Toute cette journée, quoiqu'il dût attendre M. Abel jusqu'au soir,
Kit s'abstint d'aller voir sa mère, bien décidé à ne pas anticiper
le moins du monde sur les plaisirs du lendemain, mais à laisser
venir ce flot de délices. Car le lendemain devait être le grand
jour, le jour si attendu qui ferait époque dans sa vie; le
lendemain était le terme de son premier quartier, c'était le jour
où il recevrait pour la première fois la quatrième partie de ses
gages annuels de six livres, représentée par la forte somme de
trente schillings; le lendemain serait un jour de congé consacré à
un tourbillon d'amusements, et où le petit Jacob apprendrait quel
goût ont les huîtres et ce que c'est que le spectacle.
Une quantité de circonstances heureuses favorisaient ses projets:
non-seulement M. et mistress Garland lui avaient annoncé d'avance
qu'ils ne déduiraient rien de cette forte somme pour ses frais
d'équipement, mais qu'ils lui remettraient ladite somme
intégralement et dans sa vaste étendue; non-seulement le gentleman
inconnu avait augmenté son fonds d'une somme de cinq schellings,
qui étaient une bonne aubaine et un véritable coup de fortune;
non-seulement il était survenu une foule de choses heureuses sur
lesquelles personne n'eût pu compter dans ses calculs ordinaires
ou même les plus ambitieux, mais encore c'était aussi le quartier
de Barbe: oui, ce même jour le quartier de Barbe! et Barbe avait
un congé aussi bien que Kit, et la mère de Barbe devait être de la
partie, elle devait prendre le thé avec la mère de Kit pour faire
connaissance avec elle!
Ce qu'il y a de certain, c'est que Kit regarda fréquemment à sa
fenêtre dès le point du jour pour voir quel chemin suivaient les
nuages; ce qu'il y a de certain, c'est que Barbe se fut mise
également à la sienne si elle n'eût veillé très-tard à empeser et
repasser de petits morceaux de mousseline, à les plisser et à les
coudre sur d'autres morceaux, le tout destiné à former un
magnifique ensemble de toilette pour le lendemain. Mais tous deux
furent prêts de bonne heure avec un très-médiocre appétit pour le
déjeuner et moins encore pour le dîner, et ils étaient dans une
vive impatience quand la mère de Barbe arriva en s'extasiant sur
la beauté du temps (ce qui ne l'avait pas empêchée de se munir
d'un grand parapluie, car c'est un meuble sans lequel les gens de
cette catégorie sortent rarement aux jours de fête), et quand on
sonna pour les avertir de monter l'escalier pour aller recevoir
leur trimestre en or et en argent.
Et puis M. Garland ne fut-il pas bien bon quand il dit:
«Christophe, voici vos gages, vous les avez bien gagnés?»
Et mistress Garland ne fut-elle pas excellente quand elle dit:
«Barbe, voici ce qui vous revient; je suis très-contente de vous!»
Et Kit, comme il signa son reçu d'une main ferme! Et Barbe, comme
elle tremblait en signant le sien! Et comme il fut intéressant de
voir mistress Garland verser à la mère de Barbe un verre de vin,
et d'entendre la mère de Barbe s'écrier: «Dieu vous bénisse,
madame, vous qui êtes une si bonne dame; et vous aussi, mon bon
monsieur. À votre santé, Barbe, mon cher amour. À votre santé,
monsieur Christophe.» Elle resta aussi longtemps à boire que si
son verre avait été un vidrecome; et, ses gants aux mains, elle
regardait la compagnie et causait gaiement; mais c'est quand ils
furent tous sur l'impériale de la diligence, qu'il fallait les
voir rire à coeur joie en repassant tous ces bonheurs et
s'apitoyer sur les gens qui n'ont pas de jour de congé!
Quant à la mère de Kit, n'aurait-on pas dit qu'elle était de bonne
famille et qu'elle avait été toute sa vie une grande dame? Elle
était sous les armes pour les recevoir avec tout un attirail de
théière et de tasses qui eût brillé dans une boutique de
porcelaines. Le petit Jacob et le poupon étaient si parfaitement
arrangés, que leurs habits paraissaient comme tout neufs, et Dieu
sait cependant s'ils étaient vieux. On n'était pas assis depuis
cinq minutes, que la mère de Kit disait que la mère de Barbe était
exactement la personne qu'elle s'était figurée; la mère de Barbe
disait la même chose de la mère de Kit; la mère de Kit
complimentait la mère de Barbe sur sa fille, et la mère de Barbe
complimentait la mère de Kit sur son fils; Barbe elle-même était
au mieux avec le petit Jacob; mais aussi, jamais enfant ne sut
mieux que celui-ci accourir quand on l'appelait, ni se faire comme
lui des amis.
«Et dire que nous sommes veuves toutes les deux, dit la mère de
Barbe. Vrai! nous étions nées pour nous connaître.
-- Je n'en doute nullement, répondit mistress Nubbles. Et combien
je regrette que nous ne nous soyons pas connues plus tôt!
-- Mais, dit la mère de Barbe, il est si doux que la connaissance
se fasse par un fils et une fille! Cela fait plaisir complet;
n'est-il pas vrai?»
La mère de Kit donna un plein assentiment à ces paroles. Toutes
deux, remontant des effets aux causes, revinrent à leurs maris
défunts, dont elles passèrent en revue la vie, la mort,
l'enterrement; elles comparèrent leurs souvenirs, et découvrirent
diverses circonstances qui concordaient avec une exactitude
surprenante; par exemple, que le père de Barbe n'avait vécu que
quatre ans dix mois de plus que le père de Kit; que l'un était
mort un mercredi et l'autre un jeudi; que tous deux étaient de
bonne façon et de bonne mine, sans compter d'autres coïncidences
extraordinaires. Ces souvenirs étant de nature à jeter un voile de
tristesse sur la gaieté d'un jour de fête, Kit ramena la
conversation à des sujets généraux, comme la beauté merveilleuse
de Nell, dont il avait parlé à Barbe plus de mille fois déjà. Mais
cette circonstance fut loin d'exciter chez les assistants
l'intérêt que Kit avait supposé. Sa mère dit même, en regardant
Barbe en même temps, par hasard sans doute, que miss Nell était
assurément fort jolie, mais que ce n'était qu'une enfant, après
tout, et qu'il y avait bien des jeunes femmes aussi jolies
qu'elle; Barbe, de son côté, fit observer doucement qu'elle
pensait de même et qu'elle ne pouvait s'empêcher de croire que
M. Christophe fût dans l'erreur; assertion contre laquelle Kit se
récria, ne concevant pas quelle raison elle avait de douter de ce
qu'il disait. La mère de Barbe dit aussi qu'on voyait souvent une
jeunesse changer vers quatorze ou quinze ans, et après avoir été
d'abord très-belle, devenir tout à coup très-ordinaire; vérité
qu'elle appuya d'exemples mémorables. Elle cita entre autres un
maçon de grande espérance, qui même avait eu pour Barbe des
attentions suivies, mais Barbe n'y avait pas répondu, et vraiment,
quoiqu'elle ne voulût pas la contrarier là-dessus, elle ne pouvait
pas s'empêcher de dire que c'était dommage. Kit fut de l'avis de
la mère, et il le disait sincèrement, s'étonnant de voir Barbe
devenir toute sérieuse depuis ce temps-là, et le regarder comme
pour lui dire qu'il aurait aussi bien fait de se taire.
Cependant l'heure était arrivée de songer au spectacle, pour
lequel on avait fait de grands préparatifs en châles et chapeaux,
sans compter un mouchoir plein d'oranges et un autre rempli de
pommes qu'ils eurent quelque peine à nouer, car ces fruits
rebelles avaient une tendance à s'échapper par les coins. Enfin,
tout étant prêt, ils partirent d'un bon pas. La mère de Kit tenait
à la main le plus petit des enfants qui était terriblement
éveillé; Kit conduisait le petit Jacob et donnait le bras à Barbe;
ce qui faisait dire aux deux mères qui venaient par derrière
qu'ils semblaient tous ne faire qu'une seule et même famille.
Barbe rougit et s'écria: «Finissez donc, maman.» Mais Kit lui dit
qu'elle ne devait pas se mêler de ce que disaient ces dames; et en
vérité elle eût aussi bien fait de ne pas y prendre garde, si elle
eût su combien il était loin de songer à lui faire la cour. Pauvre
Barbe!
Enfin, ils arrivèrent au théâtre; c'était le cirque d'Astley. À
peine se trouvaient-ils depuis deux minutes devant la porte fermée
encore, que le petit Jacob fut rudement pressé, que le poupon
reçut plusieurs meurtrissures, que le parapluie de la mère de
Barbe fut emporté à vingt pas et lui revint par-dessus les épaules
de la foule, que Kit frappa un individu sur la tête avec le
mouchoir rempli de pommes, pour avoir poussé violemment sa mère,
et qu'il s'éleva à ce sujet une vive rumeur. Mais lorsqu'ils
eurent passé le contrôle et se furent frayé un chemin, au péril de
leur vie, avec leurs contre-marques à la main; lorsqu'ils furent
bel et bien dans la salle, assis à des places aussi bonnes que
s'ils les eussent retenues d'avance, toutes les fatigues
précédentes furent considérées comme un jeu, peut-être même comme
une partie essentielle des plaisirs du spectacle.
Mon Dieu! mon Dieu! qu'il leur parut beau, ce théâtre d'Astley!
avec ses peintures, ses dorures, ses glaces, avec la vague odeur
de chevaux qui faisait pressentir les merveilles dont on allait
jouir; avec le rideau qui cachait de si prodigieux mystères, la
sciure de bois blanc fraîchement semée dans le cirque, la foule
entrant et prenant ses places, les musiciens qui regardaient les
spectateurs avec indifférence tout en accordant leurs instruments,
comme s'ils n'avaient pas besoin de voir le spectacle pour
commencer et comme s'ils savaient la pièce par coeur! Quel éclat
se répandit partout autour d'eux lorsque la longue et lumineuse
rangée des quinquets de la rampe monta lentement! et quel
transport fébrile quand la petite sonnette retentit et que
l'orchestre attaqua vivement l'ouverture avec roulement de
tambours et accompagnement harmonieux de triangle! La mère de
Barbe dit avec raison à la mère de Kit que la galerie était le
meilleur endroit pour bien voir, et s'étonna de ce que les places
n'y coûtaient pas beaucoup plus cher que celles des loges. Dans
l'excès de son plaisir, Barbe ne savait si elle devait rire ou
pleurer.
Et le spectacle donc, ce fut bien autre chose! Les chevaux, que le
petit Jacob reconnut tout de suite pour être en vie; et les dames
et les messieurs, à la réalité desquels rien ne put jamais le
faire croire, parce qu'il n'avait rien vu ni entendu de sa vie qui
leur ressemblât; les pièces d'artifice qui firent fermer les yeux
à Barbe; la Dame abandonnée, qui la fit pleurer; le Tyran, qui la
fit trembler; l'homme qui chanta une chanson avec la suivante de
la Dame et dansa au refrain, ce qui fit rire Barbe; le poney qui
se dressa sur ses jambes de derrière, à l'aspect du meurtrier, et
ne voulut pas marcher sur ses quatre pieds avant que le coupable
eût été arrêté; le Clown qui se permit des familiarités avec le
militaire en bottes à l'écuyère; la Dame qui s'élança par-dessus
vingt-neuf rubans et tomba saine et sauve sur un cheval; tout
était délicieux, splendide, surprenant. Le petit Jacob
applaudissait à s'en écorcher les mains; il criait: «Encore!» à la
fin de chaque scène, même quand les trois actes de la pièce furent
terminés; et la mère de Barbe, dans son enthousiasme, frappa de
son parapluie sur le plancher, au point d'user le bout jusqu'au
coton.
Malgré cela, au milieu de ces tableaux magiques, les pensées de
Barbe semblaient la ramener encore à ce que Kit avait dit au
moment où on prenait le thé. En effet, tandis qu'ils revenaient du
théâtre, elle demanda au jeune homme, avec un sourire tendre, si
miss Nell était aussi jolie que la dame qui avait sauté par-dessus
les rubans.
«Aussi jolie que celle-là! dit Kit. Deux fois plus jolie.
-- Oh! Christophe, dit Barbe, je suis sûre que cette dame est la
plus belle créature qu'il y ait au monde.
-- Quelle bêtise! répliqua-t-il. Elle n'est pas mal, je ne le nie
pas; mais songez comme elle était peinte et bien habillée, et
quelle différence cela fait. Tenez, vous, Barbe, vous êtes
beaucoup mieux qu'elle.
-- Oh! Christophe!... murmura Barbe en baissant les yeux.
-- Oui, vous êtes mieux que ça tous les jours, votre mère aussi.»
Pauvre Barbe!
Mais qu'est-ce que tout cela, oui, tout cela, en comparaison de la
prodigalité folle de Kit, lorsqu'il entra dans une boutique
d'huîtres avec autant d'aplomb que s'il y eût eu son domicile et,
sans daigner regarder le comptoir ni l'homme qui y était assis,
conduisit sa société dans un cabinet, un cabinet particulier,
garni de rideaux rouges, d'une nappe et d'un porte-huilier
complet, et qu'il ordonna à un gentleman qui avait des favoris et
qui, en qualité de garçon, l'avait appelé lui Christophe Nubbles
«Monsieur», d'apporter trois douzaines de ses plus grandes huîtres
et de se dépêcher! Oui, Kit dit à ce gentleman de se dépêcher; et
non-seulement le gentleman répondit qu'il allait se dépêcher, mais
il le fit et revint en courant apporter les pains les plus
tendres, le beurre le plus frais et les plus grandes huîtres qu'on
eût jamais vues. Alors Kit dit à ce gentleman:
«Un pot de bière!» juste sur le même ton; et le gentleman, au lieu
de répondre:
«Monsieur, est-ce à moi que vous parlez?» se borna à dire:
«Pot de bière, monsieur? oui, monsieur,» et étant revenu
l'apporter, il le plaça dans une sébile semblable à celle que les
chiens d'aveugles tiennent à leur gueule par les rues pour y
recevoir un sou; aussi, quand il sortit, la mère de Kit et la mère
de Barbe déclarèrent d'une voix commune qu'elles n'avaient jamais
vu un jeune homme plus avenant et plus gracieux.
On se mit alors à souper de bon appétit; et voilà que Barbe, cette
petite folle de Barbe, dit qu'elle ne pourrait pas manger plus de
deux huîtres; tout ce qu'on obtint d'elle avec des efforts
incroyables, ce fut qu'elle en mangeât quatre. En revanche, sa
mère et celle de Kit s'en acquittèrent à merveille: elles
mangèrent, rirent et s'amusèrent si bien que Kit, rien qu'à les
voir, se mit à rire et manger de même façon par la force de la
sympathie. Mais ce qu'il y eut de plus prodigieux dans cette nuit
de fête, ce fut le petit Jacob qui absorbait les huîtres comme
s'il était né et venu au monde pour cela; il y versait le poivre
et le vinaigre avec une dextérité au-dessus de son âge, et finit
par bâtir une grotte sur la table avec les écailles. Il n'y eut
pas jusqu'au poupon qui, de toute la soirée, ne ferma pas l'oeil,
restant là paisiblement assis, s'efforçant de fourrer dans sa
bouche une grosse orange et regardant avec satisfaction la lumière
du gaz. Vraiment, à le voir sur les genoux de sa mère, très-occupé
de contempler le gaz qui ne le faisait point sourciller, et à
égratigner son gentil visage avec une écaille d'huître, un coeur
de fer n'eût pu s'empêcher d'être attendri et de l'aimer. En
résumé, jamais il n'y eut plus charmant souper, et lorsque Kit eut
demandé, pour finir, un verre de quelque chose de chaud et proposé
qu'on bût à la ronde à la santé de M. et mistress Garland, nous
pouvons dire qu'il n'y avait pas dans le monde entier six
personnes plus heureuses.
Mais tout bonheur a son terme, ce qui en rend d'autant plus
agréable le prochain retour; et comme il commençait à se faire
tard, on reconnut qu'il était temps de retourner au logis. Ainsi,
après s'être un peu écartés de leur chemin pour conduire Barbe et
sa mère jusqu'à la maison d'un ami chez qui elles devaient passer
la nuit, Kit et mistress Nubbles les laissèrent à leur porte en se
promettant de retourner ensemble à Finchley le lendemain matin de
bonne heure et en échangeant bien des projets pour les plaisirs de
la future sortie. Alors Kit prit sur son dos le petit Jacob, donna
son bras à sa mère, un baiser au poupon, et tous quatre se mirent
à trotter gaiement pour regagner leur domicile.