Les canaux sont quelquefois complètement invisibles, dans les meilleures
conditions d'observation. Cela paraît arriver de préférence vers le
solstice austral de la planète.
Leur largeur est très différente. Ainsi le Nilosyrtis mesure quelquefois
5° ou 300 kilomètres de largeur, tandis que d'autres mesurent moins de
1° ou 60 kilomètres.
Quelques-uns sont d'une immense longueur, plus du quart du méridien,
plus de 5,400 kilomètres.
Tous changent de largeur.
Tous, ou presque tous, se dédoublent.
C'est le procédé de ce dédoublement qui est encore le plus curieux. En
deux jours, en 24 heures et quelquefois moins, la transformation est
opérée, et simultanément sur toute la longueur du canal. Quand la
transformation va avoir lieu, le canal, jusque-là simple et net comme
une ligne noire, devient nébuleux, plus large qu'il n'était. Puis cette
nébulosité se transforme en deux lignes droites parallèles, comme si une
multitude de soldats dispersés s'étaient tout d'un coup, à un signal
donné, rangés sur deux colonnes. La distance entre les deux canaux
parallèles résultant de la gémination est en moyenne de 60° ou 360
kilomètres.
Elle n'est quelquefois que de 3° ou 180 kilom. pour de petits canaux
très minces; quelquefois, au contraire, elle s'élève à 10°, 12° et même
davantage, c'est-à-dire à 600, 700 kil. et plus, pour des canaux longs
et larges.
Quand un canal double est coupé en deux sections par un autre canal, si
l'une des bandes est plus large ou plus intense d'un côté de
l'intersection, l'autre bande le sera aussi, comme le montre la figure
ci-après.
[Illustration: Fig. 11.]
Si l'une d'elles est très mince ou peu visible d'un côté de
l'intersection, il en est de même de l'autre, et dans ce cas il arrive
parfois que l'une des deux manque complètement et que le canal paraît
double d'un côté et simple de l'autre.
Le canal transversal agit donc sur le premier.
Quelquefois les deux lignes sont régulières et leurs axes parfaitement
parallèles, mais le tout est entouré d'une espèce de pénombre. En
général, au contraire, les deux lignes sont tracées avec une régularité
absolue et offrent une netteté toute géométrique. Il y a plus, le
dédoublement d'un canal fait disparaître les irrégularités qui auraient
pu exister dans un canal simple, et même des canaux sensiblement courbes
donnent naissance à des géminations parfaitement droites, comme il est
arrivé pour la Jamuna en 1882 et pour la Boreosyrtis en 1888.
L'aspect d'une gémination change souvent suivant les époques. En 1882,
par exemple, deux bandes de l'Euphrate montraient une sensible
convergence vers le nord, tandis qu'en 1888 les deux bandes étaient
équidistantes tout du long. L'intervalle entre deux bandes varie
également ainsi que la largeur de ces bandes, suivant les années.
[Illustration: Fig. 12.--Lac formé par l'intersection de plusieurs
canaux.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 14.]
Aux points d'intersection où les canaux, simples ou doubles, se
rencontrent, on remarque souvent une tache qui donne l'idée d'un lac.
L'aspect de ces nouds change d'une manière analogue à celle des canaux.
Lorsque les canaux qui, aboutissent à un noeud sont tous invisibles, le
noeud est invisible aussi, ou s'annonce tout au plus par une ombre
légère et diffuse. L'apparition des canaux, simples ou doubles, donne
naissance à une tache confuse, qui parfois se dédouble dans la direction
du canal le plus fort. Ainsi, par exemple, en 1881, le canal Protonilus,
qui est coupé par l'Euphrate, était double et épais; le lac Isménius,
formé par cette intersection, s'est montré sous l'aspect de la fig. 13.
En 1888, au contraire, après la gémination de l'Euphrate, ce lac a
offert l'aspect de la fig. 14.
Ensuite il reprit sa forme ovale habituelle.
Un phénomène identique a été observé sur le lac de la Lune en 1879 et
1882.
Si nous admettons ces observations--et il paraît difficile de s'y
refuser--nous devons en conclure que tout cela est fort variable. La
cause productrice de ces géminations n'opère pas seulement le long des
canaux, mais encore sur des taches de forme quelconque, pourvu qu'elles
ne soient pas trop vastes. Cette cause paraît étendre sa puissance même
sur les mers permanentes. Nous en avons eu une nouvelle preuve cette
année par le dédoublement horizontal du rivage dessiné fig. 5.
Cette tendance à diviser un espace sombre par une bande jaune se
manifeste aussi par la production d'isthmes réguliers qui se forment en
certains endroits de l'hémisphère boréal de la planète.
Ces variations ont un rapport avec les saisons. Considérons encore, par
exemple, celles que M. Schiaparelli a observées sur le grand canal
Hydraotes-Nilus. Lorsque ce grand canal est double, et se présente sous
l'aspect de la fig. 15, on voit qu'il est traversé d'abord en B par la
Jamuna, ensuite en C par le Gange, en D par Chrysorrhoas et en E par un
quatrième, qui tous d'ailleurs changent aussi de largeur et deviennent
doubles en certaines époques. Voici le procédé du dédoublement de ce
grand canal.
En 1879, l'équinoxe de printemps est arrivé sur Mars le 22 janvier. Un
mois auparavant, le 21 décembre, le Lacus Lunæ s'assombrit et
s'agrandit.
[Illustration: Fig. 16.--Lac double formé par l'intersection de canaux
dédoublés.]
Le surlendemain, 23 décembre, il prend la forme d'un trapèze CC' DD'
formé par quatre bandes noires; au milieu, l'île est bien définie et de
la couleur jaune ordinaire; Nilus est simple dans la direction D' E'. Le
26 décembre, il est double, les deux traits parfaitement égaux, mais
moins larges et moins sombres que les deux côtés du Lac de la Lune.
Les observations relatives à ce procédé de dédoublement sont reprises au
retour de la planète, en 1881. Cette année le même équinoxe est arrivé
le 9 décembre. Le Lac de la Lune ainsi que le Gange sont bien marqués;
le Nil est simple, rien en C D. Le 11 janvier, il devient double; le 13,
il en est de même du Gange; le 19, le Lac de la lune a repris la forme
trapézoïdale avec son île jaune au centre. Le 23 février, Hydraotes est
doublé dans la section Bc B' c', mais reste simple dans la section AB
(fig. 16).
[Illustration: Fig. 17.--Canaux dédoublé? et élargis sur tout leur
parcours.]
Ces curieuses constatations sont reprises en 1886. Le 27 mars. Hydraotes
et Nilus sont vus clairement doubles, comme le montre la fig. 17; les
deux bandes sont très larges (environ 4° ou 240 kilomètres), d'une
couleur rougeâtre plus foncée que le fond jaune environnant; leur
intervalle est de 9° ou 10°. Nilokéras, que nous avons vu mince comme un
fil sur la fig. 15, est très large et aboutit à un gros point noir placé
en C'. Les autres canaux: Hydaspes, Jamuna, Gange, Chrysorrhoas,
Fortuna, sont visibles, mais aucun d'eux ne paraît double.