Richard Swiveller se retournait en tous sens dans son lit brûlant
et incommode: tourmenté par une soif dévorante que rien ne pouvait
apaiser; sans pouvoir trouver aucune position qui lui procurât un
moment de calme ou de bien-être; se perdant à travers un dédale de
pensées qui se pressaient sans trêve ni relâche; pas une image
consolante, pas une voix amie près de lui! Livré à un accablement
continuel, il avait beau changer de place ses membres épuisés par
la fièvre, il n'y trouvait aucun soulagement; il avait beau lancer
dans les divagations les plus variées son esprit en délire, il
était toujours dominé par une anxiété sombre. Il sentait derrière
lui quelque chose d'inachevé qui poursuivait ses rêves. Il voyait
devant lui des obstacles insurmontables, obsédé par une
préoccupation qu'il ne pouvait parvenir à repousser, mais qui
assiégeait son esprit en désordre, auquel elle se représentait
tantôt sous une forme, tantôt sous une autre. Toujours une vision
funèbre et voilée d'ombre; toujours le même fantôme, quelque
apparence qu'il prit, affreux et sombre comme la conscience du
mal, qui lui faisait du sommeil une torture horrible. Telles
étaient les souffrances et les angoisses de la maladie cruelle qui
peu à peu consumait, épuisait l'infortuné, jusqu'à ce qu'enfin,
lorsqu'il lui semblait avoir combattu, avoir lutté corps à corps,
s'être vu saisi et entraîné vers l'abîme par des démons, il tomba
dans un sommeil profond, un sommeil sans rêves.
À son réveil, il eut une sensation de repos bienfaisant, plus
réparateur encore que le sommeil; il commença par degrés à se
rappeler quelque chose de ses souffrances passées, à se souvenir
de la longue nuit qui s'était écoulée, à se demander s'il n'avait
pas deux ou trois fois passé par le délire. Dans le cours de ces
réflexions, il lui arriva d'étendre la main; il fut surpris de la
sentir si lourde, et en même temps de la voir si maigre et si
transparente. Au sein de la sensation vague et heureuse qu'il
éprouvait, sans s'attacher à définir la cause de ce changement, il
demeurait livré à une sorte de sommeil lucide, quand une toux
légère attira son attention. Il se demanda avec un certain doute
si c'est que la nuit dernière il avait oublié de fermer sa porte,
et fut tout stupéfait de voir qu'il avait un compagnon de chambre.
Il n'avait pas assez de force encore pour enchaîner ses idées; et
à son insu, dans un reste de somnolence, il attacha son regard sur
quelques raies vertes qui sillonnaient son couvre-pied: elles lui
représentaient des pièces de frais gazon, tandis que le fond jaune
de l'étoffe produisait à ses yeux comme des allées sablées qui lui
ouvraient une longue perspective de jardins bien entretenus.
Il errait en imagination sur ces terrasses, il s'y était même
égaré lorsqu'il entendit tousser encore. À ce bruit, le sentiment
de la réalité renaît; les allées de gazon de ses jardins
imaginaires redeviennent les raies vertes du couvre-pied. Il se
soulève un peu sur son lit, et écartant d'une main le rideau, il
regarde hors de l'alcôve.
C'était bien toujours sa même chambre, éclairée en ce moment par
une chandelle; mais avec quel profond étonnement il voit toutes
ces bouteilles, tous ces bols, tous ces linges exposés au feu,
tous les objets enfin qu'on rencontre dans la chambre d'un malade!
Tout était propre et net, mais cette chambre était bien différente
de ce que Richard l'avait laissée quand il s'était mis au lit. Une
fraîche senteur d'herbes et de vinaigre remplissait l'atmosphère;
le plancher était arrosé; le... Eh! quoi, la marquise!... Oui, la
marquise assise à table et jouant toute seule au cribbage. Elle
était là, appliquée à son jeu, toussant parfois tout bas comme si
elle craignait d'éveiller M. Swiveller, taillant les cartes,
coupant, distribuant, jouant, comptant, marquant, s'acquittant
enfin de toutes les opérations du cribbage, comme si elle n'eût
jamais fait autre chose depuis sa naissance.
M. Swiveller resta quelque temps à la contempler; puis laissant
retomber le rideau, il posa de nouveau sa tête sur l'oreiller.
«Je fais un rêve, pensa-t-il, c'est évident. Quand je me suis mis
au lit, mes mains n'étaient pas faites de coquilles d'oeufs; et
maintenant je puis parfaitement voir à travers. Si ce n'est pas un
rêve, je me serai réveillé par aventure en pleine Arabie, dans le
pays des _Mille et une Nuits_ et non pas à Londres. Mais il n'y a
pas de doute que je suis endormi.»
Ici la petite servante eut un nouvel accès de toux.
«Prodigieux! pensa Richard. Jamais je n'avais rêvé d'une toux
réelle, comme celle-là». Au reste, j'ignore si j'ai jamais rêvé de
toux ou d'éternuement. Peut-être est-ce dans la philosophie des
songes un article dont on ne rêve pas. Une autre toux!... Une
autre!... Décidément, c'est un peu fort pour un rêve.»
Afin de se fixer lui-même sur la réalité des choses, M. Swiveller,
après réflexion, se pinça le bras.
«Voilà qui est encore plus étrange! pensa-t-il. Quand je me suis
mis au lit, j'étais plutôt gras que maigre, et maintenant je n'ai
plus que la peau sur les os. Il faut que je passe un nouvel
examen...»
Le résultat de cette dernière inspection de la chambre fut de
convaincre Swiveller que les objets dont il se voyait entouré
étaient bien réels, et qu'il les contemplait sans aucun doute avec
des yeux éveillés.
«Alors, se dit-il, je vois ce que c'est: c'est une nuit des contes
arabes. Je suis à Damas ou bien au grand Caire. La marquise est un
Génie; elle aura fait avec un autre Génie un pari, à qui
montrerait le plus beau jeune homme du monde, le plus digne de
devenir l'époux de la princesse de la Chine; elle m'a transporté
avec ma chambre pour me soumettre à la comparaison. Peut-être,
ajouta-t-il en se tournant languissamment sur son oreiller et
regardant du côté de la ruelle, peut-être la princesse est-elle
encore là... Non, elle est partie.»
Cette explication ne lui suffisait pas, car toute satisfaisante
qu'elle lui paraissait, elle était enveloppée de doute et de
mystère. Aussi, M. Swiveller prit-il le parti de relever le
rideau, bien déterminé cette fois à saisir la première occasion
favorable pour adresser la parole à sa compagne. Cette occasion se
présenta bientôt d'elle-même. La marquise donna les cartes,
retourna un valet et oublia de marquer. Sur quoi, Richard dit le
plus haut qu'il lui fut possible:
«Deux points au talon!»
La marquise fit un bond et frappa des mains.
«Toujours une nuit d'Arabie, rien de plus sûr, pensa M. Swiveller;
les Génies frappent toujours des mains au lieu de tirer la
sonnette. Voilà qu'elle appelle deux mille esclaves noirs portant
sur leur tête des jarres pleines de joyaux.»
Elle avait frappé des mains, mais c'était de joie: car aussitôt
elle commença à rire, puis elle se mit à pleurer, déclarant, non
pas en beaux termes arabes, mais tout simplement en anglais
familier, qu'elle était si heureuse qu'elle ne savait plus où elle
en était:
«Marquise, dit Richard devenu pensif, veuillez, je vous prie, vous
approcher. Avant tout, ayez la bonté de m'apprendre où je pourrai
retrouver ma voix; puis, ce qu'est devenue ma chair?»
La marquise se contenta de secouer tristement la tête, et elle
pleura de nouveau; là-dessus, M. Swiveller, qui était très-faible,
sentit ses yeux mouillés aussi.
«Je commence à croire, d'après votre attitude et aussi d'après
tout ce que je vois, marquise, dit Richard après une pause et en
souriant d'une lèvre tremblante, que j'ai été malade.
-- Si vous l'avez été!... répondit la petite servante en
s'essuyant les yeux. Et comme vous avez eu le délire!
-- Oh! marquise... j'ai donc été bien malade?
-- En danger de mort. Je n'espérais pas que vous guérissiez. Dieu
soit loué! vous voilà guéri!»
Swiveller resta longtemps silencieux. Puis, il commença à parler
et demanda combien de jours avait duré sa maladie.
«Il y aura demain trois semaines, répondit la petite servante.
-- Trois... quoi?
-- Semaines! reprit la marquise enflant sa voix; trois longues et
lentes semaines.»
La simple pensée d'avoir été réduit à une telle extrémité fit
retomber Richard dans un nouveau silence. Il s'étendit sur le dos
tout de son long. La marquise, ayant arrangé ses draps pour qu'il
fût mieux couché et trouvant qu'il avait les mains et le front
moins brûlants, découverte qui la remplit de joie, en pleura un
peu plus fort, et se mit alors en devoir de préparer le thé et de
faire griller des rôties bien minces.
Pendant ce temps, Swiveller la contemplait avec reconnaissance,
étonné de voir comme elle s'était complètement identifiée au
ménage, et faisait remonter l'origine de ces soins à Sally Brass,
que dans le fond de sa pensée il ne pouvait assez remercier. Quand
la marquise eut achevé de faire les rôties, elle étendit un linge
bien propre sur un plateau, et servit à Swiveller quelques
tartines croustillantes et un grand bol de thé faible avec lequel,
suivant l'ordonnance du docteur, dit-elle, il pouvait se
rafraîchir maintenant qu'il était éveillé. Elle plaça des
oreillers derrière lui pour lui soutenir la tête, peut-être pas
avec l'habileté d'une garde-malade expérimentée, mais certainement
avec des soins plus affectueux. Une ineffable satisfaction se
peignit dans ses regards, tandis que le pauvre convalescent,
s'arrêtant parfois pour lui serrer la main, prenait son modeste
repas avec un appétit et un plaisir que les meilleures friandises
du monde n'eussent jamais provoqués dans d'autres circonstances.
Ayant ensuite tout nettoyé et bien rangé tout avec ordre autour de
lui, elle s'assit à table pour prendre le thé à son tour.
«Marquise, dit M. Swiveller, comment va Sally?»
La petite servante fit une moue pleine d'embarras et de bouderie,
en même temps qu'elle secoua la tête.
«Eh bien! est-ce qu'il y a longtemps que vous ne l'avez vue?
-- Vue? s'écria-t-elle. Dieu merci, je me suis sauvée de chez
elle.»
Richard, en entendant cela, se laissa aussitôt retomber tout de
son long, position où il resta environ cinq minutes. Il se remit
ensuite par degrés sur son séant et demanda:
«Et où demeurez-vous, marquise?
-- Où je demeure? s'écria-t-elle. Ici!
-- Oh!» murmura-t-il.
Et il retomba en arrière aussi brusquement que s'il eût reçu un
coup de feu. Il resta ainsi, sans mouvement et sans parole,
jusqu'à ce que la marquise eût achevé son repas, remis tout en
place et balayé. Alors il la pria d'approcher une chaise de son
lit; et, bien appuyé de nouveau sur ses oreillers, il reprit ainsi
la conversation:
«Comme cela, vous vous êtes enfuie?
-- Oui... dit la marquise, et ils m'ont _avisée_.
-- Ils vous ont...? Je vous demande pardon, qu'est-ce qu'ils ont
fait?
-- Ils m'ont avisée, vous savez? _avisée_ dans les journaux.
-- Ah! oui... Ils ont publié un avis pour vous retrouver.»
La petite servante fit une inclination de tête et cligna des yeux.
Ses pauvres yeux! les veillées et les larmes les avaient tellement
rougis, que la muse tragique elle-même dont ce n'est pas le métier
aurait eu, je crois, meilleure grâce à cligner de l'oeil. Dick fut
frappé de cette idée.
«Dites-moi, ajouta-t-il, comment se fait-il que vous ayez pensé à
venir ici?
-- Mais vous sentez, répondit la marquise; vous parti, je n'avais
plus d'ami; car le locataire n'était pas revenu, et j'ignorais où
je pourrais vous trouver l'un ou l'autre. Mais un matin, comme
j'étais...
-- Au trou de la serrure? dit Swiveller pour la tirer d'embarras.
-- Tout juste, répondit-elle en baissant la tête. Comme j'étais au
trou de la serrure de l'étude où vous m'avez trouvée, vous savez,
j'entendis une femme dire qu'elle demeurait ici, et qu'elle était
la maîtresse de la maison où vous étiez logé, que vous étiez tombé
dangereusement malade, et demander s'il n'y avait personne qui
voulût venir vous soigner. M. Brass dit: «Ce n'est pas mon
affaire.» Miss Sally dit: «C'est un drôle de corps, mais cela ne
me regarde pas.» La femme s'en alla indignée, et ferma la porte
rudement, je vous en réponds. Cette nuit-là même, je m'enfuis; je
vins ici, je dis aux gens de cette maison que vous étiez mon
frère, ils me crurent, et depuis je suis restée auprès de vous.
-- Cette pauvre petite marquise! s'écria Dick. Elle s'est tuée de
fatigue!
-- Non, dit-elle, pas du tout. Ne vous inquiétez pas de moi. Je me
trouve bien de m'asseoir dans un de ces fauteuils et, Dieu merci,
j'y ai souvent fait un somme. Mais, si vous aviez pu voir comme
vous vous efforciez de sauter par la fenêtre, si vous aviez pu
entendre comme vous chantiez sans cesse, comme vous faisiez de
grands discours, vous ne le croiriez pas encore. Oh! que je suis
heureuse que vous soyez mieux, monsieur Viverer!...
-- Oui, _Viverer_, dit Richard devenu pensif. Je suis vivant, en
effet; mais c'est bien grâce à elle. Je soupçonne fort, marquise,
que sans vous je serais mort.»
En disant cela, M. Swiveller saisit de nouveau la main de la
petite servante: faible et triste comme il l'était, il n'eût pas
manqué, en voulant lui exprimer ses remercîments, de se rendre les
yeux aussi rouges que l'étaient ceux de la jeune fille: mais
celle-ci coupa net à l'émotion en forçant Richard à s'étendre dans
son lit et le pressant de se tenir en repos.
«Le docteur, dit-elle, a recommandé que vous soyez bien
tranquille, et qu'on ne vous fasse pas de bruit. Allons, faites un
somme; nous causerons ensuite. Je resterai assise auprès de vous.
Fermez vos yeux, vous vous endormirez peut-être. Cela vous fera du
bien, essayez.»
La marquise tira alors une petite table contre le lit, s'assit
auprès, et avec l'adresse d'une vingtaine de pharmaciens se mit en
devoir de préparer des boissons rafraîchissantes. Quant à Richard,
fatigué comme il l'était, il ne tarda pas à s'endormir. Au bout de
quelque temps il se réveilla et demanda quelle heure il était.
«Juste six heures et demie,» répondit la marquise en l'aidant à se
remettre sur son séant.
Richard appuya la main sur son front et se tourna tout à coup,
comme s'il venait de lui passer une idée subite par la tête.
«Marquise, dit-il, qu'est devenu Kit?
-- Il a été condamné à je ne sais combien d'années de déportation.
-- Est-il parti?... et sa mère?... que fait-elle?... qu'est-elle
devenue?»
La petite garde-malade secoua la tête et répondit qu'elle n'en
savait rien du tout.
«Mais, ajouta-t-elle, si vous vouliez me promettre de rester
tranquille, et de ne pas vous donner encore une rechute, je vous
conterais... Mais non, pas à présent.
-- Si, si, contez toujours... cela me distraira.
-- Oh! non, je suis sûre du contraire, répondit la petite
servante, d'un air effaré. Attendez que vous soyez mieux portant,
et alors je vous raconterai tout.»
Dick attacha sur sa petite amie un regard pressant. Ses yeux
agrandis et creusés par la maladie prirent une expression telle,
que la jeune fille en fut épouvantée; elle le supplia de ne plus
songer à cela. Mais le peu de mots qu'elle avait prononcés
n'avaient pas seulement piqué la curiosité de Richard; ils avaient
fait naître en lui de sérieuses inquiétudes. Aussi la pressa-t-il
de tout lui dire, quelque fâcheuses que pussent être les
nouvelles.
-- Oh! il n'y a rien de fâcheux là dedans, dit-elle. Rien du tout
qui vous concerne.
-- Mais ça concerne peut-être?... Enfin est-ce que vous n'avez
rien entendu à travers les fentes des portes ou les trous de
serrure, qu'on n'aurait pas été bien aise que vous pussiez
entendre?»
En faisant cette question, Dick respirait à peine.
«Oh! que si.
-- Dans... dans Bevis-Marks? ajouta vivement Richard Quelque
conversation entre Brass et Sally?
-- Oui.»
Richard tira hors du lit son bras décharné; et, saisissant la
jeune fille par le poignet, il la pressa de s'expliquer; sinon, il
ne répondrait pas de ce qui pourrait arriver, dans l'état
d'agitation et d'angoisse où il se trouvait et qu'il était
incapable de supporter davantage. En le voyant si inquiet, la
marquise comprit qu'il y aurait plus de danger à différer sa
révélation que d'inconvénients à la faire tout de suite. Elle
promit d'obéir, à condition que le malade se tiendrait
parfaitement tranquille et s'abstiendrait de remuer ou de se
tourner brusquement comme il faisait.
«Mais si vous recommencez, dit-elle, je laisserai là l'histoire.
Je vous en préviens.
-- Vous ne pouvez la laisser avant de l'avoir commencée.
Commencez, ma mignonne. Parlez, ma soeur, parlez. Gentille Polly,
dites. Dites-moi tout. Je vous en prie, marquise. Je vous en
supplie.»
En présence de ces ardentes prières, que Richard Swiveller jetait
d'un ton aussi passionné que s'il s'agissait des voeux les plus
solennels et les plus terribles, la jeune fille ne put résister
davantage.
«Eh bien! dit-elle, avant le jour où je me suis enfuie, je,
couchais ordinairement dans la cuisine où nous avons joué ensemble
aux cartes, vous savez. Miss Sally avait l'habitude d'avoir dans
sa poche la clef de la cuisine, et le soir elle ne manquait jamais
de venir prendre la chandelle et couvrir le feu. Cela fait, elle
me laissait gagner mon lit dans l'obscurité, fermait la porte en
dehors, remettait la clef dans sa poche, et me tenait ainsi
enfermée jusqu'au lendemain matin où elle revenait de très-bonne
heure, je vous assure, me rendre ma liberté. J'avais terriblement
peur de me savoir ainsi calfeutrée; car je savais bien que, si le
feu prenait à la maison, ils m'oublieraient pour ne songer qu'à
eux. Aussi, quand je pouvais trouver une vieille clef rouillée, je
la ramassais bien vite pour l'essayer à la porte. Enfin dans un
coin poudreux de la cave je rencontrai une clef qui fit mon
affaire.»
Ici M. Swiveller agita violemment ses jambes. Mais comme, devant
cette démonstration, la petite servante s'était interrompue sur-
le-champ dans son récit, il cessa de remuer et, s'excusant d'avoir
oublié un moment leur convention, il pria la jeune fille de
continuer.
«Allez, dit-elle, ils étaient bien regardants pour ma nourriture.
Oh! vous ne sauriez vous imaginer comme ils me serraient de près.
Aussi j'avais l'habitude de sortir la nuit quand ils étaient au
lit et de rôder dans l'ombre, à la recherche de quelque morceau de
biscuit ou de sandwich que vous auriez laissé dans l'étude, ou
même de pelures d'orange pour les mettre dans de l'eau chaude et
m'en faire censé du vin. Avez-vous jamais goûté de la pelure
d'orange infusée dans de l'eau?»
M. Swiveller répondit qu'il n'avait jamais goûté de cette liqueur
brûlante, et pressa de nouveau son amie de reprendre le fil de son
récit.
«Avec beaucoup de bonne volonté on finit par trouver cela
agréable: autrement, on regrette de ne pas y sentir un peu plus de
goût, comme de raison. Eh bien! donc, quelquefois je sortais quand
mes maîtres étaient allés se mettre au lit; et une ou deux nuits
avant qu'il y eût ce fameux bruit dans l'étude quand on arrêta le
jeune homme, je montai l'escalier tandis que M. Brass et miss
Sally étaient assis devant le feu de l'étude; et pour dire la
vérité, confiante dans ma clef qui protégeait mon retour, je me
mis à écouter à la porte.»
M. Swiveller leva ses genoux comme pour faire un dais conique des
draps et de la couverture; la plus grande impatience se trahit
dans l'expression de ses traits. Mais la petite servante
s'arrêtant et le menaçant du doigt de ne pas continuer, le cône
disparut; l'air d'impatience seul resta.
«Ils étaient là tous deux, lui et elle, dit la petite servante,
assis près du feu et causant tout doucement ensemble. M. Brass dit
à miss Sally: «Ma foi, c'est une chose dangereuse, qui peut nous
mettre bien des désagréments sur les bras, et je ne m'en soucie
guère.» Mais elle, elle lui disait, vous savez son genre, elle lui
disait: «Il faut que vous soyez un vrai coeur de poulet, l'homme
le plus faible, le plus mou que j'aie jamais vu, et c'est une
grande erreur de la nature que nous ne soyons pas nés plutôt moi
le frère et vous la soeur. Quilp, dit-elle encore, n'est-il pas
notre principal client? -- Oui certainement, répondit M. Brass. --
Et, ne sommes-nous pas toujours occupés à ruiner quelqu'un pour
son compte? -- Oui certainement, répondit M. Brass. -- Eh bien,
dit-elle, qu'importe la ruine de Kit, puisque Quilp la désire? --
Au fait, oui, qu'importe?» dit M. Brass. Alors ils se mirent à
chuchoter et à rire longtemps entre eux en se disant qu'il n'y
aurait aucun danger pourvu que la chose fût bien menée M. Brass
tira son livre de poche et dit: «Voilà l'affaire, tenez! justement
le billet de banque de cinq livres que m'a remis Quilp. Il ne nous
en faut pas davantage. Kit doit venir demain matin, je le sais.
Tandis qu'il sera en haut, vous sortirez, et j'enverrai en course
M. Richard. Kit étant seul vis-à-vis de moi, j'engagerai la
conversation avec lui et mettrai ce billet dans son chapeau. Je
m'arrangerai de manière à faire trouver le billet par M. Richard,
qui deviendra notre témoin. Et ce sera bien le diable si avec tout
cela nous ne réussissons pas à débarrasser M. Quilp de Kit pour
satisfaire son ressentiment. Miss Sally se mit à rire en
approuvant le plan. Mais comme ils firent mine de vouloir se
retirer et que j'avais peur d'être surprise en restant plus
longtemps, je redescendis bien vite mon escalier. Voilà!»
En parlant ainsi, la petite servante s'était peu à peu animée
autant que M. Swiveller; aussi ne fit-elle pas d'effort pour le
contenir lorsqu'il se dressa dans son lit et demanda vivement:
«Cette histoire n'a-t-elle été confiée à personne?
-- Comment l'aurait-elle été? répondit la garde-malade. Rien que
d'y penser j'en étais toute saisie, et j'espérais que le jeune
homme serait renvoyé absous. Quand je leur entendis dire qu'on
avait déclaré Kit coupable d'un vol dont je le savais innocent,
vous étiez parti, le locataire aussi, et d'ailleurs je crois bien
que j'aurais eu peur de lui raconter la chose, même s'il avait été
là. Quant à vous, depuis que je suis venue ici, vous avez été si
malade, qu'il n'y avait pas moyen de songer à vous en parler.
-- Marquise, dit M. Swiveller arrachant de sa tête son bonnet de
nuit qu'il envoya à l'autre bout de la chambre, faites-moi le
plaisir d'aller voir quelques moments sur le palier, si j'y suis.
Il faut que je sorte.
-- Vous!... s'écria sa garde-malade. Vous n'y pensez pas?
-- Il le faut, reprit-il en promenant son regard autour de la
chambre. Où sont mes habits?
-- Oh! que je suis heureuse!... Vous n'en avez plus du tout.
-- M'dame!... dit M. Swiveller profondément étonné.
-- J'ai été obligée de les vendre les uns après les autres afin de
me procurer les médicaments qui vous étaient ordonnés. Mais ne
vous occupez pas de cela, ajouta vivement la marquise en voyant
Richard retomber en arrière sur son oreiller; vous n'auriez
seulement pas la force de vous tenir debout.
-- Je crains bien, dit tristement Richard, que vous n'ayez raison.
Que faire? Mon Dieu! que faire?»
Il lui suffit naturellement d'un moment de réflexion pour sentir
qu'avant toute chose il fallait se mettre en rapport avec un des
MM. Garland. Il n'était pas impossible que M. Abel ne fût pas
encore sorti de l'étude. En moins de temps qu'il n'en faut pour le
raconter, la petite servante eut l'adresse écrite au crayon sur un
bout de papier, avec un portrait verbal, véritable signalement du
père et du fils, assez frappant pour qu'elle pût reconnaître sans
la moindre difficulté, soit l'un soit l'autre des MM. Garland;
enfin une recommandation spéciale de se méfier de M. Chukster, vu
son antipathie bien connue pour Kit. Munie de ces minces
renseignements, elle s'élança avec ordre de ramener M. Garland ou
son fils M. Abel.
«Je suppose, dit Richard au moment où elle fermait lentement la
porte et jetait un dernier regard dans la chambre pour s'assurer
si le malade était bien à son aise, je suppose qu'il ne reste plus
rien ici, pas même une veste?
-- Non, rien.
-- C'est embarrassant, dit-il, en cas d'incendie; un parapluie au
moins eût servi à quelque chose. Mais c'est égal, ce que vous avez
fait est bien fait, chère marquise. Sans vous, je serais un homme
mort.»