une concurrence pour le service de Tours à Chinon, entreprise par un
homme actif, par un messager, cousin de Manette, qui voulait avoir
une grande ferme sur la route. Sa famille était nombreuse: le fils
aîné conduirait les voitures, le second ferait les roulages, le père,
placé sur la route, à La Rabelaye, une des fermes à louer et située
au centre, pourrait veiller au relais et cultiverait bien les terres
en les amendant avec les fumiers que lui donneraient ses écuries.
Quant à la seconde ferme, la Baude, celle qui se trouvait à deux pas
de Clochegourde, un de leurs quatre colons, homme probe, intelligent,
actif et qui sentait les avantages de la nouvelle culture, offrait
déjà de la prendre à bail. Quant à la Cassine et à la Rhétorière, ces
terres étaient les meilleures du pays; une fois les fermes bâties et
les cultures en pleine valeur, il suffirait de les afficher à Tours.
En deux ans, Clochegourde vaudrait ainsi vingt-quatre mille francs
de rente environ; la Gravelotte, cette ferme du Maine, retrouvée par
monsieur de Mortsauf, venait d'être prise à sept mille francs pour neuf
ans; la pension du maréchal-de-camp était de quatre mille francs; si
ces revenus ne constituaient pas encore une fortune, ils procuraient
une grande aisance; plus tard, d'autres améliorations lui permettraient
peut-être d'aller un jour à Paris pour y veiller l'éducation de
Jacques, dans deux ans, quand la santé de l'héritier présomptif serait
affermie.»
Avec quel tremblement elle prononça le mot _Paris_! J'étais au fond
de ce projet, elle voulait se séparer le moins possible de l'ami.
Sur ce mot je m'enflammai, je lui dis qu'elle ne me connaissait pas;
que, sans lui en parler, j'avais comploté d'achever mon éducation en
travaillant nuit et jour, afin d'être le précepteur de Jacques; car je
ne supporterais pas l'idée de savoir dans son intérieur un jeune homme.
A ces mots, elle devint sérieuse.
--Non, Félix, dit-elle, cela ne sera pas plus que votre prêtrise. Si
vous avez par un seul mot atteint la mère jusqu'au fond de son cœur, la
femme vous aime trop sincèrement pour vous laisser devenir victime de
votre attachement. Une déconsidération sans remède serait le loyer de
ce dévouement, et je n'y pourrais rien. Oh! non, que je ne vous sois
funeste en rien! Vous, vicomte de Vandenesse, précepteur? Vous! dont la
noble devise est: _Ne se vend_! Fussiez-vous un Richelieu, vous vous
seriez à jamais barré la vie. Vous causeriez les plus grands chagrins à
votre famille. Mon ami, vous ne savez pas ce qu'une femme comme ma mère
sait mettre d'impertinence dans un regard protecteur, d'abaissement
dans une parole, de mépris dans un salut.
--Et si vous m'aimez, que me fait le monde?
Elle feignit de ne pas avoir entendu, et dit en continuant:--Quoique
mon père soit excellent et disposé à m'accorder ce que je lui demande,
il ne vous pardonnerait pas de vous être mal placé dans le monde et se
refuserait à vous y protéger. Je ne voudrais pas vous voir précepteur
du Dauphin! Acceptez la société comme elle est, ne commettez point de
fautes dans la vie. Mon ami, cette proposition insensée de....
--D'amour, lui dis-je à voix basse.
--Non, de charité, dit-elle en retenant ses larmes, cette pensée folle
m'éclaire sur votre caractère; votre cœur vous nuira. Je réclame, dès
ce moment, le droit de vous apprendre certaines choses; laissez à mes
yeux de femme le soin de voir quelquefois pour vous? Oui, du fond de
mon Clochegourde, je veux assister, muette et ravie, à vos succès.
Quant au précepteur, eh! bien, soyez tranquille, nous trouverons un
bon vieil abbé, quelque ancien savant jésuite, et mon père sacrifiera
volontiers une somme pour l'éducation de l'enfant qui doit porter son
nom. Jacques est mon orgueil. Il a pourtant onze ans, dit-elle, après
une pause. Mais il en est de lui comme de vous: en vous voyant, je vous
avais donné treize ans.
Nous étions arrivés à la Cassine où Jacques, Madeleine et moi nous la
suivions comme des petits suivent leur mère; mais nous la gênions; je
la laissai pour un moment et m'en allai dans le verger où Martineau
l'aîné, son garde, examinait de compagnie avec Martineau cadet, le
métivier, si les arbres devaient être ou non abattus; ils discutaient
ce point comme s'il s'agissait de leurs propres biens. Je vis alors
combien la comtesse était aimée. J'exprimai mon idée à un pauvre
journalier qui, le pied sur sa bêche et le coude posé sur le manche,
écoutait les deux docteurs en Pomologie.
--Ah! oui, monsieur, me répondit-il, c'est une bonne femme, et pas
fière, comme toutes ces guenons d'Azay qui nous verraient crever comme
des chiens plutôt que de nous céder un sou sur une toise de fossé! Le
jour où cette femme quittera le pays, la Sainte Vierge en pleurera, et
nous aussi. Elle sait ce qui lui est dû; mais elle connaît nos peines,
et y a égard.
Avec quel plaisir je donnai tout mon argent à cet homme!
Quelques jours après, il vint un poney pour Jacques, que son
père, excellent cavalier, voulait plier lentement aux fatigues de
l'équitation. L'enfant eut un joli habillement de cavalier, acheté
sur le produit des noyers. Le matin où il prit la première leçon,
accompagné de son père, aux cris de Madeleine étonnée qui sautait sur
le gazon autour duquel courait Jacques, ce fut pour la comtesse la
première grande fête de sa maternité. Jacques avait une collerette
brodée par sa mère, une petite redingote en drap bleu de ciel serrée
par une ceinture de cuir verni, un pantalon blanc à plis et une
toque écossaise d'où ses cheveux cendrés s'échappaient en grosses
boucles: il était ravissant à voir. Aussi tous les gens de la maison
se groupèrent-ils en partageant cette félicité domestique. Le jeune
héritier souriait à sa mère en passant et se tenait sans peur. Ce
premier acte d'homme chez cet enfant de qui la mort parut si souvent
prochaine, l'espérance d'un bel avenir, garanti par cette promenade
qui le lui montrait si beau, si joli, si frais, quelle délicieuse
récompense! la joie du père, qui redevenait jeune et souriait pour la
première fois depuis long-temps, le bonheur peint dans les yeux de tous
les gens de la maison, le cri d'un vieux piqueur de Lenoncourt qui
revenait de Tours, et qui, voyant la manière dont l'enfant tenait la
bride, lui dit:--«Bravo, monsieur le vicomte!» c'en fut trop, madame de
Mortsauf fondit en larmes. Elle, si calme dans ses douleurs, se trouva
faible pour supporter la joie en admirant son enfant chevauchant sur
ce sable où souvent elle l'avait pleuré par avance, en le promenant au
soleil. En ce moment elle s'appuya sur mon bras, sans remords, et me
dit:--Je crois n'avoir jamais souffert. Ne nous quittez pas aujourd'hui.
La leçon finie, Jacques se jeta dans les bras de sa mère qui le reçut
et le garda sur elle avec la force que prête l'excès des voluptés, et
ce fut des baisers, des caresses sans fin. J'allai faire avec Madeleine
deux bouquets magnifiques pour en décorer la table en l'honneur du
cavalier. Quand nous revînmes au salon, la comtesse me dit:--Le quinze
octobre sera certes un grand jour! Jacques a pris sa première leçon
d'équitation, et je viens de faire le dernier point de mon meuble.
--Hé! bien, Blanche, dit le comte en riant, je veux vous le payer.
Il lui offrit le bras, et l'amena dans la première cour où elle vit
une calèche que son père lui donnait, et pour laquelle le comte
avait acheté deux chevaux en Angleterre, amenés avec ceux du duc de
Lenoncourt. Le vieux piqueur avait tout préparé dans la première cour,
pendant la leçon. Nous entraînâmes la voiture, en allant voir le tracé
de l'avenue qui devait mener en droite ligne de Clochegourde à la route
de Chinon, et que les récentes acquisitions permettaient de faire à
travers les nouveaux domaines. En revenant, la comtesse me dit d'un air
plein de mélancolie:--Je suis trop heureuse, pour moi le bonheur est
comme une maladie, il m'accable, et j'ai peur qu'il ne s'efface comme
un rêve.
J'aimais trop passionnément pour ne pas être jaloux, et je ne pouvais
lui rien donner, moi! Dans ma rage, je cherchais un moyen de mourir
pour elle. Elle me demanda quelles pensées voilaient mes yeux, je les
lui dis naïvement, elle en fut plus touchée que de tous les présents,
et jeta du baume dans mon cœur quand, après m'avoir emmené sur le
perron, elle me dit à l'oreille:--Aimez-moi comme m'aimait ma tante, ne
sera-ce pas me donner votre vie? et si je la prends ainsi, n'est-ce pas
me faire votre obligée à toute heure?
--Il était temps de finir ma tapisserie, reprit-elle en rentrant dans
le salon où je lui baisai la main comme pour renouveler mes serments.
Vous ne savez peut-être pas, Félix, pourquoi je me suis imposé ce long
ouvrage? Les hommes trouvent dans les occupations de leur vie des
ressources contre les chagrins, le mouvement des affaires les distrait;
mais nous autres femmes, nous n'avons dans l'âme aucun point d'appui
contre nos douleurs. Afin de pouvoir sourire à mes enfants et à mon
mari quand j'étais en proie à de tristes images, j'ai senti le besoin
de régulariser la souffrance par un mouvement physique. J'évitais ainsi
les atonies qui suivent les grandes dépenses de force, aussi bien que
les éclairs de l'exaltation.
L'action de lever le bras en temps égaux berçait ma pensée et
communiquait à mon âme, où grondait l'orage, la paix du flux et du
reflux en réglant ainsi ses émotions. Chaque point avait la confidence
de mes secrets, comprenez-vous? Hé! bien, en faisant mon dernier
fauteuil, je pensais trop a vous! oui, beaucoup trop, mon ami. Ce que
vous mettez dans vos bouquets, moi je le disais à mes dessins.
Le dîner fut gai. Jacques, comme tous les enfants dont on s'occupe, me
sauta au cou, en voyant les fleurs que je lui avais cueillies en guise
de couronne. Sa mère affecta de me bouder à cause de cette infidélité;
le cher enfant lui offrit ce bouquet jalousé, avec quelle grâce, vous
le savez! Le soir, nous fîmes tous trois un tric-trac, moi seul contre
monsieur et madame de Mortsauf, et le comte fut charmant. Enfin, à la
tombée du jour, ils me reconduisirent jusqu'au chemin de Frapesle,
par une de ces tranquilles soirées dont les harmonies font gagner en
profondeur aux sentiments ce qu'ils perdent en vivacité. Ce fut une
journée unique en la vie de cette pauvre femme, un point brillant que
vint souvent caresser son souvenir aux heures difficiles. En effet,
les leçons d'équitation devinrent bientôt un sujet de discorde. La
comtesse craignit avec raison les dures apostrophes du père pour le
fils. Jacques maigrissait déjà, ses beaux yeux bleus se cernaient
pour ne pas causer de chagrin à sa mère, il aimait mieux souffrir en
silence. Je trouvai un remède à ses maux en lui conseillant de dire à
son père qu'il était fatigué, quand le comte se mettrait en colère;
mais ces palliatifs furent insuffisants: il fallut substituer le
vieux piqueur au père, qui ne se laissa pas arracher son écolier sans
des tiraillements. Les criailleries et les discussions revinrent; le
comte trouva des textes à ses plaintes continuelles dans le peu de
reconnaissance des femmes; il jeta vingt fois par jour la calèche, les
chevaux et les livrées au nez de sa femme. Enfin il arriva l'un de ces
événements auxquels les caractères de ce genre et les maladies de cette
espèce aiment à se prendre: la dépense dépassa de moitié les prévisions
à la Cassine et à la Rhétorière, où des murs et des planchers mauvais
s'écroulèrent. Un ouvrier vient maladroitement annoncer cette nouvelle
à monsieur de Mortsauf, au lieu de la dire à la comtesse. Ce fut
l'objet d'une querelle commencée doucement, mais qui s'envenima par
degrés, et où l'hypocondrie du comte, apaisée depuis quelques jours,
demanda ses arrérages à la pauvre Henriette.
Ce jour-là, j'étais parti de Frapesle à dix heures et demie, après le
déjeuner, pour venir faire à Clochegourde un bouquet avec Madeleine.
L'enfant m'avait apporté sur la balustrade de la terrasse les deux
vases, et j'allais des jardins aux environs, courant après les fleurs
d'automne, si belles, mais si rares. En revenant de ma dernière course,
je ne vis plus mon petit lieutenant à ceinture rose, à pèlerine
dentelée, et j'entendis des cris à Clochegourde.
--Le général, me dit Madeleine en pleurs, et chez elle ce mot était un
mot de haine contre son père, le général gronde notre mère, allez donc
la défendre.
Je volai par les escaliers et j'arrivai dans le salon sans être aperçu
ni salué par le comte ni par sa femme. En entendant les cris aigus
du fou, j'allai fermer toutes les portes, puis je revins, j'avais vu
Henriette aussi blanche que sa robe.
--Ne vous mariez jamais, Félix, me dit le comte; une femme est
conseillée par le diable; la plus vertueuse inventerait le mal s'il
n'existait pas, toutes sont des bêtes brutes.
J'entendis alors des raisonnements sans commencement ni fin. Se
prévalant de ses négations antérieures, monsieur de Mortsauf répéta
les niaiseries des paysans qui se refusaient aux nouvelles méthodes.
Il prétendit que s'il avait dirigé Clochegourde, il serait deux fois
plus riche qu'il ne l'était. En formulant ses blasphèmes violemment
et injurieusement, il jurait, il sautait d'un meuble à l'autre,
il les déplaçait et les cognait; puis au milieu d'une phrase il
s'interrompait pour parler de sa moelle qui le brûlait, ou de sa
cervelle qui s'échappait à flots, comme son argent. Sa femme le
ruinait. Le malheureux, des trente et quelques mille livres de rentes
qu'il possédait, elle lui en avait apporté déjà plus de vingt. Les
biens du duc et ceux de la duchesse valaient plus de cinquante mille
francs de rente, réservés à Jacques. La comtesse souriait superbement
et regardait le ciel.
--Oui, s'écria-t-il, Blanche, vous êtes mon bourreau, vous
m'assassinez; je vous pèse; tu veux te débarrasser de moi, tu es un
monstre d'hypocrisie. Elle rit! Savez-vous pourquoi elle rit, Félix?
Je gardai le silence et baissai la tête.
--Cette femme, reprit-il en faisant la réponse à sa demande, elle me
sèvre de tout bonheur, elle est autant à moi qu'à vous, et prétend
être ma femme! Elle porte mon nom et ne remplit aucun des devoirs que
les lois divines et humaines lui imposent, elle ment ainsi aux hommes
et à Dieu. Elle m'excède de courses et me lasse pour que je la laisse
seule; je lui déplais, elle me hait, et met tout son art à rester jeune
fille; elle me rend fou par les privations qu'elle me cause, car tout
se porte alors à ma pauvre tête; elle me tue à petit feu, et se croit
une sainte, ça communie tous les mois.
La comtesse pleurait en ce moment à chaudes larmes, humiliée
par l'abaissement de cet homme auquel elle disait pour toute
réponse:--Monsieur! monsieur! monsieur!
Quoique les paroles du comte m'eussent fait rougir pour lui comme pour
Henriette, elles me remuèrent violemment le cœur, car elles répondaient
aux sentiments de chasteté, de délicatesse qui sont pour ainsi dire
l'étoffe des premières amours.
--Elle est vierge à mes dépens, disait le comte.
A ce mot, la comtesse s'écria:--Monsieur!
--Qu'est-ce que c'est, dit-il, que votre monsieur impérieux? ne suis-je
pas le maître? faut-il enfin vous l'apprendre?
Il s'avança sur elle en lui présentant sa tête de loup blanc devenue
hideuse, car ses yeux jaunes eurent une expression qui le fit
ressembler à une bête affamée sortant d'un bois. Henriette se coula
de son fauteuil à terre pour recevoir le coup qui n'arriva pas; elle
s'était étendue sur le parquet en perdant connaissance, toute brisée.
Le comte fut comme un meurtrier qui sent jaillir à son visage le sang
de sa victime, il resta tout hébété. Je pris la pauvre femme dans mes
bras, le comte me la laissa prendre comme s'il se fût trouvé indigne de
la porter; mais il alla devant moi pour m'ouvrir la porte de la chambre
contiguë au salon, chambre sacrée où je n'étais jamais entré. Je mis la
comtesse debout, et la tins un moment dans un bras, en passant l'autre
autour de sa taille, pendant que monsieur de Mortsauf ôtait la fausse
couverture, l'édredon, l'appareil du lit; puis, nous la soulevâmes et
l'étendîmes tout habillée. En revenant à elle, Henriette nous pria
par un geste de détacher sa ceinture; monsieur de Mortsauf trouva des
ciseaux et coupa tout, je lui fis respirer des sels, elle ouvrit les
yeux. Le comte s'en alla, plus honteux que chagrin. Deux heures se
passèrent en un silence profond. Henriette avait sa main dans la mienne
et me la pressait sans pouvoir parler. De temps en temps elle levait
les yeux pour me dire par un regard qu'elle voulait demeurer calme et
sans bruit; puis il y eut un moment de trêve où elle se releva sur son
coude, et me dit à l'oreille:--Le malheureux! si vous saviez...
Elle se remit la tête sur l'oreiller. Le souvenir de ses peines passées
joint à ses douleurs actuelles lui rendit des convulsions nerveuses
que je n'avais calmées que par le magnétisme de l'amour; effet qui
m'était encore inconnu, mais dont j'usai par instinct. Je la maintins
avec une force tendrement adoucie; et pendant cette dernière crise,
elle me jeta des regards qui me firent pleurer. Quand ces mouvements
nerveux cessèrent, je rétablis ses cheveux en désordre, que je maniai
pour la seule et unique fois de ma vie; puis je repris encore sa main
et contemplai long-temps cette chambre à la fois brune et grise, ce
lit simple à rideaux de perse, cette table couverte d'une toilette
parée à la mode ancienne, ce canapé mesquin à matelas piqué. Que de
poésie dans ce lieu! Quel abandon du luxe pour sa personne! son luxe
était la plus exquise propreté. Noble cellule de religieuse mariée
pleine de résignation sainte, où le seul ornement était le crucifix de
son lit, au-dessus duquel se voyait le portrait de sa tante; puis, de
chaque côté du bénitier, ses deux enfants dessinés par elle au crayon,
et leurs cheveux du temps où ils étaient petits. Quelle retraite pour
une femme de qui l'apparition dans le grand monde eût fait pâlir les
plus belles! Tel était le boudoir où pleurait toujours la fille d'une
illustre famille, inondée en ce moment d'amertume et se refusant à
l'amour qui l'aurait consolée. Malheur secret, irréparable! Et des
larmes chez la victime pour le bourreau, et des larmes chez le bourreau
pour la victime. Quand les enfants et la femme de chambre entrèrent,
je sortis. Le comte m'attendait, il m'admettait déjà comme un pouvoir
médiateur entre sa femme et lui; et il me saisit par les mains en me
criant:--Restez, restez, Félix!
--Malheureusement, lui dis-je, monsieur de Chessel a du monde, il ne
serait pas convenable que ses convives cherchassent les motifs de mon
absence; mais après le dîner je reviendrai.
Il sortit avec moi, me reconduisit jusqu'à la porte d'en bas sans me
dire un mot; puis il m'accompagna jusqu'à Frapesle, sans savoir ce
qu'il faisait. Enfin, là je lui dis:--Au nom du ciel, monsieur le
comte, laissez-lui diriger votre maison, si cela peut lui plaire, et ne
la tourmentez plus.
--Je n'ai pas long-temps à vivre, me dit-il d'un air sérieux; elle ne
souffrira pas long-temps par moi, je sens que ma tête éclate.
Et il me quitta dans un accès d'égoïsme involontaire. Après le dîner,
je revins savoir des nouvelles de madame de Mortsauf, que je trouvai
déjà mieux. Si telles étaient, pour elle, les joies du mariage, si
de semblables scènes se renouvelaient souvent, comment pouvait-elle
vivre? Quel lent assassinat impuni! Pendant cette soirée, je compris
par quelles tortures inouïes le comte énervait sa femme. Devant quel
tribunal apporter de tels litiges? Ces réflexions m'hébétaient, je ne
pus rien dire à Henriette; mais je passai la nuit à lui écrire. Des
trois ou quatre lettres que je fis, il m'est resté ce commencement dont
je ne fus pas content; mais s'il me parut ne rien exprimer, ou trop
parler de moi quand je ne devais m'occuper que d'elle, il vous dira
dans quel état était mon âme.
«A MADAME DE MORTSAUF.
»Combien de choses n'avais-je pas à vous dire en arrivant,
auxquelles je pensais pendant le chemin et que j'oublie en vous
voyant! Oui, dès que je vous vois, chère Henriette, je ne trouve
plus mes paroles en harmonie avec les reflets de votre âme qui
grandissent votre beauté; puis j'éprouve près de vous un bonheur
tellement infini, que le sentiment actuel efface les sentiments
de la vie antérieure. Chaque fois, je nais à une vie plus étendue
et suis comme le voyageur qui, en montant quelque grand rocher,
découvre à chaque pas un nouvel horizon. A chaque nouvelle
conversation, n'ajoutai-je pas à mes immenses trésors un nouveau
trésor? Là, je crois, est le secret des longs, des inépuisables
attachements. Je ne puis donc vous parler de vous que loin de
vous. En votre présence, je suis trop ébloui pour voir, trop
heureux pour interroger mon bonheur, trop plein de vous pour être
moi, trop éloquent par vous pour parler, trop ardent à saisir
le moment présent pour me souvenir du passé. Sachez bien cette
constante ivresse pour m'en pardonner les erreurs. Près de vous,
je ne puis que sentir. Néanmoins j'oserai vous dire, ma chère
Henriette, que jamais, dans les nombreuses joies que vous avez
faites, je n'ai ressenti de félicités semblables aux délices qui
remplirent mon âme hier quand, après cette tempête horrible où
vous avez lutté contre le mal avec un courage surhumain, vous
êtes revenue à moi seul, au milieu du demi-jour de votre chambre,
où cette malheureuse scène m'a conduit. Moi seul ai su de quelles
lueurs peut briller une femme quand elle arrive des portes de
la mort aux portes de la vie, et que l'aurore d'une renaissance
vient nuancer son front. Combien votre voix était harmonieuse!
Combien les mots, même les vôtres, me semblaient petits alors que
dans le son de votre voix adorée reparaissaient les ressentiments
vagues d'une douleur passée, mêlés aux consolations divines
par lesquelles vous m'avez enfin rassuré, en me donnant ainsi
vos premières pensées. Je vous connaissais brillant de toutes
les splendeurs humaines; mais hier j'ai entrevu une nouvelle
Henriette qui serait à moi si Dieu le voulait. Hier j'ai entrevu
je ne sais quel être dégagé des entraves corporelles qui nous
empêchent de secouer les feux de l'âme. Tu étais bien belle dans
ton abattement, bien majestueuse dans ta faiblesse. Hier j'ai
trouvé quelque chose de plus beau que ta beauté, quelque chose
de plus doux que ta voix; des lumières plus étincelantes que ne
l'est la lumière de tes yeux, des parfums pour lesquels il n'est
point de mots; hier ton âme a été visible et palpable. Ah! j'ai
bien souffert de n'avoir pu t'ouvrir mon cœur pour t'y faire
revivre. Enfin, hier, j'ai quitté la terreur respectueuse que tu
m'inspires, cette défaillance ne nous avait-elle pas rapprochés?
Alors j'ai su ce que c'était que respirer en respirant avec toi,
quand la crise le permit d'aspirer notre air. Combien de prières
élevées au ciel en un moment! Si je n'ai pas expiré en traversant
les espaces que j'ai franchis pour aller demander à Dieu de te
laisser encore à moi, l'on ne meurt ni de joie ni de douleur. Ce
moment m'a laissé des souvenirs ensevelis dans mon âme et qui ne
reparaîtront jamais à sa surface sans que mes yeux se mouillent
de pleurs; chaque joie en augmentera le sillon, chaque douleur
les fera plus profonds. Oui, les craintes dont mon âme fut agitée
hier seront un terme de comparaison pour toutes mes douleurs à
venir, comme les joies que tu m'as prodiguées, chère éternelle
pensée de ma vie! domineront toutes les joies que la main de Dieu
daignera m'épancher. Tu m'as fait comprendre l'amour divin, cet
amour sûr qui, plein de sa force et de sa durée, ne connaît ni
soupçons ni jalousies.»
Une mélancolie profonde me rongeait l'âme, le spectacle de cette vie
intérieure était navrant pour un cœur jeune et neuf aux émotions
sociales; trouver cet abîme à l'entrée du monde, un abîme sans fond,
une mer morte. Cet horrible concert d'infortunes me suggéra des pensées
infinies, et j'eus à mon premier pas dans la vie sociale une immense
mesure à laquelle les autres scènes rapportées ne pouvaient plus être
que petites. Ma tristesse fit juger à monsieur et madame de Chessel que
mes amours étaient malheureuses, et j'eus le bonheur de ne nuire en
rien à ma grande Henriette par ma passion.