Plein de cette espèce d'ennui vague qui s'éveille d'ordinaire le
lendemain des jours de fête, Kit se leva dès l'aurore et, un peu
dégrisé des plaisirs de la soirée précédente par l'importune
fraîcheur de la matinée et la nécessité de reprendre son service
et ses travaux journaliers, il songea à aller chercher au rendez-
vous convenu avec Barbe et sa mère. Mais il eut soin de ne point
éveiller sa petite famille qui dormait encore, se reposant de ses
fatigues inaccoutumées: aussi posa-t-il son argent sur la cheminée
en traçant à la craie un avis pour appeler sur ce sujet
l'attention de mistress Nubbles et lui apprendre que cet argent
provenait de son fils dévoué; puis il sortit, le coeur un peu plus
lourd que les poches, mais malgré cela sans trop d'accablement.
Oh! les jours de fête! pourquoi nous laissent-ils un regret?
Pourquoi ne nous est-il pas permis de les refouler dans notre
mémoire, ne fût-ce qu'une semaine ou deux, pour pouvoir en quelque
sorte les mettre à la distance convenable où nous ne les verrions
plus qu'avec une indifférence calme ou bien avec un doux souvenir?
Pourquoi nous laissent-ils un arrière-goût, comme le vin de la
veille nous laisse le mal de tête et la fatigue, avec une foule de
bonnes résolutions pour l'avenir qui devraient être éternelles,
mais qui ne durent guère que jusqu'au lendemain exclusivement.
Nul n'aura lieu de s'étonner si nous disons que Barbe avait mal à
la tête, ou que la mère de Barbe ressentit de la lassitude;
qu'elle n'était plus tout à fait aussi enthousiaste du théâtre
d'Astley et trouvait que le clown devait être décidément plus
vieux qu'il ne leur avait paru la veille. Kit ne fut pas du tout
surpris de ces critiques; lui-même, il se disait tout bas que les
acteurs de ce spectacle éblouissant n'étaient que des baladins qui
avaient déjà rempli le même rôle l'avant-veille, et qu'ils le
rempliraient encore ce soir et demain, et bien des semaines et des
mois devant d'autres spectateurs. Voilà la différence du jour au
lendemain. Nous allons tous à la comédie ou nous en revenons.
Cependant on sait que le soleil n'a que de faibles rayons
lorsqu'il se lève et qu'il acquiert de la force et de l'énergie à
mesure que le jour se développe. Ainsi par degrés les trois
compagnons de route commencèrent à se rappeler diverses
circonstances des plus agréables jusqu'à ce que, moitié causant,
moitié marchant et riant, ils arrivèrent à Finchley en si bonnes
dispositions que la mère de Barbe déclara ne s'être jamais trouvée
moins fatiguée ni en meilleur état d'esprit, et que Kit en fit
autant. Barbe, qui s'était tue durant toute la route, fit la même
déclaration. Pauvre petite Barbe! Elle était si douce et si
gentille!
Il était de si bonne heure quand ils rentrèrent à la maison, que
Kit avait étrillé le poney et l'avait rendu aussi brillant qu'un
cheval de course avant que M. Garland fût descendu pour déjeuner.
La vieille dame, le vieux monsieur et M. Abel lui firent hautement
compliment de son exactitude et de son activité. À son heure
accoutumée, ou plutôt à la minute, à la seconde, car il était la
ponctualité en personne, M. Abel partit pour prendre la diligence
de Londres, et Kit et le vieux gentleman allèrent travailler au
jardin.
Ce n'était pas la moins agréable des fonctions de Kit; car
lorsqu'il faisait beau, ils étaient absolument en famille: la
vieille dame s'installait auprès d'eux avec son panier à travail
posé sur une petite table; le vieux gentleman bêchait, émondait,
taillait avec une grande paire de ciseaux, ou aidait Kit avec
beaucoup d'activité à diverses besognes; et Whisker, du fond du
parc où il paissait, les regardait tous paisiblement. Ce jour-là,
ils avaient à tailler la vigne en cordons: Kit monta jusqu'à la
moitié d'une échelle courte et se mit à couper les bourgeons et à
attacher les branches, à coups de marteau, tandis que le vieux
gentleman, suivant avec attention tous ses mouvements, lui tendait
les clous et les chiffons au fur et à mesure qu'il en avait
besoin. La vieille dame et Whisker les regardaient comme à
l'ordinaire.
«Eh bien, Christophe, dit M. Garland, vous avez donc acquis un
nouvel ami?
-- Pardon, monsieur, je n'ai pas entendu, répondit Kit en
abaissant les yeux vers le pied de l'échelle.
-- Vous avez acquis un nouvel ami dans l'étude, à ce que m'a
appris M. Abel.
-- Oh! oui, monsieur, oui. Il a agi très-généreusement avec moi,
monsieur.
-- J'en suis ravi, répliqua le vieux gentleman avec un sourire. Il
est disposé à agir encore bien plus généreusement, Christophe.
-- Vraiment, monsieur! C'est trop de bonté de sa part, mais je
n'en ai pas besoin, pour sûr, dit Kit frappant fortement un clou
rebelle.
-- Il désire beaucoup vous avoir à son service... Prenez donc
garde à ce que vous faites; sinon, vous allez tomber et vous
blesser.
-- M'avoir à son service, monsieur! s'écria Kit qui s'était arrêté
tout court dans sa besogne pour se retourner sur l'échelle avec
l'agilité d'un faiseur de tours. Mais, monsieur, je pense bien
qu'il n'a pas dit cela sérieusement.
-- Au contraire, il l'a dit très-sérieusement, d'après sa
conversation avec M. Abel.
-- On n'a jamais vu ça, murmura Kit, regardant tristement son
maître et sa maîtresse. Cela m'étonne bien de la part de ce
monsieur; je ne le comprends pas.
-- Vous voyez, Christophe, dit M. Garland, c'est une affaire
d'importance pour vous, et vous ferez bien d'y réfléchir. Ce
gentleman peut vous donner de meilleurs gages que moi; je ne dis
pas vous traiter avec plus de douceur et de confiance: j'espère
que vous n'avez pas à vous plaindre de vos maîtres: mais
certainement il peut vous faire gagner plus d'argent.
-- Après, monsieur?... dit Kit.
-- Attendez un moment, interrompit M. Garland; ce n'est pas tout.
Vous avez été un fidèle serviteur pour vos anciens maîtres, je le
sais, et si le gentleman les retrouvait, comme il s'est proposé de
le faire par tous les moyens possibles, je ne doute pas qu'étant à
son service vous n'en fussiez bien récompensé. En outre, ajouta
M. Garland avec plus de force, vous aurez le plaisir de vous
trouver de nouveau en rapport avec des personnes auxquelles vous
semblez porter un attachement si grand et si désintéressé. Songez
à tout cela, Christophe, et ne vous pressez pas trop
inconsidérément dans votre choix.»
Kit ressentit un coup violent à l'intérieur, au moment où ce
dernier argument caressait doucement sa pensée et semblait
réaliser toutes ses espérances, tous ses rêves d'autrefois. Mais
cela ne dura qu'une minute, et son parti fut bien pris. Il
répondit d'un ton ferme que le gentleman ferait bien de chercher
ailleurs, et qu'il aurait aussi bien fait de commencer par là.
«Comment a-t-il pu s'imaginer, monsieur, que j'irais vous quitter
pour m'en aller avec lui, dit Kit se retournant après avoir donné
quelques coups de marteau. Il me prend donc pour un _imbécile_?
-- C'est ce qui pourra bien arriver, Christophe, si vous repoussez
son offre, dit gravement M. Garland.
-- Eh bien! comme il voudra, monsieur. Que m'importe ce qu'il
pensera? Pourquoi m'en embarasserais-je, monsieur, quand je sais
que je serais un imbécile, et bien pis encore que ça, si je
laissais là le meilleur maître, la meilleure maîtresse qu'il y ait
jamais eu, qu'il puisse jamais y avoir; qui m'ont recueilli dans
la rue quand j'étais pauvre, quand j'avais faim, quand peut-être
j'étais plus pauvre et plus dénué que vous ne le croyez vous-même,
monsieur. Et pourquoi? pour m'en aller avec ce gentleman ou tout
autre? Si jamais miss Nell revenait, madame, ajouta Kit en se
tournant tout à coup vers sa maîtresse, ah! ce serait autre chose.
Et si par hasard elle avait besoin de moi, je vous prierais de
temps en temps de me laisser travailler pour elle quand toute ma
besogne serait finie à la maison. Mais si elle revient, je sais
bien qu'elle sera riche, comme le répétait toujours mon vieux
maître; et, une fois riche, elle n'aurait pas besoin de moi! Non,
non, dit encore Kit secouant la tête d'un air chagrin, j'espère
qu'elle n'aura jamais besoin de moi... et cependant je serais bien
heureux de la revoir!»
Ici Kit enfonça un clou dans la muraille; il l'enfonça très-fort,
et même beaucoup plus avant qu'il n'était nécessaire: cela fait,
il se retourna de nouveau.
«Et le poney, donc! et Whisker, madame, qui me reconnaît si bien
quand je lui parle, qu'il commence à hennir dès qu'il m'entend;
laisserait-il personne l'approcher comme je l'approche? Et le
jardin, donc, monsieur; et M. Abel, madame. Est-ce que M. Abel
consentirait à se séparer de moi, monsieur? Trouveriez-vous
quelqu'un qui fût plus curieux du jardin que moi, madame? Cela
briserait le coeur de ma mère, monsieur; et jusqu'au petit Jacob,
qui comprendrait assez la chose pour pleurer toutes les larmes de
ses yeux, madame, s'il pensait que M. Abel voulût sitôt se séparer
de moi, quand il me disait encore l'autre jour qu'il espérait que
nous resterions bien des années ensemble!...»
Nous n'essayerons pas de dire combien de temps Kit fût demeuré sur
l'échelle, s'adressant tour à tour à son maître et à sa maîtresse,
et généralement se tournant vers celui des deux auquel il ne
parlait pas, si en ce moment Barbe n'était accourue annoncer qu'on
était venu de l'étude apporter une lettre qu'elle remit entre les
mains de son maître, tout en laissant paraître quelque étonnement
à la vue de la pose d'orateur que Kit avait prise.
«Oh! dit le vieux gentleman après avoir lu la lettre; faites
entrer le messager.»
Tandis que Barbe s'empressait d'exécuter cet ordre, M. Garland se
tourna vers Kit pour lui dire que l'entretien en resterait là; et
que si Kit éprouvait de la répugnance à se séparer d'eux, ils n'en
éprouvaient pas moins à se séparer de lui. La vieille dame
s'associa chaudement à ces paroles de son mari.
«Si pour le moment, Christophe, ajouta M. Garland en jetant un
regard sur la lettre qu'il avait à la main, le gentleman désirait
vous emprunter pour une heure ou deux, ou même pour un ou
plusieurs jours, quelque temps enfin, nous devrions consentir,
nous à vous prêter, vous à ce qu'on vous prêtât. Ah! ah! voici le
jeune gentleman. Comment vous portez-vous, monsieur?»
Ce salut s'adressait à M. Chukster, qui, avec son chapeau tout à
fait penché sur le côté et ses longs cheveux qui en débordaient,
s'avançait d'un air fanfaron.
«J'espère que votre santé est bonne, monsieur, répondit celui-ci.
J'espère que la vôtre est également bonne, madame. Une charmante
petite bonbonnière, monsieur. Un délicieux pays, en vérité!
-- Vous venez sans doute prendre Kit? demanda M. Garland.
-- J'ai pour cela un cabriolet qui m'attend à votre porte,
répondit le maître clerc. Il est attelé d'un vigoureux gris-
pommelé; vous n'avez qu'à voir, si vous êtes connaisseur en
chevaux, monsieur...»
Tout en s'excusant d'aller examiner le vigoureux gris-pommelé et
fondant son refus sur son peu de connaissances en semblable
matière, M. Garland invita M. Chukster à prendre un morceau en
manière de collation. Le gentleman y consentit très-volontiers; et
quelques viandes froides, flanquées d'ale et de vin, furent
bientôt disposées à son intention.
Pendant ce repas, M. Chukster déploya toutes ses ressources
d'esprit pour charmer ses hôtes et les convaincre de la
supériorité intellectuelle des citadins comme lui. En conséquence,
il plaça la conversation sur le terrain des petits scandales du
jour, matière dans laquelle ses amis lui reconnaissaient un
merveilleux talent. Il était, par exemple, en position de fournir
les détails exacts de la querelle qui avait éclaté entre le
marquis de Mizzler et lord Bobby à propos d'une bouteille de vin
de Champagne, et non d'un pâté aux pigeons, comme les journaux
l'avaient rapporté par erreur. Lord Bobby n'avait nullement dit au
marquis de Mizzler: «Mizzler, un de nous deux a menti, et ce n'est
pas moi,» comme les mêmes journaux l'avaient prétendu à tort; mais
bien: «Mizzler, vous savez où l'on peut me trouver, et, Dieu me
damne! monsieur, vous me trouverez si vous avez à me parler;» ce
qui naturellement changeait entièrement l'aspect de cette
intéressante question et la plaçait sous un jour tout différent.
M. Chukster fit connaître aussi à M. et mistress Garland le
chiffre exact de la rente assurée par le duc de Thigsberry à
Violetta Stetta, de l'Opéra italien, rente payable par quartier,
et non par semestre, comme on l'avait donné à entendre au public,
non compris, ainsi qu'on avait eu l'impudence monstrueuse de le
dire, des bijoux, des parfums, de la poudre à perruque pour cinq
valets de pied, et deux paires de gants de chevreau par jour pour
un page. Après avoir engagé ses auditeurs à être parfaitement
convaincus de l'exactitude de ses assertions sur ces points
importants, qu'il possédait à merveille, M. Chukster les entretint
des bruits de coulisses et des nouvelles de la cour. Ce fut ainsi
qu'il termina cette brillante et délicieuse conversation qu'il
avait soutenue à lui seul, sans la moindre assistance, durant plus
de trois quarts d'heure.
«Et maintenant que le cheval a repris haleine, dit M. Chukster se
levant avec grâce, j'ai peur d'être forcé de filer.»
Ni M. Garland ni sa femme ne s'opposèrent le moins du monde à ce
qu'il se retirât, jugeant sans doute qu'il serait fâcheux qu'un
homme si bien informé fût arraché longtemps à sa sphère
d'activité. En conséquence, au bout de quelques instants
M. Chukster et Kit roulaient sur le chemin de Londres, Kit perché
sur le siège, à côté du cocher, et M. Chukster assis dans un coin
à l'intérieur de la voiture, les deux pieds perchés à chacune des
portières.
En arrivant à la maison du notaire, Kit se rendit dans l'étude, où
M. Abel l'invita à s'asseoir et à attendre, car le gentleman qui
l'avait fait demander était sorti et ne rentrerait peut-être pas
de sitôt. Ce n'était que trop vrai. Kit, en effet, avait eu le
temps de dîner, de prendre son thé et de lire les plus brillantes
pages de l'almanach des vingt-cinq mille adresses; plus d'une fois
même il avait failli s'endormir avant que le gentleman fût de
retour. Enfin ce dernier arriva en toute hâte.
Il commença par s'enfermer avec M. Witherden, et M. Abel fut
invité à assister à la conférence, en attendant que Kit, fort en
peine de savoir ce qu'on voulait de lui, fût appelé à son tour
dans le cabinet du notaire.
«Christophe, dit le gentleman s'adressant à lui au moment où il
entrait, j'ai retrouvé votre vieux maître et votre jeune
maîtresse.
-- Impossible, monsieur!... Comment! vous les auriez retrouvés?...
répondit Kit dont les yeux s'allumèrent de joie. Où sont-ils,
monsieur? Dans quel état sont-ils, monsieur? Sont-ils... sont-ils
près d'ici?
-- Loin d'ici, répliqua le gentleman secouant la tête. Mais je
dois partir cette nuit pour les ramener, et j'ai besoin que vous
m'accompagniez.
-- Moi, monsieur?» s'écria Kit plein de satisfaction et de
surprise.
Le gentleman dit en se tournant vers le notaire d'un air pénétré:
«Le lieu indiqué par l'homme aux chiens est... à combien d'ici?
vingt lieues, je crois?
-- De vingt à vingt-trois lieues.
-- Hum! si nous allons un bon train de poste toute la nuit, nous
pourrons y arriver dès demain matin. Maintenant, voici la
question: comme ils ne me connaissent pas, et comme l'enfant, que
Dieu la bénisse! pourrait penser qu'un étranger qui court à sa
recherche a des projets contre la liberté de son grand-père, puis-
je faire rien de mieux que d'emmener ce garçon qu'ils connaissent
assez bien tous deux pour le reconnaître tout de suite, afin de
leur donner par là l'assurance de mes intentions amicales?
-- Vous ne pouvez rien faire de mieux, répondit le notaire. Il
faut absolument que vous preniez Christophe avec vous.
-- Je vous demande pardon, dit Kit, qui avait prêté attentivement
l'oreille à ces paroles; mais si c'est là votre raison, j'ai peur
de vous être plus nuisible qu'utile. Pour miss Nelly, monsieur,
elle me connaît bien, elle, et elle aurait confiance en moi, bien
certainement; mais le vieux maître, je ne sais pourquoi,
messieurs, ni moi ni personne, n'a plus voulu me voir depuis qu'il
a été malade, et miss Nelly elle-même m'a dit que je ne devais
plus approcher son grand-père, ni me montrer à lui désormais. Je
craindrais donc de gâter tout ce que vous feriez. Je donnerais
tout au monde pour vous suivre, mais vous ferez mieux de ne point
me prendre avec vous, monsieur.
-- Là! encore une difficulté! s'écria l'impétueux gentleman: y
eut-il jamais un homme aussi embarrassé que moi? N'y a-t-il donc
personne qui les ait connus, personne en qui ils aient confiance?
La vie retirée qu'ils ont menée m'empêchera-t-elle donc de trouver
quelqu'un pour servir mon dessein?
-- N'y a-t-il personne, Christophe? demanda le notaire.
-- Personne, monsieur, répondit Kit. Ah! mais si, pardon, il y a
ma mère.
-- Est-ce qu'ils la connaissent? dit le gentleman.
-- S'ils la connaissent, monsieur! Elle allait et venait sans
cesse chez eux. Ils étaient aussi bons pour elle que pour moi. Et
tenez, monsieur, elle espérait toujours qu'ils reviendraient chez
elle.
-- Eh bien, alors, où diable est cette femme? dit avec impatience
le gentleman en prenant son chapeau. Pourquoi n'est-elle pas ici?
Pourquoi ne se trouve-t-elle jamais là où l'on a besoin d'elle?»
En un mot, le gentleman allait s'élancer hors de l'étude,
déterminé à s'emparer de force de la mère de Kit, à la jeter dans
une chaise de poste et à l'enlever, quand M. Abel et le notaire
réussirent par leurs efforts réunis à conjurer ce nouveau mode
d'enlèvement: ils l'arrêtèrent par la puissance de leurs
raisonnements et lui démontrèrent qu'il était plus convenable de
sonder Kit pour savoir de lui si sa mère consentirait volontiers à
entreprendre si précipitamment ce voyage.
À ce sujet, Kit exprima quelques doutes, le gentleman s'abandonna
à de violentes démonstrations, et le notaire ainsi que M. Abel
prononcèrent à l'envi des discours pour l'apaiser. Le résultat de
la conférence fut que Kit, après avoir pesé dans son esprit et
examiné soigneusement la question, promit, au nom de sa mère, qu'à
deux heures de là elle serait prête pour l'expédition projetée et
s'engagea à l'amener chez le notaire tout équipée pour le voyage,
avant même que le terme indiqué fut expiré.
Ayant pris cet engagement assez téméraire, car il n'était pas sûr
de pouvoir le tenir, Kit ne perdit pas de temps pour sortir et
aviser aux mesures d'où dépendait l'accomplissement immédiat de sa
parole.