La mort, en enlevant l'amiral Aube, vient de clore cruellement une belle
carrière de marin. Elle avait commencé en 1840. Le jeune Aube n'avait
alors que quatorze ans, il était né en 1826 à Toulon, où son père était
le fondé de pouvoirs du trésorier-payeur général du Var. Il se distingua
au Sénégal, étant lieutenant de vaisseau: de 1870 à 1878. il fit à bord
du _Seigneley_ une remarquable campagne dans le Pacifique: il était
capitaine de vaisseau. Ensuite, il commanda la _Saône_ en escadre: il
fut promu contre-amiral en 1880 et fut nommé gouverneur de la
Martinique. Il était à peine en fonctions quand éclata une terrible
épidémie de fièvre jaune: le fléau, qu'il combattit avec courage,
l'atteignit lui-même dans ses plus chères affections en emportant Mme
Aube. L'amiral ne tarda pas à quitter son gouvernement pour commander en
second l'escadre d'évolution. Il fut nommé vice-amiral.
Mais la partie active et pratique de la carrière de l'amiral Aube n'est
pas la partie essentielle, bien qu'il y ait déployé de grandes qualités
d'énergie, de décision, de bravoure, et qu'il y ait montré une rare
connaissance de la mer. Depuis sa jeunesse, l'amiral Aube avait été
préoccupé d'idées de réformes importantes: il fut appelé à les mettre en
lumière et à les appliquer comme ministre de la marine le 7 janvier
1886; il resta au ministère jusqu'en mai 1887.
Nous vîmes alors à la tribune du parlement cette figure énergique de
marin, nullement banale ni conforme au type courant du «loup-de-mer»
classique. Son visage aux traits saillants et droits, dont le dessin
énergique était accusé encore par les cheveux blancs, plantés drus et
taillés en brosse; son oeil clair et net, sa haute stature,
constituaient une physionomie qu'on n'oubliait point. Il avait dans son
regard--l'avons-nous dit?--un peu de cet éclat aigu et fixe qui illumine
la face des penseurs. Tout de suite, on vit que l'amiral Aube ne
passerait pas, indifférent et inactif, dans une administration qui ne
lui semblait pas en harmonie avec les progrès modernes. Comme tous les
novateurs, il fut ardemment discuté. Il avait des partisans très
dévoués, il eut des adversaires irréconciliables, il était un voyant
pour les premiers, il n'était qu'un visionnaire pour les seconds.
L'expérience--j'entends: une expérience complète, longue et
décisive--n'a pas encore terminé ce débat passionné et passionnant.