pourtraire,
(Nul fors Dieu ne le pourrait faire),
Quand même il pourrait du penser
Sa beauté tretoute embrasser.
Moi-même je n'ai pu, sans feindre,
Jusqu'à la concevoir atteindre,
Et Nature vous décrirais
Si je pouvais ou je savais.
A cette tâche surhumaine
J'ai cent fois plus perdu de peine,
Comme un sot, comme un insensé,
Que jamais ne l'eussiez pensé;
Car c'était trop d'outrecuidance
Que d'avoir conçu l'espérance
De si très-haute œuvre achever.
Avant le cœur m'eût pu crever
Qu'en mon penser même comprisse,
Pour nulle peine que je prisse,
La très-grand' beauté que je vis,
Tant noble était et de grand prix,
Ni que seulement en osasse
Un mot tinter, tant y pensasse.
C'est pourquoi mon esprit vaincu,
De guerre lasse, enfin s'est tu.
Plus j'y pensais, tant était belle,
Plus j'étais impuissant près d'elle;
Car Dieu, la suprême beauté,
Quand Nature il eut enfanté,
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Il en i fist une fontaine 16905
Tous jors corant et tous jors plaine,
De qui toute biauté desrive;
Mès nus n'en set ne fons ne rive:
Por ce n'est droit que conte face
Ne de son cors, ne de sa face
Qui tant est avenant et bele,
Cum flor de lis en mai novele;
Rose sus rain, ne noif sor branche,
N'est si vermeille ne si blanche.
Si devroie-ge comparer,
Quant ge l'os à riens comparer,
Puisque sa biauté ne son pris
Ne puet estre d'omme compris.]
Quant ele oï ce serement,
Moult li fu grant alegement
Du grant duel qu'ele demenoit.
Por decéue se tenoit,
Et disoit:
_Nature._
Lasse! qu'ai-ge fait?
Ne me repenti mès de fait
Qui m'avenist des lors en ça
Que cist biau monde commença,
Fors d'une chose solement
Où j'ai mespris trop malement,
Dont ge me tiens trop à musarde:
Et quant ma musardie esgarde,
Bien est drois que ge m'en repente.
Lasse fole! lasse dolente!
Lasse! lasse cent mile fois!
Où sera mès trovée fois?
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En elle fit une fontaine 17111
Toujours courante et toujours pleine
D'où découle toute beauté.
Et son lit, c'est l'immensité.
Comment vouloir que conte fasse
Ni de son corps, ni de sa face,
Qui plus belle est, je vous le dis,
Qu'en mai nouvelle fleurs de lys?
Rose ni neige sur la branche
N'est si vermeille ni si blanche,
Et c'est un crime que d'oser
A Nature chose opposer,
Sa beauté puisqu'en nulle guise
Ne peut être d'homme comprise.]
Quand Nature ouït ce serment,
Moult lui fut grand allégement
Du deuil qui l'avait confondue.
Elle se tenait pour déçue,
Et disait:
_Nature._
Lasse, qu'ai-je fait?
Céans à l'esprit, en effet,
Il me revient une méprise,
Une faute que j'ai commise,
Il y a bien longtemps déjà,
Quand ce beau monde commença,
Et dont j'aurais dû, sans doutance,
Dès longtemps faire pénitence.
Oui, j'ai trop, dit-elle, péché,
Et quand je songe à mon péché,
Bien juste est que je m'en repente.
Lasse folle, lasse dolente!
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Ai-ge bien ma poine emploiée? 16935
Sui-ge bien du sens desvoiée,
Qui tous jors ai cuidé servir
Mes amis por gré deservir,
Et trestout mon travail ai mis
En essaucier mes anemis?
Ma debonnaireté m'afole.
_L'Acteur._
Lors a mis son prestre à parole,
Qui celebroit en sa chapele,
Mès ce n'ert pas messe novele,
Car tous jors ot fait ce servise
Dès qu'il fu prestres de l'église.
Hautement, en leu d'autre messe,
Devant Nature la déesse,
Li prestres qui bien s'acordoit
En audience recordoit
Les figures représentables
De toutes choses corrumpables
Qu'il ot escrites en son livre,
Si cum Nature les li livre.