Kit ne fit pas le paresseux le lendemain matin. Il sauta à bas du
lit avant le jour et commença à se préparer pour l'expédition tant
désirée. Agité à la fois par les événements de la veille et par la
nouvelle inattendue qu'il avait reçue le soir, il n'avait guère
goûté de sommeil durant les longues heures d'une nuit d'hiver; des
rêves sinistres qui avaient assiégé son chevet l'avaient tellement
fatigué, que ce fut pour lui un repos de se trouver debout sur ses
pieds.
Mais, quand c'eût été le commencement de quelque grand travail,
comme ceux d'Hercule, avec Nelly pour but, quand c'eût été le
départ pour quelque voyage de longue haleine, à pied même, dans
cette saison rigoureuse, condamné à toutes les privations, entouré
de tous les genres d'obstacles, menacé de mille peines, de mille
fatigues, de mille souffrances; quand c'eût été l'aurore d'un
grand jour d'entreprise laborieuse, capable de mettre à l'épreuve
toutes les ressources de sa fermeté, de son courage et de sa
patience, qu'on lui laissât voir seulement en perspective la
chance de le terminer heureusement par la satisfaction et le
bonheur de Nell, Kit n'aurait pas déployé moins de zèle, il
n'aurait pas montré moins d'impatience et d'ardeur.
Il n'y avait pas que lui qui fût éveillé et sur pied. Un quart
d'heure après, toute la maison était en mouvement. Chacun était
affairé, chacun voulait contribuer pour sa part à hâter les
préparatifs. Le gentleman, il est vrai, ne pouvait guère rien
faire par lui-même; mais il exerçait une surveillance générale, et
peut-être n'y avait-il personne qui se donnât autant de mouvement.
Il ne fallut pas longtemps pour arranger les bagages; tout était
prêt dès le point du jour. Alors Kit commença à regretter qu'on
eût été aussi vite, car la chaise de poste qui avait été louée
d'avance ne devait arriver qu'à neuf heures; et d'ici là, il n'y
avait que le déjeuner pour remplir l'attente d'une heure et demie.
Oui, mais Barbe? Il ne faut pas l'oublier. Barbe avait fort à
faire; mais tant mieux, après tout, Kit pourrait l'aider, et
c'était bien la manière la plus agréable de tuer le temps. Barbe
ne fit aucune objection à cet arrangement; et Kit, poursuivant
l'idée qui la veille au soir lui était venue si subitement,
commença à se douter que sûrement Barbe l'aimait et que sûrement
il aimait Barbe.
Barbe, de son côté, s'il faut dire la vérité, comme on doit
toujours la dire, Barbe semblait, de toutes les personnes de la
maison, celle qui s'associait avec le moins de plaisir à tout ce
mouvement; et Kit, dans l'expansion de son coeur, lui ayant fait
connaître tout son ravissement, toute sa joie, Barbe devint encore
plus abattue et parut voir avec moins de plaisir que jamais le
voyage projeté.
«Vous n'êtes pas plutôt de retour au logis, Christophe, dit Barbe
du ton le plus insouciant du monde, vous n'êtes pas plutôt de
retour au logis, que vous voilà tout content de partir.
-- Ah! mais vous savez pourquoi? répondit Kit. Pour ramener miss
Nell! pour la revoir! Songez donc!... et puis, ça me fait tant de
plaisir de penser que vous aussi vous allez la voir enfin, Barbe!»
La jeune fille ne dit pas absolument qu'elle n'y trouverait pas un
grand plaisir; mais elle exprima si parfaitement par un petit
mouvement de tête ce qu'il y avait dans son coeur, que Kit en fut
tout déconcerté et se demanda, simple comme il était, pourquoi
elle témoignait tant de froideur.
«Vous verrez, dit-il en se frottant les mains, si elle n'a pas la
plus douce, la plus jolie figure que vous ayez jamais aperçue. Je
suis bien sûr que vous le direz comme moi.»
Barbe secoua de nouveau la tête.
«Qu'y a-t-il donc, Barbe? dit Kit.
-- Rien,» s'écria Barbe.
Et Barbe fit la moue, pas de ces moues qui enlaidissent, mais une
jolie petite moue qui fit encore mieux voir le vermeil de ses
lèvres couleur de cerise.
Il n'y a pas d'école où l'élève fasse de progrès plus rapides que
celle où Kit avait pris son premier grade en donnant un baiser à
Barbe. Il comprit la pensée de Barbe; il sut tout de suite sa
leçon par coeur; Barbe était le livre; il le lut tout couramment
comme si les pages en étaient imprimées.
«Barbe, dit Kit, vous n'êtes pas fâchée contre moi?»
Oh! mon Dieu! non. Pourquoi Barbe serait-elle fâchée? Quel droit
avait-elle d'être fâchée? Et puis, qu'est-ce que cela faisait
qu'elle fût fâchée ou non? Qui est-ce qui faisait attention à
_elle_?
«Moi, dit Kit; moi naturellement.»
Barbe dit qu'elle ne savait pas pourquoi c'était lui
naturellement.
Kit répondit qu'elle devait pourtant le savoir; qu'elle n'avait
qu'à y penser un peu.
Certainement oui, elle voulait bien y penser un peu. Mais ça
n'empêche pas qu'elle ne voyait pas pourquoi «c'était lui
naturellement.» Elle ne comprenait pas ce que Christophe entendait
par là. D'ailleurs, elle était sûre qu'on avait besoin d'elle en
haut, et elle était obligée de monter.
«Non, Barbe, dit Kit la retenant doucement, séparons-nous bons
amis. Dans mes chagrins, je n'ai cessé de songer à vous. J'eusse
été, sans vous, bien plus malheureux encore que je ne l'ai été.»
Bonté céleste! que Barbe était jolie avec la rougeur qui colora
son visage, toute tremblante comme un petit oiseau qui se
recoquille!
«Sur mon honneur, je vous dis la vérité, continua Kit avec
chaleur, mais je ne la dis pas aussi fortement que je le voudrais.
Si je désire que vous ayez quelque satisfaction à voir miss Nell,
c'est seulement parce que je serais content si vous aimiez ce que
j'aime. Voilà tout. Quant à elle, Barbe, je mourrais volontiers
pour lui rendre service; mais vous en feriez autant si vous la
connaissiez comme je la connais, j'en suis bien sûr.»
Barbe fut touchée, elle eut regret de s'être montrée si
indifférente.
«Voyez-vous, reprit Kit, je me suis habitué à parler d'elle, à
penser à elle absolument comme si elle était devenue un ange. Au
moment où je m'apprête à la revoir, je me rappelle comme elle
souriait, comme elle était contente lorsque j'arrivais, comme elle
me tendait la main et disait: «Voilà mon vieux Kit!» ou quelque
chose comme ça. Je pense au plaisir de la voir heureuse, avec des
amis autour d'elle, traitée comme elle le mérite, comme elle doit
l'être. Mais moi, je ne me considère que comme son ancien
serviteur, comme un garçon qui a chéri en elle son aimable, bonne
et gentille maîtresse, et qui se serait mis au feu pour la servir
et qui s'y mettrait encore, oui, encore. D'abord, je n'ai pu
m'empêcher de craindre que, si elle revenait avec des amis auprès
d'elle, elle n'eût oublié ou rougi d'avoir connu un humble garçon
comme moi, et qu'ainsi elle ne me parlât froidement, ce qui
m'aurait percé jusqu'au fond du coeur plus que je ne saurais le
dire, Barbe. Mais en y songeant de nouveau, j'ai réfléchi que
sûrement je lui faisais injure: j'ai donc pris le dessus, espérant
bien la trouver telle qu'elle était toujours autrefois. Cette
espérance, ce souvenir m'ont animé du désir de lui plaire, et de
me montrer à ses yeux tel que je voudrais être toujours comme si
j'étais encore à son service. Si je trouve du plaisir à penser
tout ça, et la vérité est que j'en éprouve beaucoup, c'est à elle
encore que j'en suis redevable; je l'en aime et je l'en honore
d'autant plus. Voilà l'honnête et exacte vérité, chère Barbe; sur
ma parole, voilà tout.»
La petite Barbe n'était ni entêtée ni capricieuse; et comme elle
se sentit pleine de remords, elle fondit tout bonnement en larmes.
Nous n'avons pas à rechercher où cette conversation eût pu les
conduire en se prolongeant: car en ce moment on entendit les roues
de la chaise de poste, puis la sonnette retentit à la porte du
jardin, et aussitôt toute la maison fut en rumeur. Si l'on s'était
engourdi un peu, il y eut alors un redoublement de vie et
d'énergie.
En même temps que la voiture de voyage, M. Chukster arriva en
fiacre. Il était porteur de certains papiers et de fonds
supplémentaires pour le gentleman, à qui il les remit. Ce devoir
accompli, M. Chukster présenta ses devoirs à la famille; puis se
réconfortant par un bon déjeuner qu'il fit debout, en
péripatéticien, il assista avec une indifférence parfaite au
chargement de la chaise de poste.
«Le _snob_ est de la partie, à ce que je vois, monsieur? dit-il à
M. Abel Garland. Je croyais que la dernière fois on ne l'avait pas
emmené, parce qu'on avait lieu de craindre que sa présence ne fût
pas très-agréable au vieux buffle.
-- À qui, monsieur? demanda M. Abel.
-- Au vieux gentleman, répondit M. Chukster un peu interdit.
-- Notre client préfère l'emmener, dit sèchement M. Abel. Il n'y a
plus de ces précautions-là à prendre avec eux: les liens de
parenté qui existent entre mon père et une personne qui a toute
leur confiance, seront une garantie suffisante de la nature
amicale de cette excursion.
-- Ah! pensa M. Chukster regardant par la fenêtre, tout le monde
excepté moi. Un _snob_ passe avant moi! à la bonne heure. Il n'a
pas pris, à ce qu'il paraît, le billet de banque de cinq livres,
mais je n'ai pas le moindre doute qu'il ne soit toujours à la
veille de quelque chose comme ça. Il y a longtemps que je l'ai dit
avant cette affaire. -- Tiens! Voilà une fillette qui est
diablement gentille! Parole d'honneur, une jolie petite créature!»
C'était Barbe qui était l'objet des remarques flatteuses de
M. Chukster. Pendant qu'elle se tenait près de la voiture prête à
partir, ce gentleman se sentit saisi tout à coup d'un très-vif
intérêt pour la _fillette_. Il s'en alla en flânant dans un coin
du jardin, où il prit position à distance convenable pour jouer de
la prunelle. Comme c'était un vrai Lovelace, la coqueluche du beau
sexe, et par conséquent fort au courant de ces petits artifices
qui vont droit au coeur, M. Chukster prit une pose à effet: il
appuya une main sur sa hanche, et de l'autre ajusta les boucles
flottantes de sa chevelure. C'est une attitude à la mode dans les
cercles élégants, et, pour peu qu'on l'accompagne d'un gracieux
sifflement, elle a souvent, comme on sait, un succès immense.
Cependant telle est la différence des moeurs de la ville et de
celles de la campagne, que personne ne prit garde le moins du
monde à cette pose engageante; car toutes ces bonnes gens ne
songeaient qu'à adresser leurs adieux aux voyageurs, à s'envoyer
des baisers avec la main, à agiter leurs mouchoirs, enfin à une
foule de pratiques bien moins élégantes et moins distinguées que
la pose de M. Chukster. Déjà le gentleman et M. Garland étaient
dans la voiture, le postillon en selle, et Kit, bien enveloppé
d'un manteau, bien emmitouflé, était monté sur le siège de
derrière. Près de la chaise de poste se tenaient mistress Garland,
M. Abel, la mère de Kit et le petit Jacob; à quelque distance, la
mère de Barbe qui portait le poupon éveillé Tous faisaient signe
de la tête et des bras, saluaient ou criaient «Bon voyage!» avec
toute l'énergie dont ils étaient capables. Au bout d'une minute,
la voiture fut hors de vue; M. Chukster resta seul à son poste. Il
avait encore présent aux yeux Kit, debout sur son siège, envoyant
de la main un adieu à Barbe, et l'image de Barbe lui renvoyant le
même salut, _sous ses yeux, _lui Chukster, Chukster l'homme à
bonnes fortunes, Chukster, sur qui tant de belles dames avaient
laissé tomber leurs regards, du haut de leur phaéton, le dimanche
à la promenade dans les parcs!
Mais il est hors de notre sujet de retracer comme quoi
M. Chukster, exaspéré par ce fait monstrueux, resta là quelque
temps comme s'il avait pris racine dans le sol, protestant en lui-
même contre Kit, ce prince des perfides, cet empereur du Mogol et
des intrigants, et comme quoi il rattacha dans sa pensée cette
révoltante circonstance à l'ancien trait d'hypocrisie du
schelling. Nous n'avons rien de mieux à faire que de suivre les
roues qui tournent, et de tenir compagnie à nos voyageurs durant
leur pénible excursion d'hiver.
C'était par une journée d'un froid aigu; un vent violent soufflait
au visage des voyageurs et blanchissait la terre durcie en
dépouillant les arbres et les haies de la gelée qui les couvrait,
et qu'il faisait tournoyer comme un tourbillon de poussière. Mais
qu'importait à Kit le mauvais temps! Il y avait même dans ce vent
qui arrivait avec des mugissements quelque chose de libre et de
rafraîchissant qui eût été agréable si le souffle n'avait pas été
si fort. Tandis qu'il balayait tout sur le passage de son nuage de
glace, jetant à terre les branches sèches et les feuilles
flétries, et les emportant pêle-mêle, il semblait à Kit qu'une
sympathie générale régnait dans la nature en faveur du même but,
et que tout y mettait le même intérêt et le même empressement
qu'eux-mêmes. Chaque bouffée semblait les pousser en avant.
Croyez-vous que ce ne fût rien que de leur livrer bataille à
chaque pas, de les forcer à livrer passage, de les vaincre l'une
après l'autre, de les regarder venir, ramassant toutes leurs
forces et leur furie pour les assaillir, de leur faire tête un
moment, le temps de les laisser passer en sifflant, et alors de se
donner le plaisir de se retourner pour les voir fuir par derrière,
honteux comme des vaincus, d'entendre leur rage expirante dans le
lointain, frémissant encore au travers des arbres robustes qui se
courbent devant les derniers efforts de la tempête!
Toute la journée, il neigea sans interruption. La nuit vint,
brillante et étoilée; mais le vent n'était pas tombé, et le froid
était des plus vifs. Parfois, vers la fin de ce long relais, Kit
ne pouvait s'empêcher de souhaiter qu'il fît un peu plus chaud;
mais quand on s'arrêtait pour changer de chevaux, et qu'il avait
battu la semelle pendant quelques minutes, payé le postillon,
éveillé l'autre, qu'il s'était donné du mouvement à droite et à
gauche jusqu'à ce que les chevaux fussent attelés, il avait si
chaud, que le sang lui fourmillait au bout des doigts. Alors il
lui semblait qu'avec un peu moins de froid il perdrait la moitié
du plaisir et de l'honneur du voyage. Là-dessus, il s'élançait
gaiement sur sa banquette, chantant aux accords joyeux des roues
qui recommençaient à tourner; et, laissant les bons citadins
dormir dans leurs lits bien chauds, il poursuivait sa course le
long de la route solitaire.
Cependant les deux gentlemen qui étaient à l'intérieur, fort peu
disposés à dormir, trompaient le temps par la conversation.
Pressés l'un et l'autre de la même impatience, leur entretien
roulait souvent sur l'objet de leur expédition, sur la manière
dont elle avait été conduite, sur les espérances et les craintes
que leur en inspirait le dénoûment. Des premières, ils en avaient
beaucoup; des secondes, peu, peut-être même aucune, au delà de
cette inquiétude indéfinissable qui est inséparable d'une
espérance subitement éveillée et d'une attente prolongée.
Dans un moment de repos après une de leurs conversations, et quand
déjà la moitié de la nuit s'était écoulée, le gentleman, devenu de
plus en plus silencieux et pensif, se tourna vers son compagnon et
lui dit brusquement:
«Êtes-vous un auditeur patient?
-- Comme bien d'autres, je suppose, répondit en souriant
M. Garland. Je puis l'être si ce qu'on me raconte m'intéresse;
dans le cas contraire, je puis faire semblant de l'être. Pourquoi
me demandez-vous ça?
-- J'ai sur les lèvres un court récit, et je vais vous mettre tout
de suite à l'épreuve. C'est très-court.»
Et sans attendre une réponse, il appuya sa main sur le bras de
M. Garland et s'exprima ainsi:
«Il y avait autrefois deux frères qui s'aimaient tendrement l'un
l'autre. Il existait entre leurs âges une certaine disproportion:
quelque douze ans. Peut-être était-ce une raison pour accroître
leur attachement mutuel. Cependant, malgré la distance qui les
séparait, ils devinrent rivaux de bonne heure. La plus profonde,
la plus forte affection de leurs coeurs se porta sur le même
objet.
«Le plus jeune s'en aperçut le premier, à diverses circonstances
qui éveillèrent son attention et sa vigilance. Je ne vous dirai
pas quelle douleur il éprouva, à quelle agonie son âme fut en
proie, quelle lutte il eut à soutenir contre lui-même. Il avait eu
une enfance maladive. Son frère, plein de patience et d'égards au
sein de sa belle santé et de sa force, s'était bien souvent sevré
des plaisirs qu'il aimait pour rester assis au chevet du malade,
lui racontant de vieilles histoires jusqu'à ce que son visage pâle
s'illuminât d'un éclat extraordinaire; ou pour le porter dans ses
bras jusqu'à quelque lieu champêtre où il veillait sur le pauvre
et triste enfant, pendant qu'il jouissait là d'une brillante
journée d'été et du spectacle de la santé, partout dans la nature
alentour, excepté en lui-même; en un mot, pour lui servir de
tendre et fidèle garde-malade. Je ne m'étendrai pas sur tout ce
qu'il fit pour conquérir l'amour de la pauvre et faible créature;
car mon histoire n'aurait pas de fin. Mais quand arriva le temps
de la rivalité, le coeur du plus jeune frère se remplit du
souvenir de ces jours d'autrefois. Le ciel lui donna la force
d'acquitter, par les sacrifices réfléchis d'une âme déjà mûrie par
les années, les soins donnés par un élan de dévouement juvénile.
Il ne troubla point le bonheur de son frère. La vérité ne
s'échappa jamais de ses lèvres; il quitta son pays, avec l'espoir
de mourir à l'étranger.
Le frère aîné épousa cette femme... qui depuis longtemps est dans
le ciel et légua une fille à son mari.
«Si vous avez vu quelque galerie de portraits d'une ancienne
famille, vous aurez dû remarquer combien de fois la même
physionomie, la même figure, souvent la plus belle et la plus
simple de toutes, se perpétue à vos yeux dans diverses
générations, et comme vous pouvez suivre à la trace la même douce
jeune fille à travers toute une longue ligne de portraits, ne
vieillissant jamais, ne changeant jamais, comme le bon ange de la
famille, toujours là pour assister les siens à l'heure des
épreuves, peut-être pour les racheter de leurs fautes...
«Dans cette fille revivait la mère. Vous pouvez juger avec quel
amour celui qui avait perdu la mère presque en l'obtenant
s'attacha à cette enfant, sa vivante image. Elle grandit; elle
devint femme, elle donna son coeur à un homme qui n'en était pas
digne. Eh bien! son tendre père ne put la voir s'affliger et
languir dans la peine. Il se dit que peut-être, après tout, cet
homme qu'il regrettait de lui voir aimer valait mieux qu'il ne
paraissait; qu'en tout cas, il ne pourrait manquer de s'améliorer
dans la compagnie d'une telle femme. Le pauvre père joignit leurs
mains: le mariage s'accomplit.
«Le malheur qui suivit cette union, le froid abandon et les
reproches immérités, la pauvreté qui vint fondre sur la maison,
les luttes de la vie quotidienne, ces luttes trop mesquines et
trop pénibles pour être racontées, mais affreuses à traverser:
tout cela, la jeune femme le supporta comme les femmes seules
savent le supporter, dans le dévouement profond de leur coeur,
dans l'excellence de leur nature. Ses moyens d'existence étaient
épuisés; le père était réduit presque au dénûment par la conduite
du gendre; et chaque jour, comme ils vivaient tous sous le même
toit, il était témoin des mauvais traitements et du malheur que
subissait sa fille. Et cependant elle ne se plaignait point
d'autre chose que de n'être point aimée de son mari. Patiente et
soutenue jusqu'au bout par la force de l'affection, elle suivit à
trois semaines de distance son mari dans la tombe, léguant aux
soins de son père deux orphelins: l'un, un fils de dix ou douze
ans; l'autre, une fille, une fille presque encore au berceau,
semblable pour sa faiblesse, pour son âge, pour ses formes et ses
traits, à ce qu'elle avait été elle-même quand elle avait perdu sa
mère jeune encore.
«Le frère aîné, grand-père de ces deux orphelins, était désormais
un homme brisé par la douleur; courbé, écrasé déjà, moins par le
poids des années que sous la main pesante du malheur. Avec les
débris de sa fortune il entreprit le commerce des tableaux
d'abord, puis des curiosités antiques. Il avait toujours eu, dès
l'enfance, un goût dominant pour les objets de ce genre; il en
avait fait son amusement autrefois, il s'en fit alors une
ressource pour se procurer une subsistance pénible et précaire.
«Le fils en grandissant rappelait de plus en plus le caractère et
les traits de son père; la fille était tout le portrait de sa
mère: aussi quand le vieillard la prenait sur ses genoux et
contemplait ses doux yeux bleus, il lui semblait sortir d'un rêve
douloureux et revoir sa fille redevenue enfant. Le garçon dépravé
ne tarda pas à se dégoûter de la maison et à chercher des
compagnons qui convinssent mieux à ses goûts. Le vieillard et la
petite fille demeurèrent seuls ensemble.
«Ce fut alors, ce fut lorsque l'amour qu'il avait eu pour deux
mortes qui avaient été l'une après l'autre si chères à son coeur,
se fut porté tout entier sur cette petite créature; lorsque ce
visage, qu'il avait constamment devant les yeux, lui rappelait
heure par heure les changements qu'il avait observés d'année en
année chez les autres, les souffrances auxquelles il avait assisté
et tout ce que sa propre fille avait eu à supporter; ce fut alors,
quand les désordres d'un jeune homme dissipé et endurci achevèrent
l'oeuvre de ruine que le père avait commencée, et amenèrent plus
d'une fois des moments de gêne et même de détresse, ce fut alors
que le vieillard commença à se sentir poursuivi sans cesse par la
sinistre image de la pauvreté, du dénûment, qu'il redoutait non
pas pour lui, mais pour l'enfant. Cette idée une fois conçue vint
obséder la maison comme un spectre qui la hantait jour et nuit.
«Le plus jeune frère avait pendant ce temps-là visité plusieurs
contrées étrangères et traversé la vie en pèlerin solitaire. On
avait injustement interprété son bannissement volontaire, mais il
avait supporté, non sans douleur, les reproches et les jugements
précipités pour accomplir le sacrifice qui avait brisé son coeur,
et il avait su se tenir dans l'ombre. D'ailleurs, les
communications entre lui et son frère aîné étaient difficiles,
incertaines, souvent interrompues; toutefois elles n'étaient point
brisées, et ce fut avec une profonde tristesse que de lettre en
lettre il apprit tout ce que je viens de vous raconter.
«Alors les rêves de la jeunesse, d'une vie heureuse, heureuse,
bien que commencée par le chagrin et la souffrance prématurée,
l'assaillirent de nouveau plus fréquemment qu'auparavant: chaque
nuit, redevenu enfant dans ses rêves, il se revoyait aux côtés de
son frère. Il mit le plus tôt possible ordre à ses affaires,
convertit en espèces tout ce qu'il possédait, et avec une fortune
suffisante pour deux, le corps tremblant, la main ouverte, le
coeur plein d'une émotion délirante, il arriva un soir à la porte
de son frère! ...
Le narrateur, dont la voix était devenue défaillante, s'arrêta.
«Je sais le reste, dit M. Garland en lui serrant la main.
-- Oui, reprit son ami après un moment de silence, nous pouvons
nous épargner le reste. Vous connaissez le triste résultat de
toutes mes recherches. Lors même qu'après des poursuites où j'ai
mis toute l'activité et la prudence possible, nous apprîmes qu'on
les avait vus en compagnie de deux pauvres coureurs de foires, et
que plus tard nous découvrîmes ces deux hommes, puis le lieu où
s'étaient retirés le vieillard et l'enfant, eh bien! même alors
nous arrivâmes trop tard. Ah! Dieu veuille que cette fois encore
il ne soit pas trop tard!
-- Non, non, dit Garland; cette fois nous réussirons.
-- Déjà je l'ai cru, déjà je l'ai espéré; en ce moment je le crois
et je l'espère. Mais un poids cruel pèse sur mon esprit, et la
tristesse qui m'obsède résiste à l'espérance et à la raison.
-- Cela ne me surprend point, dit M. Garland; c'est la conséquence
naturelle des événements que vous venez de retracer; de ces temps
malheureux, de ce voyage pénible, et, par-dessus tout, de cette
nuit affreuse. Une nuit affreuse, en vérité!... Entendez-vous
comme le vent mugit!...»