Le lendemain, quand j'entrai dans le salon, elle y était seule; elle me

contempla pendant un instant en me tendant la main, et me dit:--L'ami

sera donc toujours trop tendre? Ses yeux devinrent humides, elle se

leva, puis me dit avec un ton de supplication désespérée:--Ne m'écrivez

plus ainsi!

Monsieur de Mortsauf était prévenant. La comtesse avait repris son

courage et son front serein; mais son teint trahissait ses souffrances

de la veille, qui étaient calmées sans être éteintes. Elle me dit le

soir, en nous promenant dans les feuilles sèches de l'automne qui

résonnaient sous nos pas:--La douleur est infinie, la joie a des

limites. Mot qui révélait ses souffrances, par la comparaison qu'elle

en faisait avec ses félicités fugitives.

--Ne médisez pas de la vie, lui dis-je: vous ignorez l'amour, et il a

des voluptés qui rayonnent jusque dans les cieux.

--Taisez-vous, dit-elle, je n'en veux rien connaître. Le Groënlandais

mourrait en Italie! Je suis calme et heureuse près de vous, je puis

vous dire toutes mes pensées; ne détruisez pas ma confiance. Pourquoi

n'auriez-vous pas la vertu du prêtre et le charme de l'homme libre?

--Vous feriez avaler des coupes de ciguë, lui dis-je en lui mettant la

main sur mon cœur qui battait à coups pressés.

--Encore! s'écria-t-elle en retirant sa main comme si elle eût ressenti

quelque vive douleur. Voulez-vous donc m'ôter le triste plaisir de

faire étancher le sang de mes blessures par une main amie? N'ajoutez

pas à mes souffrances, vous ne les savez pas toutes! les plus secrètes

sont les plus difficiles à dévorer. Si vous étiez femme, vous

comprendriez en quelle mélancolie mêlée de dégoût tombe une âme fière,

alors qu'elle se voit l'objet d'attentions qui ne réparent rien et avec

lesquelles _on_ croit tout réparer. Pendant quelques jours je vais être

courtisée, _on_ va vouloir se faire pardonner le tort que l'_on_ s'est

donné. Je pourrais alors obtenir un assentiment aux volontés les plus

déraisonnables. Je suis humiliée par cet abaissement, par ces caresses

qui cessent le jour où l'_on_ croit que j'ai tout oublié. Ne devoir la

bonne grâce de son maître qu'à ses fautes...

--A ses crimes, dis-je vivement.

--N'est-ce pas une affreuse condition d'existence? dit-elle en me

jetant un triste sourire. Puis, je ne sais pas user de ce pouvoir

passager. En ce moment, je ressemble aux chevaliers qui ne portaient

pas de coup à leur adversaire tombé. Voir à terre celui que nous devons

honorer, le relever pour en recevoir de nouveaux coups, souffrir de sa

chute plus qu'il n'en souffre lui-même, et se trouver déshonorée si

l'on profite d'une passagère influence, même dans un but d'utilité;

dépenser sa force, épuiser les trésors de l'âme en ces luttes sans

noblesse, ne régner qu'au moment où l'on reçoit de mortelles blessures!

Mieux vaut la mort. Si je n'avais pas d'enfants, je me laisserais

aller au courant de cette vie; mais, sans mon courage inconnu, que

deviendraient-ils? je dois vivre pour eux, quelque douloureuse que soit

la vie. Vous me parlez d'amour?... eh! mon ami, songez donc en quel

enfer je tomberais si je donnais à cet être sans pitié, comme le sont

tous les gens faibles, le droit de me mépriser? Je ne supporterais

pas un soupçon! La pureté de ma conduite fait ma force. La vertu,

cher enfant, a des eaux saintes où l'on se retrempe et d'où l'on sort

renouvelé à l'amour de Dieu!

--Écoutez, chère Henriette, je n'ai plus qu'une semaine à demeurer ici,

je veux que...

--Ah! vous nous quittez... dit-elle en m'interrompant.

--Mais ne dois-je pas savoir ce que mon père décidera de moi? Voici

bientôt trois mois...

--Je n'ai pas compté les jours, me répondit-elle avec l'abandon de la

femme émue. Elle se recueillit et me dit:--Marchons, allons à Frapesle.

Elle appela le comte, ses enfants, demanda son châle; puis, quand tout

fut prêt, elle si lente, si calme, eut une activité de Parisienne,

et nous partîmes en troupe pour aller à Frapesle y faire une visite

que la comtesse ne devait pas. Elle s'efforça de parler à madame de

Chessel, qui heureusement fut très-prolixe dans ses réponses. Le comte

et monsieur de Chessel s'entretinrent de leurs affaires. J'avais peur

que monsieur de Mortsauf ne vantât sa voiture et son attelage, mais il

fut d'un goût parfait; son voisin le questionna sur les travaux qu'il

entreprenait à la Cassine et à la Rhétorière. En entendant la demande,

je regardai le comte en croyant qu'il s'abstiendrait d'un sujet de

conversation si fatal en souvenirs, si cruellement amer pour lui; mais

il prouva combien il était urgent d'améliorer l'état de l'agriculture

dans le canton, de bâtir de belles fermes dont les locaux fussent sains

et salubres; enfin, il s'attribua glorieusement les idées de sa femme.

Je contemplai la comtesse en rougissant. Ce manque de délicatesse chez

un homme qui dans certaines occasions en montrait tant, cet oubli de la

scène mortelle, cette adoption des idées contre lesquelles il s'était

si violemment élevé, cette croyance en soi me pétrifiaient.

Quand monsieur de Chessel lui dit:--Croyez-vous pouvoir retrouver vos

dépenses?

--Au delà! fit-il avec un geste affirmatif.

De semblables crises ne s'expliquaient que par le mot _démence_.

Henriette, la céleste créature, était radieuse. Le comte ne

paraissait-il pas homme de sens, bon administrateur, excellent

agronome? elle caressait avec ravissement les cheveux de Jacques,

heureuse pour elle, heureuse pour son fils! Quel comique horrible,

quel drame railleur! j'en fus épouvanté. Plus tard, quand le rideau

de la scène sociale se releva pour moi, combien de Mortsauf n'ai-je

pas vus, moins les éclairs de loyauté, moins la religion de celui-ci!

Quelle singulière et mordante puissance est celle qui perpétuellement

jette au fou un ange, à l'homme d'amour sincère et poétique une femme

mauvaise, au petit la grande, et à ce magot une belle et sublime

créature; à la noble Juana de Mancini le capitaine Diard, de qui vous

avez su l'histoire à Bordeaux; à madame de Beauséant un d'Ajuda, à

madame d'Aiglemont son mari, au marquis d'Espard sa femme? J'ai cherché

long-temps le sens de cette énigme, je vous l'avoue. J'ai fouillé bien

des mystères, j'ai découvert la raison de plusieurs lois naturelles,

le sens de quelques hiéroglyphes divins; de celui-ci, je ne sais rien,

je l'étudie toujours comme une figure du casse-tête indien dont les

brames se sont réservé la construction symbolique. Ici le génie du mal

est trop visiblement le maître, et je n'ose accuser Dieu. Malheur sans

remède, qui donc s'amuse à vous tisser? Henriette et son Philosophe

Inconnu auraient-ils donc raison? leur mysticisme contiendrait-il le

sens général de l'humanité?

Les derniers jours que je passai dans ce pays furent ceux de l'automne

effeuillée, jours obscurcis de nuages qui parfois cachèrent le ciel

de la Touraine, toujours si pur et si chaud dans cette belle saison.

La veille de mon départ, madame de Mortsauf m'emmena sur la terrasse,

avant le dîner.

--Mon cher Félix, me dit-elle après un tour fait en silence sous les

arbres dépouillés, vous allez entrer dans le monde, et je veux vous

y accompagner en pensée. Ceux qui ont beaucoup souffert ont beaucoup

vécu; ne croyez pas que les âmes solitaires ne sachent rien de ce

monde, elles le jugent. Si je dois vivre par mon ami, je ne veux

être mal à l'aise ni dans son cœur ni dans sa conscience; au fort du

combat il est bien difficile de se souvenir de toutes les règles,

permettez-moi de vous donner quelques enseignements de mère à fils.

Le jour de votre départ je vous remettrai, cher enfant! une longue

lettre où vous trouverez mes pensées de femme sur le monde, sur

les hommes, sur la manière d'aborder les difficultés dans ce grand

remuement d'intérêts; promettez-moi de ne la lire qu'à Paris? Ma prière

est l'expression d'une de ces fantaisies de sentiment qui sont notre

secret à nous autres femmes; je ne crois pas qu'il soit impossible

de la comprendre, mais peut-être serions-nous chagrines de la savoir

comprise; laissez-moi ces petits sentiers où la femme aime à se

promener seule.

--Je vous le promets, lui dis-je en lui baisant les mains.

--Ah! dit-elle, j'ai encore un serment à vous demander; mais

engagez-vous d'avance à le souscrire.

--Oh! oui, lui dis-je en croyant qu'il allait être question de fidélité.

--Il ne s'agit pas de moi, reprit-elle en souriant avec amertume.

Félix, ne jouez jamais dans quelque salon que ce puisse être; je

n'excepte celui de personne.

--Je ne jouerai jamais, lui répondis-je.

--Bien, dit-elle. Je vous ai trouvé un meilleur usage du temps que vous

dissiperiez au jeu; vous verrez que là où les autres doivent perdre tôt

ou tard, vous gagnerez toujours.

--Comment?

--La lettre vous le dira, répondit-elle d'un air enjoué qui ôtait à ses

recommandations le caractère sérieux dont sont accompagnées celles des

grands-parents.

La comtesse me parla pendant une heure environ et me prouva la

profondeur de son affection en me révélant avec quel soin elle m'avait

étudié pendant ces trois derniers mois; elle entra dans les derniers

replis de mon cœur, en tâchant d'y appliquer le sien; son accent était

varié, convaincant, ses paroles tombaient d'une lèvre maternelle, et

montraient autant par le ton que par la substance combien les liens

nous attachaient déjà l'un à l'autre.

--Si vous saviez, dit-elle en finissant, avec quelles anxiétés je vous

suivrai dans votre route, quelle joie si vous allez droit, quels pleurs

si vous vous heurtez à des angles! Croyez-moi, mon affection est sans

égale; elle est à la fois involontaire et choisie. Ah! je voudrais vous

voir heureux, puissant, considéré, vous qui serez pour moi comme un

rêve animé.

Elle me fit pleurer. Elle était à la fois douce et terrible; son

sentiment se mettait trop audacieusement à découvert, il était trop

pur pour permettre le moindre espoir au jeune homme altéré de plaisir.

En retour de ma chair laissée en lambeaux dans son cœur, elle me

versait des lueurs incessantes et incorruptibles de ce divin amour qui

ne satisfaisait que l'âme. Elle montait à des hauteurs où les ailes

diaprées de l'amour qui me fit dévorer ses épaules ne pouvaient me

porter; pour arriver près d'elle, un homme devait avoir conquis les

ailes blanches du séraphin.

--En toutes choses, lui dis-je, je penserai: Que dirait mon Henriette?

--Bien, je veux être l'étoile et le sanctuaire, dit-elle en faisant

allusion aux rêves de mon enfance, et cherchant à m'en offrir la

réalisation pour tromper mes désirs.

--Vous serez ma religion et ma lumière, vous serez tout, m'écriai-je.

--Non, répondit-elle, je ne puis être la source de vos plaisirs.

Elle soupira, et me jeta le sourire des peines secrètes, ce sourire

de l'esclave un moment révolté. Dès ce jour, elle fut non pas la

bien-aimée, mais la plus aimée; elle ne fut pas dans mon cœur comme

une femme qui veut une place, qui s'y grave par le dévouement ou par

l'excès du plaisir; non, elle eut tout le cœur, et fut quelque chose

de nécessaire au jeu des muscles; elle devint ce qu'était la Béatrix

du poète florentin, la Laure sans tache du poète vénitien, la mère

des grandes pensées, la cause inconnue des résolutions qui sauvent,

le soutien de l'avenir, la lumière qui brille dans l'obscurité comme

le lys dans les feuillages sombres. Oui, elle dicta ces hautes

déterminations qui coupent la part au feu, qui restituent la chose en

péril; elle m'a donné cette constance à la Coligny pour vaincre les

vainqueurs, pour renaître de la défaite, pour lasser les plus forts

lutteurs.

Le lendemain, après avoir déjeuné à Frapesle et fait mes adieux à

mes hôtes si complaisants à l'égoïsme de mon amour, je me rendis à

Clochegourde. Monsieur et madame de Mortsauf avaient projeté de me

reconduire à Tours, d'où je devais partir dans la nuit pour Paris.

Pendant ce chemin la comtesse fut affectueusement muette, elle

prétendit d'abord avoir la migraine; puis elle rougit de ce mensonge

et le pallia soudain en disant qu'elle ne me voyait point partir

sans regret. Le comte m'invita à venir chez lui, quand en l'absence

des Chessel j'aurais l'envie de voir la vallée de l'Indre. Nous nous

séparâmes héroïquement, sans larmes apparentes; mais, comme quelques

enfants maladifs, Jacques eut un mouvement de sensibilité qui lui fit

répandre quelques larmes, tandis que Madeleine, déjà femme, serrait la

main de sa mère.

--Cher petit! dit la comtesse en baisant Jacques avec passion.

Quand je me trouvai seul à Tours, il me prit après le dîner une de ces

rages inexpliquées que l'on n'éprouve qu'au jeune âge. Je louai un

cheval et franchis en cinq quarts d'heure la distance entre Tours et

Pont-de-Ruan. Là, honteux de montrer ma folie, je courus à pied dans le

chemin, et j'arrivai comme un espion, à pas de loup, sous la terrasse.

La comtesse n'y était pas, j'imaginai qu'elle souffrait; j'avais gardé

la clef de la petite porte, j'entrai; elle descendait en ce moment le

perron avec ses deux enfants pour venir respirer, triste et lente, la

douce mélancolie empreinte sur ce paysage, au coucher du soleil.

--Ma mère, voilà Félix, dit Madeleine.

--Oui, moi, lui dis-je à l'oreille. Je me suis demandé pourquoi j'étais

à Tours, quand il m'était encore facile de vous voir. Pourquoi ne pas

accomplir un désir que dans huit jours je ne pourrai plus réaliser?

--Il ne nous quitte pas, ma mère, cria Jacques en sautant à plusieurs

reprises.

--Tais-toi donc, dit Madeleine, tu vas attirer ici le général.

--Ceci n'est pas sage, reprit-elle, quelle folie!

Cette consonnance dite dans les larmes par sa voix, quel paiement de ce

qu'on devrait appeler les calculs usuraires de l'amour!

--J'avais oublié de vous rendre cette clef, lui dis-je en souriant.

--Vous ne reviendrez donc plus? dit-elle.

--Est-ce que nous nous quittons? demandai-je en lui jetant un regard

qui lui fit abaisser ses paupières pour voiler sa muette réponse.

Je partis après quelques moments passés dans une de ces heureuses

stupeurs des âmes arrivées là où finit l'exaltation et où commence la

folle extase. Je m'en allai d'un pas lent, en me retournant sans cesse.

Quand au sommet du plateau je contemplai la vallée une dernière fois,

je fus saisi du contraste qu'elle m'offrit en la comparant à ce qu'elle

était quand j'y vins: ne verdoyait-elle pas, ne flambait-elle pas

alors comme flambaient, comme verdoyaient mes désirs et mes espérances?

Initié maintenant aux sombres et mélancoliques mystères d'une famille,

partageant les angoisses d'une Niobé chrétienne, triste comme elle,

l'âme rembrunie, je trouvais en ce moment la vallée au ton de mes

idées. En ce moment les champs étaient dépouillés, les feuilles des

peupliers tombaient, et celles qui restaient avaient la couleur de

la rouille; les pampres étaient brûlés, la cime des bois offrait les

teintes graves de cette couleur _tannée_ que jadis les rois adoptaient

pour leur costume et qui cachait la pourpre du pouvoir sous le brun

des chagrins. Toujours en harmonie avec mes pensées, la vallée où se

mouraient les rayons jaunes d'un soleil tiède, me présentait encore une

vivante image de mon âme. Quitter une femme aimée est une situation

horrible ou simple, selon les natures; moi je me trouvai soudain comme

dans un pays étranger dont j'ignorais la langue; je ne pouvais me

prendre à rien, en voyant des choses auxquelles je ne sentais plus mon

âme attachée. Alors l'étendue de mon amour se déploya, et ma chère

Henriette s'éleva de toute sa hauteur dans ce désert où je ne vécus

que par son souvenir. Elle fut une figure si religieusement adorée

que je résolus de rester sans souillure en présence de ma divinité

secrète, et me revêtis idéalement de la robe blanche des lévites,

imitant ainsi Pétrarque qui ne se présenta jamais devant Laure de Noves

qu'entièrement habillé de blanc. Avec quelle impatience j'attendis

la première nuit où, de retour chez mon père, je pourrais lire cette

lettre que je touchais durant le voyage comme un avare tâte une somme

en billets qu'il est forcé de porter sur lui. Pendant la nuit je

baisais le papier sur lequel Henriette avait manifesté ses volontés,

où je devais reprendre les mystérieuses effluves échappées de sa main,

d'où les accentuations de sa voix s'élanceraient dans mon entendement

recueilli. Je n'ai jamais lu ses lettres que comme je lus la première,

au lit et au milieu d'un silence absolu; je ne sais pas comment on peut

lire autrement des lettres écrites par une personne aimée; cependant

il est des hommes indignes d'être aimés qui mêlent la lecture de ces

lettres aux préoccupations du jour, la quittent et la reprennent avec

une odieuse tranquillité. Voici, Natalie, l'adorable voix qui tout à

coup retentit dans le silence de la nuit, voici la sublime figure qui

se dressa pour me montrer du doigt le vrai chemin dans le carrefour où

j'étais arrivé.

«Quel bonheur, mon ami, d'avoir à rassembler les éléments

épars de mon expérience pour vous la transmettre et vous en

armer contre les dangers du monde à travers lequel vous devrez

vous conduire habilement! J'ai ressenti les plaisirs permis de

l'affection maternelle, en m'occupant de vous durant quelques

nuits. Pendant que j'écrivais ceci, phrase à phrase, en me

transportant par avance dans la vie que vous mènerez, j'allais

parfois à ma fenêtre. En voyant de là les tours de Frapesle

éclairées par la lune, souvent je me disais: «Il dort, et je

veille pour lui!» Sensations charmantes qui m'ont rappelé les

premiers bonheurs de ma vie, alors que je contemplais Jacques

endormi dans son berceau, en attendant son réveil pour lui

donner mon lait. N'êtes-vous pas un homme-enfant de qui l'âme

doit être réconfortée par quelques préceptes dont vous n'avez

pu vous nourrir dans ces affreux colléges où vous avez tant

souffert; mais que, nous autres femmes, avons le privilége de

vous présenter! Ces riens influent sur vos succès, ils les

préparent et les consolident. Ne sera-ce pas une maternité

spirituelle que cet engendrement du système auquel un homme doit

rapporter les actions de sa vie, une maternité bien comprise par

l'enfant? Cher Félix, laissez-moi, quand même je commettrais ici

quelques erreurs, imprimer à notre amitié le désintéressement

qui la sanctifiera: vous livrer au monde, n'est-ce pas renoncer

à vous? mais je vous aime assez pour sacrifier mes jouissances

à votre bel avenir. Depuis bientôt quatre mois vous m'avez fait

étrangement réfléchir aux lois et aux mœurs qui régissent notre

époque. Les conversations que j'ai eues avec ma tante, et dont

le sens vous appartient, à vous qui la remplacez! les événements

de sa vie que monsieur de Mortsauf m'a racontés; les paroles de

mon père à qui la cour fut si familière; les plus grandes comme

les plus petites circonstances, tout a surgi dans ma mémoire

au profit de mon enfant adoptif que je vois près de se lancer

au milieu des hommes, presque seul; près de se diriger sans

conseil dans un pays où plusieurs périssent par leurs bonnes

qualités étourdiment déployées, où certains réussissent par leurs

mauvaises bien employées.

«Avant tout, méditez l'expression concise de mon opinion sur

la société considérée dans son ensemble, car avec vous peu de

paroles suffisent. J'ignore si les sociétés sont d'origine divine

ou si elles sont inventées par l'homme, j'ignore également en

quel sens elles se meuvent; ce qui me semble certain, est leur

existence; dès que vous les acceptez au lieu de vivre à l'écart,

vous devez en tenir les conditions constitutives pour bonnes;

entre elles et vous, demain il se signera comme un contrat. La

société d'aujourd'hui se sert-elle plus de l'homme qu'elle ne lui

profite? je le crois; mais que l'homme y trouve plus de charges

que de bénéfices, ou qu'il achète trop chèrement les avantages

qu'il en recueille, ces questions regardent le législateur et non

l'individu. Selon moi, vous devez donc obéir en toute chose à la

loi générale, sans la discuter, qu'elle blesse ou flatte votre

intérêt. Quelque simple que puisse vous paraître ce principe, il

est difficile en ses applications; il est comme une sève qui doit

s'infiltrer dans les moindres tuyaux capillaires pour vivifier

l'arbre, lui conserver sa verdure, développer ses fleurs, et

bonifier ses fruits si magnifiquement qu'il excite une admiration

générale. Cher, les lois ne sont pas toutes écrites dans un

livre, les mœurs aussi créent des lois, les plus importantes sont

les moins connues; il n'est ni professeurs, ni traités, ni école

pour ce droit qui régit vos actions, vos discours, votre vie

extérieure, la manière de vous présenter au monde ou d'aborder

la fortune. Faillir à ces lois secrètes, c'est rester au fond

de l'état social au lieu de le dominer. Quand même cette lettre

ferait de fréquents pléonasmes avec vos pensées, laissez-moi donc

vous confier ma politique de femme.

«Expliquer la société par la théorie du bonheur individuel pris

avec adresse aux dépens de tous, est une doctrine fatale dont les

déductions sévères amènent l'homme à croire que tout ce qu'il

s'attribue secrètement sans que la loi, le monde ou l'individu

s'aperçoivent d'une lésion, est bien ou dûment acquis. D'après

cette charte, le voleur habile est absous, la femme qui manque à

ses devoirs sans qu'on en sache rien est heureuse et sage; tuez

un homme sans que la justice en ait une seule preuve, si vous

conquérez ainsi quelque diadème à la Macbeth, vous avez bien agi;

votre intérêt devient une loi suprême, la question consiste à

tourner, sans témoins ni preuves, les difficultés que les mœurs

et les lois mettent entre vous et vos satisfactions. A qui voit

ainsi la société, le problème que constitue une fortune à faire,

mon ami, se réduit à jouer une partie dont les enjeux sont un

million ou le bagne, une position politique ou le déshonneur.

Encore le tapis vert n'a-t-il pas assez de drap pour tous les

joueurs, et faut-il une sorte de génie pour combiner un coup.

Je ne vous parle ni de croyances religieuses, ni de sentiments;

il s'agit ici des rouages d'une machine d'or et de fer, et de

ses résultats immédiats dont s'occupent les hommes. Cher enfant

de mon cœur, si vous partagez mon horreur envers cette théorie

des criminels, la société ne s'expliquera donc à vos yeux que

comme elle s'explique dans tout entendement sain, par la théorie

des devoirs. Oui, vous vous devez les uns aux autres sous mille

formes diverses. Selon moi, le duc et pair se doit bien plus à

l'artisan ou au pauvre, que le pauvre et l'artisan ne se doivent

au duc et pair. Les obligations contractées s'accroissent en

raison des bénéfices que la société présente à l'homme, d'après

ce principe, vrai en commerce comme en politique, que la gravité

des soins est partout en raison de l'étendue des profits. Chacun

paie sa dette à sa manière. Quand notre pauvre homme de la

Rhétorière vient se coucher fatigué de ses labours, croyez-vous

qu'il n'ait pas rempli des devoirs; il a certes mieux accompli

les siens que beaucoup de gens haut placés. En considérant ainsi

la société dans laquelle vous voudrez une place en harmonie avec

votre intelligence et vos facultés, vous avez donc à poser,

comme principe générateur, cette maxime: ne se rien permettre ni

contre sa conscience ni contre la conscience publique. Quoique

mon insistance puisse vous sembler superflue, je vous supplie,

oui, votre Henriette vous supplie de bien peser le sens de ces

deux paroles. Simples en apparence, elles signifient, cher,

que la droiture, l'honneur, la loyauté, la politesse sont les

instruments les plus sûrs et les plus prompts de votre fortune.

Dans ce monde égoïste, une foule de gens vous diront que l'on ne

fait pas son chemin par les sentiments, que les considérations

morales trop respectées retardent leur marche; vous verrez des

hommes mal élevés, mal-appris ou incapables de toiser l'avenir,

froissant un petit, se rendant coupables d'une impolitesse

envers une vieille femme, refusant de s'ennuyer un moment avec

quelque bon vieillard, sous prétexte qu'ils ne leur sont utiles

à rien; plus tard vous apercevrez ces hommes accrochés à des

épines qu'ils n'auront pas épointées, et manquant leur fortune

pour un rien; tandis que l'homme rompu de bonne heure à cette

théorie des devoirs, ne rencontrera point d'obstacles; peut-être

arrivera-t-il moins promptement, mais sa fortune sera solide et

restera quand celle des autres croulera!

La Comédie humaine - Volume 07. Scènes de la vie de Province - Tome 03 · 第 35 / 49 段