L'ANTHROPOPLASTIE GALVANIQUE

Les hommes se sont toujours montrés jaloux de rendre à leurs morts un

culte particulier et cependant ils n'ont jamais accordé qu'un intérêt

très médiocre à la conservation des cadavres. Les Égyptiens assuraient,

il est vrai, la conservation des morts par des soins méticuleux.

Daubenton et plus récemment Czermak nous renseignent à cet égard. Il

existait, dans l'ancienne Égypte, des officines spéciales où les

cadavres étaient soumis à des manipulations plus ou moins compliquées:

les corps étaient immergés dans des bains antiputrescibles, puis

enveloppés par les parents avec des milliers de bandelettes. Mais on

peut affirmer que l'embaumement égyptien était pour ainsi dire une

exception: les riches seuls pouvaient y prétendre. A notre époque, l'art

des embaumements n'a pas fait de grands progrès. On se contente le plus

ordinairement de pousser dans les artères du cadavre une injection

stérilisante dont la composition varie, et on se préoccupe peu de ce qui

adviendra. Au surplus, de même qu'en Égypte, au temps de Ptolémée, ce

mode de conservation n'est appliqué que très exceptionnellement.

Faut-il rechercher dans l'imperfection des procédés le peu de goût que

nous paraissons avoir pour la momification ou l'embaumement?

Obéissons-nous fatalement à une loi de la nature, à cette loi formulée

dans ces paroles de l'évangile: _pulvis es et in pulverem reverteris?_

Le docteur Variot, un des médecins les plus distingués des hôpitaux de

Paris, répond à ces deux questions en proposant à ses contemporains

l'emploi des procédés galvanoplastisques pour obtenir des momies

indestructibles. Le Dr Variot métallise notre cadavre tout entier: il

l'enferme dans une enveloppe de bronze, de cuivre, de nickel, d'or ou

d'argent, suivant les caprices ou la fortune de ceux qui nous survivent.

Donc plus de putréfaction et plus de poussière. Voilà une invention qui

pique votre curiosité? Vous voulez savoir comment procède le Dr Variot?

Jetez les yeux sur les dessins que nous avons fait exécuter dans le

laboratoire de la Faculté de médecine où M. Variot poursuit ses

recherches. Dans un double cadre à quatre montants, réunis en haut et en

bas par des plateaux carrés, vous voyez le corps d'un enfant sur notre

dessin de première page, le cadre est disposé sous une cloche

pneumatique; sur celui ci-dessus il est placé dans un bain de sulfate de

cuivre. Le corps de l'enfant a été perforé à l'aide d'une tige

métallique. Une des extrémités de cette tige butte contre la voûte du

crâne, tandis que l'autre est enfoncée comme un pivot dans une douille

de métal de l'appareil située au centre du plateau inférieur du cadre.

Le cadre support est un cadre conducteur de l'électricité. Les montants

et les fils conducteurs ont été soigneusement isolés avec du caoutchouc,

de la gutta ou de la paraphine. Le courant électrique est fourni par une

petite batterie de trois piles thermo-électriques Chaudron. Un contact

métallique dentelé, en couronne, descend du plateau supérieur et appuie

légèrement sur le vertex du petit cadavre; la face plantaire des deux

pieds et la paume des mains reposent sur deux contacts. En outre, des

contacts ont été échelonnés sur les quatre montants métalliques du

cadre, pour être appliqués aux points voulus, avec la possibilité de les

déplacer à volonté.

Avant de plonger cet appareil dans le bain galvanoplastique, il faut

rendre le corps bon conducteur de l'électricité. A cet effet,

l'opérateur badigeonne la peau du cadavre avec une solution de nitrate

d'argent, ou bien encore il pulvérise cette solution sur la surface

cutanée au moyen d'un instrument très connu: le pulvérisateur dont vous

vous servez, mesdames, pour vous parfumer. Cette opération faite, la

peau est devenue d'un noir opaque; le sel d'argent a pénétré jusque dans

le derme. Mais ce sel d'argent il faut le réduire, c'est-à-dire le

séparer de son oxyde. On y parvient avec beaucoup de difficulté.

[Illustration: Immersion du sujet dans le bain galvanique.]

Le double cadre est placé sous une cloche dans laquelle on fait le vide

au moyen d'une trompe à eau et ou on fait pénétrer ensuite des vapeurs

de phosphore blanc dissous dans le sulfure de carbone. C'est une

opération dangereuse, comme toutes les opérations où le phosphore en

dissolution jolie un rôle quelconque. C'est le détail de cette opération

qui est fidèlement rendu par notre grand dessin. A droite nu garçon de

laboratoire veille au fonctionnement régulier de la trompe. Vous voyez à

gauche de l'opérateur une sorte de marmite en fonte aux parois très

épaisses et dans laquelle la solution de phosphore est soumise, au moyen

d'une petite lampe à gaz, à une température assez élevée pour en assurer

la vaporisation.

Quand les vapeurs phosphorées ont réduit la couche de nitrate d'argent,

la peau du cadavre est d'un blanc grisâtre; elle est comparable à la

surface d'une statue de plâtre qu'on aurait rendue conductrice. Il n'y a

plus qu'à procéder aussi rapidement que possible à la métallisation. A

cet effet, le cadre double est immergé dans le bain de sulfate de

cuivre. Nous n'avons pas à décrire cette opération que tout le monde

connaît. Sous l'influence du courant, électrique, le dépôt métallique se

fait d'une façon ininterrompue; les molécules de métal viennent se

déposer sur la peau du cadavre, et y forment bientôt une couche

continue, l'opérateur doit régler avec grand soin les envois

d'électricité afin d'éviter un dépôt métallique grenu et sans cohérence.

En déplaçant à propos les contacts, il substituera à la peau une écorce

de cuivre qui se moulera sur toutes les parties sous-jacentes. En

surveillant attentivement l'épaisseur du dépôt jeté sur le visage, sur

les mains, sur toutes les parties délicates du corps, il obtiendra un

moule fidèle qui rappellera exactement les détails de conformation et

les teintes de la physionomie. Un bon dépôt de 1/2 à 3/4 de millimètre

d'épaisseur offre une solidité suffisante pour résister au ploiement et

aux chocs extérieurs. L'épaisseur de 1/2 à 3/4 de millimètre d'épaisseur

ne doit pas être dépassée pour l'enveloppement métallique du visage et

des mains qui seront, ainsi rigoureusement moulés. Sur le tronc,

l'abdomen, les premiers segments des membres, le cou, la conservation

intégrale des formes plastiques est beaucoup moins importante; aussi, si

on le juge utile pour consolider la momie métallique, on atteindra une

épaisseur de dépôt de 1 millimètre à 1 millimètre et demi.

Quel est l'avenir réservé à ce procédé de momification que le Dr Variot

appelle l'anthropoplastie galvanique? On ne saurait le dire. Il est

infiniment probable que les cadavres métallisés ne figureront jamais

qu'en très petit nombre dans nos nécropoles et que longtemps, longtemps

encore, nous subirons cette loi de la nature que nous rappelions en

commençant: _pulvis es et in pulverem reverteris_. Nous sommes

poussière, et nous retournerons en poussière! L'inventeur de

l'anthropoplastie n'accorde d'ailleurs à la métallisation totale du

cadavre qu'une importance mince. Le but de ses recherches était surtout

de donner aux musées et aux laboratoires de nos Facultés de médecine des

pièces anatomiques en parfait état de conservation, des pièces très

fidèles, très exactes, plutôt que d'arracher nos cadavres aux vers du

tombeau.

Marcel Edant.

L'Illustration, No. 2498, 10 Janvier 1891 · 第 19 / 29 题