Et Barbe dit, les yeux fermés tout ce temps:
«Oh! vraiment, est-ce bien lui?»
Et la mère de Barbe dit: «Certainement, ma chère; il n'y a plus
rien à craindre à présent.»
Et comme pour donner une preuve de plus qu'il était sain et sauf,
Kit lui adressa de nouveau la parole, et alors Barbe tomba dans un
nouvel accès d'hilarité suivi d'un nouveau déluge de pleurs, et
alors la mère de Barbe et la mère de Kit sanglotèrent dans les
bras l'une de l'autre, tout en la grondant d'en faire autant, mais
c'était seulement pour lui rendre le plus tôt possible l'usage de
ses sens. En matrones expérimentées, habiles à reconnaître les
premiers symptômes propices du retour de Barbe à la santé, elles
consolèrent Kit en l'assurant qu'elle «allait bien maintenant,» et
le renvoyèrent d'où il était venu.
Justement en rentrant dans la chambre voisine, qu'est-ce qu'il
voit? Des carafes pleines de vin et toutes sortes de bonnes choses
aussi splendides que si Kit et ses amis étaient des gens de la
plus haute volée. Le petit Jacob, avec une incroyable activité,
tombait, comme on dit, à pieds joints, sur un baba de ménage; il
ne quittait pas des yeux les figues et les oranges qui devaient
suivre, et vous pouvez penser s'il faisait bon usage de son temps.
Kit ne fut pas plutôt entré, que le gentleman (jamais il n'y eut
gentleman aussi affairé) remplit les verres, quels verres!
jusqu'au bord, porta sa santé et lui dit:
«Tant que je vivrai, vous ne manquerez jamais d'un ami.»
M. Garland fit de même, de même mistress Garland, de même M. Abel.
Mais ce n'était pas assez de tant d'honneur et de distinction: car
le gentleman tira de sa poche une grosse montre d'argent, qui
allait bien, à une demi-seconde près, et sur le boîtier de
laquelle était gravé le nom de Kit avec des enjolivements tout
autour; bref, c'était la montre de Kit, une montre achetée exprès
pour lui et qui lui fut offerte séance tenante. Vous pouvez être
certain que M. et mistress Garland ne purent s'empêcher de donner
à entendre qu'ils avaient, eux aussi, leur présent en réserve, et
que M. Abel dit clairement qu'il avait également le sien, et que
Kit fut le plus heureux des heureux mortels de ce monde.
Mais il y a encore un ami que Kit n'a pas revu, et comme ledit
ami, en sa qualité de quadrupède, avec ses souliers ferrés, ne
pouvait être convenablement admis dans le cercle de famille, Kit
saisit la première occasion favorable pour s'éclipser et se rendre
en toute hâte à l'écurie. Au moment même où le jeune homme posait
sa main sur le loquet, le poney le salua du plus bruyant
hennissement que puisse faire entendre un poney. Lorsque Kit
franchit le seuil de la porte, Whisker cabriola le long de sa
demeure où il était en pleine liberté, car il n'eût pas supporté
l'injure d'un licou, pour lui souhaiter la bienvenue à sa manière
folle; et lorsque Kit se mit à le caresser et lui donner de
petites tapes, le poney frotta son nez contre l'habit de Kit, et
le caressa plus tendrement que jamais poney n'a caressé un homme.
Ce fut le bouquet de cette vive et chaleureuse réception, et Kit
enlaça de son bras le cou de Whisker pour le presser contre sa
poitrine.
Mais expliquez-moi par quel hasard Barbe se trouve à l'écurie. Ah!
qu'elle était redevenue jolie! Je parie qu'elle était allée donner
un coup d'oeil à son miroir depuis qu'elle avait repris l'usage de
ses sens. Mais enfin comment se fit-il que de tous les endroits du
monde ce fut l'écurie qu'elle choisit pour y venir? Voici
l'explication du mystère: depuis que Kit était parti, le poney
n'avait voulu recevoir sa nourriture de personne que de Barbe, et
Barbe, vous comprenez, ne se doutant pas que Christophe fût là, et
voulant s'assurer si tout était en ordre, l'avait rejoint sans le
savoir. Comme elle rougit, la petite Barbe!
Peut-être que Kit avait suffisamment caressé le poney; peut-être
aussi qu'il y avait à caresser mieux qu'un poney, que vingt
poneys. Tout ce que je sais, c'est qu'il laissa aussitôt Whisker
pour Barbe...
«J'espère que vous allez mieux, dit-il.
-- Oui. Beaucoup mieux. J'ai peur (et ici Barbe baissa les yeux et
rougit plus encore), j'ai peur que vous ne m'ayez trouvée bien
ridicule.
-- Pas du tout, dit Kit.
-- Ah! tant mieux!» dit Barbe avec une petite toux; hem! la plus
petite toux possible, quoi! pas plus que ça, hem!
Quel discret poney quand il lui plaisait d'être discret! Le voilà
aussi tranquille que s'il était de marbre. Il a l'air un peu
farceur à regarder de côté; mais ce n'est pas nouveau: il a
toujours l'air farceur.
«À peine, Barbe, si nous avons eu le temps de nous serrer la
main,» dit Kit.
Barbe lui tendit la main. Mais en vérité elle tremblait! Est-elle
sotte, cette Barbe, d'avoir peur comme ça! quand on est à la
distance d'une longueur de bras, pourtant! Il est vrai qu'une
longueur de bras, ce n'est pas grand'chose, et puis le bras de
Barbe n'était pas bien long, et d'ailleurs, elle ne le tenait pas
tout droit, mais elle le pliait un peu. Kit était si près d'elle,
quand leurs mains se pressèrent, qu'il put apercevoir une toute
petite larme qui tremblait encore au bout d'un cil. Il était
naturel qu'il examinât cela de plus près, sans en rien dire à
Barbe. Il était naturel aussi que Barbe levât ses yeux sans se
douter de cet examen et rencontrât les siens. Mais était-il aussi
naturel qu'en ce moment et sans la moindre préméditation Kit
embrassât Barbe? Je n'en sais rien; mais ce que je sais bien,
c'est qu'il l'embrassa.
«Fi donc!» s'écria Barbe.
Mais elle le laissa recommencer. Il l'eût même embrassée jusqu'à
trois fois si le poney ne se fût avisé de ruer et de secouer la
tête comme dans un transport subit de folle joie. Barbe, effrayée,
s'enfuit, nais elle n'alla pas tout droit là où se trouvaient sa
mère et mistress Nubbles, de peur qu'elles n'eussent l'idée de
remarquer comme elle avait les joues rouges, et de la questionner
là-dessus. O la maligne petite Barbe!
Quand les premiers transports de tout le monde furent passés,
lorsque Kit et sa mère, Barbe et sa mère, avec le petit Jacob et
le poupon, eurent soupé, sans se presser, car ils fussent
volontiers restés ensemble la nuit entière, M. Garland appela Kit,
et le menant à part dans une salle où ils étaient tout seuls il
lui annonça qu'il avait à lui faire une communication qui le
surprendrait étrangement. Kit parut si inquiet et devint si pâle-
en entendant ces paroles, que le vieux gentleman s'empressa
d'ajouter que cette surprise serait d'une nature agréable, et il
lui demanda s'il serait prêt le lendemain matin pour entreprendre
un voyage.
«Un voyage, monsieur?... s'écria Kit.
-- Oui, en ma compagnie et celle de mon ami qui est à côté.
Devinez-vous le motif de ce voyage?»
Kit devint plus pâle encore et secoua la tête comme s'il ne s'en
doutait pas.
«Oh! que si, je suis sûr que vous le devinez déjà, lui dit son
maître. Essayez.»
Kit murmura quelques mots vagues et inintelligibles. Cependant il
dit distinctement: «Miss Nell!» Il le dit trois ou quatre fois, et
chaque fois il secouait la tête, comme s'il eût voulu ajouter:
«Mais non, ce n'est pas ça.»
Mais M. Garland, au lieu de lui dire: «Essayez,» puisque Kit avait
satisfait à sa question, dit très-sérieusement qu'il avait deviné
juste.
«Le lieu de leur retraite est enfin découvert, poursuivit-il. Tel
est le but de notre voyage.»
Kit multiplia en tremblant des questions comme celles-ci: Où était
le lieu de leur retraite? Comment l'avait-on découvert? Depuis
quand? Miss Nell était-elle bien portante? Était-elle heureuse?
«Nous savons qu'elle est heureuse, dit M. Garland. Bien portante,
je... je pense qu'elle ne tardera pas à l'être. Elle a été faible
et souffrante, à ce qu'on m'a dit; mais elle était mieux, d'après
les nouvelles que j'ai reçues ce matin, et l'on était plein
d'espoir. Asseyez-vous, que je vous dise le reste.»
Osant à peine respirer, Kit obéit à son maître. M. Garland lui
raconta alors qu'il avait un frère, dont il devait se souvenir
d'avoir entendu parler dans la famille et dont le portrait, fait
au temps de sa jeunesse, ornait la plus belle pièce de la maison;
que ce frère avait vécu depuis longues années à la campagne,
auprès d'un vieux desservant son ami d'enfance; que tout en
s'aimant comme doivent s'aimer deux frères, ils ne s'étaient pas
revus dans tout ce laps de temps, et n'avaient communiqué entre
eux que par des lettres écrites à d'assez longs intervalles; qu'en
attendant toujours l'époque où ils pourraient encore se presser la
main, ils laissaient s'écouler le présent, selon l'usage des
hommes, et l'avenir devenir lui-même le passé; que son frère, dont
le caractère était très-doux, très-tranquille, très-réservé, comme
celui de M. Abel, avait gagné l'affection des pauvres gens parmi
lesquels il vivait et qui vénéraient le vieux bachelier (c'était
son sobriquet) et éprouvaient tous les jours les effets de sa
charité et de sa bienveillance; qu'il avait fallu bien du temps et
des années pour connaître toutes ces petites circonstances, car le
vieux bachelier était de ceux dont la bonté fuit le grand jour et
qui éprouvent plus de plaisir à découvrir et vanter les vertus des
autres qu'à emboucher la trompette pour préconiser les leurs,
fussent-elles plus grandes. M. Garland ajouta que c'était pour
cela que son frère lui parlait rarement de ses amis du village;
que cependant deux de ces derniers, une enfant et un vieillard
auquel il s'était fortement attaché, lui avaient tellement été au
coeur que, dans une lettre datée de ces derniers jours, il s'était
étendu sur leur compte, depuis le commencement jusqu'à la fin, et
avait donné sur l'histoire de leur vie errante et de leur
tendresse mutuelle des détails si touchants, que cette lettre
avait fait couler les larmes de toute la famille. À cette lecture,
M. Garland avait été amené tout de suite à penser que l'enfant et
le vieillard devaient être ces deux infortunés fugitifs qu'on
avait tant cherchés, et que le ciel les avait confiés aux soins de
son frère. Il avait en conséquence écrit pour obtenir de nouvelles
informations qui ne laissassent subsister aucun doute: le matin
même, la réponse était arrivée; elle avait confirmé les premières
conjectures. Telle était la cause du projet de voyage qu'on devait
exécuter dès le lendemain.
«Cependant, ajouta le vieux gentleman en se levant et posant la
main sur l'épaule de Kit, vous devez avoir grand besoin de repos;
car une journée comme celle-ci est faite pour briser les forces de
l'homme le plus robuste. Bonne nuit, et puisse le ciel donner à
notre voyage une heureuse fin!»