XCI

Comment Nature habilement 16753

Fille ou fils forge constamment,

De crainte que l'humaine engeance

Ne faille par sa négligence.

Or comme ce serment fut fait,

Que tous ouïrent clair et net,

Nature, qui pensait aux choses

Qui sont dessous le ciel encloses,

Dedans sa forge se rendait

Où sa cure toute mettait

Une à une à forger les pièces

Pour continuer les espèces;

Car les pièces parfait si bien

Que Mort contre elles ne peut rien[1].

[En vain sa course elle accélère,

Nature de si près la serre,

Que si de sa masse la Mort

Quelques pièces détruit d'abord

Qu'elle trouve à soi redevables

(Car il en est de corrompables

Qui la Mort ne redoutent pas,

Et toutefois vont pas à pas

[p. 004]

Et s'usent en tens et porrissent, 16575

Dont autres choses se norrissent);

Quant toutes les cuide estreper,

Nes puet ensemble conceper[2]:

Que quant l'une par-deçà hape,

L'autre par-delà li eschape.

Car quant ele a tué le pere,

Remaint-il fiz ou fille ou mere,

Qui s'enfuient devant la Mort,

Quant il voient celi jà mort.

Puis reconvient iceus morir,

Jà si bien ne sauront corir;

N'i vaut médecines, ne veus.

Donc saillent nieces et neveus

Qui fuient, por eus deporter,

Tant cum piez les puéent porter;

Dont l'ung s'enfuit à la karole,

L'autre au monstier, l'autre à l'escole,

Li autre à lor marchéandises,

Li autre as ars qu'il ont aprises,

Li autre à lor autres deliz

De vins, de viandes, de liz:

Li autre, por plus tost foïr,

Que Mort ne les face enfoïr,

S'en montent sor lor grans destriers

A tout lor sororés estriers.

L'autre met en ung fust sa vie,

Et s'enfuit par mer à navie,

Et maine au regart des estoiles

Ses nefz, ses avirons, ses voiles:

L'autre, qui par veu s'umilie,

Prent ung mentel d'ypocrisie,

Dont en fuiant son penser cuevre,

Tant qu'il apert dehors par uevre.

[p. 005]

S'usant, et par le temps pourrissent 16775

Dont autres choses se nourrissent),

Quand les croit toutes extirper

Ne les peut ensemble attraper[2],

Si bien que si l'une elle hape

A droite, à gauche l'autre échappe.

Car si le père elle détruit,

Devant la Mort soudain s'enfuit

Le fils ou la fille ou la mère

Lorsque mort ils ont vu le père.

Puis à leur tour devront mourir;

En vain les verra-t-on courir,

Rien n'y fait, vœux ni médecines.

Lors donc nièces, neveux, cousines

De fuir pour vivre et l'éviter,

Tant que pieds les peuvent porter,

Dont l'un s'enfuit à la karole,

L'autre à l'église ou bien l'école,

L'autre, selon ses appétits,

Aux arts qu'il a jadis appris,

Aux plaisirs, à sa marchandise,

La luxure ou la gourmandise.

D'autres sur leurs grands destriers

Et sur leurs dorés étriers

Montent, croyant ainsi plus vite

De Mort éviter la poursuite;

Sur un ais l'autre se blottit,

En naviguant la mer franchit,

Et mène à l'aspect des étoiles

Sa nef, ses avirons, ses voiles.

L'autre par vœux s'humiliant,

D'hypocrisie un manteau prend

Où tous ses pensers se tapissent

Tant que ses actes le trahissent.

[p. 006]

Ainsinc fuient tuit cil qui vivent, 16609

Qui volentiers la Mort eschivent.

Mort qui de noir le vis a taint,

Cort après tant que les ataint,

Si qu'il i a trop fiere chace:

Cil s'enfuient, et Mort les chace

Dix ans, ou vingt, trente, ou quarante,

Cinquante, soixante, septante,

Voire octante, nonante, cent,

Lors quanque tient va depeçant;

Et s'il puéent outre passer,

Cort-ele après sans soi lasser,

Tant que les tient en ses liens,

Maugré tous les phisiciens.

Et les phisiciens méismes

Onc nul eschapper n'en véismes,

Par Hipocras ne Galien[3],

Tant fussent bon phisicien.

Rasis, Constantin, Avicenne[4]

I ont lessiée la couënne:

Et cels qui ne puent tant corre,

Nes respuet riens de mort rescorre.

Ainsinc Mort qui jà n'iert saoule,

Glotement les pieces engoule:

Tant les sieut par mer et par terre,

Qu'en la fin toutes les enserre.

Mès nes puet ensemble tenir

Si qu'el ne puet à chief venir

Des especes du tout destruire,

Tant sevent bien les pieces fuire:

Car s'il n'en demoroit fors une,

Si vivroit la forme commune,

Et par le Fenis bien le semble,

Qu'il n'en puet estre deus ensemble.

[p. 007]

Ainsi vont tretous les humains 16809

Fuyant la Mort par cent chemins.

Mort qui de noir se teint la face

Les suit et leur donne la chasse

Jusqu'à ce que les ait atteints,

Car Mort pourchasse les humains

Dix ans ou vingt, trente ou quarante,

Cinquante, ou soixante, ou septante,

Voire octante, nonante ou cent,

Et s'en va tous les dépeçant;

Et si quelques-uns elle en passe,

Vite revient et ne se lasse

Tant que les tienne en ses liens,

Malgré tous les chirurgiens.

Les médecins même ont beau faire,

Nul ne peut à Mort se soustraire

Par Hypocrate ou Gallien[3],

Qui pourtant s'y connaissaient bien.

Razis, Constantin, Avicène[4]

Y ont tretous laissé leur couenne.

Rien ne sert, hélas! de courir;

Personne ne peut la Mort fuir.

Ainsi Mort, qui n'est oncques soûle,

Gloutement les pièces engoule

Tant par terre et mer les poursuit

Qu'en la fin toutes les saisit.

Mais chacune si bien l'esquive

Qu'à nulle heure la Mort n'arrive

Toutes ensemble à les saisir

Et d'un coup les anéantir.

Car encor n'en restât-il qu'une,

Resterait la forme commune;

Par le Phénix la preuve en est

Qui toujours seul vit et renaît.

[p. 008]

Tous jors est-il ung seul Fenis, 16643

Et vit ainçois qu'il soit fenis

Par cinq cens ans; au darrenier

Si fait ung feu grant et plenier

D'espices, et s'i boute et s'art,

Ainsinc fait de son cors essart.

Mès por ce que sa forme garde,

De sa poudre, combien qu'il s'arde,

Ung autre Fenis en revient,

Où cil méismes, se Dé vient,

Que Nature ainsinc resuscite,

Qui tant à l'espece profite:

Qu'ele perdroit du tout son estre,

S'el ne faisoit cestui renestre,

Si que se Mort Fenis devore,

Fenis toutevois vis demore.

S'el en avoit mil devorés,

Si seroit Fenis demorés.

C'est Fenis la commune forme,

Que Nature ès pieces reforme,

Qui du tout perduë seroit,

Qui l'autre vivre ne lerroit.

Ceste maniere néis ont

Trestoutes les choses qui sont

Desouz le cercle de la lune,

Que s'il en puet demorer une,

S'espece tant en li vivra,

Que jà Mort ne la consivra.

Mès Nature douce et piteuse,

Quant el voit que Mort l'envieuse

Entre li et corrupcion

Vuelent metre à destruccion

Quanqu'el trueve dedens sa forge,

Tous jors martele, tous jors forge,

[p. 009]

Il n'est qu'un seul Phénix sur terre 16843

Qui jusqu'à son heure dernière

Vit cinq cents ans. En dernier lieu,

Il fait d'épices un grand feu

Et s'y jette, sans plus attendre,

Pour réduire son corps en cendre;

Mais l'espèce ne périt pas.

De sa cendre, après son trépas,

Un autre Phénix prend naissance,

Ou le même, par l'ordonnance

De Dieu; Nature ainsi refait

L'espèce que Mort menaçait.

Phénix, c'est la commune forme

Que Nature toujours reforme

Et qui bientôt disparaîtrait

Si vif un autre ne restait.

L'espèce perdrait tout son être

S'elle ne le faisait renaître,

Si bien que quand Phénix est mort,

Phénix vivant demeure encor.

Mille la Mort dévorât-elle,

L'espèce est toujours éternelle.

Ce privilége de même ont

Tretoutes les choses qui sont

Dessous le cercle de la lune;

Pourvu que seule en demeure une,

L'espèce se perpétûra,

Et jamais Mort ne l'éteindra.

Mais Nature douce et piteuse,

Quand elle voit Mort l'envieuse,

Qu'accompagne corruption,

Vouloir mettre à destruction

Les pièces qu'elle a dans sa forge,

Alors elle martelle et forge

[p. 010]

Tous jors ses pieces renovele, 16677

Par generacion novele.

Quant autre conseil n'i puet metre,

Si taille emprainte de tel letre,

Qu'el lor donne formes veroies

En coinz de diverses monnoies,

Dont Art faisoit ses exemplaires,

Qui ne fait pas choses si voires.

Mès par moult ententive cure,

A genouz est devant Nature,

Si prie et requiert, et demande,

Comme mendians et truande,

Povre de science et de force,

Qui d'ensivre-la moult s'efforce,

Que Nature li voille aprendre

Comment ele puisse comprendre,

Par son engin en ses figures,

Proprement toutes créatures.

Si garde comment Nature euvre,

Car moult vodroit faire autel euvre,

Et la contrefait comme singes;

Mès tant est son sens nus et linges,

Qu'il ne puet faire choses vives,

Jà si ne sembleront naïves.

Car Art, combien qu'ele se paine

Par grant estuide et par grant paine,

De faire choses quiex qu'el soient,

Quiexque figures qu'eles aient,

Paingne, taingne, forge, ou entaille

Chevaliers armés en bataille,

Sor biaus destriers trestous couvers

D'armes yndes, jaunes, ou vers,

Ou d'autres colors piolés,

Se plus piolés les volés;

[p. 011]

Toujours sans interruption 16877

Nouvelle génération.

Ne pouvant du reste mieux faire,

En son empreinte elle les serre,

Comme en ses coins le monnayeur,

Et leur donne forme et couleur

Propres, dont Art fait ses modèles

Qui ne fait pas choses si belles.

Car toujours, comme mendiant

Devant Nature suppliant,

De l'imiter moult il s'efforce,

Ignorant qu'il est et sans force,

Toujours, avec un soin jaloux,

L'implore et prie à deux genoux

Qu'elle lui veuille bien apprendre

Ses secrets et faire comprendre,

Pour reproduire en ses travaux

Les objets qu'elle a faits si beaux.

Il regarde comme elle opère,

Car il voudrait telle œuvre faire,

Mais en singe la contrefait.

Tant simple et faible et vain il est

Qu'il ne peut faire créature

Vivante à l'égal de Nature.

Car l'Art en un travail sans fin

Se peine et s'étudie en vain

A faire mainte et mainte chose,

Quelque figure qu'il compose.

Sur beaux destriers tout couverts

D'ornements bleus, jaunes ou verts,

Chevaliers armés en bataille

Qu'il peigne, teigne, forge ou taille,

Ou de tous sens bariolés

Si plus colorés les voulez:

[p. 012]

Biaus oisillons en vers boissons, 16711

De toutes iauës les poissons;

Et toutes les bestes sauvages

Qui pasturent par ces boscages;

Toutes herbes, toutes floretes,

Que valetons et puceletes[5]

Vont en printens ès bois coillir,

Que florir voient et foillir;

Oisiaus privés, bestes domesches,

Baceleries, dances, tresches

De beles dames bien parées,

Bien portretes, bien figurées,

Soit en metal, en fust, en cire,

Soit en quelconque autre matire,

Soit en tables, ou en parois,

Tenans biaus bachelers as dois,

Bien figurés et bien portrais;

Jà por figure ne por trais

Ne les fera par eus aler,

Vivre, movoir, sentir, parler.

Ou d'alquemie tant aprengne,

Que tous metauz en color taingne,

Qu'el se porroit ainçois tuer,

Que les especes remuer,

Se tant ne fait qu'el les ramaine

A lor nature premeraine.

Euvre tant cum ele vivra,

Jà Nature n'aconsivra:

Et se tant se voloit pener

Qu'el les i séust ramener,

Si li faudroit, espoir, science

De venir à cele atrempance,

Quant el feroit son elixir,

Dont la forme devroit issir,

[p. 013]

Herbes verdoyantes, fleurettes 16911

Que varlets et que pucelettes[5]

Vont au printemps ès-bois cueillir

Quand elles viennent à fleurir:

Oiseaux et bêtes domestiques,

Jeux et plaisirs, danses rustiques,

Beaux oiselets en verts buissons,

En l'onde pure vifs poissons

Et toutes les bêtes sauvages

Qui pâturent par les bocages:

Ou jouvenceaux beaux et courtois

Et gracieux, tenant aux doigts

Gentilles dames bien parées,

Bien pourtraites, bien figurées:

A nos yeux en vain, trait pour trait,

Sur table ou mur il les pourtrait

En métal, en bois, cire ou pierre,

Soit même en toute autre matière;

Il ne les fait d'eux-même aller,

Vivre, mouvoir, sentir, parler.

Qu'il apprenne tant d'alchimie

Que tous métaux colore, allie,

Il se pourrait avant tuer

Que les espèces transmuer.

S'il ne fait tant qu'il les ramène

A leur nature primeraine,

Qu'il travaille tant qu'il vivra,

Jamais Nature il n'atteindra.

Du reste, pour le pouvoir faire,

Pour dans leur pureté première

Ces métaux divers ramener,

Il faudrait d'abord deviner

Des proportions la science

Pour obtenir la tempérance,

[p. 014]

Qui devise entr'eus lor sustances 16745

Par especiaus differences,

Si cum il pert au defenir,

Qui bien en set à chief venir.

Neporquant c'est chose notable,

Alquemie est ars véritable:

Qui sagement en ovreroit,

Grans merveilles i troveroit.

Car comment qu'il aut des espieces,

Au mains les singulieres pieces

Qu'en sensibles euvres sunt mises,

Sunt muables en tant de guises,

Qu'el puéent lor compleccions,

Par diverses digestions,

Si changier entr'eus, que cis changes

Les met souz especes estranges,

Et leur tolt l'espece premiere.

Ne voit-l'en comment de fogiere

Font cil et cendre et voirre nestre,

Qui de voirrerie sunt mestre,

Par depuracion legiere?

Si n'est pas li voirre fogiere,

Ne fogiere ne rest pas voirre.

Et quant espar vient en tonnoire,

Si repuet-l'en sovent véoir

Des vapeurs les pierres chéoir,

Qui ne monterent mie pierres?

Ce puet savoir li cognoissierres

De la cause qui tel matire

A ceste estrange espèce tire.

Ci sunt especes très-changiées,

Ou les pieces d'aus estrangiées

Et en sustance, et en figure;

Ceus par Art, ceste par Nature.

[p. 015]

Quand il fera son elixir, 16945

Dont le métal pur doit jaillir,

Qui désagrége les substances

Par spéciales différences,

Comme à la fin bien il paraît

A qui le mieux opérer sait.

Et pourtant c'est chose notable,

Alchimie est art véritable;

Qui sagement l'étudierait

Grand' merveilles y trouverait.

Donc, quelles que soient les espèces,

Isolément prises, les pièces

Dont tous les corps sont composés

Dans la Nature déposés,

S'elles sont de nos sens palpables,

En tant de façons sont muables,

Qu'elles peuvent leurs unions,

Par maintes transformations,

Changer entre elles, et ces pièces

Deviennent nouvelles espèces

Perdant leur primitif aspect.

Voyez du reste ce que fait

Le verrier. De simple fougère,

De la cendre il tire du verre

Par légère épuration;

Verre pourtant n'est pas buisson,

Pas plus que fougère n'est verre.

Et quand d'un éclair le tonnerre

Éclate, souvent on peut voir

Les pierres des nuages choir

Qui pourtant ne sont pas de pierre.

La cause qui telle matière

Engendre aux nuages volants

Seuls peuvent dire les savants.

[p. 016]

Ainsinc porroit des metaus faire 16779

Qui bien en sauroit à chief traire,

Et tolir as ors lor ordure,

Et metre-les en forme pure

Par lor complexions voisines,

L'une vers l'autre assés enclines;

Qu'il sunt tretuit d'une matire,

Comment que Nature les tire;

Car tuit par diverses manieres,

Dedens les terrestres minieres,

De soufre et de vif-argent nessent,

Si cum li livres le confessent.

Qui se sauroit donc soutillier

As esperiz apparillier,

Si que force d'entrer éussent,

Et que voler ne s'en péussent,

Quant il dedens les cors entrassent,

Mès que bien purgiés les trovassent,

Et fust li sofres sans ardure,

Por blanche ou por rouge tainture,

Son voloir des metaus auroit

Qui ainsinc faire le sauroit.

Car d'argent vif fin or font nestre

Cil qui d'alquemie sunt mestre;

Et pois et color li ajoustent

Par choses qui gaires ne coustent.

Et d'or fin pierres precieuses

Font-il cleres et aviveuses;

Et les autres metaus desnuent

De lor formes, si qu'il les muent

[p. 017]

Ce sont espèces très-changées 16979

Ou bien substances dégagées

De certains corps, soit par notre art,

Soit par Nature d'autre part.

Ainsi pourrait des métaux faire

Qui des corps les saurait extraire,

Puis leur ordure aux ors tirer,

Les réduire et les apurer

Par affinités régulières

A divers corps particulières.

De matière une les ors sont,

N'importe où Nature les fond.

Et tous par diverses manières

Dedans les terrestres minières

Naissent de soufre et vif argent;

La science ainsi nous l'apprend.

Tel donc qui saurait, il me semble,

Combiner les esprits ensemble

Et les contraindre à se mêler,

Sans pouvoir après s'envoler,

Jusqu'à ce qu'aux corps ils entrassent,

Pourvu qu'apurés les trouvassent,

Et, du soufre l'ardeur domptant,

Les colorer en rouge ou blanc,

Aurait par telle connaissance

Tous les métaux en sa puissance.

Ainsi fin or de vif argent

Font naître moult subtilement

Par art, sans plus, nul ne le nie,

Ceux qui sont maîtres d'alchimie,

Puis lui donnent poids et couleur

Par choses de mince valeur,

Et d'or fin pierres précieuses

Refont claires et lumineuses;

[p. 018]

En fin argent, par medecines 16809

Blanches et tresperçans et fines.

Mès ce ne feroient cil mie

Qui euvrent de sophisterie;

Travaillent tant cum il vivront,

Jà Nature n'aconsivront.

* * * * *

Nature qui tant est soutive,

Combien qu'ele fust ententive

A ses euvres que tant amoit,

Lasse dolente se clamoit

Et si parfondement ploroit,

Qu'il n'est cuer qui point d'amor ait,

Ne de pitié, qui l'esgardast,

Qui de plorer se retardast:

Car tel dolor au cuer sentoit

D'ung fait, dont el se repentoit,

Que ses euvres voloit lessier,

Et du tout son penser cessier,

Mès que tant solement séust

Que congié de son mestre éust:

Si l'en voloit aler requerre,

Tant li destraint li cuers et serre.

Bien la vous vosisse descrire,

Mès mi sens n'i porroit soffire,

Mi sens! qu'ai-ge dit? c'est du mains,

Non feroit voir nus sens humains,

Ne par vois vive, ne par notes,

Et fust Platon ou Aristotes,

Algus, Euclides, Tholomées[6],

Qui tant orent de renommées

D'avoir esté bon escrivain,

Lor engin seroient si vain,

[p. 019]

Puis tous les métaux dépouillant 17013

De leurs formes, en vif argent

Ils les changent par médecines

Blanches, pénétrantes et fines.

Ce ne peuvent les faux savants

Les imposteurs, les charlatans;

Qu'ils travaillent toute leur vie,

Ils n'atteindront Nature mie.

Nature donc se désolait

Pour ses œuvres que tant aimait,

Et déployait son industrie

Pour les conserver à la vie.

Mais si profondément pleurait

Que nul cœur aimant ne serait

Ni piteux, qui voyant la belle

N'eût voulu pleurer avec elle;

Car telle peine au cœur sentait

D'un péché dont se repentait,

Qu'elle avait perdu tout courage.

Elle eût laissé là son ouvrage

Si seulement elle eût pensé

Que n'en fût son maître offensé.

Peu s'en faut que ne l'en requière,

Tant son cœur s'afflige et se serre.

Volontiers la peindrais céans,

Mais n'y suffirait tout mon sens.

Mon sens! qu'ai-je dit? Ni par note

Ni de vive voix, Aristote

Ni Platon, ni nul sens humain

Ne le pourrait, c'est bien certain.

Algus, Euclide, Ptolémée[6]

Qui tant avait de renommée

D'avoir été bon écrivain,

Déploierait son esprit en vain,

[p. 020]

S'il osoient la chose emprendre, 16841

Qu'il ne la porroient entendre,

Ne Pymalion entaillier:

En vain se porroit travaillier

Parrasius, voire Apellés[7]

Que ge moult bon paintre appellés[8],

Biautés de li jamès descrivre

Ne porroit, tant éust à vivre;

Ne Miro, ne Policletus[9],

Jamès ne sauroient cest us.

Le roman de la rose - Tome IV · 第 13 / 71 题