«Elle était certaine du succès, me disait-elle. Il allait s'établir

une concurrence pour le service de Tours à Chinon, entreprise par un

homme actif, par un messager, cousin de Manette, qui voulait avoir

une grande ferme sur la route. Sa famille était nombreuse: le fils

aîné conduirait les voitures, le second ferait les roulages, le père,

placé sur la route, à La Rabelaye, une des fermes à louer et située

au centre, pourrait veiller au relais et cultiverait bien les terres

en les amendant avec les fumiers que lui donneraient ses écuries.

Quant à la seconde ferme, la Baude, celle qui se trouvait à deux pas

de Clochegourde, un de leurs quatre colons, homme probe, intelligent,

actif et qui sentait les avantages de la nouvelle culture, offrait

déjà de la prendre à bail. Quant à la Cassine et à la Rhétorière, ces

terres étaient les meilleures du pays; une fois les fermes bâties et

les cultures en pleine valeur, il suffirait de les afficher à Tours.

En deux ans, Clochegourde vaudrait ainsi vingt-quatre mille francs

de rente environ; la Gravelotte, cette ferme du Maine, retrouvée par

monsieur de Mortsauf, venait d'être prise à sept mille francs pour neuf

ans; la pension du maréchal-de-camp était de quatre mille francs; si

ces revenus ne constituaient pas encore une fortune, ils procuraient

une grande aisance; plus tard, d'autres améliorations lui permettraient

peut-être d'aller un jour à Paris pour y veiller l'éducation de

Jacques, dans deux ans, quand la santé de l'héritier présomptif serait

affermie.»

Avec quel tremblement elle prononça le mot _Paris_! J'étais au fond

de ce projet, elle voulait se séparer le moins possible de l'ami.

Sur ce mot je m'enflammai, je lui dis qu'elle ne me connaissait pas;

que, sans lui en parler, j'avais comploté d'achever mon éducation en

travaillant nuit et jour, afin d'être le précepteur de Jacques; car je

ne supporterais pas l'idée de savoir dans son intérieur un jeune homme.

A ces mots, elle devint sérieuse.

--Non, Félix, dit-elle, cela ne sera pas plus que votre prêtrise. Si

vous avez par un seul mot atteint la mère jusqu'au fond de son cœur, la

femme vous aime trop sincèrement pour vous laisser devenir victime de

votre attachement. Une déconsidération sans remède serait le loyer de

ce dévouement, et je n'y pourrais rien. Oh! non, que je ne vous sois

funeste en rien! Vous, vicomte de Vandenesse, précepteur? Vous! dont la

noble devise est: _Ne se vend_! Fussiez-vous un Richelieu, vous vous

seriez à jamais barré la vie. Vous causeriez les plus grands chagrins à

votre famille. Mon ami, vous ne savez pas ce qu'une femme comme ma mère

sait mettre d'impertinence dans un regard protecteur, d'abaissement

dans une parole, de mépris dans un salut.

--Et si vous m'aimez, que me fait le monde?

Elle feignit de ne pas avoir entendu, et dit en continuant:--Quoique

mon père soit excellent et disposé à m'accorder ce que je lui demande,

il ne vous pardonnerait pas de vous être mal placé dans le monde et se

refuserait à vous y protéger. Je ne voudrais pas vous voir précepteur

du Dauphin! Acceptez la société comme elle est, ne commettez point de

fautes dans la vie. Mon ami, cette proposition insensée de....

--D'amour, lui dis-je à voix basse.

--Non, de charité, dit-elle en retenant ses larmes, cette pensée folle

m'éclaire sur votre caractère; votre cœur vous nuira. Je réclame, dès

ce moment, le droit de vous apprendre certaines choses; laissez à mes

yeux de femme le soin de voir quelquefois pour vous? Oui, du fond de

mon Clochegourde, je veux assister, muette et ravie, à vos succès.

Quant au précepteur, eh! bien, soyez tranquille, nous trouverons un

bon vieil abbé, quelque ancien savant jésuite, et mon père sacrifiera

volontiers une somme pour l'éducation de l'enfant qui doit porter son

nom. Jacques est mon orgueil. Il a pourtant onze ans, dit-elle, après

une pause. Mais il en est de lui comme de vous: en vous voyant, je vous

avais donné treize ans.

Nous étions arrivés à la Cassine où Jacques, Madeleine et moi nous la

suivions comme des petits suivent leur mère; mais nous la gênions; je

la laissai pour un moment et m'en allai dans le verger où Martineau

l'aîné, son garde, examinait de compagnie avec Martineau cadet, le

métivier, si les arbres devaient être ou non abattus; ils discutaient

ce point comme s'il s'agissait de leurs propres biens. Je vis alors

combien la comtesse était aimée. J'exprimai mon idée à un pauvre

journalier qui, le pied sur sa bêche et le coude posé sur le manche,

écoutait les deux docteurs en Pomologie.

--Ah! oui, monsieur, me répondit-il, c'est une bonne femme, et pas

fière, comme toutes ces guenons d'Azay qui nous verraient crever comme

des chiens plutôt que de nous céder un sou sur une toise de fossé! Le

jour où cette femme quittera le pays, la Sainte Vierge en pleurera, et

nous aussi. Elle sait ce qui lui est dû; mais elle connaît nos peines,

et y a égard.

Avec quel plaisir je donnai tout mon argent à cet homme!

Quelques jours après, il vint un poney pour Jacques, que son

père, excellent cavalier, voulait plier lentement aux fatigues de

l'équitation. L'enfant eut un joli habillement de cavalier, acheté

sur le produit des noyers. Le matin où il prit la première leçon,

accompagné de son père, aux cris de Madeleine étonnée qui sautait sur

le gazon autour duquel courait Jacques, ce fut pour la comtesse la

première grande fête de sa maternité. Jacques avait une collerette

brodée par sa mère, une petite redingote en drap bleu de ciel serrée

par une ceinture de cuir verni, un pantalon blanc à plis et une

toque écossaise d'où ses cheveux cendrés s'échappaient en grosses

boucles: il était ravissant à voir. Aussi tous les gens de la maison

se groupèrent-ils en partageant cette félicité domestique. Le jeune

héritier souriait à sa mère en passant et se tenait sans peur. Ce

premier acte d'homme chez cet enfant de qui la mort parut si souvent

prochaine, l'espérance d'un bel avenir, garanti par cette promenade

qui le lui montrait si beau, si joli, si frais, quelle délicieuse

récompense! la joie du père, qui redevenait jeune et souriait pour la

première fois depuis long-temps, le bonheur peint dans les yeux de tous

les gens de la maison, le cri d'un vieux piqueur de Lenoncourt qui

revenait de Tours, et qui, voyant la manière dont l'enfant tenait la

bride, lui dit:--«Bravo, monsieur le vicomte!» c'en fut trop, madame de

Mortsauf fondit en larmes. Elle, si calme dans ses douleurs, se trouva

faible pour supporter la joie en admirant son enfant chevauchant sur

ce sable où souvent elle l'avait pleuré par avance, en le promenant au

soleil. En ce moment elle s'appuya sur mon bras, sans remords, et me

dit:--Je crois n'avoir jamais souffert. Ne nous quittez pas aujourd'hui.

La leçon finie, Jacques se jeta dans les bras de sa mère qui le reçut

et le garda sur elle avec la force que prête l'excès des voluptés, et

ce fut des baisers, des caresses sans fin. J'allai faire avec Madeleine

deux bouquets magnifiques pour en décorer la table en l'honneur du

cavalier. Quand nous revînmes au salon, la comtesse me dit:--Le quinze

octobre sera certes un grand jour! Jacques a pris sa première leçon

d'équitation, et je viens de faire le dernier point de mon meuble.

--Hé! bien, Blanche, dit le comte en riant, je veux vous le payer.

Il lui offrit le bras, et l'amena dans la première cour où elle vit

une calèche que son père lui donnait, et pour laquelle le comte

avait acheté deux chevaux en Angleterre, amenés avec ceux du duc de

Lenoncourt. Le vieux piqueur avait tout préparé dans la première cour,

pendant la leçon. Nous entraînâmes la voiture, en allant voir le tracé

de l'avenue qui devait mener en droite ligne de Clochegourde à la route

de Chinon, et que les récentes acquisitions permettaient de faire à

travers les nouveaux domaines. En revenant, la comtesse me dit d'un air

plein de mélancolie:--Je suis trop heureuse, pour moi le bonheur est

comme une maladie, il m'accable, et j'ai peur qu'il ne s'efface comme

un rêve.

J'aimais trop passionnément pour ne pas être jaloux, et je ne pouvais

lui rien donner, moi! Dans ma rage, je cherchais un moyen de mourir

pour elle. Elle me demanda quelles pensées voilaient mes yeux, je les

lui dis naïvement, elle en fut plus touchée que de tous les présents,

et jeta du baume dans mon cœur quand, après m'avoir emmené sur le

perron, elle me dit à l'oreille:--Aimez-moi comme m'aimait ma tante, ne

sera-ce pas me donner votre vie? et si je la prends ainsi, n'est-ce pas

me faire votre obligée à toute heure?

--Il était temps de finir ma tapisserie, reprit-elle en rentrant dans

le salon où je lui baisai la main comme pour renouveler mes serments.

Vous ne savez peut-être pas, Félix, pourquoi je me suis imposé ce long

ouvrage? Les hommes trouvent dans les occupations de leur vie des

ressources contre les chagrins, le mouvement des affaires les distrait;

mais nous autres femmes, nous n'avons dans l'âme aucun point d'appui

contre nos douleurs. Afin de pouvoir sourire à mes enfants et à mon

mari quand j'étais en proie à de tristes images, j'ai senti le besoin

de régulariser la souffrance par un mouvement physique. J'évitais ainsi

les atonies qui suivent les grandes dépenses de force, aussi bien que

les éclairs de l'exaltation.

L'action de lever le bras en temps égaux berçait ma pensée et

communiquait à mon âme, où grondait l'orage, la paix du flux et du

reflux en réglant ainsi ses émotions. Chaque point avait la confidence

de mes secrets, comprenez-vous? Hé! bien, en faisant mon dernier

fauteuil, je pensais trop a vous! oui, beaucoup trop, mon ami. Ce que

vous mettez dans vos bouquets, moi je le disais à mes dessins.

Le dîner fut gai. Jacques, comme tous les enfants dont on s'occupe, me

sauta au cou, en voyant les fleurs que je lui avais cueillies en guise

de couronne. Sa mère affecta de me bouder à cause de cette infidélité;

le cher enfant lui offrit ce bouquet jalousé, avec quelle grâce, vous

le savez! Le soir, nous fîmes tous trois un tric-trac, moi seul contre

monsieur et madame de Mortsauf, et le comte fut charmant. Enfin, à la

tombée du jour, ils me reconduisirent jusqu'au chemin de Frapesle,

par une de ces tranquilles soirées dont les harmonies font gagner en

profondeur aux sentiments ce qu'ils perdent en vivacité. Ce fut une

journée unique en la vie de cette pauvre femme, un point brillant que

vint souvent caresser son souvenir aux heures difficiles. En effet,

les leçons d'équitation devinrent bientôt un sujet de discorde. La

comtesse craignit avec raison les dures apostrophes du père pour le

fils. Jacques maigrissait déjà, ses beaux yeux bleus se cernaient

pour ne pas causer de chagrin à sa mère, il aimait mieux souffrir en

silence. Je trouvai un remède à ses maux en lui conseillant de dire à

son père qu'il était fatigué, quand le comte se mettrait en colère;

mais ces palliatifs furent insuffisants: il fallut substituer le

vieux piqueur au père, qui ne se laissa pas arracher son écolier sans

des tiraillements. Les criailleries et les discussions revinrent; le

comte trouva des textes à ses plaintes continuelles dans le peu de

reconnaissance des femmes; il jeta vingt fois par jour la calèche, les

chevaux et les livrées au nez de sa femme. Enfin il arriva l'un de ces

événements auxquels les caractères de ce genre et les maladies de cette

espèce aiment à se prendre: la dépense dépassa de moitié les prévisions

à la Cassine et à la Rhétorière, où des murs et des planchers mauvais

s'écroulèrent. Un ouvrier vient maladroitement annoncer cette nouvelle

à monsieur de Mortsauf, au lieu de la dire à la comtesse. Ce fut

l'objet d'une querelle commencée doucement, mais qui s'envenima par

degrés, et où l'hypocondrie du comte, apaisée depuis quelques jours,

demanda ses arrérages à la pauvre Henriette.

Ce jour-là, j'étais parti de Frapesle à dix heures et demie, après le

déjeuner, pour venir faire à Clochegourde un bouquet avec Madeleine.

L'enfant m'avait apporté sur la balustrade de la terrasse les deux

vases, et j'allais des jardins aux environs, courant après les fleurs

d'automne, si belles, mais si rares. En revenant de ma dernière course,

je ne vis plus mon petit lieutenant à ceinture rose, à pèlerine

dentelée, et j'entendis des cris à Clochegourde.

--Le général, me dit Madeleine en pleurs, et chez elle ce mot était un

mot de haine contre son père, le général gronde notre mère, allez donc

la défendre.

Je volai par les escaliers et j'arrivai dans le salon sans être aperçu

ni salué par le comte ni par sa femme. En entendant les cris aigus

du fou, j'allai fermer toutes les portes, puis je revins, j'avais vu

Henriette aussi blanche que sa robe.

--Ne vous mariez jamais, Félix, me dit le comte; une femme est

conseillée par le diable; la plus vertueuse inventerait le mal s'il

n'existait pas, toutes sont des bêtes brutes.

J'entendis alors des raisonnements sans commencement ni fin. Se

prévalant de ses négations antérieures, monsieur de Mortsauf répéta

les niaiseries des paysans qui se refusaient aux nouvelles méthodes.

Il prétendit que s'il avait dirigé Clochegourde, il serait deux fois

plus riche qu'il ne l'était. En formulant ses blasphèmes violemment

et injurieusement, il jurait, il sautait d'un meuble à l'autre,

il les déplaçait et les cognait; puis au milieu d'une phrase il

s'interrompait pour parler de sa moelle qui le brûlait, ou de sa

cervelle qui s'échappait à flots, comme son argent. Sa femme le

ruinait. Le malheureux, des trente et quelques mille livres de rentes

qu'il possédait, elle lui en avait apporté déjà plus de vingt. Les

biens du duc et ceux de la duchesse valaient plus de cinquante mille

francs de rente, réservés à Jacques. La comtesse souriait superbement

et regardait le ciel.

--Oui, s'écria-t-il, Blanche, vous êtes mon bourreau, vous

m'assassinez; je vous pèse; tu veux te débarrasser de moi, tu es un

monstre d'hypocrisie. Elle rit! Savez-vous pourquoi elle rit, Félix?

Je gardai le silence et baissai la tête.

--Cette femme, reprit-il en faisant la réponse à sa demande, elle me

sèvre de tout bonheur, elle est autant à moi qu'à vous, et prétend

être ma femme! Elle porte mon nom et ne remplit aucun des devoirs que

les lois divines et humaines lui imposent, elle ment ainsi aux hommes

et à Dieu. Elle m'excède de courses et me lasse pour que je la laisse

seule; je lui déplais, elle me hait, et met tout son art à rester jeune

fille; elle me rend fou par les privations qu'elle me cause, car tout

se porte alors à ma pauvre tête; elle me tue à petit feu, et se croit

une sainte, ça communie tous les mois.

La comtesse pleurait en ce moment à chaudes larmes, humiliée

par l'abaissement de cet homme auquel elle disait pour toute

réponse:--Monsieur! monsieur! monsieur!

Quoique les paroles du comte m'eussent fait rougir pour lui comme pour

Henriette, elles me remuèrent violemment le cœur, car elles répondaient

aux sentiments de chasteté, de délicatesse qui sont pour ainsi dire

l'étoffe des premières amours.

--Elle est vierge à mes dépens, disait le comte.

A ce mot, la comtesse s'écria:--Monsieur!

--Qu'est-ce que c'est, dit-il, que votre monsieur impérieux? ne suis-je

pas le maître? faut-il enfin vous l'apprendre?

Il s'avança sur elle en lui présentant sa tête de loup blanc devenue

hideuse, car ses yeux jaunes eurent une expression qui le fit

ressembler à une bête affamée sortant d'un bois. Henriette se coula

de son fauteuil à terre pour recevoir le coup qui n'arriva pas; elle

s'était étendue sur le parquet en perdant connaissance, toute brisée.

Le comte fut comme un meurtrier qui sent jaillir à son visage le sang

de sa victime, il resta tout hébété. Je pris la pauvre femme dans mes

bras, le comte me la laissa prendre comme s'il se fût trouvé indigne de

la porter; mais il alla devant moi pour m'ouvrir la porte de la chambre

contiguë au salon, chambre sacrée où je n'étais jamais entré. Je mis la

comtesse debout, et la tins un moment dans un bras, en passant l'autre

autour de sa taille, pendant que monsieur de Mortsauf ôtait la fausse

couverture, l'édredon, l'appareil du lit; puis, nous la soulevâmes et

l'étendîmes tout habillée. En revenant à elle, Henriette nous pria

par un geste de détacher sa ceinture; monsieur de Mortsauf trouva des

ciseaux et coupa tout, je lui fis respirer des sels, elle ouvrit les

yeux. Le comte s'en alla, plus honteux que chagrin. Deux heures se

passèrent en un silence profond. Henriette avait sa main dans la mienne

et me la pressait sans pouvoir parler. De temps en temps elle levait

les yeux pour me dire par un regard qu'elle voulait demeurer calme et

sans bruit; puis il y eut un moment de trêve où elle se releva sur son

coude, et me dit à l'oreille:--Le malheureux! si vous saviez...

Elle se remit la tête sur l'oreiller. Le souvenir de ses peines passées

joint à ses douleurs actuelles lui rendit des convulsions nerveuses

que je n'avais calmées que par le magnétisme de l'amour; effet qui

m'était encore inconnu, mais dont j'usai par instinct. Je la maintins

avec une force tendrement adoucie; et pendant cette dernière crise,

elle me jeta des regards qui me firent pleurer. Quand ces mouvements

nerveux cessèrent, je rétablis ses cheveux en désordre, que je maniai

pour la seule et unique fois de ma vie; puis je repris encore sa main

et contemplai long-temps cette chambre à la fois brune et grise, ce

lit simple à rideaux de perse, cette table couverte d'une toilette

parée à la mode ancienne, ce canapé mesquin à matelas piqué. Que de

poésie dans ce lieu! Quel abandon du luxe pour sa personne! son luxe

était la plus exquise propreté. Noble cellule de religieuse mariée

pleine de résignation sainte, où le seul ornement était le crucifix de

son lit, au-dessus duquel se voyait le portrait de sa tante; puis, de

chaque côté du bénitier, ses deux enfants dessinés par elle au crayon,

et leurs cheveux du temps où ils étaient petits. Quelle retraite pour

une femme de qui l'apparition dans le grand monde eût fait pâlir les

plus belles! Tel était le boudoir où pleurait toujours la fille d'une

illustre famille, inondée en ce moment d'amertume et se refusant à

l'amour qui l'aurait consolée. Malheur secret, irréparable! Et des

larmes chez la victime pour le bourreau, et des larmes chez le bourreau

pour la victime. Quand les enfants et la femme de chambre entrèrent,

je sortis. Le comte m'attendait, il m'admettait déjà comme un pouvoir

médiateur entre sa femme et lui; et il me saisit par les mains en me

criant:--Restez, restez, Félix!

--Malheureusement, lui dis-je, monsieur de Chessel a du monde, il ne

serait pas convenable que ses convives cherchassent les motifs de mon

absence; mais après le dîner je reviendrai.

Il sortit avec moi, me reconduisit jusqu'à la porte d'en bas sans me

dire un mot; puis il m'accompagna jusqu'à Frapesle, sans savoir ce

qu'il faisait. Enfin, là je lui dis:--Au nom du ciel, monsieur le

comte, laissez-lui diriger votre maison, si cela peut lui plaire, et ne

la tourmentez plus.

--Je n'ai pas long-temps à vivre, me dit-il d'un air sérieux; elle ne

souffrira pas long-temps par moi, je sens que ma tête éclate.

Et il me quitta dans un accès d'égoïsme involontaire. Après le dîner,

je revins savoir des nouvelles de madame de Mortsauf, que je trouvai

déjà mieux. Si telles étaient, pour elle, les joies du mariage, si

de semblables scènes se renouvelaient souvent, comment pouvait-elle

vivre? Quel lent assassinat impuni! Pendant cette soirée, je compris

par quelles tortures inouïes le comte énervait sa femme. Devant quel

tribunal apporter de tels litiges? Ces réflexions m'hébétaient, je ne

pus rien dire à Henriette; mais je passai la nuit à lui écrire. Des

trois ou quatre lettres que je fis, il m'est resté ce commencement dont

je ne fus pas content; mais s'il me parut ne rien exprimer, ou trop

parler de moi quand je ne devais m'occuper que d'elle, il vous dira

dans quel état était mon âme.

«A MADAME DE MORTSAUF.

»Combien de choses n'avais-je pas à vous dire en arrivant,

auxquelles je pensais pendant le chemin et que j'oublie en vous

voyant! Oui, dès que je vous vois, chère Henriette, je ne trouve

plus mes paroles en harmonie avec les reflets de votre âme qui

grandissent votre beauté; puis j'éprouve près de vous un bonheur

tellement infini, que le sentiment actuel efface les sentiments

de la vie antérieure. Chaque fois, je nais à une vie plus étendue

et suis comme le voyageur qui, en montant quelque grand rocher,

découvre à chaque pas un nouvel horizon. A chaque nouvelle

conversation, n'ajoutai-je pas à mes immenses trésors un nouveau

trésor? Là, je crois, est le secret des longs, des inépuisables

attachements. Je ne puis donc vous parler de vous que loin de

vous. En votre présence, je suis trop ébloui pour voir, trop

heureux pour interroger mon bonheur, trop plein de vous pour être

moi, trop éloquent par vous pour parler, trop ardent à saisir

le moment présent pour me souvenir du passé. Sachez bien cette

constante ivresse pour m'en pardonner les erreurs. Près de vous,

je ne puis que sentir. Néanmoins j'oserai vous dire, ma chère

Henriette, que jamais, dans les nombreuses joies que vous avez

faites, je n'ai ressenti de félicités semblables aux délices qui

remplirent mon âme hier quand, après cette tempête horrible où

vous avez lutté contre le mal avec un courage surhumain, vous

êtes revenue à moi seul, au milieu du demi-jour de votre chambre,

où cette malheureuse scène m'a conduit. Moi seul ai su de quelles

lueurs peut briller une femme quand elle arrive des portes de

la mort aux portes de la vie, et que l'aurore d'une renaissance

vient nuancer son front. Combien votre voix était harmonieuse!

Combien les mots, même les vôtres, me semblaient petits alors que

dans le son de votre voix adorée reparaissaient les ressentiments

vagues d'une douleur passée, mêlés aux consolations divines

par lesquelles vous m'avez enfin rassuré, en me donnant ainsi

vos premières pensées. Je vous connaissais brillant de toutes

les splendeurs humaines; mais hier j'ai entrevu une nouvelle

Henriette qui serait à moi si Dieu le voulait. Hier j'ai entrevu

je ne sais quel être dégagé des entraves corporelles qui nous

empêchent de secouer les feux de l'âme. Tu étais bien belle dans

ton abattement, bien majestueuse dans ta faiblesse. Hier j'ai

trouvé quelque chose de plus beau que ta beauté, quelque chose

de plus doux que ta voix; des lumières plus étincelantes que ne

l'est la lumière de tes yeux, des parfums pour lesquels il n'est

point de mots; hier ton âme a été visible et palpable. Ah! j'ai

bien souffert de n'avoir pu t'ouvrir mon cœur pour t'y faire

revivre. Enfin, hier, j'ai quitté la terreur respectueuse que tu

m'inspires, cette défaillance ne nous avait-elle pas rapprochés?

Alors j'ai su ce que c'était que respirer en respirant avec toi,

quand la crise le permit d'aspirer notre air. Combien de prières

élevées au ciel en un moment! Si je n'ai pas expiré en traversant

les espaces que j'ai franchis pour aller demander à Dieu de te

laisser encore à moi, l'on ne meurt ni de joie ni de douleur. Ce

moment m'a laissé des souvenirs ensevelis dans mon âme et qui ne

reparaîtront jamais à sa surface sans que mes yeux se mouillent

de pleurs; chaque joie en augmentera le sillon, chaque douleur

les fera plus profonds. Oui, les craintes dont mon âme fut agitée

hier seront un terme de comparaison pour toutes mes douleurs à

venir, comme les joies que tu m'as prodiguées, chère éternelle

pensée de ma vie! domineront toutes les joies que la main de Dieu

daignera m'épancher. Tu m'as fait comprendre l'amour divin, cet

amour sûr qui, plein de sa force et de sa durée, ne connaît ni

soupçons ni jalousies.»

Une mélancolie profonde me rongeait l'âme, le spectacle de cette vie

intérieure était navrant pour un cœur jeune et neuf aux émotions

sociales; trouver cet abîme à l'entrée du monde, un abîme sans fond,

une mer morte. Cet horrible concert d'infortunes me suggéra des pensées

infinies, et j'eus à mon premier pas dans la vie sociale une immense

mesure à laquelle les autres scènes rapportées ne pouvaient plus être

que petites. Ma tristesse fit juger à monsieur et madame de Chessel que

mes amours étaient malheureuses, et j'eus le bonheur de ne nuire en

rien à ma grande Henriette par ma passion.

La Comédie humaine - Volume 07. Scènes de la vie de Province - Tome 03 · 第 34 / 49 段