Consultant en marketing internet chez Globalink, une société de
produits et services de traduction, Randy Hobler écrit en septembre
1998: «Comme l’internet n’a pas de frontières nationales, les
internautes s’organisent selon d’autres critères propres au médium. En
termes de multilinguisme, vous avez des communautés virtuelles, par
exemple ce que j’appelle les "nations de langues", tous ces internautes
qu’on peut regrouper selon leur langue maternelle quel que soit leur
lieu géographique. Ainsi la nation de la langue espagnole inclut non
seulement les internautes d’Espagne et d’Amérique latine, mais aussi
tous les Hispanophones vivant aux États-Unis, ou encore ceux qui
parlent espagnol au Maroc.»
Si Randy donne l'exemple d'une «nation de langue» hispanophone répartie
sur trois continents, la même remarque vaut pour la Francophonie, une
communauté de langue française présente sur cinq continents, ou encore
la Créolophonie, puisque le créole est parlé non seulement dans les
Caraïbes mais aussi à Paris, Montréal et New York.
À ses débuts, l'internet est anglophone à pratiquement 100%, ce qui
s'explique par le fait qu'il débute aux États-Unis en tant que réseau
reliant les agences gouvernementales et les universités, suite à la
création du protocole TCP/IP en 1974 par Vinton Cerf et Robert Kahn.
Après la création du World Wide Web en 1990 par Tim Berners-Lee au
Centre européen pour la recherche nucléaire (CERN) à Genève (Suisse) et
le lancement en novembre 1993 du premier navigateur Mosaic, ancêtre de
Netscape, l'internet se développe rapidement, d'abord aux États-Unis
grâce aux investissements considérables du gouvernement, puis au
Canada, puis dans le monde entier.
Après avoir été anglophone à pratiquement 100%, l’internet est encore
anglophone à plus de 80% en 1998, un pourcentage qui s’explique par
trois facteurs: (a) la création d’un grand nombre de sites web émanant
des États-Unis, du Canada et du Royaume-Uni; (b) une proportion
d'usagers particulièrement forte en Amérique du Nord par rapport au
reste du monde, les ordinateurs étant bien meilleur marché qu'ailleurs,
tout comme la connexion à l'internet sous forme de forfait mensuel à
prix modique; (c) l’usage de l'anglais en tant que principale langue
d’échange internationale.
Dans plusieurs pays d'Europe, par exemple, cette connexion est d'abord
tarifée à la durée, avec un tarif de jour et un tarif de nuit moins
élevé. Les usagers passent donc beaucoup moins de temps sur l'internet
qu'ils ne le souhaiteraient, et choisissent souvent de surfer la nuit
pour éviter les factures trop élevées. Fin 1998 et début 1999, des
mouvements de grève sont lancés en France, en Italie et en Allemagne
pour faire pression sur les sociétés prestataires afin qu'elles
baissent leurs prix et qu'elles proposent des forfaits internet, avec
gain de cause dans les mois qui suivent.
En 1997, Babel, initiative conjointe d'Alis Technologies et de
l'Internet Society, mène la première étude sur la répartition des
langues sur l'internet. Datée de juin 1997, le Palmarès des langues de
la toile donne les pourcentages de 82,3% pour l'anglais, 4% pour
l'allemand, 1,6% pour le japonais, 1,5% pour le français, 1,1% pour
l'espagnol, 1,1% pour le suédois et 1% pour l'italien.
Dans un article publié le 21 juillet 1998 par ZDNN (ZDNetwork News),
Martha Stone, journaliste, précise: «Cette année, le nombre de nouveaux
sites non anglophones va probablement dépasser celui de nouveaux sites
anglophones, et le monde cyber est en train de véritablement devenir
une toile à l'échelle mondiale. (...) Selon Global Reach [une société
promouvant la localisation des sites web], les groupes linguistiques se
développant le plus vite sont les groupes non anglophones: on note une
progression de 22,4% pour les sites web hispanophones, 12,3% pour les
sites nippons, 14% pour les sites germanophones et 10% pour les sites
francophones. On estime à 55,7 millions le nombre de personnes non
anglophones ayant accès au web. (...) Alors que 6% seulement de la
population mondiale est de langue maternelle anglaise (et 16% de langue
maternelle espagnole), 80% des pages web sont en anglais.» Toujours
selon Global Reach, 15% seulement des 500 millions d'habitants que
compte l'Europe sont de langue maternelle anglaise, 28% maîtrisent bien
l'anglais, et 32% consultent le web anglophone.
Le concept de «démocratie linguistique» est développé par Brian King,
directeur du WorldWide Language Institute (WWLI), dans un entretien
daté de septembre 1998: «Dans un rapport de l'UNESCO du début des
années 1950, l'enseignement dispensé dans sa langue maternelle était
considéré comme un droit fondamental de l'enfant. La possibilité de
naviguer sur l'internet dans sa langue maternelle pourrait bien être
son équivalent à l'Âge de l'Information. Si l'internet doit vraiment
devenir le réseau mondial qu'on nous promet, tous les usagers devraient
y avoir accès sans problème de langue. Considérer l'internet comme la
chasse gardée de ceux qui, par accident historique, nécessité pratique
ou privilège politique, connaissent l'anglais, est injuste à l'égard de
ceux qui ne connaissent pas cette langue.»
Jean-Pierre Cloutier est l'auteur des Chroniques de Cybérie, une lettre
d'information électronique sur l'actualité de l'internet. Il écrit en
août 1999: «Cet été, le cap a été franchi. Plus de 50% des utilisateurs
et utilisatrices du réseau sont hors des États-Unis. L'an prochain,
plus de 50% des utilisateurs seront non anglophones. Il y a seulement
cinq ans, c'était 5%. Formidable, non?»
Les usagers non anglophones atteignent en effet la barre des 50% au
cours de l'été 2000. Selon Global Reach, ce pourcentage est de 52,5% en
été 2001, 57% en décembre 2001, 59,8% en avril 2002, 64,4% en septembre
2003 (dont 34,9% d’Européens non anglophones et 29,4% d’Asiatiques) et
64,2% en mars 2004 (dont 37,9% d’Européens non anglophones et 33%
d’Asiatiques).
De plus, nombre de communautés pratiquent le bilinguisme au quotidien,
par exemple à Genève pour le français et l’allemand ou San Francisco
pour l’anglais et l’espagnol, avec l'exigence de proposer toutes les
informations en deux langues, le cas extrême étant la Communauté
européenne avec ses 11 langues officielles en 2003, puis ses 24 langues
officielles en 2007 après son élargissement progressif vers l'Europe de
l'Est.