contempla pendant un instant en me tendant la main, et me dit:--L'ami
sera donc toujours trop tendre? Ses yeux devinrent humides, elle se
leva, puis me dit avec un ton de supplication désespérée:--Ne m'écrivez
plus ainsi!
Monsieur de Mortsauf était prévenant. La comtesse avait repris son
courage et son front serein; mais son teint trahissait ses souffrances
de la veille, qui étaient calmées sans être éteintes. Elle me dit le
soir, en nous promenant dans les feuilles sèches de l'automne qui
résonnaient sous nos pas:--La douleur est infinie, la joie a des
limites. Mot qui révélait ses souffrances, par la comparaison qu'elle
en faisait avec ses félicités fugitives.
--Ne médisez pas de la vie, lui dis-je: vous ignorez l'amour, et il a
des voluptés qui rayonnent jusque dans les cieux.
--Taisez-vous, dit-elle, je n'en veux rien connaître. Le Groënlandais
mourrait en Italie! Je suis calme et heureuse près de vous, je puis
vous dire toutes mes pensées; ne détruisez pas ma confiance. Pourquoi
n'auriez-vous pas la vertu du prêtre et le charme de l'homme libre?
--Vous feriez avaler des coupes de ciguë, lui dis-je en lui mettant la
main sur mon cœur qui battait à coups pressés.
--Encore! s'écria-t-elle en retirant sa main comme si elle eût ressenti
quelque vive douleur. Voulez-vous donc m'ôter le triste plaisir de
faire étancher le sang de mes blessures par une main amie? N'ajoutez
pas à mes souffrances, vous ne les savez pas toutes! les plus secrètes
sont les plus difficiles à dévorer. Si vous étiez femme, vous
comprendriez en quelle mélancolie mêlée de dégoût tombe une âme fière,
alors qu'elle se voit l'objet d'attentions qui ne réparent rien et avec
lesquelles _on_ croit tout réparer. Pendant quelques jours je vais être
courtisée, _on_ va vouloir se faire pardonner le tort que l'_on_ s'est
donné. Je pourrais alors obtenir un assentiment aux volontés les plus
déraisonnables. Je suis humiliée par cet abaissement, par ces caresses
qui cessent le jour où l'_on_ croit que j'ai tout oublié. Ne devoir la
bonne grâce de son maître qu'à ses fautes...
--A ses crimes, dis-je vivement.
--N'est-ce pas une affreuse condition d'existence? dit-elle en me
jetant un triste sourire. Puis, je ne sais pas user de ce pouvoir
passager. En ce moment, je ressemble aux chevaliers qui ne portaient
pas de coup à leur adversaire tombé. Voir à terre celui que nous devons
honorer, le relever pour en recevoir de nouveaux coups, souffrir de sa
chute plus qu'il n'en souffre lui-même, et se trouver déshonorée si
l'on profite d'une passagère influence, même dans un but d'utilité;
dépenser sa force, épuiser les trésors de l'âme en ces luttes sans
noblesse, ne régner qu'au moment où l'on reçoit de mortelles blessures!
Mieux vaut la mort. Si je n'avais pas d'enfants, je me laisserais
aller au courant de cette vie; mais, sans mon courage inconnu, que
deviendraient-ils? je dois vivre pour eux, quelque douloureuse que soit
la vie. Vous me parlez d'amour?... eh! mon ami, songez donc en quel
enfer je tomberais si je donnais à cet être sans pitié, comme le sont
tous les gens faibles, le droit de me mépriser? Je ne supporterais
pas un soupçon! La pureté de ma conduite fait ma force. La vertu,
cher enfant, a des eaux saintes où l'on se retrempe et d'où l'on sort
renouvelé à l'amour de Dieu!
--Écoutez, chère Henriette, je n'ai plus qu'une semaine à demeurer ici,
je veux que...
--Ah! vous nous quittez... dit-elle en m'interrompant.
--Mais ne dois-je pas savoir ce que mon père décidera de moi? Voici
bientôt trois mois...
--Je n'ai pas compté les jours, me répondit-elle avec l'abandon de la
femme émue. Elle se recueillit et me dit:--Marchons, allons à Frapesle.
Elle appela le comte, ses enfants, demanda son châle; puis, quand tout
fut prêt, elle si lente, si calme, eut une activité de Parisienne,
et nous partîmes en troupe pour aller à Frapesle y faire une visite
que la comtesse ne devait pas. Elle s'efforça de parler à madame de
Chessel, qui heureusement fut très-prolixe dans ses réponses. Le comte
et monsieur de Chessel s'entretinrent de leurs affaires. J'avais peur
que monsieur de Mortsauf ne vantât sa voiture et son attelage, mais il
fut d'un goût parfait; son voisin le questionna sur les travaux qu'il
entreprenait à la Cassine et à la Rhétorière. En entendant la demande,
je regardai le comte en croyant qu'il s'abstiendrait d'un sujet de
conversation si fatal en souvenirs, si cruellement amer pour lui; mais
il prouva combien il était urgent d'améliorer l'état de l'agriculture
dans le canton, de bâtir de belles fermes dont les locaux fussent sains
et salubres; enfin, il s'attribua glorieusement les idées de sa femme.
Je contemplai la comtesse en rougissant. Ce manque de délicatesse chez
un homme qui dans certaines occasions en montrait tant, cet oubli de la
scène mortelle, cette adoption des idées contre lesquelles il s'était
si violemment élevé, cette croyance en soi me pétrifiaient.
Quand monsieur de Chessel lui dit:--Croyez-vous pouvoir retrouver vos
dépenses?
--Au delà! fit-il avec un geste affirmatif.
De semblables crises ne s'expliquaient que par le mot _démence_.
Henriette, la céleste créature, était radieuse. Le comte ne
paraissait-il pas homme de sens, bon administrateur, excellent
agronome? elle caressait avec ravissement les cheveux de Jacques,
heureuse pour elle, heureuse pour son fils! Quel comique horrible,
quel drame railleur! j'en fus épouvanté. Plus tard, quand le rideau
de la scène sociale se releva pour moi, combien de Mortsauf n'ai-je
pas vus, moins les éclairs de loyauté, moins la religion de celui-ci!
Quelle singulière et mordante puissance est celle qui perpétuellement
jette au fou un ange, à l'homme d'amour sincère et poétique une femme
mauvaise, au petit la grande, et à ce magot une belle et sublime
créature; à la noble Juana de Mancini le capitaine Diard, de qui vous
avez su l'histoire à Bordeaux; à madame de Beauséant un d'Ajuda, à
madame d'Aiglemont son mari, au marquis d'Espard sa femme? J'ai cherché
long-temps le sens de cette énigme, je vous l'avoue. J'ai fouillé bien
des mystères, j'ai découvert la raison de plusieurs lois naturelles,
le sens de quelques hiéroglyphes divins; de celui-ci, je ne sais rien,
je l'étudie toujours comme une figure du casse-tête indien dont les
brames se sont réservé la construction symbolique. Ici le génie du mal
est trop visiblement le maître, et je n'ose accuser Dieu. Malheur sans
remède, qui donc s'amuse à vous tisser? Henriette et son Philosophe
Inconnu auraient-ils donc raison? leur mysticisme contiendrait-il le
sens général de l'humanité?
Les derniers jours que je passai dans ce pays furent ceux de l'automne
effeuillée, jours obscurcis de nuages qui parfois cachèrent le ciel
de la Touraine, toujours si pur et si chaud dans cette belle saison.
La veille de mon départ, madame de Mortsauf m'emmena sur la terrasse,
avant le dîner.
--Mon cher Félix, me dit-elle après un tour fait en silence sous les
arbres dépouillés, vous allez entrer dans le monde, et je veux vous
y accompagner en pensée. Ceux qui ont beaucoup souffert ont beaucoup
vécu; ne croyez pas que les âmes solitaires ne sachent rien de ce
monde, elles le jugent. Si je dois vivre par mon ami, je ne veux
être mal à l'aise ni dans son cœur ni dans sa conscience; au fort du
combat il est bien difficile de se souvenir de toutes les règles,
permettez-moi de vous donner quelques enseignements de mère à fils.
Le jour de votre départ je vous remettrai, cher enfant! une longue
lettre où vous trouverez mes pensées de femme sur le monde, sur
les hommes, sur la manière d'aborder les difficultés dans ce grand
remuement d'intérêts; promettez-moi de ne la lire qu'à Paris? Ma prière
est l'expression d'une de ces fantaisies de sentiment qui sont notre
secret à nous autres femmes; je ne crois pas qu'il soit impossible
de la comprendre, mais peut-être serions-nous chagrines de la savoir
comprise; laissez-moi ces petits sentiers où la femme aime à se
promener seule.
--Je vous le promets, lui dis-je en lui baisant les mains.
--Ah! dit-elle, j'ai encore un serment à vous demander; mais
engagez-vous d'avance à le souscrire.
--Oh! oui, lui dis-je en croyant qu'il allait être question de fidélité.
--Il ne s'agit pas de moi, reprit-elle en souriant avec amertume.
Félix, ne jouez jamais dans quelque salon que ce puisse être; je
n'excepte celui de personne.
--Je ne jouerai jamais, lui répondis-je.
--Bien, dit-elle. Je vous ai trouvé un meilleur usage du temps que vous
dissiperiez au jeu; vous verrez que là où les autres doivent perdre tôt
ou tard, vous gagnerez toujours.
--Comment?
--La lettre vous le dira, répondit-elle d'un air enjoué qui ôtait à ses
recommandations le caractère sérieux dont sont accompagnées celles des
grands-parents.
La comtesse me parla pendant une heure environ et me prouva la
profondeur de son affection en me révélant avec quel soin elle m'avait
étudié pendant ces trois derniers mois; elle entra dans les derniers
replis de mon cœur, en tâchant d'y appliquer le sien; son accent était
varié, convaincant, ses paroles tombaient d'une lèvre maternelle, et
montraient autant par le ton que par la substance combien les liens
nous attachaient déjà l'un à l'autre.
--Si vous saviez, dit-elle en finissant, avec quelles anxiétés je vous
suivrai dans votre route, quelle joie si vous allez droit, quels pleurs
si vous vous heurtez à des angles! Croyez-moi, mon affection est sans
égale; elle est à la fois involontaire et choisie. Ah! je voudrais vous
voir heureux, puissant, considéré, vous qui serez pour moi comme un
rêve animé.
Elle me fit pleurer. Elle était à la fois douce et terrible; son
sentiment se mettait trop audacieusement à découvert, il était trop
pur pour permettre le moindre espoir au jeune homme altéré de plaisir.
En retour de ma chair laissée en lambeaux dans son cœur, elle me
versait des lueurs incessantes et incorruptibles de ce divin amour qui
ne satisfaisait que l'âme. Elle montait à des hauteurs où les ailes
diaprées de l'amour qui me fit dévorer ses épaules ne pouvaient me
porter; pour arriver près d'elle, un homme devait avoir conquis les
ailes blanches du séraphin.
--En toutes choses, lui dis-je, je penserai: Que dirait mon Henriette?
--Bien, je veux être l'étoile et le sanctuaire, dit-elle en faisant
allusion aux rêves de mon enfance, et cherchant à m'en offrir la
réalisation pour tromper mes désirs.
--Vous serez ma religion et ma lumière, vous serez tout, m'écriai-je.
--Non, répondit-elle, je ne puis être la source de vos plaisirs.
Elle soupira, et me jeta le sourire des peines secrètes, ce sourire
de l'esclave un moment révolté. Dès ce jour, elle fut non pas la
bien-aimée, mais la plus aimée; elle ne fut pas dans mon cœur comme
une femme qui veut une place, qui s'y grave par le dévouement ou par
l'excès du plaisir; non, elle eut tout le cœur, et fut quelque chose
de nécessaire au jeu des muscles; elle devint ce qu'était la Béatrix
du poète florentin, la Laure sans tache du poète vénitien, la mère
des grandes pensées, la cause inconnue des résolutions qui sauvent,
le soutien de l'avenir, la lumière qui brille dans l'obscurité comme
le lys dans les feuillages sombres. Oui, elle dicta ces hautes
déterminations qui coupent la part au feu, qui restituent la chose en
péril; elle m'a donné cette constance à la Coligny pour vaincre les
vainqueurs, pour renaître de la défaite, pour lasser les plus forts
lutteurs.
Le lendemain, après avoir déjeuné à Frapesle et fait mes adieux à
mes hôtes si complaisants à l'égoïsme de mon amour, je me rendis à
Clochegourde. Monsieur et madame de Mortsauf avaient projeté de me
reconduire à Tours, d'où je devais partir dans la nuit pour Paris.
Pendant ce chemin la comtesse fut affectueusement muette, elle
prétendit d'abord avoir la migraine; puis elle rougit de ce mensonge
et le pallia soudain en disant qu'elle ne me voyait point partir
sans regret. Le comte m'invita à venir chez lui, quand en l'absence
des Chessel j'aurais l'envie de voir la vallée de l'Indre. Nous nous
séparâmes héroïquement, sans larmes apparentes; mais, comme quelques
enfants maladifs, Jacques eut un mouvement de sensibilité qui lui fit
répandre quelques larmes, tandis que Madeleine, déjà femme, serrait la
main de sa mère.
--Cher petit! dit la comtesse en baisant Jacques avec passion.
Quand je me trouvai seul à Tours, il me prit après le dîner une de ces
rages inexpliquées que l'on n'éprouve qu'au jeune âge. Je louai un
cheval et franchis en cinq quarts d'heure la distance entre Tours et
Pont-de-Ruan. Là, honteux de montrer ma folie, je courus à pied dans le
chemin, et j'arrivai comme un espion, à pas de loup, sous la terrasse.
La comtesse n'y était pas, j'imaginai qu'elle souffrait; j'avais gardé
la clef de la petite porte, j'entrai; elle descendait en ce moment le
perron avec ses deux enfants pour venir respirer, triste et lente, la
douce mélancolie empreinte sur ce paysage, au coucher du soleil.
--Ma mère, voilà Félix, dit Madeleine.
--Oui, moi, lui dis-je à l'oreille. Je me suis demandé pourquoi j'étais
à Tours, quand il m'était encore facile de vous voir. Pourquoi ne pas
accomplir un désir que dans huit jours je ne pourrai plus réaliser?
--Il ne nous quitte pas, ma mère, cria Jacques en sautant à plusieurs
reprises.
--Tais-toi donc, dit Madeleine, tu vas attirer ici le général.
--Ceci n'est pas sage, reprit-elle, quelle folie!
Cette consonnance dite dans les larmes par sa voix, quel paiement de ce
qu'on devrait appeler les calculs usuraires de l'amour!
--J'avais oublié de vous rendre cette clef, lui dis-je en souriant.
--Vous ne reviendrez donc plus? dit-elle.
--Est-ce que nous nous quittons? demandai-je en lui jetant un regard
qui lui fit abaisser ses paupières pour voiler sa muette réponse.
Je partis après quelques moments passés dans une de ces heureuses
stupeurs des âmes arrivées là où finit l'exaltation et où commence la
folle extase. Je m'en allai d'un pas lent, en me retournant sans cesse.
Quand au sommet du plateau je contemplai la vallée une dernière fois,
je fus saisi du contraste qu'elle m'offrit en la comparant à ce qu'elle
était quand j'y vins: ne verdoyait-elle pas, ne flambait-elle pas
alors comme flambaient, comme verdoyaient mes désirs et mes espérances?
Initié maintenant aux sombres et mélancoliques mystères d'une famille,
partageant les angoisses d'une Niobé chrétienne, triste comme elle,
l'âme rembrunie, je trouvais en ce moment la vallée au ton de mes
idées. En ce moment les champs étaient dépouillés, les feuilles des
peupliers tombaient, et celles qui restaient avaient la couleur de
la rouille; les pampres étaient brûlés, la cime des bois offrait les
teintes graves de cette couleur _tannée_ que jadis les rois adoptaient
pour leur costume et qui cachait la pourpre du pouvoir sous le brun
des chagrins. Toujours en harmonie avec mes pensées, la vallée où se
mouraient les rayons jaunes d'un soleil tiède, me présentait encore une
vivante image de mon âme. Quitter une femme aimée est une situation
horrible ou simple, selon les natures; moi je me trouvai soudain comme
dans un pays étranger dont j'ignorais la langue; je ne pouvais me
prendre à rien, en voyant des choses auxquelles je ne sentais plus mon
âme attachée. Alors l'étendue de mon amour se déploya, et ma chère
Henriette s'éleva de toute sa hauteur dans ce désert où je ne vécus
que par son souvenir. Elle fut une figure si religieusement adorée
que je résolus de rester sans souillure en présence de ma divinité
secrète, et me revêtis idéalement de la robe blanche des lévites,
imitant ainsi Pétrarque qui ne se présenta jamais devant Laure de Noves
qu'entièrement habillé de blanc. Avec quelle impatience j'attendis
la première nuit où, de retour chez mon père, je pourrais lire cette
lettre que je touchais durant le voyage comme un avare tâte une somme
en billets qu'il est forcé de porter sur lui. Pendant la nuit je
baisais le papier sur lequel Henriette avait manifesté ses volontés,
où je devais reprendre les mystérieuses effluves échappées de sa main,
d'où les accentuations de sa voix s'élanceraient dans mon entendement
recueilli. Je n'ai jamais lu ses lettres que comme je lus la première,
au lit et au milieu d'un silence absolu; je ne sais pas comment on peut
lire autrement des lettres écrites par une personne aimée; cependant
il est des hommes indignes d'être aimés qui mêlent la lecture de ces
lettres aux préoccupations du jour, la quittent et la reprennent avec
une odieuse tranquillité. Voici, Natalie, l'adorable voix qui tout à
coup retentit dans le silence de la nuit, voici la sublime figure qui
se dressa pour me montrer du doigt le vrai chemin dans le carrefour où
j'étais arrivé.
«Quel bonheur, mon ami, d'avoir à rassembler les éléments
épars de mon expérience pour vous la transmettre et vous en
armer contre les dangers du monde à travers lequel vous devrez
vous conduire habilement! J'ai ressenti les plaisirs permis de
l'affection maternelle, en m'occupant de vous durant quelques
nuits. Pendant que j'écrivais ceci, phrase à phrase, en me
transportant par avance dans la vie que vous mènerez, j'allais
parfois à ma fenêtre. En voyant de là les tours de Frapesle
éclairées par la lune, souvent je me disais: «Il dort, et je
veille pour lui!» Sensations charmantes qui m'ont rappelé les
premiers bonheurs de ma vie, alors que je contemplais Jacques
endormi dans son berceau, en attendant son réveil pour lui
donner mon lait. N'êtes-vous pas un homme-enfant de qui l'âme
doit être réconfortée par quelques préceptes dont vous n'avez
pu vous nourrir dans ces affreux colléges où vous avez tant
souffert; mais que, nous autres femmes, avons le privilége de
vous présenter! Ces riens influent sur vos succès, ils les
préparent et les consolident. Ne sera-ce pas une maternité
spirituelle que cet engendrement du système auquel un homme doit
rapporter les actions de sa vie, une maternité bien comprise par
l'enfant? Cher Félix, laissez-moi, quand même je commettrais ici
quelques erreurs, imprimer à notre amitié le désintéressement
qui la sanctifiera: vous livrer au monde, n'est-ce pas renoncer
à vous? mais je vous aime assez pour sacrifier mes jouissances
à votre bel avenir. Depuis bientôt quatre mois vous m'avez fait
étrangement réfléchir aux lois et aux mœurs qui régissent notre
époque. Les conversations que j'ai eues avec ma tante, et dont
le sens vous appartient, à vous qui la remplacez! les événements
de sa vie que monsieur de Mortsauf m'a racontés; les paroles de
mon père à qui la cour fut si familière; les plus grandes comme
les plus petites circonstances, tout a surgi dans ma mémoire
au profit de mon enfant adoptif que je vois près de se lancer
au milieu des hommes, presque seul; près de se diriger sans
conseil dans un pays où plusieurs périssent par leurs bonnes
qualités étourdiment déployées, où certains réussissent par leurs
mauvaises bien employées.
«Avant tout, méditez l'expression concise de mon opinion sur
la société considérée dans son ensemble, car avec vous peu de
paroles suffisent. J'ignore si les sociétés sont d'origine divine
ou si elles sont inventées par l'homme, j'ignore également en
quel sens elles se meuvent; ce qui me semble certain, est leur
existence; dès que vous les acceptez au lieu de vivre à l'écart,
vous devez en tenir les conditions constitutives pour bonnes;
entre elles et vous, demain il se signera comme un contrat. La
société d'aujourd'hui se sert-elle plus de l'homme qu'elle ne lui
profite? je le crois; mais que l'homme y trouve plus de charges
que de bénéfices, ou qu'il achète trop chèrement les avantages
qu'il en recueille, ces questions regardent le législateur et non
l'individu. Selon moi, vous devez donc obéir en toute chose à la
loi générale, sans la discuter, qu'elle blesse ou flatte votre
intérêt. Quelque simple que puisse vous paraître ce principe, il
est difficile en ses applications; il est comme une sève qui doit
s'infiltrer dans les moindres tuyaux capillaires pour vivifier
l'arbre, lui conserver sa verdure, développer ses fleurs, et
bonifier ses fruits si magnifiquement qu'il excite une admiration
générale. Cher, les lois ne sont pas toutes écrites dans un
livre, les mœurs aussi créent des lois, les plus importantes sont
les moins connues; il n'est ni professeurs, ni traités, ni école
pour ce droit qui régit vos actions, vos discours, votre vie
extérieure, la manière de vous présenter au monde ou d'aborder
la fortune. Faillir à ces lois secrètes, c'est rester au fond
de l'état social au lieu de le dominer. Quand même cette lettre
ferait de fréquents pléonasmes avec vos pensées, laissez-moi donc
vous confier ma politique de femme.
«Expliquer la société par la théorie du bonheur individuel pris
avec adresse aux dépens de tous, est une doctrine fatale dont les
déductions sévères amènent l'homme à croire que tout ce qu'il
s'attribue secrètement sans que la loi, le monde ou l'individu
s'aperçoivent d'une lésion, est bien ou dûment acquis. D'après
cette charte, le voleur habile est absous, la femme qui manque à
ses devoirs sans qu'on en sache rien est heureuse et sage; tuez
un homme sans que la justice en ait une seule preuve, si vous
conquérez ainsi quelque diadème à la Macbeth, vous avez bien agi;
votre intérêt devient une loi suprême, la question consiste à
tourner, sans témoins ni preuves, les difficultés que les mœurs
et les lois mettent entre vous et vos satisfactions. A qui voit
ainsi la société, le problème que constitue une fortune à faire,
mon ami, se réduit à jouer une partie dont les enjeux sont un
million ou le bagne, une position politique ou le déshonneur.
Encore le tapis vert n'a-t-il pas assez de drap pour tous les
joueurs, et faut-il une sorte de génie pour combiner un coup.
Je ne vous parle ni de croyances religieuses, ni de sentiments;
il s'agit ici des rouages d'une machine d'or et de fer, et de
ses résultats immédiats dont s'occupent les hommes. Cher enfant
de mon cœur, si vous partagez mon horreur envers cette théorie
des criminels, la société ne s'expliquera donc à vos yeux que
comme elle s'explique dans tout entendement sain, par la théorie
des devoirs. Oui, vous vous devez les uns aux autres sous mille
formes diverses. Selon moi, le duc et pair se doit bien plus à
l'artisan ou au pauvre, que le pauvre et l'artisan ne se doivent
au duc et pair. Les obligations contractées s'accroissent en
raison des bénéfices que la société présente à l'homme, d'après
ce principe, vrai en commerce comme en politique, que la gravité
des soins est partout en raison de l'étendue des profits. Chacun
paie sa dette à sa manière. Quand notre pauvre homme de la
Rhétorière vient se coucher fatigué de ses labours, croyez-vous
qu'il n'ait pas rempli des devoirs; il a certes mieux accompli
les siens que beaucoup de gens haut placés. En considérant ainsi
la société dans laquelle vous voudrez une place en harmonie avec
votre intelligence et vos facultés, vous avez donc à poser,
comme principe générateur, cette maxime: ne se rien permettre ni
contre sa conscience ni contre la conscience publique. Quoique
mon insistance puisse vous sembler superflue, je vous supplie,
oui, votre Henriette vous supplie de bien peser le sens de ces
deux paroles. Simples en apparence, elles signifient, cher,
que la droiture, l'honneur, la loyauté, la politesse sont les
instruments les plus sûrs et les plus prompts de votre fortune.
Dans ce monde égoïste, une foule de gens vous diront que l'on ne
fait pas son chemin par les sentiments, que les considérations
morales trop respectées retardent leur marche; vous verrez des
hommes mal élevés, mal-appris ou incapables de toiser l'avenir,
froissant un petit, se rendant coupables d'une impolitesse
envers une vieille femme, refusant de s'ennuyer un moment avec
quelque bon vieillard, sous prétexte qu'ils ne leur sont utiles
à rien; plus tard vous apercevrez ces hommes accrochés à des
épines qu'ils n'auront pas épointées, et manquant leur fortune
pour un rien; tandis que l'homme rompu de bonne heure à cette
théorie des devoirs, ne rencontrera point d'obstacles; peut-être
arrivera-t-il moins promptement, mais sa fortune sera solide et
restera quand celle des autres croulera!