CHAPITRE XXXII.

Kit ne fit pas le paresseux le lendemain matin. Il sauta à bas du

lit avant le jour et commença à se préparer pour l'expédition tant

désirée. Agité à la fois par les événements de la veille et par la

nouvelle inattendue qu'il avait reçue le soir, il n'avait guère

goûté de sommeil durant les longues heures d'une nuit d'hiver; des

rêves sinistres qui avaient assiégé son chevet l'avaient tellement

fatigué, que ce fut pour lui un repos de se trouver debout sur ses

pieds.

Mais, quand c'eût été le commencement de quelque grand travail,

comme ceux d'Hercule, avec Nelly pour but, quand c'eût été le

départ pour quelque voyage de longue haleine, à pied même, dans

cette saison rigoureuse, condamné à toutes les privations, entouré

de tous les genres d'obstacles, menacé de mille peines, de mille

fatigues, de mille souffrances; quand c'eût été l'aurore d'un

grand jour d'entreprise laborieuse, capable de mettre à l'épreuve

toutes les ressources de sa fermeté, de son courage et de sa

patience, qu'on lui laissât voir seulement en perspective la

chance de le terminer heureusement par la satisfaction et le

bonheur de Nell, Kit n'aurait pas déployé moins de zèle, il

n'aurait pas montré moins d'impatience et d'ardeur.

Il n'y avait pas que lui qui fût éveillé et sur pied. Un quart

d'heure après, toute la maison était en mouvement. Chacun était

affairé, chacun voulait contribuer pour sa part à hâter les

préparatifs. Le gentleman, il est vrai, ne pouvait guère rien

faire par lui-même; mais il exerçait une surveillance générale, et

peut-être n'y avait-il personne qui se donnât autant de mouvement.

Il ne fallut pas longtemps pour arranger les bagages; tout était

prêt dès le point du jour. Alors Kit commença à regretter qu'on

eût été aussi vite, car la chaise de poste qui avait été louée

d'avance ne devait arriver qu'à neuf heures; et d'ici là, il n'y

avait que le déjeuner pour remplir l'attente d'une heure et demie.

Oui, mais Barbe? Il ne faut pas l'oublier. Barbe avait fort à

faire; mais tant mieux, après tout, Kit pourrait l'aider, et

c'était bien la manière la plus agréable de tuer le temps. Barbe

ne fit aucune objection à cet arrangement; et Kit, poursuivant

l'idée qui la veille au soir lui était venue si subitement,

commença à se douter que sûrement Barbe l'aimait et que sûrement

il aimait Barbe.

Barbe, de son côté, s'il faut dire la vérité, comme on doit

toujours la dire, Barbe semblait, de toutes les personnes de la

maison, celle qui s'associait avec le moins de plaisir à tout ce

mouvement; et Kit, dans l'expansion de son coeur, lui ayant fait

connaître tout son ravissement, toute sa joie, Barbe devint encore

plus abattue et parut voir avec moins de plaisir que jamais le

voyage projeté.

«Vous n'êtes pas plutôt de retour au logis, Christophe, dit Barbe

du ton le plus insouciant du monde, vous n'êtes pas plutôt de

retour au logis, que vous voilà tout content de partir.

-- Ah! mais vous savez pourquoi? répondit Kit. Pour ramener miss

Nell! pour la revoir! Songez donc!... et puis, ça me fait tant de

plaisir de penser que vous aussi vous allez la voir enfin, Barbe!»

La jeune fille ne dit pas absolument qu'elle n'y trouverait pas un

grand plaisir; mais elle exprima si parfaitement par un petit

mouvement de tête ce qu'il y avait dans son coeur, que Kit en fut

tout déconcerté et se demanda, simple comme il était, pourquoi

elle témoignait tant de froideur.

«Vous verrez, dit-il en se frottant les mains, si elle n'a pas la

plus douce, la plus jolie figure que vous ayez jamais aperçue. Je

suis bien sûr que vous le direz comme moi.»

Barbe secoua de nouveau la tête.

«Qu'y a-t-il donc, Barbe? dit Kit.

-- Rien,» s'écria Barbe.

Et Barbe fit la moue, pas de ces moues qui enlaidissent, mais une

jolie petite moue qui fit encore mieux voir le vermeil de ses

lèvres couleur de cerise.

Il n'y a pas d'école où l'élève fasse de progrès plus rapides que

celle où Kit avait pris son premier grade en donnant un baiser à

Barbe. Il comprit la pensée de Barbe; il sut tout de suite sa

leçon par coeur; Barbe était le livre; il le lut tout couramment

comme si les pages en étaient imprimées.

«Barbe, dit Kit, vous n'êtes pas fâchée contre moi?»

Oh! mon Dieu! non. Pourquoi Barbe serait-elle fâchée? Quel droit

avait-elle d'être fâchée? Et puis, qu'est-ce que cela faisait

qu'elle fût fâchée ou non? Qui est-ce qui faisait attention à

_elle_?

«Moi, dit Kit; moi naturellement.»

Barbe dit qu'elle ne savait pas pourquoi c'était lui

naturellement.

Kit répondit qu'elle devait pourtant le savoir; qu'elle n'avait

qu'à y penser un peu.

Certainement oui, elle voulait bien y penser un peu. Mais ça

n'empêche pas qu'elle ne voyait pas pourquoi «c'était lui

naturellement.» Elle ne comprenait pas ce que Christophe entendait

par là. D'ailleurs, elle était sûre qu'on avait besoin d'elle en

haut, et elle était obligée de monter.

«Non, Barbe, dit Kit la retenant doucement, séparons-nous bons

amis. Dans mes chagrins, je n'ai cessé de songer à vous. J'eusse

été, sans vous, bien plus malheureux encore que je ne l'ai été.»

Bonté céleste! que Barbe était jolie avec la rougeur qui colora

son visage, toute tremblante comme un petit oiseau qui se

recoquille!

«Sur mon honneur, je vous dis la vérité, continua Kit avec

chaleur, mais je ne la dis pas aussi fortement que je le voudrais.

Si je désire que vous ayez quelque satisfaction à voir miss Nell,

c'est seulement parce que je serais content si vous aimiez ce que

j'aime. Voilà tout. Quant à elle, Barbe, je mourrais volontiers

pour lui rendre service; mais vous en feriez autant si vous la

connaissiez comme je la connais, j'en suis bien sûr.»

Barbe fut touchée, elle eut regret de s'être montrée si

indifférente.

«Voyez-vous, reprit Kit, je me suis habitué à parler d'elle, à

penser à elle absolument comme si elle était devenue un ange. Au

moment où je m'apprête à la revoir, je me rappelle comme elle

souriait, comme elle était contente lorsque j'arrivais, comme elle

me tendait la main et disait: «Voilà mon vieux Kit!» ou quelque

chose comme ça. Je pense au plaisir de la voir heureuse, avec des

amis autour d'elle, traitée comme elle le mérite, comme elle doit

l'être. Mais moi, je ne me considère que comme son ancien

serviteur, comme un garçon qui a chéri en elle son aimable, bonne

et gentille maîtresse, et qui se serait mis au feu pour la servir

et qui s'y mettrait encore, oui, encore. D'abord, je n'ai pu

m'empêcher de craindre que, si elle revenait avec des amis auprès

d'elle, elle n'eût oublié ou rougi d'avoir connu un humble garçon

comme moi, et qu'ainsi elle ne me parlât froidement, ce qui

m'aurait percé jusqu'au fond du coeur plus que je ne saurais le

dire, Barbe. Mais en y songeant de nouveau, j'ai réfléchi que

sûrement je lui faisais injure: j'ai donc pris le dessus, espérant

bien la trouver telle qu'elle était toujours autrefois. Cette

espérance, ce souvenir m'ont animé du désir de lui plaire, et de

me montrer à ses yeux tel que je voudrais être toujours comme si

j'étais encore à son service. Si je trouve du plaisir à penser

tout ça, et la vérité est que j'en éprouve beaucoup, c'est à elle

encore que j'en suis redevable; je l'en aime et je l'en honore

d'autant plus. Voilà l'honnête et exacte vérité, chère Barbe; sur

ma parole, voilà tout.»

La petite Barbe n'était ni entêtée ni capricieuse; et comme elle

se sentit pleine de remords, elle fondit tout bonnement en larmes.

Nous n'avons pas à rechercher où cette conversation eût pu les

conduire en se prolongeant: car en ce moment on entendit les roues

de la chaise de poste, puis la sonnette retentit à la porte du

jardin, et aussitôt toute la maison fut en rumeur. Si l'on s'était

engourdi un peu, il y eut alors un redoublement de vie et

d'énergie.

En même temps que la voiture de voyage, M. Chukster arriva en

fiacre. Il était porteur de certains papiers et de fonds

supplémentaires pour le gentleman, à qui il les remit. Ce devoir

accompli, M. Chukster présenta ses devoirs à la famille; puis se

réconfortant par un bon déjeuner qu'il fit debout, en

péripatéticien, il assista avec une indifférence parfaite au

chargement de la chaise de poste.

«Le _snob_ est de la partie, à ce que je vois, monsieur? dit-il à

M. Abel Garland. Je croyais que la dernière fois on ne l'avait pas

emmené, parce qu'on avait lieu de craindre que sa présence ne fût

pas très-agréable au vieux buffle.

-- À qui, monsieur? demanda M. Abel.

-- Au vieux gentleman, répondit M. Chukster un peu interdit.

-- Notre client préfère l'emmener, dit sèchement M. Abel. Il n'y a

plus de ces précautions-là à prendre avec eux: les liens de

parenté qui existent entre mon père et une personne qui a toute

leur confiance, seront une garantie suffisante de la nature

amicale de cette excursion.

-- Ah! pensa M. Chukster regardant par la fenêtre, tout le monde

excepté moi. Un _snob_ passe avant moi! à la bonne heure. Il n'a

pas pris, à ce qu'il paraît, le billet de banque de cinq livres,

mais je n'ai pas le moindre doute qu'il ne soit toujours à la

veille de quelque chose comme ça. Il y a longtemps que je l'ai dit

avant cette affaire. -- Tiens! Voilà une fillette qui est

diablement gentille! Parole d'honneur, une jolie petite créature!»

C'était Barbe qui était l'objet des remarques flatteuses de

M. Chukster. Pendant qu'elle se tenait près de la voiture prête à

partir, ce gentleman se sentit saisi tout à coup d'un très-vif

intérêt pour la _fillette_. Il s'en alla en flânant dans un coin

du jardin, où il prit position à distance convenable pour jouer de

la prunelle. Comme c'était un vrai Lovelace, la coqueluche du beau

sexe, et par conséquent fort au courant de ces petits artifices

qui vont droit au coeur, M. Chukster prit une pose à effet: il

appuya une main sur sa hanche, et de l'autre ajusta les boucles

flottantes de sa chevelure. C'est une attitude à la mode dans les

cercles élégants, et, pour peu qu'on l'accompagne d'un gracieux

sifflement, elle a souvent, comme on sait, un succès immense.

Cependant telle est la différence des moeurs de la ville et de

celles de la campagne, que personne ne prit garde le moins du

monde à cette pose engageante; car toutes ces bonnes gens ne

songeaient qu'à adresser leurs adieux aux voyageurs, à s'envoyer

des baisers avec la main, à agiter leurs mouchoirs, enfin à une

foule de pratiques bien moins élégantes et moins distinguées que

la pose de M. Chukster. Déjà le gentleman et M. Garland étaient

dans la voiture, le postillon en selle, et Kit, bien enveloppé

d'un manteau, bien emmitouflé, était monté sur le siège de

derrière. Près de la chaise de poste se tenaient mistress Garland,

M. Abel, la mère de Kit et le petit Jacob; à quelque distance, la

mère de Barbe qui portait le poupon éveillé Tous faisaient signe

de la tête et des bras, saluaient ou criaient «Bon voyage!» avec

toute l'énergie dont ils étaient capables. Au bout d'une minute,

la voiture fut hors de vue; M. Chukster resta seul à son poste. Il

avait encore présent aux yeux Kit, debout sur son siège, envoyant

de la main un adieu à Barbe, et l'image de Barbe lui renvoyant le

même salut, _sous ses yeux, _lui Chukster, Chukster l'homme à

bonnes fortunes, Chukster, sur qui tant de belles dames avaient

laissé tomber leurs regards, du haut de leur phaéton, le dimanche

à la promenade dans les parcs!

Mais il est hors de notre sujet de retracer comme quoi

M. Chukster, exaspéré par ce fait monstrueux, resta là quelque

temps comme s'il avait pris racine dans le sol, protestant en lui-

même contre Kit, ce prince des perfides, cet empereur du Mogol et

des intrigants, et comme quoi il rattacha dans sa pensée cette

révoltante circonstance à l'ancien trait d'hypocrisie du

schelling. Nous n'avons rien de mieux à faire que de suivre les

roues qui tournent, et de tenir compagnie à nos voyageurs durant

leur pénible excursion d'hiver.

C'était par une journée d'un froid aigu; un vent violent soufflait

au visage des voyageurs et blanchissait la terre durcie en

dépouillant les arbres et les haies de la gelée qui les couvrait,

et qu'il faisait tournoyer comme un tourbillon de poussière. Mais

qu'importait à Kit le mauvais temps! Il y avait même dans ce vent

qui arrivait avec des mugissements quelque chose de libre et de

rafraîchissant qui eût été agréable si le souffle n'avait pas été

si fort. Tandis qu'il balayait tout sur le passage de son nuage de

glace, jetant à terre les branches sèches et les feuilles

flétries, et les emportant pêle-mêle, il semblait à Kit qu'une

sympathie générale régnait dans la nature en faveur du même but,

et que tout y mettait le même intérêt et le même empressement

qu'eux-mêmes. Chaque bouffée semblait les pousser en avant.

Croyez-vous que ce ne fût rien que de leur livrer bataille à

chaque pas, de les forcer à livrer passage, de les vaincre l'une

après l'autre, de les regarder venir, ramassant toutes leurs

forces et leur furie pour les assaillir, de leur faire tête un

moment, le temps de les laisser passer en sifflant, et alors de se

donner le plaisir de se retourner pour les voir fuir par derrière,

honteux comme des vaincus, d'entendre leur rage expirante dans le

lointain, frémissant encore au travers des arbres robustes qui se

courbent devant les derniers efforts de la tempête!

Toute la journée, il neigea sans interruption. La nuit vint,

brillante et étoilée; mais le vent n'était pas tombé, et le froid

était des plus vifs. Parfois, vers la fin de ce long relais, Kit

ne pouvait s'empêcher de souhaiter qu'il fît un peu plus chaud;

mais quand on s'arrêtait pour changer de chevaux, et qu'il avait

battu la semelle pendant quelques minutes, payé le postillon,

éveillé l'autre, qu'il s'était donné du mouvement à droite et à

gauche jusqu'à ce que les chevaux fussent attelés, il avait si

chaud, que le sang lui fourmillait au bout des doigts. Alors il

lui semblait qu'avec un peu moins de froid il perdrait la moitié

du plaisir et de l'honneur du voyage. Là-dessus, il s'élançait

gaiement sur sa banquette, chantant aux accords joyeux des roues

qui recommençaient à tourner; et, laissant les bons citadins

dormir dans leurs lits bien chauds, il poursuivait sa course le

long de la route solitaire.

Cependant les deux gentlemen qui étaient à l'intérieur, fort peu

disposés à dormir, trompaient le temps par la conversation.

Pressés l'un et l'autre de la même impatience, leur entretien

roulait souvent sur l'objet de leur expédition, sur la manière

dont elle avait été conduite, sur les espérances et les craintes

que leur en inspirait le dénoûment. Des premières, ils en avaient

beaucoup; des secondes, peu, peut-être même aucune, au delà de

cette inquiétude indéfinissable qui est inséparable d'une

espérance subitement éveillée et d'une attente prolongée.

Dans un moment de repos après une de leurs conversations, et quand

déjà la moitié de la nuit s'était écoulée, le gentleman, devenu de

plus en plus silencieux et pensif, se tourna vers son compagnon et

lui dit brusquement:

«Êtes-vous un auditeur patient?

-- Comme bien d'autres, je suppose, répondit en souriant

M. Garland. Je puis l'être si ce qu'on me raconte m'intéresse;

dans le cas contraire, je puis faire semblant de l'être. Pourquoi

me demandez-vous ça?

-- J'ai sur les lèvres un court récit, et je vais vous mettre tout

de suite à l'épreuve. C'est très-court.»

Et sans attendre une réponse, il appuya sa main sur le bras de

M. Garland et s'exprima ainsi:

«Il y avait autrefois deux frères qui s'aimaient tendrement l'un

l'autre. Il existait entre leurs âges une certaine disproportion:

quelque douze ans. Peut-être était-ce une raison pour accroître

leur attachement mutuel. Cependant, malgré la distance qui les

séparait, ils devinrent rivaux de bonne heure. La plus profonde,

la plus forte affection de leurs coeurs se porta sur le même

objet.

«Le plus jeune s'en aperçut le premier, à diverses circonstances

qui éveillèrent son attention et sa vigilance. Je ne vous dirai

pas quelle douleur il éprouva, à quelle agonie son âme fut en

proie, quelle lutte il eut à soutenir contre lui-même. Il avait eu

une enfance maladive. Son frère, plein de patience et d'égards au

sein de sa belle santé et de sa force, s'était bien souvent sevré

des plaisirs qu'il aimait pour rester assis au chevet du malade,

lui racontant de vieilles histoires jusqu'à ce que son visage pâle

s'illuminât d'un éclat extraordinaire; ou pour le porter dans ses

bras jusqu'à quelque lieu champêtre où il veillait sur le pauvre

et triste enfant, pendant qu'il jouissait là d'une brillante

journée d'été et du spectacle de la santé, partout dans la nature

alentour, excepté en lui-même; en un mot, pour lui servir de

tendre et fidèle garde-malade. Je ne m'étendrai pas sur tout ce

qu'il fit pour conquérir l'amour de la pauvre et faible créature;

car mon histoire n'aurait pas de fin. Mais quand arriva le temps

de la rivalité, le coeur du plus jeune frère se remplit du

souvenir de ces jours d'autrefois. Le ciel lui donna la force

d'acquitter, par les sacrifices réfléchis d'une âme déjà mûrie par

les années, les soins donnés par un élan de dévouement juvénile.

Il ne troubla point le bonheur de son frère. La vérité ne

s'échappa jamais de ses lèvres; il quitta son pays, avec l'espoir

de mourir à l'étranger.

Le frère aîné épousa cette femme... qui depuis longtemps est dans

le ciel et légua une fille à son mari.

«Si vous avez vu quelque galerie de portraits d'une ancienne

famille, vous aurez dû remarquer combien de fois la même

physionomie, la même figure, souvent la plus belle et la plus

simple de toutes, se perpétue à vos yeux dans diverses

générations, et comme vous pouvez suivre à la trace la même douce

jeune fille à travers toute une longue ligne de portraits, ne

vieillissant jamais, ne changeant jamais, comme le bon ange de la

famille, toujours là pour assister les siens à l'heure des

épreuves, peut-être pour les racheter de leurs fautes...

«Dans cette fille revivait la mère. Vous pouvez juger avec quel

amour celui qui avait perdu la mère presque en l'obtenant

s'attacha à cette enfant, sa vivante image. Elle grandit; elle

devint femme, elle donna son coeur à un homme qui n'en était pas

digne. Eh bien! son tendre père ne put la voir s'affliger et

languir dans la peine. Il se dit que peut-être, après tout, cet

homme qu'il regrettait de lui voir aimer valait mieux qu'il ne

paraissait; qu'en tout cas, il ne pourrait manquer de s'améliorer

dans la compagnie d'une telle femme. Le pauvre père joignit leurs

mains: le mariage s'accomplit.

«Le malheur qui suivit cette union, le froid abandon et les

reproches immérités, la pauvreté qui vint fondre sur la maison,

les luttes de la vie quotidienne, ces luttes trop mesquines et

trop pénibles pour être racontées, mais affreuses à traverser:

tout cela, la jeune femme le supporta comme les femmes seules

savent le supporter, dans le dévouement profond de leur coeur,

dans l'excellence de leur nature. Ses moyens d'existence étaient

épuisés; le père était réduit presque au dénûment par la conduite

du gendre; et chaque jour, comme ils vivaient tous sous le même

toit, il était témoin des mauvais traitements et du malheur que

subissait sa fille. Et cependant elle ne se plaignait point

d'autre chose que de n'être point aimée de son mari. Patiente et

soutenue jusqu'au bout par la force de l'affection, elle suivit à

trois semaines de distance son mari dans la tombe, léguant aux

soins de son père deux orphelins: l'un, un fils de dix ou douze

ans; l'autre, une fille, une fille presque encore au berceau,

semblable pour sa faiblesse, pour son âge, pour ses formes et ses

traits, à ce qu'elle avait été elle-même quand elle avait perdu sa

mère jeune encore.

«Le frère aîné, grand-père de ces deux orphelins, était désormais

un homme brisé par la douleur; courbé, écrasé déjà, moins par le

poids des années que sous la main pesante du malheur. Avec les

débris de sa fortune il entreprit le commerce des tableaux

d'abord, puis des curiosités antiques. Il avait toujours eu, dès

l'enfance, un goût dominant pour les objets de ce genre; il en

avait fait son amusement autrefois, il s'en fit alors une

ressource pour se procurer une subsistance pénible et précaire.

«Le fils en grandissant rappelait de plus en plus le caractère et

les traits de son père; la fille était tout le portrait de sa

mère: aussi quand le vieillard la prenait sur ses genoux et

contemplait ses doux yeux bleus, il lui semblait sortir d'un rêve

douloureux et revoir sa fille redevenue enfant. Le garçon dépravé

ne tarda pas à se dégoûter de la maison et à chercher des

compagnons qui convinssent mieux à ses goûts. Le vieillard et la

petite fille demeurèrent seuls ensemble.

«Ce fut alors, ce fut lorsque l'amour qu'il avait eu pour deux

mortes qui avaient été l'une après l'autre si chères à son coeur,

se fut porté tout entier sur cette petite créature; lorsque ce

visage, qu'il avait constamment devant les yeux, lui rappelait

heure par heure les changements qu'il avait observés d'année en

année chez les autres, les souffrances auxquelles il avait assisté

et tout ce que sa propre fille avait eu à supporter; ce fut alors,

quand les désordres d'un jeune homme dissipé et endurci achevèrent

l'oeuvre de ruine que le père avait commencée, et amenèrent plus

d'une fois des moments de gêne et même de détresse, ce fut alors

que le vieillard commença à se sentir poursuivi sans cesse par la

sinistre image de la pauvreté, du dénûment, qu'il redoutait non

pas pour lui, mais pour l'enfant. Cette idée une fois conçue vint

obséder la maison comme un spectre qui la hantait jour et nuit.

«Le plus jeune frère avait pendant ce temps-là visité plusieurs

contrées étrangères et traversé la vie en pèlerin solitaire. On

avait injustement interprété son bannissement volontaire, mais il

avait supporté, non sans douleur, les reproches et les jugements

précipités pour accomplir le sacrifice qui avait brisé son coeur,

et il avait su se tenir dans l'ombre. D'ailleurs, les

communications entre lui et son frère aîné étaient difficiles,

incertaines, souvent interrompues; toutefois elles n'étaient point

brisées, et ce fut avec une profonde tristesse que de lettre en

lettre il apprit tout ce que je viens de vous raconter.

«Alors les rêves de la jeunesse, d'une vie heureuse, heureuse,

bien que commencée par le chagrin et la souffrance prématurée,

l'assaillirent de nouveau plus fréquemment qu'auparavant: chaque

nuit, redevenu enfant dans ses rêves, il se revoyait aux côtés de

son frère. Il mit le plus tôt possible ordre à ses affaires,

convertit en espèces tout ce qu'il possédait, et avec une fortune

suffisante pour deux, le corps tremblant, la main ouverte, le

coeur plein d'une émotion délirante, il arriva un soir à la porte

de son frère! ...

Le narrateur, dont la voix était devenue défaillante, s'arrêta.

«Je sais le reste, dit M. Garland en lui serrant la main.

-- Oui, reprit son ami après un moment de silence, nous pouvons

nous épargner le reste. Vous connaissez le triste résultat de

toutes mes recherches. Lors même qu'après des poursuites où j'ai

mis toute l'activité et la prudence possible, nous apprîmes qu'on

les avait vus en compagnie de deux pauvres coureurs de foires, et

que plus tard nous découvrîmes ces deux hommes, puis le lieu où

s'étaient retirés le vieillard et l'enfant, eh bien! même alors

nous arrivâmes trop tard. Ah! Dieu veuille que cette fois encore

il ne soit pas trop tard!

-- Non, non, dit Garland; cette fois nous réussirons.

-- Déjà je l'ai cru, déjà je l'ai espéré; en ce moment je le crois

et je l'espère. Mais un poids cruel pèse sur mon esprit, et la

tristesse qui m'obsède résiste à l'espérance et à la raison.

-- Cela ne me surprend point, dit M. Garland; c'est la conséquence

naturelle des événements que vous venez de retracer; de ces temps

malheureux, de ce voyage pénible, et, par-dessus tout, de cette

nuit affreuse. Une nuit affreuse, en vérité!... Entendez-vous

comme le vent mugit!...»

Le magasin d'antiquités, Tome II · 第 42 / 52 题